Saleh Derret avait régné huit ans, quand il fit un jour une excursion,

accompagné d’une suite peu nombreuse. Pendant son absence, on propagea

le bruit de sa mort, on lui éleva même un tombeau au cimetière des

sultans, le Toumang. Quel était le coupable, était-ce quelque haut

dignitaire, était-ce l’hababa (l’épouse chef) ? On ne le sait. Mais

l’aventure n’a rien d’extraordinaire ; la maladie et même le décès d’un

roi sont entourés d’un si grand mystère ; on sait si peu de sa vie

privée ; ceux qui s’approchent de sa personne sacrée sont si peu

nombreux qu’il est fort possible que l’hababa elle-même fut trompée.

Mais comme cette femme redoutait Assad et son parti, elle s’empressa

d’aviser Abd el Kerim du décès de son père en lui envoyant, selon

l’usage, un plat vide. Abd el Kerim prit immédiatement toutes les

mesures que commandait la situation ; pendant son exil volontaire il

n’avait pas perdu son temps ; ses partisans étaient nombreux et sa

puissance assez grande. Suivi de ses gens, il alla à Ouara pendant qu’il

dépêchait partout des courriers pour annoncer son avènement. Secondé par

six akade qui lui étaient dévoués, il fit disparaître les personnages

les plus dangereux de l’entourage de son père. A la tombée de la nuit,

ce fils qui avait toujours témoigné la plus grande déférence à son père,

priait sur son tombeau.

Quelques heures plus tard, le sultan Derret retourna dans son palais,

apprit le coup d’état et s’enfuit à Delmik, chez les Kodoi’s. Le

lendemain matin, Abd el Kerim se fit proclamer sultan ; il eut le cruel

courage de faire massacrer tous ses adversaires. Le bruit courut bientôt

que Saleh Derret était encore en vie et qu’Abd el Kerim avait conspiré

contre son père. Le sultan fit savoir qu’il abdiquerait dès qu’il aurait

la preuve irréfutable que son père était encore en vie. Les messages

dépêchés ne rapportaient aucune nouvelle précise ; c’est alors qu’Abd el

Kerim se mit en route pour vérifier de ses yeux l’identité de son père.

Celui-ci s’était réfugié avec le kamkolak Abd el Baki à Batouma, dans le

pays des Madala’s. Il attendit son fils à la tête d’une petite troupe et

quand Abd el Kerim l’eut reconnu il voulut se soumettre. Sa mère l’en

empêcha ; elle le supplia de ne pas s’exposer imprudemment au

ressentiment du sultan Derret. Abd el Kerim hésita ; que faire ? se

soumettre à son père, c’était son devoir, mais il aimait sa mère et

jouait sa tête. Il hésitait encore quand un de ses partisans trancha la

difficulté en massacrant Saleh Derret. Abd el Kerim fit exécuter

l’assassin sur place, puis une lutte s’engagea et il noya dans des flots

de sang ce qui restait du parti de son père.

Saboun (c’est le surnom sous lequel Abd-el-Kerim est le plus connu)

était le maître incontesté du trône. A l’exception d’Assad, le fils

favori de Saleh Derret, ses frères étaient encore des enfants en bas

âge. Assad n’avait pas assisté à l’assassinat de son père ; dès qu’il

l’apprit, il s’enfuit auprès du sultan du Darfour : Mohammed-el-Fadl.

Saboun essaya d’abord de le faire assassiner, puis il l’attira au

Ouadaï. Assad n’avait pas renoncé au trône, il vint à Bir Touil, à l’Est

d’Ouara ; ses prétendus partisans soudoyés par Saboun l’entourèrent des

plus grands honneurs. Tout à coup ils jetèrent le masque, s’emparèrent

de la personne du prince et le conduisirent à Ouara où il fut aveuglé

par ordre de son frère, le sultan.

