Ouadaï que l’organisation administrative. Considérons d’abord les
habitations. Bien entendu les cases des villages sont en chaume ; on ne
trouve de maisons en pisé que dans la capitale et à Nimro, la ville des
marchands (Djellaba’s). Mais les cases des gens les plus notables n’ont
pas plus de deux ou trois pièces. On sait bien faire cuire des briques,
mais la mosquée et le palais du sultan sont les seuls monuments
construits avec. On tient surtout à des toits étanches. Le toit est
d’abord supporté par les murs d’enceinte puis, par une ou plusieurs très
grosses colonnes cubiques en pisé, il est entouré par une manière de
parapet en bois. Il n’est pas rare de voir des maisons en pisé de deux
étages, les marches des escaliers sont alors en terre et on trouve à
l’étage des fenêtres avec des grillages en bois. Les grosses poutres
transversales ou longitudinales de la charpente sont des madriers de
palmier deleb, le reste de la charpente est en bois de gana ; ces
poutres sont reliées par une grossière sparterie en nguille (broussaille
de palmier doum), recouverte de nattes et d’une mince couche de terre.
On a bien de la chaux, mais la mosquée et le palais royal sont les seuls
bâtiments en pisé qui soient blanchis. Les gens riches construisent
souvent la moitié de leur habitation en pisé, ils la complètent par des
cases en chaume. C’est ainsi que la grande mosquée contient un grand
nombre de cases pour loger les voyageurs de passage et les foukaha
(derwiches).
Les cases sont presque en pain de sucre, il en est qui sont même des
cônes parfaits, très élancés ; au Bornou, les toits des maisons sont
moins pointus, les cases ne sont guère solides, elles sont faites sans
soin et celles des tribus fétichistes sont bien plus belles. Pour
construire une case, on commence par en dresser un squelette en bois
léger, des branches disposées en cercle sont attachées à leur sommet et
reliées les unes aux autres par des traverses circulaires. On y fixe
ensuite une épaisse couche de soukko (mahreb), que l’on recouvre de
siggedi’s (nattes), tressés avec soin. La case ainsi bâtie est placée
sur des pilotis, enfoncés dans la terre, dépassant le niveau du sol de
un mètre à un mètre et demi environ et disposés en cercle. On les
entoure de branches de soukko et on orne le sommet du toit, toujours
très élancé, de coquilles d’œufs d’autruche ; souvent, pour pouvoir en
mettre un plus grand nombre, on ne rassemble pas les extrémités des
branches qui ont servi au squelette de la case, mais on les laisse en
bouquet s’épanouir.
Les Dadjo’s et les Moubi’s ne se conforment pas rigoureusement à ce type
d’architecture. Ils recouvrent le premier échafaudage de minces nattes
de soukko, pour arriver à donner une plus grande solidité à la paroi.
Les Soula’s quoique de race dadjo, ont adopté la mode de construction
des Ouadaoua’s. Au Tama au contraire, on a bien la même architecture,
mais les matériaux de construction diffèrent. On se sert d’une herbe
spéciale, l’auch, que les chevaux mangent volontiers. Avec cette herbe
on recouvre la paroi extérieure de la case ; la paroi intérieure qui est
nue au Ouadaï, est tapissée au Tama de siggedi’s, enfin le squelette
même de la case est recouvert de ces nattes, alors qu’au Ouadaï on se
sert de paille de ksab (douchn).
Dans l’intérieur de la case on trouve d’abord le lit, c’est tout
simplement un banc, couvert d’une natte faite de broussailles de palmier
doum. On voit ensuite plusieurs grandes jarres (dabonga’s) pour
conserver les céréales. Les dimensions de ces jarres sont souvent si
grandes que chez les Dadjo’s et les Moubi’s, par exemple, on ne peut les
faire entrer dans les cases ; on est obligé de construire celles-ci au
lieu où se trouvent les jarres et par dessus. Les autres ustensiles de
ménage sont les cruches pour l’eau, les poteries qui servent à la
préparation des aliments, les calebasses qui servent de plats pour
manger ou de récipients pour boire mais qui ne sont pas peintes et
décorées comme au Bornou, enfin des écuelles en bois peintes en noir,
qui souvent reposent sur des pieds. Quelquefois, on trouve aussi de
beaux paniers tressés en forme de bonbonnes (hanga’s), ils sont poissés
à l’intérieur pour qu’on puisse y mettre le beurre et le miel, d’autres
paniers de forme cubique (tolkoya’s), des sacs en peau de mouton
(koufaya’s), où les habitants serrent leur modeste garde-robe et enfin
des panniers vannés avec grand soin (konio’s) pour conserver longtemps
toutes espèces d’aliments. Les grandes maisons ont à l’intérieur une
cour dans laquelle s’élèvent de nombreuses cases ; elles sont alors
pourvues d’une enceinte. Les grands personnages bâtissent des cases
destinées aux hôtes de passage (deballa’s) et ceux qui sont pauvres
s’associent pour construire une case dont ils useront collectivement.
