Leur proximité de la capitale — nous avons vu que leurs villages sont

tout près de Ouara — leur assuraient une très grosse influence sur le

gouvernement, c’est-à-dire sur le sultan et son entourage et cela

surtout parce que les relations des autres tribus avec la capitale

étaient d’autant plus rares qu’elles en étaient plus éloignées. Ce

groupe maba, dès que les éléments en furent unis, eut une influence

déterminante sur les affaires du pays et l’a depuis conservée.

Les Maba’s ne peuplent pas seulement les innombrables petits villages

qui entourent la capitale, ils occupent encore l’immense territoire de

Kelinguen ; ils y dominent et y ont absorbé les autres groupes

ethniques, aussi peut-on dire, politiquement parlant, que le pays

Kelinguen est un pays kodoi.

Il est de même pour les Ganyanga’s et les gens de Djoumbo. Il est bien

vrai que les Ganyanga’s sont d’origine étrangère, qu’ils ne sont que des

fétichistes immigrés, mais ils vivent au milieu des Maba’s et se sont

mêlés à eux. Les gens de Djoumbo dépendent aussi politiquement des

groupes maba. Quant aux Kondongo’s qui, physiquement sont des Maba’s,

ils parlent à peu près le même dialecte que ceux-ci et des affinités

linguistiques les unissent aux habitants des villages ou

circonscriptions suivants à l’Ouest, ou au Sud-Ouest de Ouara : Guerri,

Machek, Abou Sebaha, Bourtaï, Dabou et Bir Todou.

Les Kadjanga’s vivent au milieu d’authentiques Maba’s ; ils leur sont

d’autant plus étroitement unis qu’ils forment une minorité et que leur

langue est dérivée du bora-mabang. Il en est de même pour les gens de

Manga, Naman (Ngaman), etc.

Les Kachemere’s et les Marfa’s sont un peu plus noirs que les Maba’s,

mais sous cette réserve, ils ont le même physique. Ils en diffèrent au

contraire par leurs mœurs et coutumes. C’est ainsi que les Kachemere’s

et les Marfa’s mangent volontiers des animaux comme les grenouilles

qu’il est défendu ou tout au moins malséant de manger chez les Maba’s.

Le dialecte des Kachemere’s et des Marfa’s n’est qu’un patois du bora-

mabang. Les Karanga’s sont plus étroitement alliés aux Maba’s que les

tribus précédentes ; ils sont même de meilleure noblesse que les

« seigneurs » du pays. A eux se rattachent les Fala’s, dont la langue

est dérivée du bora-mabang. Les Kabga’s paraissent avoir eu à l’origine

fort peu de rapports avec le groupe maba, leur langue est toute autre,

mais ils se sont répandus si tôt dans le pays maba — nous les trouvons

au Kelinguen, au Mourra, au Fillett, au Boussa et dans plusieurs

villages isolés — qu’ils ont actuellement de nombreuses affinités avec

les Maba’s. Les Massalit’s, dont la langue est à peu près la même que

celle des Maba’s, en diffèrent beaucoup par les mœurs et les coutumes,

tandis qu’à l’inverse, les Ali’s, qui s’en rapprochent par les mœurs,

les coutumes et les traditions, parlent un dialecte totalement différent

du bora-mabang. Les Mararit’s qui habitent à l’Est des Oulad Djema et

des Kodoi’s et à l’Ouest des Tama’s se rapprochent plus des premiers que

des seconds, mais leur dialecte leur est propre. Il est assez curieux

que quelques-unes des fractions de cette tribu les Chale’s, les Oro’s et

les Kourbo’s parlent des patois qui diffèrent assez du dialecte des

Mararit’s proprement dits, pour qu’ils aient difficulté à s’en faire

comprendre. Au Darfour, d’ailleurs, ces mêmes fractions sont

complètement indépendantes et forment des groupes distincts de celui des

Mararit’s. Les Koubou’s parlent à peu près la même langue que les

Mararit’s ; ils sont sans aucun doute du même groupe ethnique, peut-être

même sont-ils issus des Mararit’s. Les Mimi’s qui habitent le centre du

pays et qui dès lors sont en contact immédiat avec le groupe maba, n’en

diffèrent pas moins grandement. Ils sont à peine plus noirs que ceux-ci,

mais au moral ils diffèrent du tout au tout avec les Kodoi’s et les

Oulad Djema ; ils n’ont ni la franchise et l’honnêteté, ni la simplicité

et l’hospitalité de ceux-ci. Ils ressemblent bien plus aux Zoghaoua’s,

qui sont méprisés par les Maba’s, mais auxquels les Mimi’s s’unissent

par de fréquents mariages.

