ou tromba par charge de chameau, celles venant par le Darfour, sept
makta’s, dont cinq pour le roi et deux pour la reine-mère. L’écart entre
ces taxes d’importation s’explique d’abord par les difficultés du chemin
à travers le désert, que les gens de Djalo devaient prendre, puis parce
que les Djellaba’s essayaient souvent de se soustraire au paiement des
droits, en chargeant la veille du jour où ils pensaient passer la
frontière, jusqu’à trois charges sur un seul chameau. En plus de ces
taxes, les marchands avaient à payer des redevances au superintendant
des marchands étrangers et au fonctionnaire qui conduisait leur caravane
jusqu’à la capitale ; ils devaient aussi donner des présents aux
gouverneurs des provinces frontières. Une charge d’âne payait deux
makta’s tromba. Du Bornou, on importait quelques objets manufacturés des
pays haoussa’s, des tobe’s de Kano, teints en bleu par l’indigo, des
tourkedi’s, des peaux de chèvres tannées et teintes de Kano et des
chaussures de la même ville.
Le Ouadaï exportait des esclaves, des plumes d’autruche et de l’ivoire
mais les esclaves étaient le principal élément de ce commerce. Le roi
Ali, prince belliqueux, excitait l’humeur guerrière de ses
fonctionnaires et de ses sujets, il faisait ainsi un grand nombre
d’esclaves. Les Medjabra’s exportaient en Tripolitaine ou en Egypte à
peu près quinze mille esclaves, fort peu de plumes d’autruche et, vu les
difficultés du transport, encore moins d’ivoire. Les Tripolitains eux-
mêmes n’achetaient pas d’esclaves, ce n’est qu’à contre-cœur qu’ils les
recevaient en présent pour leur usage personnel. Les plumes d’autruche
et l’ivoire étaient surtout exportés au Darfour, d’ailleurs cette route
de l’Est, beaucoup plus facile que celle du Nord, permettait
l’exportation de produits moins riches comme le tamarin, l’encens (le
louban), etc., etc. On peut évaluer à cent quintaux la quantité d’ivoire
exportée annuellement par les chemins du Nord ou de l’Est, sans compter
ce qu’exportait le roi, le plus gros marchand du pays. Les plumes
d’autruche étaient beaucoup plus abondantes au Ouadaï que dans les pays
voisins, mais la qualité n’était pas des meilleures. Vers 1850, une
dépouille d’autruche valait un thalari et moins même et cette dépouille
représentait en moyenne trois livres de plumes noires et une livre de
plumes blanches. Les demandes du commerce avaient porté ce prix à
cinquante thalari’s. Le chérif Salem, de Kairouan, achetait surtout de
l’ivoire ; son intention était de rentrer par le Darfour et comme son
séjour au Ouadaï devait être long encore, il redoutait les mites pour
les plumes d’autruche. Il ne voulait pas exporter des esclaves,
craignant que ses emportements ne lui causassent des ennuis. Le hadj
Salem séjournait depuis deux ans au Ouadaï ; il était venu avec un
capital de mille thalari’s, avait déjà vingt-cinq quintaux d’ivoire en
magasin et devait en recevoir encore cinquante. Les achats d’ivoire se
faisaient par l’intermédiaire d’indigènes auxquels les marchands
cédaient leurs marchandises à crédit et qui allaient alors au Bahr-es-
Salamat, au Rounga ou au Kouti, où étaient les plus grandes réserves
d’éléphants, les échanger contre des défenses. En 1870, un quintal
d’ivoire valait au Kouti dix thalari’s de verroteries ou de cotonnades ;
en Egypte, cent cinquante thalari’s.
Les caravanes du Nord ne quittaient le Ouadaï qu’une ou deux fois par
an. La route de Bengazi par le désert était en effet des plus pénibles,
non pas par sa longueur, il n’y avait qu’une cinquantaines d’étapes,
mais par la rareté de l’eau. Avec le Darfour et l’Egypte, au contraire,
on commerçait toute l’année. Le roi du Ouadaï n’avait pas les mêmes
scrupules que celui du Bornou ; il ne croyait pas déroger en
s’enrichissant par le commerce ; il expédiait tous les trois ans au
Caire, viâ Koufra et Djalo, une caravane uniquement chargée de
marchandises lui appartenant. Il s’était réservé le monopole de la
chasse au Kouti, le pays le plus riche en éléphants ; il exportait
surtout de l’ivoire et fort peu de plumes d’autruche.