Si les villages ont quelque importance, on y trouve trois cases
publiques. La première est destinée aux vieillards (solo), la deuxième
aux hommes de vingt-cinq à cinquante ans (tourrik), la troisième est
affectée à la jeunesse. Si le village est petit et pauvre il y a
toujours une case qui sert de mosquée, où se tient l’école, où habitent
les lettrés qui parcourent le pays, tels nos « bettelstudenten » en
Allemagne[19] et où les voyageurs trouvent un asile pour la nuit. Dans
cette case, l’instituteur ou le prêtre viennent dire tous les jours les
prières. A côté de la case on construit un hangar-véranda, sous lequel
les hommes passent la journée, tout en filant ou en tissant le coton, ou
en réparant leurs vêtements, ce qui constitue avec les travaux des
champs leur principale occupation. L’homme n’a un domicile que pour y
passer la nuit ; il est malséant de prendre seul ses repas et les jeunes
gens n’aiment pas passer la nuit dans la maison paternelle. Aux repas,
les jeunes servent les vieux. Les maisons sont aux femmes ; aussi, en
cas de divorce, ce n’est pas l’épouse qui quitte le domicile conjugal
mais bien le mari qui fait ses paquets et s’en va chercher un autre
logement, chose facile, car il a plusieurs femmes qui chacune ont leur
case. S’il en était autrement et si la femme n’avait pas de parents dans
le voisinage, elle resterait sans abri. C’est à la femme qu’incombe le
soin de gérer la maison. Elle ne la quitte que pour aller chercher de
l’eau et du bois, sauf toutefois à l’époque des travaux des champs et
des moissons. La femme tresse les nattes et les ouvrages de sparterie
nécessaires pour construire les cases. Elle moud le grain en l’écrasant
entre deux pierres, elle prépare les repas. Pour porter l’eau, le bois,
etc., elle se sert du dogodik, un joug que les Arabes appellent amm
damne. Ce joug ne repose que sur une seule épaule, ses extrémités sont
rattachées par des liens à un gros câble en forme de nœud. Ces liens
sont des lanières de cuir chez les Maba’s, des fibres de loubia ou de
koulkoul chez les Soungor’s, les Tama’s et les Mararit’s. C’est dans le
nœud que l’on place les jarres ou bien encore les nourrissons dans leur
calebasse, toutefois les enfants sont généralement attachés sur le dos,
retenus par une peau. Le bois, la paille, etc., sont attachés en petites
bottes sur les épaules ou autour des hanches : on ne les porte guère sur
la tête.
Nous avons dit que les vieillards, les hommes mûrs et les jeunes gens
vivaient en groupes distincts. L’assemblée des vieillards est la
djemmaa. Elle se réunit dans une grande case en chaume (solo). Cette
case a une grande cour où se trouvent de nombreux hangars-véranda’s ;
elle est entourée d’une zeriba. Les vieillards y passent leur temps du
matin au soir ; ils filent le coton tout en discutant religion,
politique intérieure ou extérieure, ou en délibérant sur les intérêts de
la communauté ; ils prient en commun sous la direction de l’iman ; ils
prennent leurs repas en commun.
Le mandjak (maire) est choisi par le kamkolak parmi les membres de la
djemmaa. Il exerce ses fonctions concurremment avec un délégué du
kamkolak ou de l’akid (zirbe melik en dialecte maba, sidi ez zeriba,
seigneur de la zeriba, en arabe), qui le contrôle dans une certaine
mesure. Leur principale fonction est de répartir les terres de culture.
