voisin de ceux des Mararit’s et des Massalit’s ; il est limité à l’Ouest
par les nombreux villages de population mêlée qui se trouvent sur les
rives de l’Ouadi Lobbode, du Mondjobok et du Delal. Ce territoire a à
peu près la forme d’un triangle dont les angles auraient été arrondis.
Sa plus grande base, de l’Ouest-Nord-Ouest à l’Est-Sud-Est, peut-être
parcourue en deux jours, la médiane de cette base au sommet le plus
méridional, pourrait l’être en un jour trois quarts. Le sommet Nord-
Ouest se perd dans le pays des Mararit’s. Ce pays ne communique guère
avec le Darfour, d’abord, parce qu’il en est séparé par l’Ouadi Asounga
(Kia) ; puis, parce que la nature est très sauvage sur les rives de ce
cours d’eau frontière. Le pays de Soungor est couvert de montagnes
presque toutes isolées et déboisées ; il a le privilège d’avoir deux
fleuves assez importants : l’Ouadi Lobbode, qui prend sa source entre le
Tama et le Darfour et l’Ouadi Delal qui vient du massif frontière de
Terga (pays des Massalit’s). Le Soungor se divise en trois
circonscriptions, les villages y sont nombreux. Comme les habitants sont
grands éleveurs de chevaux, ils acquittent leurs impôts par des tributs
en nature. Tous les trois ans ils fournissent un nombre déterminé de
chevaux et un nombre égal de charges de douchn. On dit que les Soungor’s
sont jaloux, rancuniers et traîtres ; ils observent plus minutieusement
que les autres tribus leurs pratiques religieuses. Leur langue n’a rien
de commun avec le bora mabang ou avec les dialectes des Mararit’s et des
Mimi’s, mais elle est identique à celle des Tama’s, des Djebel Moul’s,
du Darfour et des Kimr’s.
Si je mentionne ici le pays de Kelinguen, au Sud du Ouadaï, c’est pour
pouvoir combattre énergiquement l’opinion qui affirme l’existence d’une
tribu de ce nom et a répandu ainsi l’usage de parler des Kelinguen’s. Le
Kelinguen est le nom d’un pays, les habitants ont pris ce nom mais ces
habitants sont de race kodoi, mararit, kabga ou arabe, avec prédominance
de l’élément maba représenté par les Kodoi’s. Il est bien vrai qu’avec
le temps — les immigrations au Kelinguen datent de plusieurs siècles —
il s’est formé comme une tribu autochtone, produit de ces diverses
peuplades, mais il est encore très facile de reconnaître les éléments
ethniques constitutifs. Si nous lisons que le sultan du Ouadaï a pris
femme au pays Kelinguen nous savons qu’elle est de race kodoi car la
coutume lui défend de choisir une femme légitime chez les Kabga’s, les
Mararit’s, etc., etc. Il est bon de rappeler ici que les tribus
prépondérantes au Dar Maba, celles que la tradition dit être
autochtones, libres et converties librement à l’islam, sont : les
Kodoi’s, les Oulad Djema, les Matlamba’s, les Malanga’s, les Madaba’s,
les Madala’s et les Kondongo’s ; ces tribus ont une même langue, la
langue maba. Les tribus immigrées comme les Mararit’s, les Mimi’s, les
Kabga’s au contraire — l’époque de leur immigration est inconnue —
parlent en général des dialectes qui leur sont propres. Il est bien vrai
que quelques petites fractions de tribus fétichistes immigrées, comme
les Ganyanga’s et les Banadoula’s ne parlent aussi que la langue maba,
mais elles l’ont adoptée librement.
Le pays de Kelinguen est extrêmement rocheux et pierreux, mais la
culture de l’indispensable douchn y est possible, grâce aux nombreuses
petites rivières. Il n’y a pas de forêts et on ne trouve qu’un seul
cours d’eau, le Karangak. On loue particulièrement chez les habitants
leur caractère pacifique qui leur est commun avec les gens du Dar Saïd.
