Les habitants du Ouadaï reconnaissent un seul sultan, celui de

Constantinople, supérieur au leur ; les sultans de l’ancienne dynastie

du Bornou partageaient avant ce privilège avec le padicha de Stamboul.

Mohammed-Chérif reconnut encore cette suzeraineté des sultans du Bornou

dans la personne du Cheik Omar qui n’était, ou mieux, dont le père

n’était qu’un imposteur. Lorsque Mohammed-Chérif organisa une expédition

contre le Bornou, expédition qui ne devait lui rapporter ni gloire ni

succès, ses conseillers essayèrent de le détourner de l’entreprise, en

invoquant cette suzeraineté.

Revenons maintenant à la famille.

Lorsque l’enfant vient au monde on pousse des cris de joie : trois si

c’est un garçon, deux si c’est une fille. La mère lui donne généralement

le sein jusqu’à l’âge de deux ans et c’est ce qui explique comment un

faki de mes amis, homme de prodigieuse mémoire, pouvait m’affirmer se

souvenir encore d’avoir tété le lait de sa mère. A partir du septième

jour, on rase périodiquement la tête des nouveaux-nés. Après l’âge de

deux ans, on ne touche plus aux cheveux des filles, les garçons

conservent une touffe sur le crâne. Les enfants sont portés dans une

peau sur le dos et non sur les cuisses, comme au Bornou. A l’âge de deux

mois, on maintient les petites filles assises pour retarder la

croissance ; à quatre mois, les petits garçons sont soumis au même

traitement. Pour soutenir la tête, on passe aux enfants le gournek, un

large collier de cuir. A huit mois, les enfants commencent à marcher.

Nous avons déjà dit que les enfants sont circoncis entre leur huitième

et leur douzième année. En même temps, nous avons donné une relation

détaillée de toutes les fêtes qui accompagnent cette solennelle

opération. Dans presque toutes les tribus, les filles sont soumises à

une opération analogue. Dès que l’enfant commence à fréquenter l’école,

il abandonne la maison paternelle ; l’autorité du père n’est plus que

nominale, elle est reportée sur le maître d’école (faki). Jusqu’à l’âge

de dix ans, les enfants des deux sexes vont nus ; après, les garçons

revêtent une manière de grande chemise et bien plus tard seulement un

large pantalon. Le jeune homme chausse des sandales ou ces brodequins en

chevreau jaune ou rouge qui viennent du Baguirmi ou du Bornou. Il est

alors habillé comme un homme. Les toutes petites filles vont nues ou

bien portent une ceinture ornée de franges en cuir (roro ou rakhat) ou

de cauris. Ce n’est que plus tard qu’on leur met la ceinture de

chasteté, le kamfous ; c’est une pièce de coton longue d’une aune et

large comme la main, on la passe entre les jambes, on la noue en mince

bandeau autour des reins et on la laisse retomber en traîne. Les petites

filles portent déjà des boucles d’oreille et des bracelets, mais on

attend qu’elles aient cinq empans de haut pour leur percer la narine

droite où ballottera le populaire cylindre de corail, pour les habiller

du pagne, la plus belle parure féminine au Ouadaï, et pour les coiffer

comme les femmes.

J’ai déjà dit qu’en cas de maladie, les parents et les amis du malade se

réunissent à son chevet, prodiguant leurs avis ou même leurs soins.

Quand la mort est proche, tous ceux qui ont eu quelque rapport avec le

moribond, s’empressent d’accourir et suivant l’usage de tous ces pays,

on attend à peine que le cadavre soit refroidi pour procéder aux

préparatifs de l’enterrement.

Les enterrements se font de préférence le matin, de bonne heure et la

cérémonie est à peu près la même que dans les autres pays musulmans. La

tombe a environ un mètre de profondeur pour les cadavres du sexe

masculin et un mètre cinquante, pour ceux du sexe féminin ; on ferme les

tombes avec grand soin et on les entoure d’épines, de grosses pierres,

etc., pour les protéger contre les animaux féroces. Le jour des

funérailles est marqué par une ripaille générale ; les foukaha qui, sept

jours durant, lisent des versets de Coran en l’honneur du mort,

reçoivent aussi leur part d’aliments et de merissa.

