tête de chacun de ces départements se trouve une hababa-chef qui
surveille tout le personnel féminin, hababat ou fellaguine’s. Le nombre
des hababat (épouses du sultan) est illimité. Les musulmans de sang
royal ne sont pas liés au Soudan par la prescription coranique qui
limite à quatre le nombre des femmes légitimes. Dans chaque département,
tolouk et lolouk, il y a cinquante cases, chaque hababa en occupe une ;
mais il y a dans le palais plusieurs centaines de cases inoccupées, il
est donc facile d’y loger trois cents hababat ou plus et ce nombre est
souvent atteint. Chaque semaine la hababa-chef reçoit une provision de
grain pour elle même, les hababat sous ses ordres et les hôtes de
passage ; elle reçoit les autres aliments une fois par mois. C’est elle
aussi qui répartit les vêtements et les bijoux entre les femmes. Les
fellaguine’s ne sont jamais choisies dans les tribus maba’s, mais
seulement chez les Kouka’s, les Masmadje’s et les autres tribus
immigrées ou soumises par les armes.
Les eunuques (chiouk, maîtres) sont au nombre de quarante à cinquante ;
la plupart sont originaires du Baguirmi et s’il en est qui sont
originaires du Ouadaï, leur castration est l’effet d’une condamnation.
Quelques uns de ces eunuques sont affectés au service de la surveillance
des femmes. Mais il en est aussi qui sont de très hauts fonctionnaires
ou même des chefs d’armée, souvent ils se distinguent par leur humeur
belliqueuse. C’est ainsi que l’akid des Salamat’s est toujours un
eunuque et pourtant ses fonctions sont des plus considérables et en cas
de guerre, des plus importantes. Il en est de même au Bornou où quelques
fonctions élevées sont réservées aux eunuques sans qu’on puisse trouver
quelque rapport entre la fonction et la castration de celui qui
l’exerce.
A la cour du Ouadaï, l’eunuque le plus élevé en grade est l’akid Douggou
Debanga ; il administre les provisions du palais et sert d’intermédiaire
entre le sultan et ses femmes ; il a de plus la haute surveillance des
tribus et villages arabes ; c’est un personnage très influent et très
riche. Immédiatement après lui vient le millek artan — ornang chiouk,
c’est-à-dire chef des eunuques ; sa fonction principale est d’assurer
l’exécution des ordres du sultan pour le harem. Cinq ou six autres
eunuques ont des fonctions moins importantes.
Avant de passer aux fonctionnaires de la cour, tous plus ou moins
attachés au service de la personne du sultan et à ceux chargés de
l’administration du pays, il nous faut mentionner les personnages qui
doivent leur charge à leur parenté avec le souverain. Le principal de
ces personnages est la momo, la reine mère, dont l’influence sur le
gouvernement et les affaires de l’Etat est souvent décisive.
La princesse la plus élevée en rang, généralement une sœur du sultan,
porte le titre officiel de meiram, chef des princesses. Il lui arrive
parfois de jouer un rôle très important. Les femmes du sultan n’ont au
contraire aucun rang officiel et leur influence est à peu près nulle.
Le sort habituel des princes de sang royal, frères, oncles du sultan,
etc., est d’être aveuglés. Ceux qui sont épargnés sont nommés chef d’une
tribu ou d’un village mais ils ne parviennent jamais aux dignités les
plus élevées du pays. Tous les membres de la famille royale doivent
d’ailleurs au sultan la même soumission que le commun des sujets.
Dans l’intérieur du palais, le sultan a trois fonctionnaires, deux
oumena (pluriel d’amin), dont l’un est homme libre, l’autre esclave et
l’akid Guerri, le chef des oiseaux (toueirat’s, c’est-à-dire pages du
roi). Le premier de ces amin’s garde dans sa propre maison une partie du
trésor royal, il est de plus le chef des Djellaba’s (marchands). Le
second amin garde dans le palais même la plus grande partie des trésors.