Saboun avait régné deux ans, quand il entreprit sa mémorable expédition

contre le sultan du Baguirmi, Abd er Rahman Gaourang. C’était soi-disant

pour le punir de ses débauches ; sa vie, disait-on, n’était qu’une

longue suite d’infractions à toutes les lois religieuses. Saboun

franchit la frontière, prit Massenya,[20] la capitale, la détruisit, fit

massacrer le sultan Abd er Rahman et installa sur le trône le fils de

celui-ci, Bourkomanda.

Ce fils ne mourut que sous le règne de Mohammed Cherif. C’est de cette

époque que date pour le Baguirmi, l’obligation de payer tribut au

Ouadaï.[21]

Quand Radama, le frère de Saboun, eut atteint l’âge d’homme, le sultan

le fit massacrer comme il l’avait fait pour tous ses adversaires réels

ou supposés. Le frère de Radama, Mohammed Cherif, un enfant qui avait

assisté à la mort de son frère, s’enfuit au Darfour pour échapper au

sort qui l’attendait.

Après une année de paix, Saboun attaqua le Tama que les sultans du

Ouadaï avaient vainement tenté de soumettre. Abou Derek, le sultan du

Tama, résidait à Nyeré, au pied de la montagne du même nom. Saboun

établit son quartier général à Amberouati. Il stimula l’ardeur de ses

akade en leur annonçant qu’il avait décidé leur mort, parce qu’ils ne

déployaient pas ce courage qui faisait la réputation du vrai Ouadaoua.

Les akade protestèrent de leur dévoûment, le supplièrent de surseoir à

l’exécution jusqu’après la bataille où ils feraient preuve de leurs

qualités. Ils rivalisèrent de courage et firent des miracles pour

vaincre les difficultés d’accès de la retraite du sultan Abou Derek.

Celui-ci put s’enfuir et se cacher chez les Zoghaoua’s, au Nord-Est du

Tama. Quand Saboun eut brûlé tous les villages, détruit toutes les

forêts et emmené en esclavage tous les jeunes gens, il reprit le chemin

d’Ouara. Abou Derek conservait son pays, mais dut reconnaître la

suzeraineté du Ouadaï.

L’année suivante, Saboun réprima le soulèvement des Kodoi’s et des

Gamar’s[22] et s’efforça de mettre ses états en communication avec la

Méditerranée.

Saboun ne régna que dix ans. La cruelle et sanglante énergie dont il fit

preuve, pour s’assurer le trône d’abord, pour le consolider ensuite, ont

à jamais assis sa réputation chez les habitants qui n’hésitent pas à le

mettre, avec Djoda, au rang de leurs princes les plus sages et les plus

glorieux. On ne connaît pas exactement les circonstances de sa mort. En

1813, il se rendait à Doukri (Doukki), une retraite qu’il affectionnait

sur le chemin de Nimro ; il poursuivit des voleurs et au cours de la

poursuite, il fut mortellement blessé par un javelot ; il eut encore la

force de se traîner jusqu’à son palais où il mourut. On n’a jamais pu

découvrir ses assassins. Saboun laissait six fils en bas âge : Mohammed

Bousseta, Youssef, Idris, Seif en Nasr, Dayog et Djafer. Amina, leur

mère était de la tribu des Madaba’s.

