accompagné d’une suite peu nombreuse. Pendant son absence, on propagea
le bruit de sa mort, on lui éleva même un tombeau au cimetière des
sultans, le Toumang. Quel était le coupable, était-ce quelque haut
dignitaire, était-ce l’hababa (l’épouse chef) ? On ne le sait. Mais
l’aventure n’a rien d’extraordinaire ; la maladie et même le décès d’un
roi sont entourés d’un si grand mystère ; on sait si peu de sa vie
privée ; ceux qui s’approchent de sa personne sacrée sont si peu
nombreux qu’il est fort possible que l’hababa elle-même fut trompée.
Mais comme cette femme redoutait Assad et son parti, elle s’empressa
d’aviser Abd el Kerim du décès de son père en lui envoyant, selon
l’usage, un plat vide. Abd el Kerim prit immédiatement toutes les
mesures que commandait la situation ; pendant son exil volontaire il
n’avait pas perdu son temps ; ses partisans étaient nombreux et sa
puissance assez grande. Suivi de ses gens, il alla à Ouara pendant qu’il
dépêchait partout des courriers pour annoncer son avènement. Secondé par
six akade qui lui étaient dévoués, il fit disparaître les personnages
les plus dangereux de l’entourage de son père. A la tombée de la nuit,
ce fils qui avait toujours témoigné la plus grande déférence à son père,
priait sur son tombeau.
Quelques heures plus tard, le sultan Derret retourna dans son palais,
apprit le coup d’état et s’enfuit à Delmik, chez les Kodoi’s. Le
lendemain matin, Abd el Kerim se fit proclamer sultan ; il eut le cruel
courage de faire massacrer tous ses adversaires. Le bruit courut bientôt
que Saleh Derret était encore en vie et qu’Abd el Kerim avait conspiré
contre son père. Le sultan fit savoir qu’il abdiquerait dès qu’il aurait
la preuve irréfutable que son père était encore en vie. Les messages
dépêchés ne rapportaient aucune nouvelle précise ; c’est alors qu’Abd el
Kerim se mit en route pour vérifier de ses yeux l’identité de son père.
Celui-ci s’était réfugié avec le kamkolak Abd el Baki à Batouma, dans le
pays des Madala’s. Il attendit son fils à la tête d’une petite troupe et
quand Abd el Kerim l’eut reconnu il voulut se soumettre. Sa mère l’en
empêcha ; elle le supplia de ne pas s’exposer imprudemment au
ressentiment du sultan Derret. Abd el Kerim hésita ; que faire ? se
soumettre à son père, c’était son devoir, mais il aimait sa mère et
jouait sa tête. Il hésitait encore quand un de ses partisans trancha la
difficulté en massacrant Saleh Derret. Abd el Kerim fit exécuter
l’assassin sur place, puis une lutte s’engagea et il noya dans des flots
de sang ce qui restait du parti de son père.
Saboun (c’est le surnom sous lequel Abd-el-Kerim est le plus connu)
était le maître incontesté du trône. A l’exception d’Assad, le fils
favori de Saleh Derret, ses frères étaient encore des enfants en bas
âge. Assad n’avait pas assisté à l’assassinat de son père ; dès qu’il
l’apprit, il s’enfuit auprès du sultan du Darfour : Mohammed-el-Fadl.
Saboun essaya d’abord de le faire assassiner, puis il l’attira au
Ouadaï. Assad n’avait pas renoncé au trône, il vint à Bir Touil, à l’Est
d’Ouara ; ses prétendus partisans soudoyés par Saboun l’entourèrent des
plus grands honneurs. Tout à coup ils jetèrent le masque, s’emparèrent
de la personne du prince et le conduisirent à Ouara où il fut aveuglé
par ordre de son frère, le sultan.