C’est à proprement parler le grand chambellan du roi en même temps que
son officier de bouche. Enfin l’akid Guerri a la garde des livres et des
manuscrits du sultan et est son principal courrier ; en sa qualité de
chef des toueirat’s, il se décharge souvent de ces dernières fonctions
sur ces jeunes gens ; c’est probablement cette mission qui leur a valu
le surnom d’oiseaux. Ils sont cinq cents environ et un groupe spécial,
celui des ayal’s el kedaba, est chargé des messages importants. Ces
derniers sont de jeunes esclaves, de douze à seize ans, au nombre d’une
vingtaine environ. On choisit parmi eux de nombreux akade (pluriel
d’akid) et de hauts fonctionnaires ; le sultan les emploie aux missions
les plus importantes. Si le souverain fait appeler quelqu’un par l’un de
ces ayal’s el kedaba l’intéressé peut deviner à l’attitude du messager
le sort qui l’attend. Si celui-ci s’accroupit à respectueuse distance,
salue et sourit, c’est qu’il vient annoncer une bonne nouvelle mais s’il
s’approche sans retenue ni courtoisie, s’il va même jusqu’à toucher
l’intéressé du doigt et lui dit rudement de le suivre au palais royal,
le pauvre homme a de sérieux motifs de craindre pour sa tête.
Les haras du sultan sont dirigés par quatre grands écuyers ; ils sont
aussi tolouk’s ou loulouk’s, portent le titre de djerma’s et remplissent
en même temps de hautes fonctions administratives. Le plus élevé en rang
de ces quatre djerma’s est le djerma tolouk, il peut être de condition
libre ou servile, il administre la partie occidentale de l’Etat (le
Kanem, etc.). Le djerma loulouk qui vient immédiatement après lui, est
toujours de condition libre, généralement un oncle maternel du sultan,
il administre le Fitri, le Baguirmi, etc. Quand le sultan est à cheval,
un des djerma’s présents, tient le cheval, les rênes et l’étrier. Plus
de cent korayat’s (palfreniers) sont attachés aux haras et servent en
même temps de garde du corps au souverain. Nous avons terminé avec la
cour et les fonctionnaires attachés au service du sultan et du palais ;
nous passons maintenant au kemakil et aux akade qui administrent le
pays.
Le Ouadaï se divise en sept circonscriptions. Le Dar Tourtalou ou
province du Nord ; le Dar Tourloulou ou Dar Saïd ou province du Sud ; le
Dar Tolouk, ou province de l’Est, elle ne comprend que les tribus
frontières des Soungor’s et des Massalit’s el Hauch ; le Dar Loulouk, ou
province de l’Ouest ; le Dar Kodro, c’est-à-dire le pays montagneux des
Abou Telfan’s, etc., le Dar el Bahr, c’est-à-dire le pays près du Bahr
es Salamat ; enfin le Dar Djounguertan qui comprend les pays fétichistes
du Sud.
Nous verrons que la charge de kamkolak ne correspond pas exactement à
celle de gouverneur de chacune de ces provinces.
Il y a quatre kemakil du premier degré :
1o Le kamkolak Tourtalou ou kamkolak Oulad Djema ; c’est le chef suprême
du Dar Tourtalou ou province du Nord, ainsi que du Nord-Est du pays ;
2o Le kamkolak Tourloulou ; c’est le chef suprême du Dar Saïd ou
province du Sud ; il doit accompagner l’akid des Salamat’s dans ses
tournées ;
3o Le kamkolak Bitakguinnek qui administre le centre du royaume et la
banlieue d’Ouara ;
4o Le kamkolak Zioud, qui administre toute la partie occidentale du
Ouadaï et doit escorter l’akid el Rachid dans ses tournées.
Ces kemakil, qu’on appelle aussi angreb dja’s, c’est-à-dire les pieds du
banc ou du lit, rendent la justice et ont droit de vie ou de mort.