Mohammed Bousseta, le plus âgé de ces enfants monta sur le trône ; il ne

l’occupa que deux mois et mourut de la variole. La brièveté de ce règne

explique qu’on oublie souvent de mentionner Mohammed Bousseta au nombre

des souverains du Ouadaï et qu’on indique son successeur Youssef, comme

successeur immédiat de Saboun. Quand Youssef monta sur le trône il

n’était encore qu’un enfant ; ses parents maternels s’emparèrent du

pouvoir. Les frères de Saboun, qui auraient pu prétendre au trône,

furent aveuglés d’après l’usage barbare du pays. Youssef, devenu adulte,

essaya de se soustraire à la tutelle de ses parents. Il entreprit une

expédition contre le sultan Abdallah es Sarif, du Tama, mais mal secondé

par ses parents et à l’instigation de ceux-ci par ses hauts dignitaires,

il n’obtint aucun résultat. Il fit une seconde expédition au Tama dans

la dixième année de son règne mais il ne put la mener avec toute

l’énergie nécessaire car toute son attention fut retenue par une

conjuration dans laquelle sa mère elle-même avait trempé. Ses rapports

avec ses parents et ses anciens tuteurs étaient devenus de plus en plus

tendus ; ils avaient décidé de l’empoisonner avec des mets qu’ils lui

enverraient d’Ouara au camp. Seif en Nasr devait monter sur le trône.

Les quatre-vingt-dix femmes du roi étaient parmi les conjurés. Youssef

apprit le complot, il fit l’épreuve des mets sur un chien et quand la

bête mourut après en avoir mangé, le sultan livra ses quatre-vingt-dix

femmes aux bourreaux, fit massacrer, aveugler ou emprisonner les autres

complices ainsi que ses frères. Il revint ensuite à Ouara où il donna

libre cours à sa vengeance en ordonnant de nombreuses exécutions.

Youssef entreprit deux autres expéditions, l’une contre les fétichistes

d’Abou Telfan, l’autre contre le Soula ; elles n’eurent pas plus de

succès que les précédentes. Puis Youssef, plus connu sous le nom de

Khorefin, se retira à Tara, à quelques heures d’Ouara. Ce tyran

soupçonneux et sanguinaire s’aliéna définitivement les sympathies du

peuple. Il avait tellement multiplié les exécutions parmi les

dignitaires que son conseil ne se composait plus que d’esclaves. Sa rage

avait ses caprices, ses victimes variaient suivant son humeur. Tous ceux

qui s’approchaient de lui avaient lieu de craindre pour leur vie. On ne

rapporte de lui qu’un seul acte de clémence : il remit en liberté sa

grand’tante Simbil et sa mère Amina qui avaient été emprisonnées à la

suite de la conjuration, il leur rendit même leurs biens et leur rang.

Son attitude équivoque à deux séances du conseil faisant prévoir de

nouveaux excès de cruauté, l’amin Cherif, l’amin Teissa, l’akid

Yougourde et Aouad Avergour se concertèrent pour mettre fin à ces

perpétuelles et obsédantes menaces. Un breuvage empoisonné fut préparé,

le roi le but. Youssef s’aperçut immédiatement qu’il était empoisonné,

il voulut se saisir de ses armes, mais les conjurés qui l’observaient de

près se précipitèrent sur lui et l’étranglerent.

Khorefin laissait un fils en bas âge, Rakib qui fut intronisé (1829) ;

mais sous ce règne le sang coula plus abondamment que jamais. Sa mère de

condition servile et ses conseillers prirent le pouvoir et s’efforcèrent

de le conserver à tout prix. Les assassinats et les exécutions furent à

l’ordre du jour. La régente et ses conseillers étaient d’origine arabe ;

on leur prêtait l’intention de faire égorger tous les hommes libres,

d’épargner seulement les Arabes et de gouverner avec les esclaves.

Un Malanga, le kamkolak Yakoub, de Tourloulou tenta de renverser la

régence à Ouara. Tenzil, la mère de Rakib, découvrit le complot ; le

kamkolak fut mis à mort. La reine-mère convoqua alors une vingtaine de

notables malanga’s à Ouara, prétextant vouloir s’éclairer de leurs

conseils ; ils furent suppliciés. Les régents envoyèrent enfin des

troupes razzier le pays malanga, mais les habitants avaient eu le temps

de s’enfuir chez les Kodoi’s et ces deux tribus qui étaient parmi les

plus considérées des Maba’s décidèrent de mettre un terme à ce régime de

terreur et à porter au pouvoir un prince de sang royal qui habitait chez

les Kodoï’s.