Au Sud du pays de Kelinguen est celui des Kadjanga’s, appelés Abou
Derreg’s par les Arabes. On les range au nombre des Maba’s de race
quoiqu’ils parlent un dialecte propre en même temps que la langue maba.
Il est certain que le fils du sultan et d’une femme kadjanga est apte au
trône. Cette tribu n’est pas très populeuse ; elle n’habite que la
partie la plus petite et la plus montagneuse du pays ; la plus grande
est peuplée par les représentants des races les plus variées. Les
Kadjanga’s ont la réputation d’être braves mais cruels. Il faut une
journée et demie pour traverser leur pays du Nord au Sud et un jour de
l’Est à l’Ouest. La partie Est du pays qui est la plus étendue est
sillonnée de gros fleuves : le Mondjobok s’y grossit des eaux du Lobbode
et du Delal qui s’étaient déjà réunis au Dar Saïd et c’est ainsi que se
forme le Bouteha.
Les Massalit’s se divisent en deux fractions : les Massalit’s el Hauch
qui sont établis à l’Est tout contre la frontière du Darfour et les
Massalit’s el Batha qui sont fixés dans les immenses territoires de
l’Ouest, arrosés par le Batha. Les premiers habitent au Sud du Soungor,
au Nord du cours supérieur de Batha et à l’Ouest du désert qui sépare le
Ouadaï du Darfour. La frontière entre ces deux pays oblique au Sud-Est,
il faut deux jours et demi pour traverser leur territoire qui s’étend du
Nord-Est au Sud-Ouest ; de l’Est à l’Ouest il suffit d’une petite
journée. On trouve dans tout le pays de nombreux rochers petits et
disséminés, mais il n’y a pas de chaîne de montagnes digne de ce nom.
Les fleuves sont l’Ouadi Adrangue, qui se jette dans l’Ouadi Hamra,
lequel se jette à son tour dans le Ouorenga, un des affluents du Batha
et un affluent du Delal, l’Ouadi Kadjale.
Dans tout le Ouadaï on soupçonne fortement les Massalit’s de l’Est de
pratiquer l’anthropophagie ; ils sont d’ailleurs vindicatifs et
menteurs, perfides et jaloux. Les foukaha y sont particulièrement
nombreux et l’islam y compte une grande quantité de partisans
fanatiques. Les Massalit’s ne sont pas complètement noirs, mais plutôt
zourk, comme on dit au Ouadaï, c’est-à-dire gris (zourk est le pluriel
d’azrak, bleu) ; leur langue est de la même famille que celle des
Maba’s. Leur nombre qui dépasse certainement celui des Kodoi’s, est
peut-être aussi élevé que celui des Mimi’s ou des Soungor’s.
Les Kondogo’s, appelés Oulad Mese par les Arabes, habitent un pays que
l’on peut traverser en un jour et demi de l’Est à l’Ouest et en trois
quarts de journée du Nord au Sud. Quoique les Kondogo’s comptent au
nombre des populations autochtones du Ouadaï, ils ne sont pas du groupe
des Maba’s. Mais ils ont leurs qualités physiques et morales et sont,
dit-on, tout aussi braves que les Kodoi’s. Ils parlent le bora-mabang et
un dialecte qui en est dérivé. Leur pays n’est pas très montagneux, le
sol en est fertile, on y cultive beaucoup de douchn, de loubia et de
coton, ainsi qu’un peu de djildjilan (_Pisum sativum_). On y trouve
quelques rochers isolés et une petite chaîne de montagnes traverse tout
le pays du Nord-Est au Sud-Ouest ; elle s’embranche au sud de Tittir sur
les monts Kodoi’s et se prolonge au Sud-Ouest jusqu’à la frontière du
pays. Quelques insignifiants cours d’eau y prennent leur source. Il faut
toutefois citer l’Ouadi Nyellingak, qui prend sa source à Mezana entre
le Dar-Tama et le pays des Mararit’s et se dirige au Sud-Ouest en
passant par le pays des Ganyanga’s.