En matière successorale, les héritiers de la ligne masculine excluent,

même quand ils sont de degré plus éloigné, ceux de la ligne féminine. Le

Coran prescrit de donner à tous les fils une part égale et une demi part

seulement aux filles ; cette prescription religieuse a force de loi. Si

des femmes, filles ou sœurs, se présentent seules à une succession, leur

part ne se trouve pas accrue par le défaut d’héritiers mâles, c’est le

sultan qui vient à la succession à la place de ceux-ci. Il est interdit

de tester ou de déshériter.

Au Ouadaï on ne s’habille plus de peaux de bêtes ; on porte des tobe’s,

des pantalons et des sandales. Il y a quatre qualités de tobe’s, suivant

le fil de l’étoffe (tokkiya). Les tobe’s du pays sont blancs, soi-disant

parce que les tobe’s de couleur ne sont pas demandés, mais en réalité

parce que l’industrie de la teinture est des plus rudimentaires au

Ouadaï. Les tobe’s sont moins larges que ceux de Bornou, ils sont en

forme de grands sacs rectangulaires, les manches sont très larges ; une

ouverture circulaire sert à passer la tête, il n’y a pas de broderies

autour du col. Les gens riches portent les tobe’s du Kotoko (Dar

Makari), ceux qui sont très riches les font faire avec des étoffes

venues d’Europe et importées par la Tripolitaine ou l’Egypte. On ne

porte jamais plus de deux tobe’s à la fois et on n’en superpose jamais

quatre ou cinq comme au Bornou mais les gens de condition portent

souvent par dessus le tobe un caftan en soie, en toile ou en coton.

Quelquefois aussi, mais bien moins souvent qu’au Bornou, on voit porter

le burnous du Nord, il est généralement blanc, rarement noir ; le

burnous rouge ne se porte qu’à la guerre. Le pantalon en tokkiya est

assez large, il tombe jusqu’aux chevilles. Les pieds sont chaussés de

sandales, les plus belles sont les nal’s du Baguirmi ; à la saison des

pluies on porte des sandales en bois comme au Bornou. Pour monter à

cheval on porte volontiers des chaussures en chevreau teint mais elles

sont d’une forme spéciale pour permettre au gros orteil de retenir

l’étrier. On ne se couvre pas la tête ; autant que possible on la rase

toutes les semaines. Les étudiants font exception à cette règle. Les

savants, les pèlerins et les vieillards, portent généralement un petit

bonnet en coton blanc ; le fez (tarbouch) de Tunis n’est porté que par

les étrangers et les fonctionnaires de la Cour, ils l’entourent alors

d’un turban rouge ou blanc et l’enlèvent en présence du sultan. Les

mouchoirs sont inconnus. On rase la moustache, on porte au contraire

toute la barbe mais celle-ci est plutôt clairsemée. Les hommes portent

souvent des bagues en argent et des bracelets en ivoire, en corne, en

argile ou en pierre. Mais leur plus belle parure est ce qu’on appelle le

fruit du doum (moukla) ; c’est une excroissance de la peau, entre

l’oreille et le cou, qu’ils entretiennent par l’application constante de

ventouses et qui est à leurs yeux l’indice de leurs goûts belliqueux et

de leur intrépidité.