Echappent seuls à leurs juridictions les nomades, les « forgerons »
soumis au sultan des forgerons et les personnages de sang royal, dont le
sultan réprime les infractions. Conformément à une vieille tradition, la
charge de kamkolak demeure dans la même famille. Ces fonctionnaires font
des tournées dans leurs provinces, les inspectent, rendent la justice et
font rentrer les impôts. Chaque village leur donne une charge de grain,
un vêtement, un bœuf et un mouton, c’est l’ada malouma, c’est-à-dire le
tribut traditionnel ; chaque village où le kamkolak séjourne quelque
temps lui doit la diffa, c’est-à-dire le présent de bienvenue qui,
suivant l’importance du village, consiste en un nombre variable de bœufs
et de tekaki. Les kemakil du premier degré sont assistés par quatre
« petits kemakil » ; ceux-ci ont tous les droits, mais seulement la
moitié des revenus de leurs supérieurs. Les kemakil ont enfin tout un
état-major de fonctionnaires subalternes, qui, chose curieuse, portent
les mêmes titres que les fonctionnaires du sultan.
Le sultan el Haddadin (sultan des forgerons), dont l’influence est
nulle, est cependant au premier rang dans beaucoup de cérémonies ; il
reçoit les honneurs royaux. C’est un roi de carnaval, sans aucune
autorité, mais revêtu des insignes suprêmes. Ses femmes sont des
hababat, ses filles des meiram’s, comme celles du sultan ; il a le rare
privilège de paraître tête nue et un burnous sur les épaules devant le
roi ; il a droit au tapis. Son autorité est absolue sur les forgerons
qui sont soumis à sa juridiction ; il doit savoir son Coran. C’est le
médecin de toute la famille royale et en cette qualité il a accès au
harem. C’est à lui qu’échoit la douloureuse mission, quand un sultan
monte sur le trône, d’aveugler les frères, les neveux ou cousins du
nouveau souverain. Toutes les semaines, il doit raser la chevelure du
sultan ; c’est lui qui pare pour les funérailles le cadavre du roi
défunt. Il est chargé de percevoir les pelles, les haches, les couteaux,
les fers de lance et les chaînes que ses sujets doivent payer au roi.
Les « forgerons » doivent quelques milliers de chacun de ces objets et
leur sultan en reçoit le quart. J’ai déjà insisté sur le mépris que les
habitants du Ouadaï, du Darfour, du Bornou et en général de toutes les
tribus toubou’s, ont pour cette caste des « forgerons ». C’est ainsi
qu’au Ouadaï, ils ne peuvent se marier qu’avec des femmes de leur caste.
A aucun prix on ne voudrait manger du même plat qu’un « forgeron » et
être traité de « forgeron » est la plus sanglante des injures.
Quelques tribus ont enfin des chefs distincts, dont l’importance est
purement nominale. C’est ainsi que le chef des Malanga’s, le toudjoungo
(de l’arabe djindi) a quelques privilèges ; il en est de même des chefs
des Madala’s, des Mimi’s et des Karanga’s.
Nous voici arrivés aux fonctionnaires les plus importants du pays, les
akade, c’est-à-dire les chefs des armées ; ils sont hommes libres,
esclaves ou eunuques. Ils sont chargés de l’administration des tribus et
des villages ; ils rendent la justice, sans toutefois avoir le droit de
vie ou de mort. Comme les villages qui leur sont soumis sont éparpillés
un peu partout il a fallu procéder à un partage d’attributions avec les
kemakil ; on admet généralement que ceux-ci ont l’administration des
cours d’eau et des puits et les akade celle du sol, mais il y a des
villages où ils sont les seuls maîtres. S’ils partagent le pouvoir avec
les kemakil, ils partagent aussi avec ceux-ci le montant des amendes
imposées. Au demeurant, leurs revenus sont les mêmes que ceux des
kemakil, c’est-à-dire l’ada malouma (le tribut traditionnel) et la
diffa. Ce dernier impôt n’est pas très lourd car, à l’opposé des
kemakil, les akade ne font pas de tournées dans leurs territoires,
d’ailleurs fort restreints. Ils tirent leurs principaux revenus des
tribus nomades et s’enrichissent par elles. Ils ont surtout beaucoup
d’importance comme chefs d’armées ; ils commandent les razzia’s et
lèvent des troupes. Il doit y avoir en tout une quarantaine d’akade ;
les plus importants sont : l’akid es Sbah, l’akid el Bahr, l’akid el
Mahamid, l’akid es Salamat, l’akid el Rachid et l’akid ed Djaadina et
ceux-là ont certainement plus de puissance que les kemakil.