Les Kachemere’s habitent au Sud du Bouteha et leurs terres s’étendent
jusqu’au confluent de ce fleuve avec le Batha, ce sont des nègres du
pays : physiquement, intellectuellement et moralement ils sont du type
maba et cependant on ne les range pas au nombre des « seigneurs » du
pays. On leur reproche généralement d’être menteurs, mais on loue leur
piété et leurs sentiments pacifiques. Ils parlent un dialecte dérivé du
bora-mabang mais qui diffère beaucoup plus de la langue mère que ceux
des Massalit’s, des Marfa’s, des Kondongo’s ou des Kadjanga’s.
On confond souvent les Marfa’s avec les Kadjakse’s ou bien on leur
assigne la même origine ; leur langue n’est qu’un patois maba. Le pays
qu’ils habitent est au Sud-Est de celui des Kachemere’s et à l’Ouest de
celui des Kadjanga’s. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à
l’Ouest et six heures seulement du Nord au Sud. Le nombre des Marfa’s
doit être à peu près le même que celui des Kadjanga’s. Les Karanga’s
habitent un pays montagneux à l’Ouest de celui des Marfa’s. Cette tribu
belliqueuse est redoutée pour sa cruauté ; aussi le sultan leur désigne-
t-il tout comme aux Kodoi’s un chef suprême ou melik abd. Les Karanga’s
parlent un dialect spécial qui n’est qu’un dérivé du bora-mabang.
La tribu des Ali’s habite à l’Ouest de celle des Massalit’s. Leur mœurs,
leurs usages et leur mentalité les rapprochent plus des Maba’s que des
Massalit’s. Leur patois est sans aucun doute de la même famille que le
bora-mabang, qu’ils parlent d’ailleurs aussi. Les Ali’s doivent être
aussi nombreux que les Ganyanga’s. Il faut une journée pour traverser
leur pays du Nord au Sud et une journée un quart de l’Est à l’Ouest,
mais il ne faut pas oublier que le pays est très montagneux et sillonné
de nombreux fleuves. Les plus importants sont : l’Ouadi Adrangue
(Erdengue), un affluent de l’Ouadi Hamra et l’Ouadi Altin (Alting), un
fleuve très large qui se jette dans le Batha.
Les Moyo’s paraissent être de la même famille que les Marfa’s mais ils
sont plus noirs que les Maba’s et les populations de la même famille ;
il faut tout au plus quelques heures pour traverser leur pays du Nord au
Sud et tout autant de l’Est à l’Ouest. La tribu compte une dizaine de
villages qui sont groupés autour d’une montagne assez importante. Il est
assez curieux que les Moyo’s parlent non seulement le bora mabang, mais
encore un patois local, qui ne présente aucune analogie avec les autres
dialectes du pays.
Les Fala’s (Bakka’s en arabe) sont en tous points semblables aux tribus
de race maba ; ils ont mêmes mœurs et mêmes usages. De l’Est à l’Ouest,
il faut un jour et demi pour traverser leur pays et trois quarts de jour
seulement du Nord au Sud. Ils sont à peu près aussi nombreux que les
Marfa’s.
Au pays de Beredj’s, qui a cinq villages à peu près, habitent les
Birguid’s. Cette tribu, formée par des esclaves du sultan, est demeurée
pure de tout mélange. Les Birguid’s sont gris foncés, plus noirs que les
Maba’s, ils sont du type nègre, ont le caractère et les mœurs des
habitants de l’Afrique centrale et parlent une langue qui leur est
absolument propre.