L’habitant du Ouadaï ne se sépare qu’à contrecœur de ses armes, elles

font partie de son équipement. Généralement, ce sont une grande lance,

quatre ou cinq javelots, deux poignards, dont l’un est attaché au coude

et l’autre, de la grandeur de nos couteaux de chasse, au poignet. Les

gros personnages portent en outre un sabre ou une massue ferrée qu’ils

attachent à leur selle. Outre ces deux poignards, les galmanak’s,

goulak’s ou djenak’s, on a encore un grand coutelas, le boullingak et

une dizaine de lances, toutes avec des noms différents et distincts tant

par leur fer que par leur bois. Les boucliers des indigènes sont de

forme semi-circulaire, leur rayon est d’un mètre environ pour pouvoir

protéger un homme accroupi, ce sont de grands cadres en bois, décorés

selon les goûts locaux qu’on recouvre de peaux de bœufs, de buffles, de

girafes ou même dans les pays fétichistes, de peaux d’éléphants ou de

rhinocéros. La cotte de maille se porte sous le tobe. La grosse

cavalerie porte des vêtements doublés d’ouate et recouverts de tokkiya

ou de toile ; les cimiers sont en fil de fer, avec une doublure ouatée,

destinée à protéger la nuque. Des tiges de fer fixées à ce casque

protègent le visage. La cuirasse ouatée du cheval le couvre jusqu’aux

pieds et on ne voit que les yeux et les oreilles de l’animal. Mais les

plaques de laiton qui se trouvent à hauteur du poitrail et de la tête ne

sont là que pour plaire aux yeux. Sur le dos de l’animal, dans la

cuirasse et derrière la selle, on fixe un grande quantité de pointes de

fer, très acérées, pour empêcher l’ennemi d’attaquer le cavalier par

derrière.

L’unique vêtement des femmes n’est pas ce petit pagne orné jusqu’à

quarante ou cinquante colliers de perles en corail, en verroterie ou en

terre que nous avons décrit et que l’on passe comme une grosse corde

autour des reins. Elles portent encore un pagne plus grand et un châle

sur la tête et les épaules. Le pagne (firde en arabe et firde

guindrimenek en dialecte maba) est la plus petite de ces pièces

d’étoffe ; il entoure les cuisses et les jambes et traîne sur le sol. La

mode en a porté la longueur de trois à douze dra’s, ce ne sont donc que

des femmes de condition qui peuvent se permettre le luxe de ces pagnes à

traîne (firde’s endourki) en tokkiya, en coton, en coton soie ou en

soie. Le pagne (firde) commun est fait au contraire en tokkiya de

qualité ordinaire. Il n’est pas rare de voir les femmes maba’s du Dar

Zioud et du Dar Saïd se faire suivre de petits esclaves qui portent la

riche traîne des firde’s endourki. Le firde kourmandjang est un vêtement

qui couvre l’épaule gauche et est fermé sur toute la longueur du bras

gauche depuis l’épaule, ornée de broderies de soie, jusqu’au poignet ;

le bras droit reste nu ; le vêtement est fermé depuis l’aiselle droite

jusqu’au dessous du genou. On confectionne généralement le firde

kourmandjang avec du tokkiya très fin où le blanc alterne avec le bleu,

mais ce vêtement est peu porté. Les femmes de condition portent souvent

des pantalons en soie ou en tourkedi, sous leur firde. Quant aux fichus

pour la tête et les épaules, les nreké’s mouchon, la mode en a porté la

longueur, qui était de huit dra’s sur quatre de largeur à seize dra’s et

ces châles ont ainsi d’énormes traînes. Naturellement ils ne se font

qu’en tokkiya de la meilleure qualité et même en cotonnades ou soieries

venues d’Europe. Le châle enveloppe tout le corps et cache le visage

qu’il est convenable de voiler. Les femmes qui ont fait le pèlerinage de

la Mecque portent un petit fichu comme les chérif’s et les oulema’s ;

elles le roulent quelquefois en turban.

Les femmes se parent de colliers, de bracelets, qu’elles portent tant

aux bras qu’aux jambes, et de bijoux pour les cheveux. Les colliers sont

en fragments ellipsoïdes allongés de semidj ou de kidjel (agate), en

morceaux de corail, en or, en argent ou en très longues perles de

diverses couleurs et percées en leur milieu. Les coraux (mourdjan)

importés sont de différentes dimensions ; on en distingue quatre

variétés qu’on vend à la livre. Avec le corail, on porte souvent les

zeitoun’s (en arabe olives ou kaouadim’s ou mansous’s) ; ce sont des

billes de dimensions variables, mais généralement assez grosses,

transparentes et teintes en jaune ou en vert. Il y a aussi des colliers

en akik, une agate rouge dont on fait des perles. Avec un seul de ces

colliers on achète une esclave (sedassi). Les femmes portent jusqu’à

cinq ou six bracelets sur l’avant-bras, un peu au-dessus du poignet ;

ces bracelets sont en

argent, en cuivre ou en laiton, quelquefois aussi en corne de buffle ou

en peau de ngourou. Les femmes arabes aiment beaucoup les bracelets en

ivoire. Les bracelets qu’on porte aux pieds sont ou bien de grands

anneaux creux en argent, qu’on décore de petites pierres et de petits

morceaux de métal ou bien des anneaux en argent massif, moins gros, mais

plus chers. Les bracelets en laiton ne sont portés que par les femmes du

peuple.