Il expédiait tous les trois ans à peu près trois cents quintaux et le
transport par le désert lui était plus facile qu’aux autres marchands
car les Mahamid’s et, d’une façon générale, tous les Arabes de la
frontière Nord étaient obligés de mettre à sa disposition les chameaux
nécessaires. Cette caravane était conduite par quelques-uns de ses
dignitaires ou fonctionnaires ; comme ceux-ci s’équipaient et se
nourrissaient à leurs frais, le roi du Ouadaï touchait des prix de vente
sans débourser des prix d’achats. Il s’en fallait de beaucoup que le
Ouadaï fut aussi riche que le Bornou ou le Darfour ; le roi Ali devait
pourvoir à presque toutes les dépenses avec les bénéfices de son
commerce. En déduisant les menus frais, on peut les évaluer à cinquante
mille thalari’s tous les trois ans.
Quelques Djellaba’s audacieux et entreprenants allaient de leur personne
aux frontières septentrionale et occidentale du pays pour y acheter des
plumes d’autruche, ou au Bahr es Salamat, pour y acheter de l’ivoire. En
se passant d’intermédiaires, ils obtenaient les marchandises à des prix
ridiculement bas, mais ils risquaient leur vie et, pour tenter ces
voyages, il fallait avoir une connaissance parfaite du pays et de ses
habitants.
Le commerce de gros du Ouadaï était localisé à Abecher et à Nimro, la
cité des marchands. Il y avait encore des marchés dans deux ou trois
autres centres. Il s’en fallait d’ailleurs de beaucoup que le marché
d’Abecher fut aussi bien pourvu que celui de Kouka et c’était là qu’on
pouvait apprécier le mieux les avantages que le cheik Omar avait
procurés à son pays en important le thalari. Au Bornou on pouvait se
procurer toutes les marchandises avec des thalari’s ou des cauris qui
servaient de monnaie divisionnaire. A Abecher le makta tromba était bien
censé représenter le thalari, mais une foule de choses nécessaires à la
vie journalière devaient s’échanger contre les objets les plus divers.
Quelles peines n’avait-on pas souvent à acheter du beurre, du miel,
etc., marchandises plutôt rares ! Les vendeurs refusaient le paiement en
makta’s tromba ou en thalari’s ; il fallait aller échanger des
kaouadin’s (grosses perles d’ambre), des khaddour’s (perles d’argile) ou
quelque autre marchandise pour les payer. Le douchn seul se payait
toujours en makta’s ou en tekaki (ferda, la moitié d’un tokkiya).
Pendant mon séjour le makta tromba valait douze tekaki et le thalari
huit. Le douchn était au cours du Bornou, quatre moudd’s coûtaient un
tokkiya. Une botte de paille suffisante pour nourrir deux chevaux
pendant deux jours valait un ferda ; quatre poulets coûtaient un
tokkiya ; un gigot coûtait un ferda. Le froment était rare, la mesure
valait quatre tekaki ou un demi thalari. Le riz sauvage qui vient
naturellement dans beaucoup de régions et notamment dans le Dar Zioud où
j’avais passé en venant au Ouadaï, n’était pas très demandé sur le
marché. Le bois était abondant, les calebasses servant de plats ou de
gourdes étaient rares et beaucoup plus chères qu’au Bornou. Il en était
de même pour la sparterie (siggedi’s au Bornou, cherkaniya’s au Ouadaï)
dont on se sert pour clore les cultures, construire des hangars-
véranda’s et tapisser les murs des cases.
CHAPITRE IX
=Notes sur l’histoire du Ouadaï=
Déjà l’empire du Bornou jouissait d’une prospérité plusieurs fois
séculaire, ses princes musulmans l’avaient amené à un haut degré de
puissance, quand ses voisins de l’Est qui devaient devenir plus tard les
empires du Darfour et du Ouadaï, étaient encore en proie à la barbarie
du paganisme. Les Tundzour’s y dominaient. On ignore l’époque précise de
leur immigration. Ils étaient venus de l’Est, mais leur domination ne
devait pas avoir précédé de plus d’un siècle l’introduction de l’islam.
Ces Tundzour’s ont la peau presque blanche, parlent l’arabe et on les
dit de race arabe, tant au Ouadaï qu’au Bornou. Déjà leur puissance
avait été brisée au Darfour bien avant l’introduction de l’islam ; au
Ouadaï, l’honneur de cette tâche était réservé à Abd el Kerim, le
fondateur de l’empire, l’apôtre de l’islam, le fils de Yame.