A l’Ouest des Birguid’s habitent les Moubi’s-Zarka ; ils en sont séparés
par le désert, qui porte le nom d’Amberkei du Dar-Zioud au Batha et
celui de Kitabel[6] jusqu’aux pays fétichistes et entre les territoires
des Moubi’s-Zarka et des Moubi’s-Hadaba. Il faut à peu près un jour pour
faire le tour du pays des Moubi’s-Zarka, qui est très montagneux et
abondamment arrosé. Les Moubi’s étaient encore païens quand déjà les
Maba’s s’étaient faits musulmans et ils furent convertis de force par
ceux-ci. Ces origines païennes expliquent comment il se fait
qu’aujourd’hui encore les sultans du Ouadaï ont des droits sur les
enfants des Moubi’s, principalement sur ceux du sexe féminin et que des
condamnés rachètent souvent leur peine en livrant leurs enfants. A
l’époque de mon passage chez les Moubi’s, l’islam n’y était pas encore
solidement implanté, et cependant les pèlerins de la Mecque sont
nombreux. Mais il est bien possible qu’ils font ces pèlerinages pour
éviter ensuite les exactions du pouvoir. Les Moubi’s parlent un dialecte
local ; leur teint est noir, leurs traits sont assez réguliers et on ne
peut guère se fier à eux.
Nous avons dit que le désert de Kitabel les séparait des Moubi’s-Hadaba.
Ceux-ci sont bien un peu moins noirs que leurs frères, mais c’est la
seule différence entre les deux familles, dont la langue est commune. Du
Nord au Sud il faut un jour et quart pour traverser leur pays et un seul
jour de l’Est à l’Ouest ; au Nord, il s’étend jusqu’au Batha ; on n’y
trouve ni fleuves, ni montagnes, si on excepte quelques mouvements de
terrains insignifiants.
Le désert de Kitabel sépare aussi les Moubi’s Hadaba des Masmadje’s,
leur voisins de l’Ouest. Ils ont été probablement convertis par la force
des armes à l’islamisme, en même temps que les deux tribus Moubi’s,
c’est-à-dire au commencement du règne des Abassides, mais en 1870 ils
n’avaient pas encore une conception bien exacte de l’islam. Ils
s’entouraient de tous les attributs du fétichisme, adoraient notamment
des pierres et des arbres. Leur teint est plus noir que celui des
Moubi’s Hadaba et ils parlent un dialecte qui est de la famille de celui
des Kouka’s. De l’Est à l’Ouest il faut plus d’un jour pour traverser
leur pays, qui n’est d’ailleurs pas nettement séparé de celui des
Kouka’s ; du Nord au Sud il faut un jour.
Les Massalit’s el Batha habitent, au Nord des Masmadje’s, à l’Est des
Kouka’s au Sud-Sud-Ouest du Dar Zioud et à l’Ouest des Karanga’s ; leurs
terres son immenses, il faut quatre étapes pour les traverser de l’Est à
l’Ouest et une forte étape du Nord au Sud. Ils sont riverains du Batha,
comme l’indique d’ailleurs leur nom. Leur nombre est supérieur à celui
de Massalit’s el Hauch mais ils sont plus civilisés quoiqu’on affirme
qu’eux aussi sont anthropophages. Ce qui les distingue au surplus des
Massalit’s de l’Est, c’est qu’en fréquentant les Arabes, la plupart sont
arrivés à en parler la langue.
Les Kouka’s habitent le Dar Kouka, ils se distinguent en Kouka’s Hirar,
les vrais, les purs et en Kouka’s Amdena qui sont jugés d’origine impure
et dès lors plus ou moins méprisés. La distinction entre les deux
fractions est si nette qu’il n’y a pas d’exemple d’un mariage entre
individus de fraction adverse. Au demeurant, les Kouka’s sont bien
formés, leurs traits sont réguliers, leur taille est élevée et leur
teint à peu près celui des Maba’s. Ils parlent la même langue que les
Boulala’s et les Middogo’s et cette langue est presque celle du
Baguirmi. Au Nord-Nord-Ouest, le Dar Kouka est limité par les Toubou’s
Koran (Kaserda’s et Kreda’s) ; au Nord-Nord-Est, par les Dourring’s
(Djoumbo’s) ; à l’Est par le désert d’Amberkei, qui le sépare du Dar
Zioud ; à l’Ouest-Sud-Ouest, par les Dadjo’s ; à l’Ouest par les
Difadin’s (Arabes et Kouka’s) et à l’Ouest-Nord-Ouest, par les Arabes
Djaadina. Le Dar Kouka est divisé en deux parties très inégales par le
Batha ; la plus grande partie est au Nord, la plus petite au Sud du
fleuve. Au Dar Kouka le Batha reçoit les eaux du Woudyan Chohet, de
l’Amaterek, du Masmadje et du Debker.