Tout le sol du Ouadaï est au sultan, qui l’afferme à son bénéfice. La
propriété individuelle privative n’existe qu’en pays maba. Le mandjak
discute les affaires avec les autres vieillards, il se consacre comme
eux aux intérêts de la communauté. Il règle en été, de concert avec le
zirbe melik, les fermages des terres, ce qui, bien entendu, ne va pas
sans intrigues et sans tentatives de corruption. Mais malheur à lui s’il
est convaincu de concussion ! Ses victimes prendraient une sanglante
vengeance. D’ailleurs cette fonction de mandjak, qui consiste à
« s’engraisser aux dépens d’autrui », n’a rien d’honorifique aux yeux du
peuple. On trouve tout naturel que son collègue le zirbe melik, un
esclave, soit au service de l’Etat, et on le considère ; mais le
mandjak, un homme libre, toucher des appointements, fi ! En l’absence du
kamkolak et de l’akid, le mandjak peut réprimer des infractions sans
gravité. Il prononce alors des amendes ; mais il a si peu d’autorité,
qu’il est très rare de voir les condamnés s’incliner devant ses
décisions : presque tous font appel.
La djemma doit sauvegarder la morale publique, diriger les travaux
publics et délibérer sur les affaires de la commune. Elle statue sur
toutes les affaires qui ne sont pas de la juridiction des kemakil :
c’est ainsi qu’elle punit la fainéantise et la médisance. En cas de
récidive, le délinquant est sévèrement réprimandé et, en cas de scandale
public, celui ou celle qui en est cause est chassé du village.
Généralement, les peines sont des amendes de quelques mesures de
céréales. Ces décisions sont sans appel.
A la djemmaa se joint l’assemblée des hommes adultes (sibyan, du
singulier sabi), pour régler les travaux publics, les contingents à
fournir aux armées et, d’une façon générale, pour discuter toutes les
questions d’intérêt général. La djemmaa a d’ailleurs un contrôle sur les
sibyan ; mais son blâme ne peut frapper que la collectivité et non
quelques individus isolés seulement. La djemmaa exerce de même son
autorité sur les femmes âgées.
On est sabi de vingt-cinq à cinquante ans, de dix-huit à vingt-cinq ans,
les jeunes gens sont ferafir (pluriel de farafok), ils vivent alors
encore dans l’école avec les enfants, mais sont peu à peu initiés aux
travaux des sibyan. Les sibyan ont une case commune (tourrik), ils y
tiennent leurs réunions comme leurs anciens et y travaillent s’ils ne
sont retenus par leurs occupations publiques ou privées. Ils ont un chef
(millek, en maba, ornang) responsable de l’ordre et de la justice. On
expulse ceux qui contreviennent aux réglements ou se dérobent aux
charges de la communauté. Les sibyan ne font pas leurs prières en
commun, car ce n’est qu’à l’âge mûr qu’on exige le strict
accomplissement des devoirs religieux.
Les sibyan ont autorité sur les jeunes filles et les jeunes femmes au-
dessous de trente ans ; celles-ci ont bien un chef (tandjak), mais ce
chef, — une femme — est soumise au millek des sibyan. Celui-ci
communique avec les jeunes femmes par l’intermédiaire de son
représentant, l’arak, qui surveille la régularité de leurs mœurs dans
toutes les manifestations de la vie sociale.
Les sibyan des environs d’Ouara ont le devoir de réparer les murailles
du palais du roi et c’est un prétexte à des scandales et des désordres
perpétuels. Tous ces hommes, jeunes encore, deviennent alors un danger
public et un cousin du roi Ali perdit la vie en voulant apaiser une de
leurs querelles.
Les nourti (singulier nermak), forment le dernier groupe ; ce sont tous
les jeunes gens qui, sans être ferafir, ne sont déjà plus des sedassi’s,
c’est-à-dire des enfants de six empans. Les nourti ou ngourti vivent en
commun dans l’école (mekteb) ; ils ne viennent à la maison paternelle
que pour prendre les repas. Quand les ferafir ne sont pas retenus par
leurs travaux auprès des sibyan et kourou’s, ils vivent avec les nourti
pour continuer leurs études. Les nourti ont une organisation propre et
des devoirs déterminés, ils ont un millek auquel sont subordonnés le
tandjak et l’arak de la classe correspondante des jeunes filles, c’est-
à-dire des enfants qui, sans être nubiles ne sont plus des sedassiya’s.