C’était Abd el Aziz, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin,

fils du sultan Djoda. Abd el Aziz vivait au sein de sa famille, dans la

retraite et le silence ; il n’avait jamais fait acte de prétendant. Les

Kodoï’s et les Malanga’s lui dépêchèrent deux ambassadeurs malanga’s,

Adam Noun et Abd el Mahmoud. Ils le trouvèrent en compagnie d’un

tisserand de ses amis. Les envoyés le prièrent de leur accorder un

entretien secret, Abd el Aziz leur répondit d’abord qu’il n’avait pas de

secrets pour son ami ; mais il céda à leurs pressantes sollicitations.

Ils lui dirent alors que le sultan Rakib était mort, que le fils d’une

esclave, Dougri, occupait le trône du Ouadaï, qu’il avait décidé la mort

de tous les hommes libres et que la sanglante besogne avait déjà

commencé chez les Malanga’s et à Ouara. Abd el Aziz hésitait encore ;

les envoyés confirmèrent alors, par un serment sur le Coran, la véracité

de leurs dires. Abd el Aziz promit son concours, estimant qu’il était de

son devoir de mettre fin à un régime qui serait la honte du pays et la

mort des habitants de condition libre. Il alla donc à Kournguon, le

principal village kodoï, et le mouvement commença par la mise à mort du

chef de ce village, un esclave. A la réception de cette nouvelle, on

envoya d’Ouara une armée contre les rebelles ; cette armée, battue

d’abord à Toukoulbei, remporta la victoire à une seconde affaire,

dispersa les Kodoï’s et rentra à Ouara. Mais les vaillantes femmes

kodoï’s et malanga’s avaient amèrement reproché à leurs hommes

l’ignominie de leur fuite : les Kodoï’s et les Malanga’s se reformèrent

dans la nuit ; les Madaba’s, les Oulad Djema, les Mimi’s, les Mararit’s,

les Ganyanga’s et les Bitanguinna’s se joignirent à eux ; la marche sur

Ouara fut reprise. Le corps d’armée qui défendait l’accès de la ville

fut battu. Les Kodoï’s avaient attaqué avec leurs longs coutelas, après

avoir jeté leurs lances. Un détachement de Djellaba’s, armés de fusils,

fut anéanti ; le reste des troupes s’enfuit dans la mosquée et y fut

massacré. On dit même que, pour faire tomber les chevaux, on leur jetait

de petites planchettes avec des inscriptions cabalistiques.

Ouara, sans en excepter le palais royal, fut livré au pillage. Abd el

Aziz fit son entrée dans le palais après avoir fait ses prières dans la

mosquée ; il fit proclamer la paix et la fin des hostilités. Il se fit

amener le sultan détrôné, qu’il croyait être le djerma Dougri, et il ne

sut l’imposture dont il avait été la victime qu’en voyant arriver Rakib,

escorté de deux petits esclaves. Il versa des larmes amères, mais il

comprit la nécessité de faire exécuter le jeune Rakib, tant pour assurer

une paix durable au pays que pour sa propre sécurité. Il chargea de

l’exécution les ambassadeurs des Malanga’s et des Kodoï’s, qui l’avaient

trompé par un faux serment.

Abd el Aziz n’avait plus de rivaux, à Ouara du moins ; mais cette paix

ne devait pas être longue. Quoiqu’il fût conciliant et juste, les

prétendants allaient se produire en foule. Les Malanga’s, qui avaient

été ses plus ardents défenseurs, l’abandonnèrent les premiers pour lui

opposer un autre prétendant ; le kamkolak Abou Ommi les battit à Kadaza.