Les Abou Simmin’s et les Boulala’s dont nous avons parlé déjà, habitent
le pays de Fitri et le lac du même nom. Les premiers sont les premiers
maîtres du pays, ils y sont encore les plus nombreux, mais ils y sont
subordonnés aux seconds qui détiennent le pouvoir. Les Abou Simmin’s
sont noirs, de haute taille, mais leurs traits sont irréguliers et
désagréables. Ils sont de la même famille que les Kouka’s Andema et en
parlent la langue. On les considère presque comme esclaves et on en
joint chaque année un certain nombre au tribut du sultan.
Les Boulala’s sont cuivrés ou bronzés ; ils ont souvent le teint plus
clair que les Toubou’s et sont tout aussi délicats que ceux-ci. Ils sont
venus du Kanem mais ne parlent que la langue des Kouka’s. Leur pays
dépend du Ouadaï et le tribut annuel qu’ils paient est la meilleure
preuve de cette dépendance ; mais ils ont un sultan de leur race qui,
curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala’s, est
considéré de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-même. C’est
ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le
premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si
tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le
sultan du Ouadaï ait mis pied à terre. Il faut environ deux étapes pour
traverser le pays de Fitri de l’Est à l’Ouest et autant du Nord au Sud.
La partie qui est au Nord du lac est plus étendue et plus peuplée que
celle qui est au Sud. L’eau du lac est douce ; une des îles qui s’y
trouve sert de refuge en cas de guerre et l’accès en est interdit aux
étrangers. D’ailleurs le lac Fitri n’est qu’une lagune du Batha, tout
comme le Tchad l’est du Chari. Après s’être grossi des eaux du Bouteha,
le Batha poursuit son cours vers l’Ouest et vient se perdre dans le lac
Fitri.
Les Middogo’s, qui habitent au Sud-Sud-Est du Fitri, affirment qu’ils
sont un rameau de la grande famille Kodoi mais rien ne vient à l’appui
de cette affirmation et leur langue notamment, n’est qu’un patois de
celle des Kouka’s.
Le pays des Dadjo’s est situé entre ceux des Moubi’s Zarka, des Abou
Telfan’s, des Kouka’s et des Moubi’s Hadaba (désert de Kitabel). Il faut
environ trois étapes pour le traverser du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest
et une journée un quart de l’Est-Sud-Est au l’Ouest-Nord-Ouest. Les
habitants sont musulmans mais pas plus que leurs voisins, les Moubi’s
ils n’ont renoncé à leurs pratiques fétichistes. Comme ceux-ci, ils ont
une case pour leur divinité qu’ils abreuvent largement de merissa, une
aubaine dont les desservants du sanctuaire ne manquent pas de profiter ;
ils ont aussi un arbre sacré qu’ils arrosent également de merissa et une
pierre sacrée. On n’attribue que rarement la mort à des causes
naturelles ou à la volonté d’un être suprême ; généralement on l’impute
au mauvais œil d’un jeteur de sorts. Si, avec le concours des dieux et
au moyen de quelques tours de magie, on parvient à découvrir quelques-
uns de ces sorciers on les massacre sans pitié, on confisque leurs biens
et on envoie leurs domestiques réduits en esclavage au Ouadaï. Le teint
des Dadjo’s est noir comme jais ; ils sont robustes et ont des membres
vigoureux mais ils sont lourdauds et laids de visage. Ils parlent la
même langue que les indigènes de Soula. Le sultan choisit dans cette
tribu bon nombre de ses esclaves, surtout des femmes de charge.[7]
Les Abou-Rhoussoun’s habitent le pays du même nom. Il faut un jour et
demi pour le traverser de l’Est à l’Ouest et un jour du Nord au Sud. Ils
sont de teint grisâtre, leurs traits sont réguliers, ils parlent la même
langue que leurs voisins les Djeggel’s et les Kibet’s ; ils sont
gouvernés par un sultan qui paie tribut au Ouadaï. Leur pays est limité
à l’Est, par le Soula ; au Sud, par le Bahr-Mangari et à l’Ouest, par le
pays des Djeggel’s.