Les Soungor’s, les Tama’s, les Kimr’s et les Djebel’s (qui viennent du

Djebel Moul au Darfour et ne se trouvent qu’au Bororit) forment un

groupe spécial. Ils parlent une même langue, complètement différente du

bora-mabang. Au physique, ils ressemblent aux Maba’s, mais, au moral,

ils en diffèrent beaucoup. Les Kouka’s, les Abou Simmin’s, les

Boulala’s, les Middogo’s et les Masmadje’s forment un groupement aussi

compact ; les quatre premières de ces tribus parlent le dialecte kouka,

la cinquième un dialecte légèrement différent. L’étroite parenté des

quatre premières tribus au moins se manifeste par l’identique

architecture des cases, l’identité de la vie familiale qui en dérive,

ainsi que par celle des mœurs et de l’histoire. Les Kadjakse’s, les

Moubi’s, les Birguid’s et les Dadjo’s forment un groupe encore plus

distinct de celui des Maba’s que le groupe précèdent. Ces tribus ne

parlent même pas la même langue et le dialecte des Kadjakse’s notamment

est très voisin de celui des Marfa’s, mais leur identité d’origine se

révèle par leur teint qui varie du noir au gris, par leurs mœurs, leurs

aliments et leurs procédés de fabrication des tekaki’s.

Les gens de Ras el Fil, d’Abou Gantoura, de Kadjakse, d’Ambocher, de

Koudougous, de Djedji, d’Amm Hedjerat, de Biouere, de Cherouadjid, d’Amm

Louban, etc., qui tous habitent au sud du Batha, peuvent former un

nouveau groupe ethnique ; leur ressemblance physique, celle de leurs

mœurs, on les appelle nas ech chala[14], justifient cette

classification.

Les Kibet’s, les Djeggel’s, les Abou Rhoussoun’s, les Mangari’s et les

Mourro’s sont encore plus méridionaux que les habitants du groupe

précèdent. Les quatre premières de ces tribus parlent la même langue ;

les Mourro’s ont un dialecte complètement différent, mais les régions

qu’ils habitent, y compris celle des Mourro’s, ont le même aspect,

physiquement ils sont du même type et c’est ce qui leur donne un air de

famille.

Déjà nous avons indiqué les affinités de langage entre les Zoghaoua’s et

les Darmout’s ; leur langue est presque la même que celle des

Dourring’s, mais encore faut-il ajouter que, malgré la puissance des

Zoghaoua’s, ces deux tribus sont universellement méprisées.

A l’Ouest de Ouara et jusqu’au Fitri, la langue et les mœurs arabes

dominent. Le Dar Kouka est la seule exception à cette règle qui

s’applique au Dar Zioud, aux pays d’Ambar, de Mada, de Ferreoua, de

Rehout, de Maza et d’Hillelat.

Il est bien évident que les circonstances dans lesquelles la conversion

à l’islamisme s’est opérée ont eu leur influence sur les groupements des

tribus ; suivant que la conversion a eu lieu tôt ou tard, a été

pacifique ou imposée par la force, les tribus se sont rapprochées ou

éloignées les unes des autres. Les tribus autochtones qui ont prêté leur

concours à Abd El Kerim pour fonder un empire musulman et qui ont fourni

par conséquent les premiers adeptes, venus librement à l’islam, sont

celles du groupe maba et leurs voisins immédiats : les Kodoi’s, les

Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s, les Matlamba’s,

les Mararit’s et les Mimi’s ; il faut y ajouter les Kondongo’s qui se

sont convertis librement aussi, mais un peu plus tard ; les Kachemere’s,

les Karanga’s, les Kabga’s, les Fala’s, les Masmadje’s, les Moubi’s, une

fraction des Kadjanga’s, les Soungor’s et les Ali’s, ont été convertis

par la force des armes, d’où, pour ces tribus, une tâche originelle.

C’est probablement cette considération historique et religieuse qui

explique pourquoi le sultan du Ouadaï doit choisir ses femmes légitimes

dans les tribus du groupe maba, chez les Mararit’s, les Mimi’s ou les

Kondongo’s. En fait ce choix demeure restreint aux femmes des tribus

maba’s ou à celles de la même race qui sont éparpillées dans le

Kelinguen et le Kadjanga. Il n’y a pas d’exemple d’un sultan qui aurait

pris une femme légitime chez les Mararit’s ou les Mimi’s, ces tribus ne

sont pas d’authentiques Ouadaoua’s et dès lors ne sont pas considérées.