Les nourti ont surtout des obligations scolaires, ils doivent faire tous
les travaux dans le ménage de l’instituteur et mettre en valeur ses
champs. Tous les enfants, à l’exception de celui qui a l’honneur
d’entretenir le feu, doivent apporter une bûchette de bois. Bien
entendu, les enfants se bornent à étudier le Coran et tous les progrès
faits par l’élève sont fêtés par ses parents. La joie est grande dans la
maison paternelle quand l’enfant a appris par cœur tout le Coran et a
subi un examen devant un faki. Le père égorge alors un bœuf, il organise
un grand banquet ; on place le jeune homme sur un cheval et on le
conduit en triomphe ; on le félicite de tous côtés, on lui amène les
jeunes filles sedassiya du village et il a le droit d’en choisir une
comme fiancée. Il descend alors de cheval, met la main sur l’épaule de
l’élue, tout aussi fière que son père de l’honneur que lui fait le héros
du jour.
L’instruction religieuse est bien plus avancée et bien plus répandue au
Ouadaï que dans les autres états du centre africain. Déjà nous avons dit
que chaque village avait son école primaire, dont la fréquentation est
obligatoire, tout comme chez nous. Il y a bien dans les diverses
provinces du royaume une trentaine d’écoles secondaires. On m’a cité les
ouvrages dont les élèves se servent, ils sont importés d’Egypte, une
connaissance plus approfondée des dogmes de l’islam est bien entendu
leur principal but, mais ils traitent aussi de la langue arabe et de son
orthographe, de l’étymologie des mots, des racines et des différents
dialectes.
Les travaux imposés à la commune sont assez nombreux. Elle doit d’abord
assurer la conservation des bâtiments publics et notamment celle des
cases des djemmaa’s qui incombe aux vieillards eux-mêmes, assistés des
sibyan et des femmes les plus âgées. L’entretien du tourrik est assuré
par les sibyan et les femmes ou filles de leur âge. Quant à l’école, les
djemmaa’s, les sibyan et les jeunes filles contribuent à son entretien.
Il en est de même pour les résidences des millek’s, mais jeunes et vieux
concourent à élever les cases où descendent le kamkolak et l’akid au
cours de leurs tournées ou à élever, sous les ordres du sin-melik, les
meules de céréales.
Le sultan a des terres dans toutes les provinces, les djemmaa’s et les
sibyan les mettent en valeur. Le kouchingak, un préposé du sultan,
surveille ces travaux, fait emmagasiner les céréales moissonnées et
traite à cette occasion les travailleurs avec de l’aïch et du merissa.
Les jeunes femmes du village doivent fournir les plats et les cruches,
nécessaires au festin.
Les terres qui se trouvent près des rivières et sont arrosées par elles,
sont réservées au sultan et cultivées par les habitants ; c’est la
corvée du mik : Le sellek confère au kamkolak le droit de réclamer les
plus belles récoltes de coton car il lui en faut beaucoup pour les
cuirasses ouatées de ses cavaliers et de leurs montures.
La corvée du lingak feda, imposée à tous les hommes, jeunes et vieux,
consiste à assurer la viabilité des routes où le sultan passe au cours
de ses expéditions ou de ses tournées. Il faut enfin citer le service
militaire auquel sont soumis les djemmaa’s et les sibyan. On recense le
nombre des habitants mâles, la moitié part en campagne, le mandjak doit
désigner ceux qui partiront.
Les travaux des champs ont le pas sur tous les autres ; la femme cultive
en compagnie de son mari ou après lui, leurs deux champs nettement
distincts, car au Ouadaï la séparation des biens est absolue. Après la
récolte, le mari donne à son épouse une quantité déterminée de grain,
environ douze boisseaux ; s’il a plusieurs femmes, il leur en donne six
chacune, si la récolte est insuffisante il la vend pour s’acquitter de
ses dettes et a le droit de prélever sur la récolte de sa femme ce qu’il
faut pour combler le déficit. Chaque année l’époux doit donner à sa
femme un vêtement complet composé d’une grande pièce d’étoffe dont elle
se ceint les reins, d’un fichu pour la tête et les épaules et d’une peau
de chèvre ou de mouton pour les intempéries. La femme est très soumise à
l’homme mais elle ne le laisse pas empiéter sur ses droits, pour un rien
elle se plaint et souvent retourne chez ses parents. Les femmes
entretiennent généralement de fort mauvais rapports ensemble, entre
hommes il est très malséant de se disputer, généralement les querelles
sont provoquées par l’usage immodéré du merissa.
De même qu’on travaille en commun, on célèbre les fêtes en commun ;
autant que possible on réunit les classes d’âge correspondantes des deux
sexes à une même danse ou un même festin. Dans ce dernier cas, le rôle
des femmes se limite à la préparation des aliments.