Le pays des Djeggel’s peut être traversé de l’Est à l’Ouest en deux
étapes et en une et demie du Nord au Sud. Les Djeggel’s qui parlent la
même langue que les Abou-Rhoussoun’s ne s’en distinguent que par le nom.
Ils ont un sultan assisté d’un koursi du Ouadaï qui détient en fait tous
les pouvoirs. Au Nord, leur pays est limité par celui des Kadjakse’s ; à
l’Est, par celui des Abou-Rhoussoun’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari (Omm
et Timan) ; à l’Ouest, par le Kibet. Une très épaisse forêt, que des
bandits arabes rendent dangereuse, s’étend du Nord au Sud. Les montagnes
du pays sont insignifiantes, mais on y trouve une foule de petits cours
d’eau qui se jettent dans le Bahr-Mangari.
Les Kibet’s sont de la même famille que les Djeggel’s ; ils s’en
distinguent par la douceur de leurs mœurs et leur piété. Aussi ont-ils
de nombreux foukara’s. Sans être lâches, ils ne sont pas aussi braves
que les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s. Ils parlent de préférence
l’arabe. Les Kibet’s, les Djeggel’s et les Abou-Rhoussoun’s ont le teint
plus clair que les autres nègres, ce qui permet de les dire bâtards
d’Arabes et de nègres. Les Abou-Rhoussoun’s et les Djeggel’s seraient
alors un croisement de nègres et d’Oulad Hamed (Heimat ?), les Kibet’s
un croisement de nègres et d’Oulad-Rachid.
De l’Est à l’Ouest, il faut deux jours de marche pour traverser le
Kibet, il en faut autant du Nord au Sud. A l’Est, le Kibet est limité
par le pays des Djeggel’s ; au Sud, par le Bahr-Mangari ; au Sud-Ouest,
par les Salamat’s ; à l’Ouest, au Nord-Ouest et au Nord, par les Oulad-
Rachid et au Nord-Est, par les Kadjakse’s.
Les Mourro’s habitent au Nord des Abou-Rhoussoun’s dans un pays
mamelonné et très boisé, ils n’ont que cinq ou six villages, je n’ai pas
pu en déterminer l’importance, pas plus que celle des villages
kadjakse’s. Les Mourro’s sont forts, bien bâtis, leurs traits sont
réguliers ; ils parlent la même langue que les Kibet’s et sont de
religion musulmane.
Les Kadjakse’s qui habitent le Djebel Abassa paraissent être de la
famille des Marfa’s, mais ils se sont civilisés avec le temps. Les
Kadjakse’s ont le teint assez noir, les os sont fortement développés,
les traits sont réguliers ; leur langue est celle des Marfa’s. Ils sont
extrêmement honnêtes et bons ; aussi les Maba’s, gens brutaux et
violents, ne manquent-ils pas de les accuser de lâcheté. Les Kadjakse’s
sont administrés par de nombreux moulouk ; les mandjak’s ou maires et le
khalifa, leur représentant à la cour, sont les plus marquants de ces
fonctionnaires. Le pays est borné au Nord, par le Beredj ; à l’Est, par
les Mourro’s ; au Sud, par les Djeggel’s et à l’Ouest, par le désert de
Kitabel. Au centre du pays se dresse le Djebel Abassa, une grande
montagne élevée qu’on voit de loin ; les villages se sont groupés
autour.