Saboun avait régné deux ans, quand il entreprit sa mémorable expédition
contre le sultan du Baguirmi, Abd er Rahman Gaourang. C’était soi-disant
pour le punir de ses débauches ; sa vie, disait-on, n’était qu’une
longue suite d’infractions à toutes les lois religieuses. Saboun
franchit la frontière, prit Massenya,[20] la capitale, la détruisit, fit
massacrer le sultan Abd er Rahman et installa sur le trône le fils de
celui-ci, Bourkomanda.
Ce fils ne mourut que sous le règne de Mohammed Cherif. C’est de cette
époque que date pour le Baguirmi, l’obligation de payer tribut au
Ouadaï.[21]
Quand Radama, le frère de Saboun, eut atteint l’âge d’homme, le sultan
le fit massacrer comme il l’avait fait pour tous ses adversaires réels
ou supposés. Le frère de Radama, Mohammed Cherif, un enfant qui avait
assisté à la mort de son frère, s’enfuit au Darfour pour échapper au
sort qui l’attendait.
Après une année de paix, Saboun attaqua le Tama que les sultans du
Ouadaï avaient vainement tenté de soumettre. Abou Derek, le sultan du
Tama, résidait à Nyeré, au pied de la montagne du même nom. Saboun
établit son quartier général à Amberouati. Il stimula l’ardeur de ses
akade en leur annonçant qu’il avait décidé leur mort, parce qu’ils ne
déployaient pas ce courage qui faisait la réputation du vrai Ouadaoua.
Les akade protestèrent de leur dévoûment, le supplièrent de surseoir à
l’exécution jusqu’après la bataille où ils feraient preuve de leurs
qualités. Ils rivalisèrent de courage et firent des miracles pour
vaincre les difficultés d’accès de la retraite du sultan Abou Derek.
Celui-ci put s’enfuir et se cacher chez les Zoghaoua’s, au Nord-Est du
Tama. Quand Saboun eut brûlé tous les villages, détruit toutes les
forêts et emmené en esclavage tous les jeunes gens, il reprit le chemin
d’Ouara. Abou Derek conservait son pays, mais dut reconnaître la
suzeraineté du Ouadaï.
L’année suivante, Saboun réprima le soulèvement des Kodoi’s et des
Gamar’s[22] et s’efforça de mettre ses états en communication avec la
Méditerranée.
Saboun ne régna que dix ans. La cruelle et sanglante énergie dont il fit
preuve, pour s’assurer le trône d’abord, pour le consolider ensuite, ont
à jamais assis sa réputation chez les habitants qui n’hésitent pas à le
mettre, avec Djoda, au rang de leurs princes les plus sages et les plus
glorieux. On ne connaît pas exactement les circonstances de sa mort. En
1813, il se rendait à Doukri (Doukki), une retraite qu’il affectionnait
sur le chemin de Nimro ; il poursuivit des voleurs et au cours de la
poursuite, il fut mortellement blessé par un javelot ; il eut encore la
force de se traîner jusqu’à son palais où il mourut. On n’a jamais pu
découvrir ses assassins. Saboun laissait six fils en bas âge : Mohammed
Bousseta, Youssef, Idris, Seif en Nasr, Dayog et Djafer. Amina, leur
mère était de la tribu des Madaba’s.
Mohammed Bousseta, le plus âgé de ces enfants monta sur le trône ; il ne
l’occupa que deux mois et mourut de la variole. La brièveté de ce règne
explique qu’on oublie souvent de mentionner Mohammed Bousseta au nombre
des souverains du Ouadaï et qu’on indique son successeur Youssef, comme
successeur immédiat de Saboun. Quand Youssef monta sur le trône il
n’était encore qu’un enfant ; ses parents maternels s’emparèrent du
pouvoir. Les frères de Saboun, qui auraient pu prétendre au trône,
furent aveuglés d’après l’usage barbare du pays. Youssef, devenu adulte,
essaya de se soustraire à la tutelle de ses parents. Il entreprit une
expédition contre le sultan Abdallah es Sarif, du Tama, mais mal secondé
par ses parents et à l’instigation de ceux-ci par ses hauts dignitaires,
il n’obtint aucun résultat. Il fit une seconde expédition au Tama dans
la dixième année de son règne mais il ne put la mener avec toute
l’énergie nécessaire car toute son attention fut retenue par une
conjuration dans laquelle sa mère elle-même avait trempé. Ses rapports
avec ses parents et ses anciens tuteurs étaient devenus de plus en plus
tendus ; ils avaient décidé de l’empoisonner avec des mets qu’ils lui
enverraient d’Ouara au camp. Seif en Nasr devait monter sur le trône.