Souvent déjà, nous avons décrit la coiffure des femmes du Ouadaï. Les

cheveux sont disposés en d’innombrables petites tresses autour de la

tête et chez les femmes mariées ces tresses tombent comme un voile

devant le visage. Deux grosses tresses partant du front entourent le

crâne jusqu’à la nuque ; à leur point de jonction on pique un grand

croissant en argent massif, dont les cornes, à l’opposé de ce qui se

fait au Bornou sont tournées vers le bas. Une chaîne de corail relie les

cornes de ce croissant, d’autres vont s’attacher aux tresses du front et

repartent de là vers la nuque en passant par dessus les oreilles. Sur le

milieu de la tête on dispose de petits croissants dont l’ouverture est

tournée vers le dos et que de petites chaînes de corail relient au grand

croissant de la nuque. Enfin des chaînettes de corail vont du front aux

tempes, se balancent devant les oreilles pendant que d’autres,

symétriquement disposées, tombent du milieu de la tête et portent à leur

extrémité des billes d’or et d’argent.

La tête est ainsi complètement cachée, il reste juste une place vide au-

dessus des oreilles ; on y applique des petits croissants en argent,

dont les cornes sont tournées vers le bas. Aux oreilles les femmes

portent de grandes bagues faites avec des morceaux de corail enfilés et

qui s’écartent de l’oreille. Enfin elles ont dans la narine droite

l’indispensable cylindre de corail qui est d’argent pour les femmes

arabes ou même remplacé par un fragment d’anneau du même métal.

Les lèvres et les gencives sont soumises à un traitement

particulièrement douloureux. On commence par percer les lèvres jusqu’au

sang avec des épines d’acacia ; on frotte ensuite les plaies sanglantes

avec de la limaille de fer et on obtient ainsi une teinte noirâtre ou

gris foncé. Les gencives sont traitées de la même façon mais la limaille

de fer est remplacée par la bile de bœuf ce qui leur donne une teinte

bleuâtre. Les femmes soignent beaucoup leur bouche. Il est rare de les

voir se promener sans avoir leurs brosses à dents entre les lèvres ; ces

brosses sont simplement des morceaux cylindriques de siwak (salvadora

persica), dont les fibres sont effilées en pinceau. Dès qu’elles sont

assises les femmes se servent de ces brosses, qui, tout en nettoyant les

dents par le frottement, parfument l’haleine.

Les femmes du Tama s’habillent encore de peaux de bêtes épilées et

teintes avec de l’argile noire. Comme leurs compagnes kimr’s et

Soungor’s, elles portent un anneau de cuivre ou de laiton dans la narine

droite et d’autres du même métal aux bras et aux jambes. Elles se

coiffent comme les autres femmes du Ouadaï, mais leur tête est toute

blanche car elles remplacent les chaînes de corail par des chaînes en

perles blanches. Leurs boucles d’oreille sont de grosses perles

blanches. Les femmes du Tama ne se colorent pas les gencives ni les

lèvres.

Les habitants du Ouadaï se nourrissent surtout de penicillaria (douchn,

ksab) et de ses diverses variétés. Les autres céréales qui servent à

l’alimentation sont le dourra (ngaberi), le riz, le froment, les

haricots (loubia), le simsim (sesame) et surtout, les variétés de kreb

(eragrostis) sauvage : l’abou sabe, l’adar, l’askemta et le bertemela.