Yame ou son père s’était installé avec sa famille dans le Ouadaï,
longtemps avant la fin de la domination tundzour. C’est à tort que
quelques savants ont cru que cette famille était de la tribu des
Kimr’s ; ceux-ci sont du centre de l’Afrique et Yame était de la tribu
des Djaliya’s, au Chendi, au nord de Khartoum, dans la vallée du Nil.
Son ancêtre était Saleh ibn Abdallah ibn Abbas, aussi Yame et sa famille
se disaient-ils Abassides, comme le font encore les indigènes de Chendi,
d’Abou Harras, d’Ourfa, de Neselmiya et les habitants de la ville de
Sennar. Avant de venir au Ouadaï, Yame s’était arrêté assez longtemps au
Darfour ; d’abord, à l’est de Kobe, dans le massif de Ouoda, puis sur le
mont Bourgou Kabkabieh.
Ces deux noms Ouoda et Borgou sont devenus ceux du pays. Dans le
Darfour, le Ouadaï est connu sous le nom de Bourgou ; les Bornouans, les
Baguirmiens et les Arabes l’appellent le Ouadaï ; les Koran’s, le
Kougous et les écrivains, le Dar Saleh, c’est-à-dire l’empire des
descendants de Saleh ibn Abdallah l’Abasside. C’est donc commettre une
erreur que de faire dériver le nom du pays de celui d’un homme qui se
serait appelé Ouoda.
Yame l’Abasside — et les souverains du Ouadaï ont incontestablement le
droit de prendre ce qualificatif, — se fixa à Debba, au Nord-Ouest et
tout près du lieu où devait s’élever Ouara. Son fils, Abd el Kerim, très
pieux, fonda une petite communauté musulmane à Bidderi au Baguirmi ; il
était décidé à renverser la dynastie païenne et la tradition rapporte
que son projet fut servi par les circonstances suivantes.
Le roi tundzour de l’époque, Daoud, avait une fille, Meiram Aissa. Abd
el Kerim courtisait la princesse ; le père en fut averti. Colère de
celui-ci, qui ordonna de s’emparer du séducteur ; Abd el Kerim ne dut
son salut qu’à la rapidité de son cheval. Sa vie était menacée, il hâta
l’exécution de ses projets. Il s’était créé de nombreux partisans parmi
les Arabes en mariant les filles de sa tribu aux chefs de Mahamid’s, des
Mahariye’s, des Naouaibe’s, des Erekat’s et des Beni Holba’s : il
s’assura par de belles promesses le concours des tribus noires, puis
recourut à la ruse suivante. Il pria ses partisans arabes de le joindre
avec leurs chameaux et d’attacher de longues branches à la queue des
bêtes.
Il marcha alors contre le roi Daoud avec cette armée qui soulevait des
flots de poussière en balayant la terre avec les branches.
En voyant ces nuages de poussière, le roi Daoud crut se trouver en
présence d’une innombrable armée ; il s’enfuit terrifié et fut tué dans
la poursuite. Les Tundzour’s se réfugièrent en partie au Kanem où ils se
mirent sous la protection du sultan du Bornou, une partie demeura dans
la région d’Abou Telfan, où ils vivent encore sous un sultan à peu près
indépendant. L’ancienne résidence de Daoud, Kadama, existe encore ; elle
est dans le pays kachemere, à quatre étapes au Sud-Ouest d’Ouara.
A la fondation de cette dernière ville se rattache la légende suivante.
Abd el Kerim campait un jour avec les siens sur l’emplacement de la
ville ; le pays était couvert d’épais fourrés ; les génisses du troupeau
y pénétrèrent et trouvèrent de riches pâturages sur ce sol abondamment
arrosé. Le soir on chercha les génisses, on ne les trouva pas ; il
fallut pénétrer dans le fourré et quand Abd el Kerim eut vu ces eaux
abondantes et cette luxuriante végétation il résolut d’y fonder une
ville. En souvenir du fourré, il la baptisa Ouara (en arabe ouar ou
ouara signifie le lieu difficile à passer). Il s’y établit, y réunit sa
communauté musulmane, grossie par la conversion en masse des gens de
Debba ; bâtit une mosquée et régna paisiblement et pacifiquement pendant
une vingtaine d’années, probablement de 1635 à 1655. Il payait tribut au
Darfour, comme le faisaient les Tundzour’s et la principale pièce de ce
tribut était une princesse qui devait être livrée tous les trois ans. En
même temps, il payait tribut au Bornou pour éviter ainsi une
intervention de ce pays en faveur des Tundzour’s.