Il est bien vrai que souvent les sultans ont pris leurs femmes chez les

Kadjanga’s, mais il convient de ne pas oublier que les Maba’s (Kodoi’s

ou Oulad Djema) peuplent la moitié de ce pays et qu’ils ont pris le nom

du territoire qu’ils habitent.

Les Massalit’s et les Kimr’s sont des immigrés ou plus exactement des

importés du Darfour. Les sultans Kharout, Arous et Djoda ont à plusieurs

reprises et en usant de sanglantes répressions contraint les Massalit’s

à se fixer sur des terres qu’ils n’avaient pas librement choisies. Les

Kimr’s étaient alors déjà dans le pays. Quant aux Tama’s, on les importa

de leur pays natal et nous avons déjà dit que les Ganyanga’s étaient des

fétichistes émigrés d’un pays inconnu.

Toutes ces tribus et les Maba’s autant que les autres, ont fait

d’innombrables soulèvements et de longues guerres civiles contre les

souverains du Ouadaï. Il faut toutefois excepter les Marfa’s et cette

exception est trop honorable pour que nous n’en fassions pas mention.

Nous avons déjà donné une classification des tribus d’après leurs

affinités linguistiques ; nous terminerons ce chapitre en en faisant une

seconde d’après le teint.

De la côte Nord jusqu’au centre de l’Afrique, le teint se colore

graduellement du blanc au noir. On distingue au Ouadaï, comme dans la

majeure partie du Sahara et dans tout le Soudan, sept teintes. Je les

énumère ci-dessous et j’ai déjà appliqué cette échelle des couleurs en

parlant des différentes tribus du Ouadaï.

1o _Abiad_, blanc. C’est la couleur de presque tous les Européens, de

beaucoup de Berbères et de quelques Arabes.

2o _Ahmar_, rouge ou cuivré rouge, clair.

3o _Asmar_, bronzé, plus exactement brun foncé.

4o _Asfar_, cuivré sale (littéralement jaune).

5o _Akhdar_, bronze foncé (littéralement vert).

6o _Azrak_, gris bleuâtre (littéralement gris).

7o _Asouad_, noir et _asouad el fahem_ noir animal.

1o _Abiad_, pluriel bid, cette teinte n’est pas représentée au

Ouadaï.

2o _Ahmar_ pluriel houmr, cette teinte ne se rencontre que chez

quelques individus des tribus arabes.

3o _Asmar_, pluriel soumr, c’est la teinte de la plus grande partie

des Arabes de race, nés au Ouadaï.

4o _Asfar_, pluriel soufr, c’est la teinte de beaucoup d’Arabes

originaires du Ouadaï, d’un grand nombre de Koran’s, de nombreux

Maba’s et Karanga’s.

5o _Akhdar_, pluriel khodr, c’est la teinte de la plupart des Maba’s

et des Mararit’s, de nombreux Koran’s, Karanga’s, Mimi’s et

Zoghaoua’s.

6o _Azrak_, pluriel zourk, c’est la teinte des Kadjanga’s

(Ertana’s), des Kachemere’s, des Masmadje’s, des Kouka’s, des

Darmout’s, de la plupart des Zoghaoua’s et de nombreux Dadjo’s,

Maba’s, Mimi’s et Mararit’s.

7o _Asouad_, pluriel soud, c’est la teinte des Moubi’s, de la

majeure partie des Dadjo’s, Dourring’s et Haddad’s, ainsi que de

nombreux fétichistes du Sud du Ouadaï.

En exceptant les Arabes, les peuplades du Ouadaï se groupent

géographiquement de la façon suivante. Au Nord et au Nord-Est dans le

Dar Maba : les Abou Sounoun’s, les Oulad Djema, les Malanga’s, les

Madaba’s, les Madala’s et les Tama’s. Au Centre : les Mararit’s, les

Mimi’s, les Kondongo’s, les Kadjanga’s, les Karanga’s, les Marfa’s, les

Fala’s, les Kadjakse’s et les Massalit’s. Une partie du Nord et du Nord-

Ouest est habitée par les Koran’s (Daza’s) et les Zoghaoua’s. A l’Ouest

sont : les Kouka’s, les Boulala’s et les Masmadje’s. Au Sud-Ouest : les

Moubi’s, les Dadjo’s et les Abou Telfan’s. Au Sud : les Mangari’s, les

Kibet’s, les Birguid’s et les Rounga’s. Au Sud-Est : les Dadjo’s. A

l’Est : les Soungor’s.