Les Kelingua’s se soulevèrent ensuite ; Abd el Aziz battit leur

prétendant Djafer, fils de Saboun et le fit mettre à mort. Les Tittir’s

et les Ganyanga’s eurent d’autres prétendants ; ils essayèrent de leur

assurer le trône en recourant à l’assassinat. Mais la conspiration fut

découverte et les conjurés mis à mort. Le kamkolak Abou Ommi et le

djerma Abd el Kader organisèrent une expédition contre les Tittir’s et

les Ganyanga’s, brûlèrent les villages et massacrèrent tous les

habitants qu’ils purent trouver. Ils firent aussi un grand nombre de

prisonniers qui n’échappèrent pas à la mort. Au Ouadaï, le sabre n’est

pas l’_ultima_, mais bien la _prima_ et _sola ratio_ du gouvernement.

Les Kondongo’s se soulevèrent après les Tittir’s, ils voulaient comme

sultan un certain prince Rachid ; Abd el Aziz les mit en déroute à

Bourtai. Il avait fait ouvrir deux parasols royaux, un rouge et un bleu,

pendant la bataille, les avait fait porter par ses esclaves, mais était

demeuré lui-même sans parasol. Les rebelles croyaient que le sultan

était sous l’un ou l’autre de ces parasols, ils concentraient leurs

efforts sur ces points et leurs attaques étaient plus molles sur le

reste de la ligne.

A peine le sultan avait-il eu le temps d’étouffer ces révoltes ou plus

exactement de les noyer dans le sang et de rétablir la paix à

l’intérieur de ses états qu’il dut lutter contre un nouveau fléau qui

menaçait le pays. La famine désola le Ouadaï et elle était si terrible

que les grands du pays supplièrent le souverain de les autoriser à aller

chercher des céréales dans les pays fétichistes. Abd el Aziz refusa

d’abord : il craignait d’exposer le pays à une invasion étrangère ; mais

il dut céder devant l’attitude menaçante de ses sujets. Ses craintes

n’étaient que trop fondées. Déjà une armée du Darfour avait franchi la

frontière, Abd el Aziz fut atteint de variole et mourut, après avoir

régné six ans.

Il laissait neuf fils, tous en bas âge. Le kamkolak Abou Ommi prit le

pouvoir au nom de l’aîné, son neveu Adam, âgé de sept ans. Il rappela

immédiatement la petite armée que le kamkolak Obo conduisait contre les

Foraoua’s envahisseurs. Ce chef ne demandait qu’à obéir, mais il ne le

put devant l’attitude fièrement belliqueuse de ses lieutenants ; il dut

accepter une lutte inégale. Quand il voulut battre en retraite, son

cousin, Yakoub Yanganguera (l’ami des combats) cria que c’était une

honte de reculer sans même avoir vu l’ennemi. Obo hésitait, Yakoub fit

alors sonner le boute-selle, monta son énorme cheval gris et déclara

préférer la mort à une fuite honteuse. Obo dut céder, ses autres

lieutenants suivirent l’exemple d’Yakoub. L’armée du Darfour était tout

près ; la petite troupe désespérée du Ouadaï l’attaqua, mais les

Foraoua’s, trop nombreux, cernèrent les Ouadaoua’s ; cinq cavaliers

échappèrent seulement des mille que le kamkolak Obo avait eu sous ses

ordres. Obo et deux autres chefs en étaient, mais quand ils avaient

engagé Yacoub à changer son lourd cheval contre une autre bête plus

rapide, il avait refusé et dit qu’il préférait combattre à pied. Il

s’était jeté, en effet à pied dans la mêlée et y avait trouvé la mort.

Ce fut la bataille d’Ahbès.

Le régent Abou Ommi voulut tenter avec ce qui lui restait de troupes un

dernier effort pour repousser l’ennemi. Les trois chefs survivants du

massacre d’Ahbès se joignirent à lui. Feu le sultan Abd el Aziz, qui

avait prévu l’invasion, avait recommandé à l’akid Adam de ne pas

attaquer avec des forces inférieures, mais de s’approcher par d’habiles

marches de nuit, et d’opérer par surprise. Abou Ommi négligea ce

conseil. Il ne voulut pas d’une victoire sans gloire, remportée par

surprise ; il attaqua l’ennemi en plein champ à Amrata. Seule une petite

partie de ses troupes échappa à la mort ; l’armée du Darfour s’avança

jusqu’à Batouma. Dans ses rangs se trouvait un prince du Ouadaï,

Mohammed Cherif. Il n’est pas vrai, comme on le dit communément, que le

sultan du Darfour avait décidé l’expédition sur ses instances.