Les fêtes principales sont les mêmes au Ouadaï que dans les autres pays
musulmans ; c’est-à-dire, l’Aïd el fitr (la fin du jeûne) à la fin du
mois de Ramadan et l’Aïd el Kebir (la grande fête ou la fête des
sacrifices) qui se célèbre le dixième jour du mois de Doul Hidje, quand
on égorge sur le mont Arafat les chameaux sacrifiés par les pèlerins de
la Mecque. Il faut y ajouter la fête du Nouvel An. Les cérémonies des
deux premières fêtes sont les mêmes. Les nourti et les ferafir passent
la nuit qui précède la fête à lire le Coran. Les djemmaa’s et les sibyan
(kourtou’s) se réunissent à un banquet pour lequel les femmes des
classes correspondantes fournissent les aliments (aïch, kisra’s), les
enfants s’en partagent les reliefs. Le lendemain, les nourti et les
ferafir se retrouvent à un second festin qui leur est servi par les
jeunes filles. Toutes les femmes, même les veuves et les célibataires,
sont soumises à ces obligations ; en s’y dérobant, elles se feraient
expulser de la communauté. Pendant toute la journée l’usage autorise les
garçons et les filles à aller quêter de porte en porte. Ils vont alors
séparément et personne ne refuse de donner aux petits mendiants les
aliments ou autres objets qu’ils se partageront ensuite.
Bien entendu, chacun revêt ses plus beaux habits à l’occasion de ces
fêtes. Les nourti et les petites filles se réunissent en dehors du
village ; ils dansent toute l’après-midi jusqu’au coucher du soleil. Les
filles se rangent en demi-cercle et célèbrent par des chants leur père,
le sultan, leur patrie et les nourti, elles marquent la mesure en
battant des mains. Les nourti dansent devant elles, ils se portent en
avant et en arrière en brandissant furieusement des couteaux et des
lances. Chaque fois qu’ils s’avancent dans ces attitudes menaçantes vers
les filles, celles-ci s’agenouillent, symbolisant ainsi leur faiblesse.
Ces fêtes durent trois jours. Les sibyan dansent avec les jeunes femmes
de leur âge ; ils forment avec elles deux cercles concentriques, les
femmes et les jeunes filles sont à l’intérieur, au centre sont deux tam
tam’s. Les hommes dansent par couples autour des femmes, ils sont
accompagnés par les tam tam’s qu’on bat des deux côtés.
La veille du Jour de l’An (en kanouri, jour de l’an : soroumboulou,
littéralement la panse pleine) on éteint tous les feux dans le village
et on jette même les cendres. Au Nouvel An, on allume un feu dans la
case des djemmaa’s et chacun vient y prendre pour sa case un tison. Les
femmes allument le feu ; elles se servent d’un gros morceau de bois très
lisse ; sur un des côtés est une fente qui contient une matière très
inflammable. Il faut mettre le feu à cette matière ; les femmes, très
habiles, prennent un bâtonnet cylindrique très mince ; elles
l’échauffent en le tournant rapidement dans les mains ; elles le
frottent énergiquement dans la fente jusqu’à ce que le bâtonnet
s’enflamme et enflamme en même temps la matière disposée à cet effet. On
jeûne la veille du Jour de l’an, on procède à un lavage général et on
fait grand honneur aux nombreux plats servis le lendemain. La nuit
venue, les nourti du village se rencontrent avec ceux d’un village
voisin ; ils sont armés de massues rougies au feu et ils se combattent
avec ces armes, sans épargner ni leurs vêtements, ni même leur peau.
Tout ce que nous avons dit des mœurs indique déjà que les rapports entre
les deux sexes sont empreints de beaucoup d’innocence et de familiarité.
Tous les soirs, jeunes gens et jeunes filles se rencontrent sur la place
publique pour y jouer ou y danser. C’est la mère qui autorise les
visites nocturnes pendant lesquelles les jeunes gens font leur cour. Ils
frappent à la case maternelle, la mère ouvre, reconnaît le visiteur,
appelle son enfant et se retire. Si les parents ne consentent pas au
mariage, les filles se font assez souvent enlever ; le jeune couple doit
alors s’efforcer d’arriver jusqu’à l’ancien lieu de sépulture des rois
du Ouadaï. Le fonctionnaire qui en a la garde a le droit séculaire
d’unir les deux amants, il les renvoie dans leur village avec un
certificat constatant son intervention.