On fait grande consommation de viande. Les gens de condition mangent

surtout du mouton ou du chameau, le foie cru de chameau est un mets

particulièrement recherché ; le peuple mange la viande de bœuf beaucoup

moins recherchée et d’ailleurs de qualité très inférieure. Les

Djellaba’s et les gens de Guerri mangent le plus de viande. Les Kouka’s,

les Massalit’s et les autres tribus qui habitent les rives du Batha

mangent beaucoup de poisson ; il en est de même des riverains du Bahr-

es-Salamat. Les indigènes établis au Sud du Batha aiment surtout les

angaderi’s, c’est-à-dire les mets qu’il est malséant de manger ou qu’on

ne mange que rarement, sans toutefois qu’ils soient prohibés, tels sont

par exemple, la chair du lion et celle de l’antilope, et un grand nombre

d’insectes. Les Kachemere’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les Kadjanga’s,

(Ertana’s), pour lesquels la grenouille est un mets très délicat et le

lézard nullement à dédaigner, sont aux yeux des Maba’s, encore bien

moins civilisés. Le douchn, le dourra et les céréales sauvages sont

consommés indifféremment.

Les Kondongo’s, les Kachemere’s et les habitants du Dar Saïd ont en

outre un goût marqué pour les haricots. Les Kadjanga’s font honneur au

loubia mais préfèrent le sésame et les Soungor’s, les Mararit’s et les

Massalit’s décernent la palme aux feuilles du balanites. Quant aux

Maba’s, ils préfèrent les divers féculents (aïch) à tous les autres

plats. Il faut reconnaître qu’ils les préparent mieux que les indigènes

du Bornou ; d’abord, parce que leur farine est mieux moulue entre deux

pierres que par le pilon du mortier du Bornou, puis, parce que leur pâte

est pétrie avec plus de soin. On distingue différentes variétés d’aïch,

suivant que la pâte est plus ou moins ferme, plus ou moins cuite, plus

ou moins bien pétrie, (kondougoudougaïa, leddek, assida). On peut à

volonté remplacer la farine de douchn par celle des céréales précitées.

Dans le Dar-Maba et chez les Kachemere’s on ajoute de l’eau à la farine

de douchn ou de dourra, on tourne jusqu’à ce que la pâte soit très

épaisse, on la cuit jusqu’à complète évaporation de l’eau, puis on la

fait sécher et on la sert avec du lait. A défaut de lait on peut servir

l’aïch comme au Bornou et dans d’autres pays soudanais avec des sauces à

base de viande crue, pilée ou boucanée, de poissons épicés ou de fruits.

On relève le goût avec les feuilles de quelques arbres et buissons

(khoudra). Mais les sauces préférées sont celles préparées avec des

légumes (idam’s) ; la sauce aux cornichons et celle aux feuilles de

tamarin notamment, ont très bon goût. Les noms des sauces varient avec

les substances qui en forment le principal élément et le mode de

préparation ; je n’ai pas noté moins de vingt-huit variétés mais bien

entendu le mode de préparation comme celui de l’aïch lui-même, varie

suivant les tribus. Les galettes de farine sont particulièrement

appréciées en voyage, elles ont très bon goût ; on les fait avec du riz,

du douchn, etc., auquel on ajoute du miel, du lait ou des épices, on

passe au four ou on fait sécher au soleil (kisra’s). Les boissons sont

faites avec des céréales (douchn, dourra, etc.), ou du miel, des dattes,

etc., on ajoute de l’eau et on laisse fermenter (merissa khabcha,

merissa ambilbil, merissa korde, merissa khall, merissa gueringa). Je ne

connais que trois boissons dont l’usage n’enivre pas ; on les fait comme

les premières avec des céréales, de la farine (de l’aïch) et de l’eau ;

leur préparation ne se distingue de celle des précédentes que par une

fermentation plus courte ce qui leur donne un goût à la fois doux et

aigrelet.

J’ai déjà dit la grande consommation de spiritueux faite par les

habitants, malgré les sévères répressions ; les résultats de mes

observations sur ce point sont loin d’être honorables pour les

indigènes. Les Maba’s sont naturellement cruels, querelleurs et

brutaux ; quand ils sont ivres, leurs instincts barbares se déchaînent

avec toute leur violence et, durant mon séjour à Abecher, il ne se

passait pas de semaine sans rixes, toujours suivies de graves blessures

et souvent de mort d’homme.