Les tribus africaines immigrées (aghrab, étranger) sont : 1o les

Baguirmiens, qui habitent dix villages dont : Lein, Abou Gouddam,

Bedina, Karangola, Fana, Gogo (un des quartiers de Ouara), etc. ; 2o les

Kanouri’s, qui ont une quinzaine de villages au Dar Zioud ; ils sont

foukara’s (mourabidiya’s) chez les Fala’s et marchands ambulants ou

nomades au Rounga ; 3o les Fellata’s, dans une quarantaine de villages,

à Ala, Barkalle, etc., ils sont aussi pasteurs ; 4o les Kotoko’s qui

habitent seulement Abecher ; 5o les Djellaba’s, qui habitent une

vingtaine de centres et notamment Nimro, Kournaya (dans le Dar Zioud),

Dalebaya (sur le Bouteha), Goungala (dans l’Abker), Soumoukder (dans le

Dar Saïd), etc.

CHAPITRE VIII

=Le Gouvernement. — Les Mœurs. — Le Commerce.=

L’héritier du trône est toujours le plus âgé des enfants mâles issus des

œuvres d’une union légitime et, à défaut, le plus proche parent mâle du

sultan défunt.

Nous avons dit déjà que le sultan ne pouvait être fils d’anermele,

c’est-à-dire d’une femme originaire d’une tribu soumise par la force des

armes aux Maba’s (anermele signifie soumis par la force des armes). Les

Ouadaoua’s de race sont exclusivement : les Abou Sounoun’s (Kodoï’s),

les Oulad Djema, les Malanga’s, les Madaba’s, les Madala’s et les

Kondongo’s. Il faut aussi que le sultan ait l’usage de ses sens et n’ait

aucune infirmité visible. Il n’est pas absolument nécessaire qu’il soit

lettré, mais il est certain que sa science lui vaudrait une plus grande

considération. Un sultan du Ouadaï ne peut jamais rapporter une de ses

ordonnances, même quand il reconnaît s’être trompé ; il conserverait

tout le respect du peuple s’il s’en tenait aux pratiques extérieures du

culte sans mener une vie exemplaire, mais il ne saurait négliger ces

pratiques, et plus spécialement les cinq prières journalières et le

jeûne de trente jours pendant le mois du Ramadan. Le sultan est toujours

vêtu de blanc ; quand il sort et au Ouadaï on ne déroge pas en allant à

pied, il tient un sabre ou une carabine à la main. On ignore le lit dans

lequel il passera la nuit, il y en a toujours plusieurs tout faits dans

des appartements différents. Le sultan couche seul, prend seul ses

repas ; il ne peut se nourrir que de mets à base de riz ou de froment et

s’abstient des plats nationaux faits avec du mil nègre. On prétend qu’il

lui est défendu de boire du lait ; je n’ai pu contrôler l’assertion mais

je la crois erronée ; il est certain, au contraire, que le merissa

(bière de douchn) lui est défendu. Le sultan ne se montre en public que

le vendredi, quand il va à la mosquée et rend la justice ; les autres

jours de la semaine il ne s’expose pas aux regards de ses sujets. L’eau

qu’il boit lui est apportée dans des cruches cachées par des manchons

d’étoffe ; la source où elle est puisée est voilée de toile, afin que

nul regard ne la souille. Trois eunuques accompagnent les femmes et les

filles qui portent les cruches. Malheur à ceux qui ne s’accroupissent

pas dès qu’ils voient le cortège et ne demeurent ainsi prosternés

jusqu’à ce qu’il soit passé ! On les fouetterait sans merci. A l’entrée

du palais les femmes prennent sur l’épaule les cruches qu’elles avaient

portées jusque là sur la tête, les hommes qui les accompagnent

découvrent l’épaule et le bras droits avant d’entrer dans les

appartements royaux.