Les grands écuyers (djerma’s) dont nous avons déjà parlé ont à peu près
le même rang que les akade ; ils en remplissent les fonctions et en
touchent les revenus. Ainsi lors de mon séjour, le djerma Tourloulou ou
loulouk, Abou Djebrin était l’homme le plus puissant du pays.
Après les djerma’s viennent les terakina (du singulier tourkenak) ; ils
sont toujours de condition libre et au nombre de seize ; quatre sont
chargés de surveiller les membres de la famille royale et leur
surveillance est d’autant plus étroite que les princes ne sont que trop
enclins à conspirer contre le souverain. Ce sont en quelque sorte des
agents de la sûreté attachés au roi : ils sont chargés d’exécuter les
personnages de condition. Quatre autres terakina sont chefs des gardes
du corps du roi (Osban’s). Ce corps comprend plusieurs milliers
d’hommes, armés de boucliers de fer ; en temps de guerre ils ne prennent
pas part au combat mais se bornent à protéger la personne du roi. Les
huit derniers terakina enfin, sont adjoints au kemakil, chargés
d’administrer les provinces ou les régions non encore organisées.
Un dignitaire bien original et dont la charge rapporte de gros revenus
est le fattachi (le rechercheur). C’est un inspecteur dont l’unique
fonction est de rechercher le merissa, la boisson prohibée. Le fattachi
a des agents dans tout le royaume, il se déplace avec le plus grand des
mystères. Il peut punir très sévèrement les habitants d’une case où l’on
fabrique du merissa ; il peut les fouetter, briser les jarres qui
servent à la préparation de la boisson, faire raser la tête de la
maîtresse de maison, etc. Mais comme au Ouadaï tout se ramène en fin de
compte à payer et à recevoir, le fattachi ne se montre pas inflexible et
souvent il se fait payer sa négligence.
Après lui viennent les moulouk (pluriel de melik) ; ce sont les chefs
des tribus sédentaires ; ils sont subordonnés aux kemakil, exécutent
leurs ordres, sont responsables de la sécurité publique et ont, en
l’absence de leur chef, la haute surveillance du pays. Ils sont très
nombreux ; un seul d’entre eux est à peu près indépendant et jouit d’une
très grande autorité, c’est le sin melik ou percepteur général des
grains. C’est lui qui reçoit, pour les emmagasiner dans la capitale, les
impôts dont nous avons parlés et qui sont perçus par tout le pays ;
savoir, le salam de deux moudd’s[17] de douchn par feu, à payer par la
femme ; le fitra, d’un moudd par tête, perçu à la fin du Ramadan et le
zakkah, la dîme (ochr), qui est perçue en totalité dans les pays
fertiles et pour moitié seulement dans les pays moins favorisés.
Nous sommes amenés ainsi à parler des revenus du sultan. Aux impôts déjà
cités, il faut ajouter le diouan, ce tribut est perçu de préférence en
chevaux, chameaux et moutons, à défaut seulement en grains ; il est payé
par les Kadjanga’s, les Soungor’s, les Ali’s, c’est une amende imposée à
ces tribus à la suite de séditions ou de révoltes ; le zamoula, un
tribut payé en chameaux, à l’occasion des razzia’s. Le sultan touche
encore huit moudd’s de riz par feu des Tundzour’s du Dar Zioud et du
coton brut, filé ou tissé (dix tekaki par tête) de tous les hommes
mariés ou non. Il reçoit du poisson du bassin du Batha. La pêche se fait
peu de temps après la saison des pluies, quand les eaux du fleuve ont
rempli les innombrables petits marigots qui s’égrènent dans tout le
bassin. Cette pêche est surveillée par un fonctionnaire spécialement
préposé et ses délègues, ils prélèvent au nom du sultan les huit
dixièmes du produit. Les Bandala’s, une tribu d’esclaves, éparpillée
dans le Sud, paie quatre moudd’s de miel par tête. Sur les cent ou deux
cents quintaux d’ivoire que les Arabes du Sud Salamat’s ou Rachid’s
réunissent tous les trois ans, le sultan perçoit la moitié. Il en est de
même pour les esclaves, on en prend quatre mille environ tous les trois
ans, le sultan en garde la moitié et encore a-t-il les profits des
razzia’s. Ce sont les tribus fétichistes du Sud et du Sud-Ouest qui
fournissent ce bétail humain. Les Arabes nomades qui élèvent des
chameaux en donnent tous les trois ans cinq mille environ et ceux qui
élèvent des bœufs le double, soit dix mille têtes. Tous les étalons, à
l’exception de ceux qui sont indispensables à la reproduction, sont au
roi et ce tribut est perçu tous les trois ans. Enfin le Dar Zioud
fournit encore des nattes et des peaux ; les Massalit’s envoient du
louban et des bois de lance ; les Abou Sounoun’s, des piquets de tente ;
les Zoghaoua’s, des œufs d’autruche ; les tribus de l’Est, des œufs de
pintade ; les éleveurs de bestiaux, souvent jusqu’à mille pots de
beurre ; les Mahamid’s, un plat de sel par habitant, et les Darmout’s
une des fractions les plus méprisées de la tribu des Zoghaoua’s, des
cruches, des pots à miel et des outres.