Pendant la famine qui désola les dernières années du règne d’Abd el

Aziz, les habitants des frontières orientales du Ouadaï, poussés par la

faim, avaient fait de fréquentes razzia’s au Darfour. La patience du

sultan Mohammed el Fadl s’était enfin lassée et le prince avait décidé

de réprimer sévèrement ces incursions. Mais son confident, l’esclave

Saïd Bornou, lui conseilla de modifier le caractère de cette expédition

qui devait être purement répressive. « Seigneur ! dit-il, si tu veux

vaincre le Ouadaï, il ne faut pas prendre la direction des opérations ;

l’histoire nous apprend que les sultans du Darfour ont toujours été

battus quand ils ont voulu prendre le commandement effectif ; il ne faut

donc envoyer que tes généraux. Mais ne les envoie pas faire une simple

razzia, tu t’aliénerais ainsi toutes les tribus de cette belliqueuse

nation, il faut qu’un prince du Ouadaï soit avec tes troupes ; il lui

sera facile de se créer des partisans dans ce pays désolé par la famine

et les guerres civiles ; tu l’installeras sur le trône et tu lui feras

payer tribut. » Mohammed el Fadl reconnut la sagesse de ce conseil, il

appela à lui le prince qui devait régner au Ouadaï sous le nom de

Mohammed Cherif. Ce futur souverain vivait très modestement à Djemaan

avec sa femme et ses trois fils, Mohammed, Ahmed et Souleman, des

bénéfices de son petit commerce. Il ne se montra guère disposé à jouer

le rôle de prétendant mais le sultan l’y décida, l’équipa et lui donna

une femme de son palais.

Ce Mohammed Cherif est-il le fils du sultan Saleh Derret qui s’était

enfui au Darfour sous le règne de Saboun pour échapper au sort qui avait

frappé son frère Radama ? Ce Mohammed Cherif s’était enfui avec un autre

prince, Izz ed Din, fils de Tambe, fils du sultan Djoda. Il avait été

terrifié par le sort réservé à tous les fils cadets et les parents mâles

des sultans du Ouadaï ; il s’était juré de ne jamais prétendre à ce

trône, édifié sur des cadavres sanglants.

Voilà pourquoi il permuta de nom et, s’il l’avait pu, il eût permuté

d’origine avec son compagnon Izz ed din qui, fils d’une étrangère,

n’avait aucune chance d’être appelé à ceindre la couronne des rois du

Ouadaï. Mohammed Cherif s’appela donc Izz ed din ; il est vrai qu’il

reprit le nom de Cherif el hadj en revenant de la Mecque. Il alla

ensuite au Bornou, s’y maria à l’épouse divorcée de Tirab, la mère du

hadj Bechir, le célèbre et tout puissant ministre du Cheik Omar. Nous

retrouvons Cherif el hadj dans les îles Karka ou Karga, où il s’était

retiré. Izz ed din, au contraire, s’appela Mohammed Cherif, fils du

sultan Saleh Derret et de l’hababa Ouere, du pays kalingua ; il se fixa

à Djemaan au Darfour. Il n’avait pas l’intention de jouer un rôle

politique, mais les circonstances et surtout les démarches du sultan

Mohammed el Fadl, l’amenèrent à se faire proclamer prétendant.