Le jour de l’intronisation les grands du royaume se réunissent au

palais. Dans une cour ouverte on bâtit une estrade (dirdja) en pisé et

on la recouvre d’un tapis. L’héritier du trône y prend place, le grand

prêtre le coiffe d’un turban et dépose à ses pieds les insignes et les

armes dont la détention est indispensable à l’exercice de la

souveraineté. Ces insignes sont : les richa’s, chasse mouches en plumes

d’autruche dont le roi se fait précéder ainsi que d’étendards, les

nouha’s, gros tambourins, le neffada, l’éventail royal en plumes

d’autruche, le dallala, un parasol en soie rouge, jaune et verte, le roi

seul peut porter un parasol et enfin, le Coran de la famille royale. On

ajoute à cela les quelques papiers de famille et d’état qui existent.

Les oulema’s (prêtres) et les grands dignitaires viennent alors rendre

hommage au roi et appellent les bénédictions de Dieu sur lui. Pendant la

cérémonie, le héraut du roi, le khochem-el-kelam (bouche à parler),

parcourt la ville et annonce aux habitants dans la langue la plus

fleurie que le nouveau sultan, le seul souverain légitime, a pris le

pouvoir.

Cette cérémonie faite, le souverain reste une semaine au palais, il ne

sort que le vendredi. Il pourvoit alors aux hautes charges de la cour et

du gouvernement, nomme et révoque arbitrairement, conseillé seulement

par le kamkolak[15] tangakalak et le kamkolak loulouk qui sont, en droit

au moins, les plus hauts fonctionnaires du pays. Souvent le prince

gracie les prisonniers. Le vendredi il va à la mosquée et rend la

justice en public ; il tranche sur le champ les litiges où en renvoie

l’étude à ses kemakil[16] ; les procès trop anciens sont déclarés

périmés « enterrés sous le tapis ». Quand le résidence royale était

encore à Ouara, le nouveau sultan était tenu d’aller passer sept jours

sur le mont Thorega où l’on gardait les tambourins royaux ; il se

rendait ensuite au toumang, au cimetière et y sacrifiait aux mânes de

ses ancêtres, cent bœufs, cent chameaux et cent moutons. Le chair en

était distribuée aux habitants du voisinage qui remplissaient en quelque

sorte la fonction de gardes du corps. Les différentes tribus et

circonscriptions envoient leurs ambassades qui viennent rendre hommage

au roi et lui apportent le salam ou don de joyeux avènement, soit quatre

mesures de mil par habitant. Ces ambassades sont conduites par le melik,

le roi les reçoit et leur parle par l’intermédiaire de deux interprètes

(khochem’s-el-kelam) qui sont choisis, d’après une tradition séculaire,

parmi les foukaha (savants) des tribus arabes des Erekat’s et des

Mahariye’s. Ces interprètes ont alors l’occasion de déployer leurs

talents oratoires et poétiques ou de faire montre de leur verve. Ils

insistent sur les défauts des tribus et ceux de leurs chefs, les

Ganyanga’s, les Kabga’s et les Koubou’s paraissent être tout

particulièrement en butte à ces saillies, faites généralement en vers.

Les interprètes donnent ensuite aux députations l’assurance de la

bienveillante sollicitude du roi ; on les traite somptueusement, on les

comble de viandes et de plats farineux, on donne aussi à celles des

tribus qui y ont droit d’après la coutume, comme les Kodoi’s par

exemple, des présents en vêtements ou en aliments.

Il faut ensuite procéder à une sélection dans le harem paternel qui

compte toujours de cinq à six cents femmes (hababat ou servantes). Les

hababat, c’est-à-dire les épouses légitimes du sultan défunt et qui en

ont eu des enfants, demeurent au palais ; on conduit les autres par

groupes de vingt ou trente à la mosquée où les foukaha ont le droit de

choisir leurs femmes parmi elles. Celles qui ne trouvent pas d’amateur

retournent à la maison paternelle. On fait de même pour les servantes du

harem. Si le sultan au pouvoir a succédé à son père il change

généralement tout le personnel du harem, s’il n’est que son frère il lui

arrive de retenir une femme de son prédécesseur.

Si les filles du sultan défunt ne sont pas encore nubiles, son

successeur les adopte ; si elles le sont il les marie. Les fils au

contraire, si toutefois ils sont issus de femmes nobles maba’s et

peuvent par conséquent prétendre au trône, sont généralement aveuglés ou

égorgés. Cette coutume barbare ne date que du commencement du siècle ;

le chef des forgerons, le sultan el Haddadin, procède à l’opération en

faisant passer un fer rouge devant les yeux du condamné.