Kharout son fils, lui succéda ; le règne du fils fut de quelques années
plus long que celui du père, mais pacifique et juste comme celui-ci
(1655-1678). Le jeune empire fut plus solidement organisé, le peuple
aimait son souverain. Le seul fait remarquable de son règne fut
l’agrandissement d’Ouara, qui devint la véritable capitale du pays.
Kharif, fils de Kharout, lui succéda. Ce prince mourut après avoir régné
trois ans (1678-1681). Il périt au cours d’une expédition contre le
sultan Milbis du Tama, qui résidait à Nyeré (Yangal pour les habitants
du Ouadaï). A l’approche de Kharif, qui campait à Lofounga, Milbis
s’était enfui, Kharif était alors allé camper à Abou Hadid, à un jour de
marche de Nyeré. La saison des pluies avait commencé, les guerriers du
Ouadaï avaient demandé à retourner au pays pour cultiver leurs terres ;
Kharif avait refusé. La plus grande partie des hommes déserta, il ne
resta qu’un petit noyau de fidèles. Milbis l’apprit ; il accourut en
hâte et massacra le roi du Ouadaï avec ses compagnons.
Yakoub Arous, le frère cadet de Kharif, lui succéda (1681-1707.) La
tradition rapporte l’anecdote suivante qui caractérise bien le peuple du
Ouadaï. La lâcheté des guerriers du Ouadaï, qui avaient abandonné leur
souverain, avait été cruellement punie. Pendant les sept premières
années du règne d’Arous il n’était pas tombé d’eau ; une épizootie était
venue ajouter à la misère, la famine désola le pays. Lorsque Arous eut
compris que ces calamités étaient le châtiment de Dieu, il essaya de
racheter la faute commise. Il envoya secrètement un de ses confidents au
Tama, pour reconnaître le lieu où son frère était enterré ; cet homme
rencontra une vieille femme qui lui indiqua le tombeau moyennant un
collier de perles blanches ; c’était dans le lit du fleuve sous un grand
arbre (salob). Le roi Arous alla au Tama, fit dresser sa tente sur
l’emplacement du tombeau, fouiller le sol et trouva le cadavre de son
frère, sans trace de décomposition. Il le fit placer sur un cheval et
conduire au Ouadaï, protégé contre le soleil par des parasols, il suivit
lui-même le cadavre. Quand le cortège franchit la frontière du Ouadaï,
le vent, qui n’avait pas soufflé depuis longtemps, s’éleva et une pluie
abondante tomba quand on enterra Kharif avec tous les honneurs, dûs à la
dépouille des princes. Un second miracle suivit ; il n’y avait pas de
grain pour les semailles ; la légende rapporte qu’une fourmi alla en
chercher au Tama ; elle multiplia les voyages du mont Konada, près
d’Ouara, au Tama jusqu’à ce qu’il y eut assez de grain pour pourvoir aux
besoins de chacun.
L’amour de l’indépendance vient avec la prospérité. Ahmed Bokkor, le
sultan du Darfour, avait fait réclamer le tribut annuel ; déjà on avait
désigné la princesse qui lui serait envoyée, quand un mendiant en
haillons, nommé Kirdi, s’avança, s’opposa au départ et dit que ce tribut
était une honte pour le royaume du Ouadaï. Arous, ravi de voir qu’il y
eût encore des hommes énergiques dans ses états, défendit à la princesse
de partir. Il dépêcha au sultan du Darfour deux messagers, chargés de
lui faire savoir que s’il voulait son tribut il n’avait qu’à venir le
prendre. Les messagers s’acquittèrent de cette périlleuse mission, mais
Ahmed Bokkor ne souffrit pas qu’on leur fit aucun mal et se borna à les
renvoyer sans réponse.