Les Goulla’s, qui habitent le pays de ce nom, forment une tribu
nombreuse avec une langue propre, qui est cependant souvent supplantée
par la langue arabe. Leurs terres sont au Nord du lac Iro. A l’Ouest,
sont les Birrimbirri’s, du côté du Baguirmi et non, comme on l’a cru à
tort, du côté du Darfour ; au Sud et au Sud-Est, habitent les Fana’s ou
Fanga’s. A l’Ouest du lac Iro, se trouve enfin le pays de Selten un Etat
très important, complètement indépendant, dont la nombreuse population
est fétichiste[8].
Le Tama est borné : à l’Ouest, par les Mararit’s ; au Nord-Ouest, par
les Mimi’s ; au Nord-Nord-Ouest, par les montagnes des Kabga’s et des
Koubou’s ; au Nord-Est, par les Zoghaoua’s Koube ; à l’Est, par les
Kimr’s, et au Sud, par les montagnes du Darfour, les Soungor’s et les
Mararit’s. La plus grande longueur du pays est la diagonale Nord-Sud et,
comme chez les Mararit’s, la partie méridionale du pays est très
développée vers le Sud-Est. Les principales montagnes et les sources des
fleuves se trouvent dans la partie Sud-Est du pays. La chaîne du Djebel
Nyere enserre la capitale Nyere au Nord, à l’Ouest et au Sud. Elle
s’étend ensuite vers l’Ouest, le Nord et le Sud-Est pendant une étape
environ. Le Mondjobok prend sa source dans le Tama, sous le nom d’Ouadi
Kounoungo : il se dirige vers l’Ouest sous le nom d’Ouadi Amberouati et
traverse le Dar Saïd sous celui de Mondjobok.
Les Tama’s (Tamazan’s) sont de la famille des Soungor’s, des Kimr’s, des
indigènes du Djebel Moul au Darfour, ils ont même du sang dadjo.
Physiquement et moralement ils ressemblent beaucoup aux Soungor’s, dont
ils parlent la langue. Les Kimr’s détenaient à l’origine le pouvoir au
Tama ; ils le détenaient encore quand le pays fut islamisé, ils
désignaient alors encore les sultans. Ce ne fut qu’à la mort du sultan
Hamed, qu’une famille de race dadjo, venue du Soula, vint au pouvoir.
Ainsi s’explique chez les Tama’s et principalement chez leurs femmes, la
survivance de certains caractères distinctifs des Dadjo’s. Les gens du
Tama ne sont pas aussi belliqueux que le pourrait faire supposer la
vigoureuse défense qu’ils ont faite de leurs terres, et c’est à tort
qu’on leur reproche de ne pas être hospitaliers parce qu’ils cachent
soigneusement l’intérieur de leur pays à la vue des étrangers. Leurs
rapports dans la tribu sont empreints d’une bonté et d’un esprit de
conciliation exemplaires ; ils ignorent les rixes sanglantes et les
assassinats ; ils haïssent le mensonge et sont laborieux. Leur
conversion à l’islamisme est trop récente pour qu’ils songent à observer
rigoureusement les prescriptions du Coran et ils n’attachent pas grande
importance au chehada, le credo musulman[9].
Le Dar Tama est soumis au Ouadaï ; mais Mohammed-Chérif lui a laissé un
sultan véritable qui gouverne seul et qui se borne simplement à payer
régulièrement tribut au Ouadaï. On évite toute occasion de montrer au
puissant suzerain l’intérieur du pays, qui demeure soigneusement gardé.
Les expéditions entreprises par les sultans du Ouadaï contre le Tama ont
été si souvent suivies d’échecs — Mohammed Cherif en sait quelque chose
— que le roi Ali paraissait se contenter de la situation actuelle.
Mohammed Cherif avait installé au Tama un sultan nommé Ibrahim. Malgré
toutes ses protestations de dévouement, cet Ibrahim n’avait pas tardé à
assurer une indépendance relative à ses états. C’est ainsi qu’il offrit
asile au tintelak Mohammed, un fils rebelle de Mohammed Chérif, ainsi
qu’au prétendant Adem, fils du sultan Abd-el-Aziz, et se refusa à les
livrer au sultan du Ouadaï.
Passons maintenant à la population arabe du Ouadaï : les Aramka’s.