Arrivent alors les ambassades des pays tributaires : du Baguirmi, du

Tama, du Soula et du Rounga. Elles remettent au souverain les présents

habituels, lui transmettent aussi les vœux de leurs maîtres et sont

comblées de présents. Enfin, les ambassadeurs des empires voisins du

Bornou et du Darfour sont annoncés ; eux aussi apportent des présents ;

deux ou trois magnifiques tobe’s, un cheval, un sabre, un rosaire et des

troupeaux pour être sacrifiés à la mémoire du sultan défunt. Le sultan

répond par des présents d’une valeur égale à ceux qu’on lui a faits.

Parfois il envoie des eunuques à son suzerain de Constantinople et des

dons en argent aux villes saintes de Médine et de la Mecque.

Le sultan commence sa journée par une prière à laquelle assiste l’iman.

Il se retire alors dans ses appartements privés qui forment la partie

méridionale de l’aile Ouest du palais. Les appartements sont très

nombreux mais ne se distinguent guère des autres par leur décoration.

Dans ces appartements, des serviteurs attachés à sa personne sont seuls

admis à le servir ; l’amin horr, l’akid Guerri et l’amin abd ou ouled

melik. Les serviteurs ne l’accompagnent pas mais accourent au premier

signal. Au point du jour vient l’akid Douggou Debanga, un eunuque dont

nous aurons à reparler. Les appartements du sultan sont fermés par des

portières en soie ou en laine, devant lesquelles se tiennent les

toueirat’s, préposés aux messages du roi. C’est alors que se présentent

les deux kemakil tangakalek, les deux millek tangakalek et d’une manière

générale tous les personnages admis à la cour ; ils viennent saluer le

roi à son lever ; les salutations sont transmises par des pages au

sultan qui y répond de même ou bien encore, le prince autorise les

fonctionnaires à venir lui présenter en personne leurs hommages. Ils se

rendent alors dans le makama, une cour sur laquelle s’ouvrent plusieurs

appartements du sultan. Le roi reçoit dans un de ces appartements et si

le temps est beau, il fait porter son tapis dans le makama même. Les

visiteurs s’accroupissent déjà en dehors de la salle d’audience, ils se

traînent en rampant sous la portière, jusque dans le makama ou tout

autre lieu où le sultan donne audience. Ils demeurent à genoux, à

respectable distance, plus ou moins éloignés suivant leur rang, les yeux

à terre pour ne pas fixer la majesté du visage royal. Ils frappent

ensuite doucement dans les mains et souhaitent longue vie, paix et

prospérité au souverain. Chez les prédécesseurs du roi Ali, le visiteur

devait en outre incliner le corps à droite et à gauche jusqu’à ce que

les tempes touchassent le sol. Le roi Ali a supprimé cette formalité à

la grande douleur de ses sujets ; son bon sens s’offensait de ces excès

de solennité.

Après la prière du matin, le roi prend du café puis un déjeuner : de

l’aïch avec de la sauce et de la viande. Le tout est porté par des

fonctionnaires spécialement préposés à ce service ; comme le sultan doit

manger seul, ils quittent l’appartement dès qu’ils ont déposé les plats

dont ils sont chargés. Les restes du repas ne sont pas mangés par les

serviteurs, mais enfouis. Dans le cours de la matinée, après la session

du tribunal, on sert encore du café, des biscuits et des gâteaux doux du

Nord. Un second repas très copieux et suivi de café est pris après la

sieste ; l’iman revient alors pour faire la prière. Puis les

fonctionnaires font leurs rapports et reçoivent leurs ordres. Le sultan

dresse la liste des repas à envoyer aux hôtes de passage ou aux grands

du pays ; il fixe le nombre des plats qui atteint souvent mille ou deux

mille, les esclaves les portent à domicile. Après le coucher du soleil

et la prière, un souper, cette fois sans café, que le sultan prend plus

tard.

Quand le crépuscule commence, on allume dans le palais des lampes à

beurre et à la tombée de la nuit, le sultan Ali avait l’habitude de

faire une ronde dans son palais ; il inspectait alors soigneusement tous

les locaux, depuis le harem jusqu’aux haras et les trésors.

Le palais royal est un monument de dimensions gigantesques ; l’entrée

principale est à l’Ouest, un mur le divise en deux parties : occidentale

et orientale ; dans ce mur il n’y a qu’une seule porte. Presque toute la

partie orientale est réservée aux femmes ; les appartements du sultan

sont au contraire dans la partie occidentale ainsi que les haras et les

logements des fonctionnaires de la cour, hommes libres ou esclaves. J’ai

donné la description du palais royal en relatant ma première audience

auprès du roi Ali.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 17 / 25 段