Les quatre-vingt-dix femmes du roi étaient parmi les conjurés. Youssef
apprit le complot, il fit l’épreuve des mets sur un chien et quand la
bête mourut après en avoir mangé, le sultan livra ses quatre-vingt-dix
femmes aux bourreaux, fit massacrer, aveugler ou emprisonner les autres
complices ainsi que ses frères. Il revint ensuite à Ouara où il donna
libre cours à sa vengeance en ordonnant de nombreuses exécutions.
Youssef entreprit deux autres expéditions, l’une contre les fétichistes
d’Abou Telfan, l’autre contre le Soula ; elles n’eurent pas plus de
succès que les précédentes. Puis Youssef, plus connu sous le nom de
Khorefin, se retira à Tara, à quelques heures d’Ouara. Ce tyran
soupçonneux et sanguinaire s’aliéna définitivement les sympathies du
peuple. Il avait tellement multiplié les exécutions parmi les
dignitaires que son conseil ne se composait plus que d’esclaves. Sa rage
avait ses caprices, ses victimes variaient suivant son humeur. Tous ceux
qui s’approchaient de lui avaient lieu de craindre pour leur vie. On ne
rapporte de lui qu’un seul acte de clémence : il remit en liberté sa
grand’tante Simbil et sa mère Amina qui avaient été emprisonnées à la
suite de la conjuration, il leur rendit même leurs biens et leur rang.
Son attitude équivoque à deux séances du conseil faisant prévoir de
nouveaux excès de cruauté, l’amin Cherif, l’amin Teissa, l’akid
Yougourde et Aouad Avergour se concertèrent pour mettre fin à ces
perpétuelles et obsédantes menaces. Un breuvage empoisonné fut préparé,
le roi le but. Youssef s’aperçut immédiatement qu’il était empoisonné,
il voulut se saisir de ses armes, mais les conjurés qui l’observaient de
près se précipitèrent sur lui et l’étranglerent.
Khorefin laissait un fils en bas âge, Rakib qui fut intronisé (1829) ;
mais sous ce règne le sang coula plus abondamment que jamais. Sa mère de
condition servile et ses conseillers prirent le pouvoir et s’efforcèrent
de le conserver à tout prix. Les assassinats et les exécutions furent à
l’ordre du jour. La régente et ses conseillers étaient d’origine arabe ;
on leur prêtait l’intention de faire égorger tous les hommes libres,
d’épargner seulement les Arabes et de gouverner avec les esclaves.
Un Malanga, le kamkolak Yakoub, de Tourloulou tenta de renverser la
régence à Ouara. Tenzil, la mère de Rakib, découvrit le complot ; le
kamkolak fut mis à mort. La reine-mère convoqua alors une vingtaine de
notables malanga’s à Ouara, prétextant vouloir s’éclairer de leurs
conseils ; ils furent suppliciés. Les régents envoyèrent enfin des
troupes razzier le pays malanga, mais les habitants avaient eu le temps
de s’enfuir chez les Kodoi’s et ces deux tribus qui étaient parmi les
plus considérées des Maba’s décidèrent de mettre un terme à ce régime de
terreur et à porter au pouvoir un prince de sang royal qui habitait chez
les Kodoï’s.