Cette histoire paraît bien invraisemblable mais je la tiens d’un homme

digne de foi, très versé dans les chroniques de son pays ; je la crois

vraie. Mon homme m’en affirma la véracité de la façon la plus solennelle

et son oncle le kamkolak Didan, qui avait connu le vrai et le faux

Cherif, me confirma ce récit en tous points. On pense bien qu’il fut

facile au sultan Mohammed Cherif d’imposer le silence à l’hababa Ouere

et à son frère Abd el Djelil ; une vie humaine est peu de chose au

Ouadaï. Cette substitution de noms est peu connue ; quelques personnes

ont bien dû savoir la vérité, mais le secret était bien gardé, c’était

risquer sa tête que de le trahir.

Revenons à l’armée des Foraoua’s et à celui que nous continuerons à

appeler Mohammed Cherif Ibn Saleh Derret, son nom dynastique, pour le

distinguer de Mohammed Cherif el hadj.

Quand l’armée fut à Batouma, près d’Ouara, Mohammed Cherif fit réunir

tous les habitants dans la mosquée afin qu’il ne leur fût fait aucun mal

par les troupes à leur entrée en ville. Le jeune sultan Adam et ses plus

proches parents prirent quand même la fuite ; ils furent pris et le

sultan fut livré aux Foraoua’s.

C’est dans ces circonstances que Mohammed Cherif (Cherif n’est qu’une

partie du nom et n’indique nullement la descendance du prophète) monta

sur le trône. Il régna de 1835 à 1858 et les débuts de son règne furent

empreints d’une bienveillance dont les souverains du Ouadaï n’avaient

pas coutume d’user à leur avènement. Les exécutions furent rares.

L’armée du Darfour rentra dans ses foyers, amenant avec elle le sultan

Adam. La première année du règne fut calme et pacifique. La deuxième

année, Mohammed Cherif entreprit une expédition sur la rive orientale du

Tchad, aux îlots marécageux de Karka ou Karga où s’étaient retirés les

hauts dignitaires qui avaient abandonné Abd el Aziz et exposé ainsi le

pays à l’invasion. Ils étaient venus trouver Mohammed Cherif el hadj,

espérant le décider à abandonner sa retraite pour se faire proclamer

prétendant. Mohammed Cherif eut vite fait de les soumettre ; il fit

mettre à mort les meneurs et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux

razziés. Son gouvernement fut juste ; il vécut en paix avec l’étranger

et laissa à ses akade le soin de faire les razzia’s périodiques (chasses

d’esclaves).

Mohammed Cherif el hadj était demeuré fidèle à ses serments ; il n’avait

pas cédé aux instances de ses partisans, mais avait trouvé prudent de se

soustraire par la fuite à d’éventuelles mesures de rigueur du sultan.

Après avoir régné dix ans, Mohammed Cherif entreprit une campagne contre

le Tama, dont le sultan, tributaire, théoriquement du moins, du roi du

Ouadaï, avait été insolent envers son suzerain. Après quelques habiles

manœuvres, Mohammed Cherif fut maître du pays ; Mohammed en Nour, le

sultan du Tama, s’enfuit au Darfour. Le vainqueur installa sur le trône

le frère du fugitif, Ismaïl, et se retira, laissant cinq akade dans le

pays. Mohammed en Nour accourut en toute hâte du Darfour, battit les

akade et s’empara de la couronne pendant que son frère s’enfuit.

Mohammed Cherif entreprit deux nouvelles campagnes contre le Tama ; deux

fois Mohammed en Nour, qui s’était enfui à l’approche de l’envahisseur,

était revenu.

Le sultan du Ouadaï brûla alors systématiquement le pays ; on lui fit

les promesses de soumission les plus solennelles et il retourna après

avoir installé sur le trône un autre frère du sultan fugitif, Ibrahim

Ibn Souleman. Mohammed en Nour qui paraissait et disparaissait avec tant

de facilité revint encore une fois. Cette fois il était sans troupes ;

il comptait sur l’effet que produirait sa présence. Mais son frère

l’arrêta à l’entrée du palais royal, un combat singulier suivit.

Mohammed en Nour fut tué et sa mort mit fin à cet épisode.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 22 / 25 段