On se tromperait étrangement si, considérant les complications de la vie

communale et l’étroite réglementation des rapports sociaux, on prêtait

aux habitants une très grande activité industrielle et commerciale. Ils

sont au contraire très peu civilisés. Les Haoussa’s et les Bornouans

font de très belles cotonnades dont le bon goût égale la richesse ; les

peaux de chèvres tannées du pays haoussa sont des teintes les plus

variées et travaillées avec le plus grand art. Le Darfour est célèbre

pour ses sparteries et ses nattes ; on trouve sur les marchés de Kouka

les produits naturels ou industriels de tous les pays. Au Ouadaï au

contraire, les habitants sont à peine capables de faire les travaux les

plus rudimentaires ; dès qu’ils veulent faire quelque chose de

convenable, ils sont obligés de faire appel à leurs voisins. Désirent-

ils habiter une case en paille ou une maison en pisé d’une architecture

un peu soignée ? ils s’adressent à des Baguirmiens ou à des Bornouans.

S’ils veulent être bien habillés, ils achèteront des vêtements haoussa’s

ou bornouans. Faut-il couper des étoffes européennes ? ils ont de

nouveau recours aux Baguirmiens et aux Bornouans. Tout ce que les

indigènes font au Ouadaï est grossier et peu pratique. Leurs chaussures,

leurs sandales blessent le pied ; leurs selles sont incommodes, leurs

paniers et leurs nattes disgracieux et peu solides ; la cotonnade

locale, le tokkiya, est de la qualité la plus grossière et la plus

inférieure. Le roi Ali avait si bien compris ce défaut d’habileté et

d’activité chez son peuple, qu’il ramena douze ou quinze mille hommes de

son expédition au Baguirmi, et ces vaincus tranchaient avantageusement

sur leurs vainqueurs.

C’est tout juste si le roi avait pu faire comprendre à son peuple les

avantages du commerce ; celui-ci était pour la plus grande partie entre

les mains des étrangers, mais à mon passage déjà, le commerce du Ouadaï

était plus important que celui des états voisins.

L’importation s’y faisait par trois routes : celle de Djalo, celle du

Darfour et celle du Bornou. Les caravanes passant par Djalo, comme

celles passant par le Darfour, venaient d’Egypte ; mais les marchandises

importées viâ Djalo étaient transportées par des Medjabra’s et celles

importées viâ le Darfour par des Djellaba’s (marchands du Haut-Nil). Il

venait chaque année à peu près cent Medjabra’s à Abecher, apportant en

moyenne pour deux cent cinquante thalari’s de marchandises. Il y en

avait bien quelques-uns qui en apportaient pour mille ou deux mille mais

nombreux étaient ceux qui n’en avaient que pour une centaine. Les plus

gros marchands étaient presque tous étrangers, tel ce hadj Salem de

Kairouan. J’étais à Abecher quand y arriva la première caravane venue

directement de Tripoli. Du Caire, on importait surtout des cotonnades

(makta’s kham) qui ont un peu plus de quatorze mètres de long et de un

mètre à un mètre cinquante de large ; elles étaient censées représenter

la valeur d’un thalari. Mais la valeur du thalari était plus grande au

Caire qu’à Abecher, car il fallait payer dans cette dernière ville trois

thalari’s pour deux makta’s tromba qui n’en valaient qu’un seul au

Caire. De même que la cotonnade européenne, le makta kham ou makta

tromba représentait le thalari, de même les grossières cotonnades

locales (tokkiya) remplaçaient la monnaie divisionnaire. Le makta tromba

valait de dix à seize tokkiya. A défaut de menue monnaie, les feuilles

de papier ou les verroteries, servaient pour les petits achats. Cette

question monétaire permettait d’apprécier la civilisation relative du

Ouadaï et du Bornou. Au Bornou, le thalari était monnaie légale et la

monnaie divisionnaire, le cauri était de si petite valeur, qu’il était

facile d’acheter les objets les moins chers en très petites quantités.

Ces systèmes monétaires différents n’étaient pas sans influencer

notablement le cours des marchandises.

On importait aussi du Caire de grosses perles rouges en argile

(khaddour’s, c’est-à-dire cachés) ; les femmes en font des colliers

qu’elles portent sous leurs vêtements autour des cuisses ; de grosses

perles d’ambre, un peu de soie, de velours, de toile et de shirting. Les

objets importés par le Darfour étaient à peu près les mêmes, quant aux

marchands de Tripoli, ils avaient surtout apporté des objets de luxe

qu’ils plaçaient difficilement.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 20 / 25 段