C’était Abd el Aziz, fils de Radama et petit-fils de Saboun Gandiguin,
fils du sultan Djoda. Abd el Aziz vivait au sein de sa famille, dans la
retraite et le silence ; il n’avait jamais fait acte de prétendant. Les
Kodoï’s et les Malanga’s lui dépêchèrent deux ambassadeurs malanga’s,
Adam Noun et Abd el Mahmoud. Ils le trouvèrent en compagnie d’un
tisserand de ses amis. Les envoyés le prièrent de leur accorder un
entretien secret, Abd el Aziz leur répondit d’abord qu’il n’avait pas de
secrets pour son ami ; mais il céda à leurs pressantes sollicitations.
Ils lui dirent alors que le sultan Rakib était mort, que le fils d’une
esclave, Dougri, occupait le trône du Ouadaï, qu’il avait décidé la mort
de tous les hommes libres et que la sanglante besogne avait déjà
commencé chez les Malanga’s et à Ouara. Abd el Aziz hésitait encore ;
les envoyés confirmèrent alors, par un serment sur le Coran, la véracité
de leurs dires. Abd el Aziz promit son concours, estimant qu’il était de
son devoir de mettre fin à un régime qui serait la honte du pays et la
mort des habitants de condition libre. Il alla donc à Kournguon, le
principal village kodoï, et le mouvement commença par la mise à mort du
chef de ce village, un esclave. A la réception de cette nouvelle, on
envoya d’Ouara une armée contre les rebelles ; cette armée, battue
d’abord à Toukoulbei, remporta la victoire à une seconde affaire,
dispersa les Kodoï’s et rentra à Ouara. Mais les vaillantes femmes
kodoï’s et malanga’s avaient amèrement reproché à leurs hommes
l’ignominie de leur fuite : les Kodoï’s et les Malanga’s se reformèrent
dans la nuit ; les Madaba’s, les Oulad Djema, les Mimi’s, les Mararit’s,
les Ganyanga’s et les Bitanguinna’s se joignirent à eux ; la marche sur
Ouara fut reprise. Le corps d’armée qui défendait l’accès de la ville
fut battu. Les Kodoï’s avaient attaqué avec leurs longs coutelas, après
avoir jeté leurs lances. Un détachement de Djellaba’s, armés de fusils,
fut anéanti ; le reste des troupes s’enfuit dans la mosquée et y fut
massacré. On dit même que, pour faire tomber les chevaux, on leur jetait
de petites planchettes avec des inscriptions cabalistiques.
Ouara, sans en excepter le palais royal, fut livré au pillage. Abd el
Aziz fit son entrée dans le palais après avoir fait ses prières dans la
mosquée ; il fit proclamer la paix et la fin des hostilités. Il se fit
amener le sultan détrôné, qu’il croyait être le djerma Dougri, et il ne
sut l’imposture dont il avait été la victime qu’en voyant arriver Rakib,
escorté de deux petits esclaves. Il versa des larmes amères, mais il
comprit la nécessité de faire exécuter le jeune Rakib, tant pour assurer
une paix durable au pays que pour sa propre sécurité. Il chargea de
l’exécution les ambassadeurs des Malanga’s et des Kodoï’s, qui l’avaient
trompé par un faux serment.
Abd el Aziz n’avait plus de rivaux, à Ouara du moins ; mais cette paix
ne devait pas être longue. Quoiqu’il fût conciliant et juste, les
prétendants allaient se produire en foule. Les Malanga’s, qui avaient
été ses plus ardents défenseurs, l’abandonnèrent les premiers pour lui
opposer un autre prétendant ; le kamkolak Abou Ommi les battit à Kadaza.