Même après cette provocation, le roi du Darfour, un pacifique vieillard,
hésita à attaquer le Ouadaï ; c’est alors qu’Arous commença les
hostilités, franchit la frontière et, passant par Kheir Ouadjid, Mourli,
Nokat Sag (Chag) et Ferreoli, il s’installa à Choutak (c’est-à-dire :
garde-toi de passer ici !) sur les bords du lac Rahat Bergana, près du
Djebel Marra. De ce camp, il dirigea des razzia’s dans toutes les
directions. Quand le pacifique sultan du Darfour apprit ces nouvelles,
il envoya un courrier à Arous pour lui demander ce qu’il faisait dans
ses états ; l’orgueilleux prince répondit qu’il allait faire un
pèlerinage à la Mecque. Bokkor lui envoya alors sa fille pour lui servir
de compagne pendant ce long voyage aux lieux saints et en même temps il
lui intima l’ordre de quitter le pays. Arous n’en tint aucun compte et
reçut la malheureuse princesse avec le plus grand des dédains. Ahmed
Bokkor résolut alors d’attaquer Arous ; il réussit à le cerner. Arous se
tenait au milieu du camp, sous un arbre dont il avait une branche dans
la main. Les guerriers d’Ahmed Bokkor se précipitèrent sur ceux d’Arous,
entourés de tous côtés. Le roi du Ouadaï résista jusqu’à ce qu’un Arabe
coupa d’une balle la branche qu’il tenait à la main. C’est alors
seulement qu’il donna l’ordre de la retraite ; il se fit une trouée avec
ses gens et ne fut pas poursuivi. Bokkor lui accorda la paix, sans
exiger de compensation : le traité signé fut enfoui avec de grandes
solennités à la frontière ; seraient parjures ceux qui la franchiraient
avec des intentions hostiles. La fille du roi du Darfour lui fut rendue.
Omar Lele, le petit fils d’Ahmed Bokkor, réclama de nouveau le tribut du
Ouadaï ; on lui répondit, comme à son grand-père, qu’il n’avait qu’à
venir le chercher. Il releva ce défi en envoyant contre le Ouadaï une
armée commandée par les généraux Kouniyna et Dima-Ouma. Les troupes du
Ouadaï s’étaient fortement retranchées ; le kamkolak Doudder campait
avec son corps d’armée sur les bords de l’Ouadi Delal (une rivière qui
vient de l’Est pour former avec le Lobbode et le Mondjobok le Bouteha
qui se jette dans le Batha à Malamm, à cinq étapes au Sud-Ouest
d’Ouara) ; le kamkolak Gueren, un ancêtre de l’homme auquel je dus ces
renseignements, défendait l’Ouadi Lobbode. Doudder fut battu par Dima
Ouma, mais Kouniyna le fut par Gueren. Le moment était critique ; les
deux sultans rejoignirent leurs armées. Arous réussit à passer le fleuve
et à attaquer l’ennemi sur ses derrières, après avoir tourné ses
positions. Il n’en profita pas pour le surprendre mais l’aborda en
poussant de grands cris ; il battit l’armée du Darfour dans ce sanglant
combat et l’obligea à une fuite désordonnée.
Mais, Omar Lele ne s’enfuit pas ; c’eût été la plus grande des hontes
pour un roi de ces pays. Il demeura, entouré des membres de sa famille
et de ses serviteurs ; on massacra ceux-ci et on l’amena lui-même captif
à Abou Koundi, dans le pays de Djoumbo. Il y passa le reste de ses jours
à lire le Coran, y mourut et y fut enterré.
Arous régna de longues années, on ne sait exactement combien de temps ;
les chroniques du pays sont muettes sur ce point.
Son fils, Kharout es Sarhir (le cadet), lui succéda ; il régna quarante
ans, de 1707 à 1745. Il n’entreprit pas d’expéditions, améliora la
situation économique, gouverna selon les vœux des populations et assura
la sécurité dans ses états.
Son fils, Djoda, 1745-1795, lui succéda. Le règne de ce prince fut au
moins aussi glorieux que celui de son successeur Saboun et celui d’Abd
El Kerim, le fondateur de la dynastie. Les nombreux surnoms sous
lesquels il est plus connu que sous le nom de Djoda en sont une preuve.
On l’appelait Kharif Timan (c’est-à-dire la double récolte), Mohammed es
Saleh (le pieux), ou es Sarif (le prince infiniment généreux). C’est le
second de ces surnoms qui valut au Ouadaï le nom de Dar Saleh (le pays
de Saleh). C’était faire partager au sultan Djoda l’honneur d’avoir
fondé la dynastie avec Abd el Kerim.
Omar Lele mourut sous son règne et cette mort fut le signal de nouvelles
querelles avec les voisins de l’Est ; Aboul Kasim en effet, le frère
d’Omar Lele et son successeur, entreprit une guerre pour le venger. Il
réunit une nombreuse armée, franchit la frontière en alléguant qu’il
voulait faire sa prière sur le tombeau d’Omar Lele. Il était accompagné
de ses deux généraux Dima-Ouma et Kouniyna et alla camper à Rakanna,
près du Lobbode, dans le pays tundzour. Djoda ne se fit pas attendre, il
accourut en toute hâte avec son armée et cerna l’ennemi comme l’avait
fait Arous. Mais la surprise ne fut pas complète. La légende rapporte en
effet, qu’Aboul Kasim buvait tous les jours le lait d’une chamelle
(naka). Un jour le lait que lui apporta son esclave Amdemeram était noir
de poussière ; interrogée par son maître, elle n’en put donner le motif.