Revenant maintenant à l’administration du pays, il nous faut exposer le
fonctionnement de la justice. Nous avons dit, en parlant des kemakil,
qu’ils étaient les principaux magistrats et que le roi ne se réservait
qu’une juridiction restreinte. C’est le prince en effet, qui statue sur
les infractions commises par les membres de la famille royale, par ceux
de la famille des kemakil et c’est lui enfin qui décide du sort des
assassins. Quand ces derniers sont reconnus coupables, le sultan les
livre ou à la famille de la victime ou bien les fait juger par les
oulema’s. Dans le premier cas la famille pardonne par déférence pour le
sultan ; dans le second, on applique au meurtrier la loi du talion, à
moins qu’il ne rachète sa vie et sa liberté en payant le prix du sang,
le dia, cent chameaux ou cent bœufs. Si avant d’expirer la victime a
pardonné à son assassin, il n’y a pas lieu de payer le prix du sang ou
d’appliquer la loi du talion. Le roi rendait jadis la justice tous les
vendredis sur la place qui est devant le palais et les autres jours de
la semaine un tribunal composé de deux kemakil, de deux millek’s et de
deux foukaha, y tenait ses séances. Lors de mon séjour, ce tribunal
siégeait encore ; il devait communiquer au sultan toutes ses décisions
et lui soumettre les affaires les plus difficiles.
Dans les provinces, et sauf les exceptions déjà signalées, les kemakil
ont plénitude de juridiction, leurs décisions sont sans appel. Le vol,
qu’il soit ou non accompagné d’effraction, est puni d’amende et de mort
en cas de récidive. Le vol à main armée, le banditisme, la haute
trahison entraînent la mort. L’adultère, la calomnie, etc., sont punis
d’amende. Le mode d’exécution varie. Ceux qui sont condamnés par le
kamkolak sont toujours assommés à coups de massue bardée de fer par les
kabartou’s, ces musiciens du roi qui forment une caste si méprisée. Ceux
au contraire, qui sont condamnés par le sultan sont exécutés, soit par
le tourkenat et ses gens, soit par les kabartou’s, soit par les esclaves
du sultan. Sont exécutés par les kabartou’s, tous ceux qui ont commis un
crime en public et pour lequel la vindicte publique réclame une
répression. Les traîtres sont mis à mort de différentes façons. La
pendaison est réservée aux voleurs, elle est faite par des esclaves. Les
très hauts personnages qui ont commis un crime sont fusillés par les
esclaves du sultan et en sa présence. La strangulation, exécutée par les
soins du tourkenat, attend les criminels politiques. Quant aux
émeutiers, aux régicides, etc., les esclaves du roi les empalent ou les
précipitent dans des fosses où ont été plantés des coutelas et des
sabres. Les sentences du roi Ali étaient très sévères, impitoyables
même, mais chaque fois qu’il fallait interpréter le Coran, le roi en
référait aux oulema’s.
Quelle est maintenant l’organisation militaire du Ouadaï ?