Les Kelingua’s se soulevèrent ensuite ; Abd el Aziz battit leur
prétendant Djafer, fils de Saboun et le fit mettre à mort. Les Tittir’s
et les Ganyanga’s eurent d’autres prétendants ; ils essayèrent de leur
assurer le trône en recourant à l’assassinat. Mais la conspiration fut
découverte et les conjurés mis à mort. Le kamkolak Abou Ommi et le
djerma Abd el Kader organisèrent une expédition contre les Tittir’s et
les Ganyanga’s, brûlèrent les villages et massacrèrent tous les
habitants qu’ils purent trouver. Ils firent aussi un grand nombre de
prisonniers qui n’échappèrent pas à la mort. Au Ouadaï, le sabre n’est
pas l’_ultima_, mais bien la _prima_ et _sola ratio_ du gouvernement.
Les Kondongo’s se soulevèrent après les Tittir’s, ils voulaient comme
sultan un certain prince Rachid ; Abd el Aziz les mit en déroute à
Bourtai. Il avait fait ouvrir deux parasols royaux, un rouge et un bleu,
pendant la bataille, les avait fait porter par ses esclaves, mais était
demeuré lui-même sans parasol. Les rebelles croyaient que le sultan
était sous l’un ou l’autre de ces parasols, ils concentraient leurs
efforts sur ces points et leurs attaques étaient plus molles sur le
reste de la ligne.
A peine le sultan avait-il eu le temps d’étouffer ces révoltes ou plus
exactement de les noyer dans le sang et de rétablir la paix à
l’intérieur de ses états qu’il dut lutter contre un nouveau fléau qui
menaçait le pays. La famine désola le Ouadaï et elle était si terrible
que les grands du pays supplièrent le souverain de les autoriser à aller
chercher des céréales dans les pays fétichistes. Abd el Aziz refusa
d’abord : il craignait d’exposer le pays à une invasion étrangère ; mais
il dut céder devant l’attitude menaçante de ses sujets. Ses craintes
n’étaient que trop fondées. Déjà une armée du Darfour avait franchi la
frontière, Abd el Aziz fut atteint de variole et mourut, après avoir
régné six ans.
Il laissait neuf fils, tous en bas âge. Le kamkolak Abou Ommi prit le
pouvoir au nom de l’aîné, son neveu Adam, âgé de sept ans. Il rappela
immédiatement la petite armée que le kamkolak Obo conduisait contre les
Foraoua’s envahisseurs. Ce chef ne demandait qu’à obéir, mais il ne le
put devant l’attitude fièrement belliqueuse de ses lieutenants ; il dut
accepter une lutte inégale. Quand il voulut battre en retraite, son
cousin, Yakoub Yanganguera (l’ami des combats) cria que c’était une
honte de reculer sans même avoir vu l’ennemi. Obo hésitait, Yakoub fit
alors sonner le boute-selle, monta son énorme cheval gris et déclara
préférer la mort à une fuite honteuse. Obo dut céder, ses autres
lieutenants suivirent l’exemple d’Yakoub. L’armée du Darfour était tout
près ; la petite troupe désespérée du Ouadaï l’attaqua, mais les
Foraoua’s, trop nombreux, cernèrent les Ouadaoua’s ; cinq cavaliers
échappèrent seulement des mille que le kamkolak Obo avait eu sous ses
ordres. Obo et deux autres chefs en étaient, mais quand ils avaient
engagé Yacoub à changer son lourd cheval contre une autre bête plus
rapide, il avait refusé et dit qu’il préférait combattre à pied. Il
s’était jeté, en effet à pied dans la mêlée et y avait trouvé la mort.
Ce fut la bataille d’Ahbès.
Le régent Abou Ommi voulut tenter avec ce qui lui restait de troupes un
dernier effort pour repousser l’ennemi. Les trois chefs survivants du
massacre d’Ahbès se joignirent à lui. Feu le sultan Abd el Aziz, qui
avait prévu l’invasion, avait recommandé à l’akid Adam de ne pas
attaquer avec des forces inférieures, mais de s’approcher par d’habiles
marches de nuit, et d’opérer par surprise. Abou Ommi négligea ce
conseil. Il ne voulut pas d’une victoire sans gloire, remportée par
surprise ; il attaqua l’ennemi en plein champ à Amrata. Seule une petite
partie de ses troupes échappa à la mort ; l’armée du Darfour s’avança
jusqu’à Batouma. Dans ses rangs se trouvait un prince du Ouadaï,
Mohammed Cherif. Il n’est pas vrai, comme on le dit communément, que le
sultan du Darfour avait décidé l’expédition sur ses instances.