Mais les mariages célébrés dans ces conditions sont mal vus et il arrive
même que les enfants ont à souffrir de l’irrégularité de l’union de
leurs parents.
Si un jeune homme fait la cour à une jeune fille d’un village voisin,
les jeunes gens de ce village essaient de s’y opposer, même par la
force. Si l’heureux fiancé arrive à ses fins et trompe la vigilance de
ses rivaux, il se réconcilie avec eux en leur faisant présent d’un
taureau, à la robe claire ou, à défaut, baie, les pieds doivent être
blancs.
Le fiancé supporte, en principe, les frais des fiançailles et de la
noce. C’est lui qui fournit les bestiaux à égorger aux solennités ; il
donne à sa fiancée un troupeau de vaches dont l’importance est
proportionnée à sa fortune ; à son futur beau-père, un vêtement
d’apparat ; à sa belle-mère, une vache avec son veau et si la fiancée a
des proches parents plus âgés qu’elle, son futur leur donne quelques
bibelots. Les parents du fiancé offrent à la future ses bijoux. Le jour
du mariage enfin, le fiancé donne un dernier présent, le droit à la
couche nuptiale ; ce sont des esclaves, des chevaux ou des vaches dont
le nombre varie avec sa fortune ; il exerce un droit de reprise si la
fiancée ne répond pas à son attente.
Dans la classe bourgeoise, le jeune couple commence par passer quelque
temps dans la maison paternelle, mais sans beaucoup fréquenter les
parents. C’est ainsi que le mari ne mange jamais en présence de sa
belle-mère et observe pendant quelques années la même retenue vis-à-vis
de son beau-père. De même la femme ne peut jamais manger en présence de
ses beaux-parents ou de ses beaux-frères et belles-sœurs, quand ils sont
plus âgés qu’elle. Non seulement, l’épouse ne prend jamais le repas avec
son mari ou en sa présence, mais quand elle mange, elle le fait de façon
à n’être ni vue ni entendue par lui. Les enfants ne sauraient manger du
même plat que leur père sans lui manquer de respect.
La plus sévère des étiquettes préside à l’échange des politesses. Si
l’on rencontre quelqu’un que l’on connaît on lui tend la main, on
s’informe de sa santé, on lui demande comment il a passé la nuit ou
l’heure de la sieste. Si l’on rencontre un inconnu, on se borne à lever
verticalement la main et à lui souhaiter la paix, puis on poursuit son
chemin. Si l’on rencontre un groupe de gens amis, on s’accroupit un
instant à leurs côtés, on s’informe de leur santé et on poursuit son
chemin après leur avoir souhaité la paix. Si un homme et une femme se
rencontrent, celle-ci s’arrête à une vingtaine de pas, détourne le
visage et attend, en inclinant le buste ou même en s’agenouillant, que
l’homme l’ait dépassée de vingt pas. La femme ne peut passer en marchant
un homme assis, elle doit se traîner à genoux. Il en est de même pour
les jeunes gens dans leurs rapports avec les vieillards, on les quitte
en se traînant sur les genoux et on ne se relève que lorsqu’on est hors
de leur voisinage immédiat. Les enfants ne disent ni bonjour ni bonsoir
à leurs parents, ils ne les saluent que lorsque ceux-ci reviennent d’un
voyage. Le fils s’incline alors devant le père, la fille s’agenouille
devant lui et, sans dire un mot, il place sa main droite sur l’épaule
gauche de son enfant.
Le respect pour l’âge, le rang et l’autorité, la soumission de la femme
à son mari, des enfants à leur père, trouvent leur expression la plus
parfaite et la plus élevée dans le culte du sultan. Pour l’habitant du
Ouadaï le sultan est plus qu’un homme, c’est un demi-dieu. Peut-être,
objectera-t-on les nombreux soulèvements enregistrés par l’histoire du
Ouadaï, mais il ne faudrait pas oublier que les tribus n’entreprenaient
les hostilités que pour placer sur le trône le seul sultan légitime à
leurs yeux.
Jadis, comme le rapporte Mohammed-Tounsi, les sujets ne pouvaient porter
le nom du souverain. Lorsqu’un sultan montait sur le trône, tous ceux
qui portaient le nom de l’héritier présomptif en prenaient un autre.
Cette coutume était encore en honneur au temps de Khorefin qui l’étendit
même aux noms de quelques-uns de ses parents. Depuis, elle est tombée en
discrédit et, lors de mon séjour, le nom d’Ali et celui de son père
Chérif étaient très populaires.