En cas de guerre, les différentes tribus fournissent des contingents
dont la force varie suivant le pays contre lequel les opérations sont
dirigées. Les forces les plus considérables sont mobilisées en cas de
guerre avec le Darfour, car la partie la plus peuplée du pays est
voisine de la frontière ; si au contraire la guerre se fait à l’Ouest on
ne peut dégarnir la frontière du Darfour. Les tribus arabes, très
éloignées du centre du pays, comme les Mahamid’s, les Oulad Rachid, les
Salamat’s, etc., ne participent que très rarement à la guerre, elles ne
le font que si elles espèrent un riche butin.
Le roi Ali avait environ quatre mille fusils à pierre que lui avaient
apportés les Arabes venus du Nord, de Tripoli. Les fusils à capsule,
importés par les marchands du Nil, étaient de fort mauvaise qualité. Il
y avait à peine un millier d’hommes capables de se servir d’un fusil. Le
roi avait douze canons de petit calibre, on m’en avait annoncé
quarante ; ils avaient été coulés en bronze dans le pays même, par des
soldats ou des mécaniciens turcs et égyptiens ; sans affûts, sans
servants, ces pièces n’avaient aucune valeur[18].
Au Ouadaï, comme dans tous les autres royaumes du Soudan, la cavalerie
constitue la force principale des armées. J’ai déjà dit que le pays
n’était pas favorable à l’élevage des chevaux, mais qu’avec l’aide du
temps on était parvenu à créer une race qui, sans être belle, avait de
très sérieuses qualités de fond, de tempérance et de vigueur. Le pays
peut disposer de cinq à six mille cavaliers ; plus du tiers de ces
montures ont des cuirasses ouatées et leurs cavaliers sont caparaçonnés
d’acier. On peut admettre qu’en cas de guerre avec ses voisins, le
Ouadaï pourrait mettre en ligne de cinquante-six à soixante mille hommes
d’infanterie. Peuvent en effet, être mobilisés tous les hommes en état
de porter les armes, c’est-à-dire âgés de dix-huit à soixante ans. Il
n’y a pas d’armée permanente au sens où nous entendons ce mot.
L’ordre de la bataille est immuablement fixé. L’armée se divise en trois
corps : le centre, qui couvre le sultan et les deux ailes. Au centre, on
trouve en tête l’akid d’avant-garde, puis les esclaves du roi armés de
fusils, les oulema’s, les kemakil tangakalek. Viennent ensuite les
ayal’s ed-delala ; ils sont chargés de frayer un passage au sultan,
d’écarter avec une fourche les branches et de tailler à coups de hache
un chemin à travers les fourrés ; ils sont armés de sabres et de
poignards. Derrière ces ayal’s sont les korayat’s ou palefreniers ;
beaucoup portent des cottes de maille, quelques-uns ont des carabines
mais aussi des lances, puis les oulad ed deraka ou porteurs de
boucliers ; ils couvrent le sultan de leurs boucliers de fer et les
toueirat’s armés de lances, sous les ordres de leur chef, l’akid Guerri.
Enfin s’avancent les fonctionnaires attachés à la maison du sultan et
leurs clients, le roi des forgerons et ses gens, les eunuques, les
contingents de la reine-mère (momo) et de la princesse chef (meiram). Le
cortège est fermé par l’akid de l’arrière-garde. Les autres kemakil et
akade se divisent en deux groupes égaux (tolouk et loulouk) et se
portent sur les ailes. Chacun de ces fonctionnaires conduit sa cavalerie
et ses soldats tanga’s, ainsi que les contingents fournis par les tribus
et districts soumis à son autorité.
Le roi est le chef suprême de l’armée, mais il ne prend aucune part
personnelle à l’action. Il en est de même de tout le centre qui, à
l’exception des esclaves armés de fusils, n’est engagé qu’en cas de
péril imminent. En cas de défaite, les troupes qui entourent le roi
luttent jusqu’à la dernière extrémité ; le sultan descend de son cheval,
fait étendre le tapis royal et attend son destin dans un silence plein
de dignité. Dans ces pays la fuite serait pour un roi la plus
ignominieuse des hontes ; il n’y songerait même pas et ceux des princes
qui ont eu la lâcheté de chercher leur salut dans la fuite ont toujours
été universellement méprisés et flétris à jamais.