Pendant la famine qui désola les dernières années du règne d’Abd el
Aziz, les habitants des frontières orientales du Ouadaï, poussés par la
faim, avaient fait de fréquentes razzia’s au Darfour. La patience du
sultan Mohammed el Fadl s’était enfin lassée et le prince avait décidé
de réprimer sévèrement ces incursions. Mais son confident, l’esclave
Saïd Bornou, lui conseilla de modifier le caractère de cette expédition
qui devait être purement répressive. « Seigneur ! dit-il, si tu veux
vaincre le Ouadaï, il ne faut pas prendre la direction des opérations ;
l’histoire nous apprend que les sultans du Darfour ont toujours été
battus quand ils ont voulu prendre le commandement effectif ; il ne faut
donc envoyer que tes généraux. Mais ne les envoie pas faire une simple
razzia, tu t’aliénerais ainsi toutes les tribus de cette belliqueuse
nation, il faut qu’un prince du Ouadaï soit avec tes troupes ; il lui
sera facile de se créer des partisans dans ce pays désolé par la famine
et les guerres civiles ; tu l’installeras sur le trône et tu lui feras
payer tribut. » Mohammed el Fadl reconnut la sagesse de ce conseil, il
appela à lui le prince qui devait régner au Ouadaï sous le nom de
Mohammed Cherif. Ce futur souverain vivait très modestement à Djemaan
avec sa femme et ses trois fils, Mohammed, Ahmed et Souleman, des
bénéfices de son petit commerce. Il ne se montra guère disposé à jouer
le rôle de prétendant mais le sultan l’y décida, l’équipa et lui donna
une femme de son palais.
Ce Mohammed Cherif est-il le fils du sultan Saleh Derret qui s’était
enfui au Darfour sous le règne de Saboun pour échapper au sort qui avait
frappé son frère Radama ? Ce Mohammed Cherif s’était enfui avec un autre
prince, Izz ed Din, fils de Tambe, fils du sultan Djoda. Il avait été
terrifié par le sort réservé à tous les fils cadets et les parents mâles
des sultans du Ouadaï ; il s’était juré de ne jamais prétendre à ce
trône, édifié sur des cadavres sanglants.
Voilà pourquoi il permuta de nom et, s’il l’avait pu, il eût permuté
d’origine avec son compagnon Izz ed din qui, fils d’une étrangère,
n’avait aucune chance d’être appelé à ceindre la couronne des rois du
Ouadaï. Mohammed Cherif s’appela donc Izz ed din ; il est vrai qu’il
reprit le nom de Cherif el hadj en revenant de la Mecque. Il alla
ensuite au Bornou, s’y maria à l’épouse divorcée de Tirab, la mère du
hadj Bechir, le célèbre et tout puissant ministre du Cheik Omar. Nous
retrouvons Cherif el hadj dans les îles Karka ou Karga, où il s’était
retiré. Izz ed din, au contraire, s’appela Mohammed Cherif, fils du
sultan Saleh Derret et de l’hababa Ouere, du pays kalingua ; il se fixa
à Djemaan au Darfour. Il n’avait pas l’intention de jouer un rôle
politique, mais les circonstances et surtout les démarches du sultan
Mohammed el Fadl, l’amenèrent à se faire proclamer prétendant.