Aboul Kasim ordonna alors d’installer une vigie. Celle-ci lui cria du
haut de son arbre qu’elle voyait briller quelque chose à l’horizon,
c’était comme une nappe d’eau sur laquelle se jouait le soleil ; Aboul
Kasim répondit : « ce sont les épées et les cuirasses de l’ennemi ». La
vigie ajouta qu’elle voyait comme de gros blocs qui s’avançaient ; Aboul
Kasim répondit : « ce sont les chevaux de Djoda avec leurs lebabid’s
(cuirasses) ». Enfin la vigie rapporta qu’elle voyait comme des épis se
courbant sous le souffle du vent : « Ce sont les lances de l’armée du
Ouadaï » répondit le sultan et il donna l’ordre à son armée de prendre
ses positions de combat. Les deux armées étaient en présence. Saïd,
l’akid des Djaadina’s, était à l’aile gauche de l’armée de Djoda ;
l’akid des Rachid’s, à l’aile droite. Le roi ordonna à l’akid des
Djaadina’s de se porter à l’aile droite en se dissimulant derrière les
combattants, l’akid répondit fièrement qu’il ne voulait pas vaincre par
des marches dérobées mais avancer sous les yeux de son souverain. Il le
fit. Il se jeta sur le centre des Foraoua’s où se tenait Aboul Kasim ;
la lutte fut acharnée, Saïd perdit le tiers de ses hommes mais il battit
l’ennemi et s’empara de celui qu’il croyait être le sultan du Darfour,
ce n’était pourtant que l’amin el Bahr el Kounyigaoui ; le sultan blessé
à l’épaule, avait eu le temps de s’enfuir au Darfour. Mais au Ouadaï on
ne s’aperçut pas de cette substitution de personnes. Le roi Dadjo fit
étaler le butin de la journée devant le prisonnier ; il lui offrit
généreusement d’en prendre sa part et de se retirer librement. Mais
l’amin, jouant merveilleusement son rôle, refusa cette offre
« honteuse » et demeura prisonnier. Cette supercherie serait restée
ignorée jusqu’en ces derniers temps et l’homme qui me donna ces
renseignements, un membre très respectable de la tribu des Kodoi’s,
m’assura qu’il n’avait appris la vérité qu’au cours d’un séjour de plus
de dix ans au Darfour.
Djoda entreprit huit expéditions contre les fétichistes du Sud du Ouadaï
(les Djenakhira’s). L’akid el Bahr Guerfa soumit la plus grande partie
du Kanem administré par Mele, un khalifa (gouverneur) du Bornou ; ce
même akid s’empara de Mondo, le centre de la puissance tundzour. Le
sultan Djoda régna quarante-six ans, mais l’âge l’avait tellement
affaibli que l’akid Doud Barka dut expédier les affaires de l’Etat
pendant les dernières années de son règne. Quelques grands du pays
tentèrent bien de faire déposer le roi, mais les protestations furent
unanimes et il occupa le trône jusqu’à sa mort.
On raconte que la peau de son front retombait en larges plis sur ses
yeux, à ce point qu’il fallait attacher ces plis pour lui permettre de
voir. Mais quand le bruit courut que l’ennemi était aux portes de la
ville, Djoda se fit mettre sur un cheval et alla reconnaître lui-même la
fausseté de la nouvelle.
Saleh Derret, son fils, lui succéda. Ce prince n’était pas méchant mais
incapable de régner ; ses conseillers et ses esclaves même se jouaient
de lui et le trahirent même. Saleh Derret avait neuf fils, Abd el Kerim,
surnommé plus tard Saboun, dont la mère était de la tribu des
Malanga’s ; Radama, Mohammed Cherif, Assad, Abd el Djelil, Tirab,
Mohammed, Ahmed et Otman. Il paraît que Saleh Derret favorisait Assad,
un de ses fils illégitimes, aux dépens d’Abd el Kerim, son fils aîné.
Celui-ci, adversaire résolu des conseillers de son père, vivait loin de
la cour quoiqu’il eût de nombreux partisans.