Cette histoire paraît bien invraisemblable mais je la tiens d’un homme
digne de foi, très versé dans les chroniques de son pays ; je la crois
vraie. Mon homme m’en affirma la véracité de la façon la plus solennelle
et son oncle le kamkolak Didan, qui avait connu le vrai et le faux
Cherif, me confirma ce récit en tous points. On pense bien qu’il fut
facile au sultan Mohammed Cherif d’imposer le silence à l’hababa Ouere
et à son frère Abd el Djelil ; une vie humaine est peu de chose au
Ouadaï. Cette substitution de noms est peu connue ; quelques personnes
ont bien dû savoir la vérité, mais le secret était bien gardé, c’était
risquer sa tête que de le trahir.
Revenons à l’armée des Foraoua’s et à celui que nous continuerons à
appeler Mohammed Cherif Ibn Saleh Derret, son nom dynastique, pour le
distinguer de Mohammed Cherif el hadj.
Quand l’armée fut à Batouma, près d’Ouara, Mohammed Cherif fit réunir
tous les habitants dans la mosquée afin qu’il ne leur fût fait aucun mal
par les troupes à leur entrée en ville. Le jeune sultan Adam et ses plus
proches parents prirent quand même la fuite ; ils furent pris et le
sultan fut livré aux Foraoua’s.
C’est dans ces circonstances que Mohammed Cherif (Cherif n’est qu’une
partie du nom et n’indique nullement la descendance du prophète) monta
sur le trône. Il régna de 1835 à 1858 et les débuts de son règne furent
empreints d’une bienveillance dont les souverains du Ouadaï n’avaient
pas coutume d’user à leur avènement. Les exécutions furent rares.
L’armée du Darfour rentra dans ses foyers, amenant avec elle le sultan
Adam. La première année du règne fut calme et pacifique. La deuxième
année, Mohammed Cherif entreprit une expédition sur la rive orientale du
Tchad, aux îlots marécageux de Karka ou Karga où s’étaient retirés les
hauts dignitaires qui avaient abandonné Abd el Aziz et exposé ainsi le
pays à l’invasion. Ils étaient venus trouver Mohammed Cherif el hadj,
espérant le décider à abandonner sa retraite pour se faire proclamer
prétendant. Mohammed Cherif eut vite fait de les soumettre ; il fit
mettre à mort les meneurs et revint à Ouara avec de nombreux troupeaux
razziés. Son gouvernement fut juste ; il vécut en paix avec l’étranger
et laissa à ses akade le soin de faire les razzia’s périodiques (chasses
d’esclaves).
Mohammed Cherif el hadj était demeuré fidèle à ses serments ; il n’avait
pas cédé aux instances de ses partisans, mais avait trouvé prudent de se
soustraire par la fuite à d’éventuelles mesures de rigueur du sultan.
Après avoir régné dix ans, Mohammed Cherif entreprit une campagne contre
le Tama, dont le sultan, tributaire, théoriquement du moins, du roi du
Ouadaï, avait été insolent envers son suzerain. Après quelques habiles
manœuvres, Mohammed Cherif fut maître du pays ; Mohammed en Nour, le
sultan du Tama, s’enfuit au Darfour. Le vainqueur installa sur le trône
le frère du fugitif, Ismaïl, et se retira, laissant cinq akade dans le
pays. Mohammed en Nour accourut en toute hâte du Darfour, battit les
akade et s’empara de la couronne pendant que son frère s’enfuit.
Mohammed Cherif entreprit deux nouvelles campagnes contre le Tama ; deux
fois Mohammed en Nour, qui s’était enfui à l’approche de l’envahisseur,
était revenu.
Le sultan du Ouadaï brûla alors systématiquement le pays ; on lui fit
les promesses de soumission les plus solennelles et il retourna après
avoir installé sur le trône un autre frère du sultan fugitif, Ibrahim
Ibn Souleman. Mohammed en Nour qui paraissait et disparaissait avec tant
de facilité revint encore une fois. Cette fois il était sans troupes ;
il comptait sur l’effet que produirait sa présence. Mais son frère
l’arrêta à l’entrée du palais royal, un combat singulier suivit.
Mohammed en Nour fut tué et sa mort mit fin à cet épisode.