années au Rounga. Il inspecte alors l’immense territoire qui lui est
confié et fait des razzias au Sud, au Sud-Ouest et au Sud-Est pour
développer les goûts belliqueux des habitants du Ouadaï autant que pour
pouvoir satisfaire aux exigences du Sultan en esclaves et en ivoire.
Nous avons déjà dit que le pays de Rounga est infesté par les moustiques
et les mouches d’espèce venimeuse, aussi le bétail, les chevaux et les
ânes sont rares ; les chèvres paraissent mieux résister a ces piqûres ;
les poules pullulent. On cultive le douchn, le dourra et le maïs. De
petits commerçants, originaires des pays les plus divers, mais surtout
du Bornou, se sont fixés au Kouti ; ils vont vers l’Ouest visiter les
Sara’s, qui habitent à l’Est du Chari ; au Sud-Ouest, ils vont jusqu’au
Bahr-el-Arab et au Sud jusqu’au Kouta, en passant par les innombrables
fractions des Banda’s ; mais ils ne vont jamais vers l’Est, où habitent
les Goulla’s, gens sans parole, sans foi ni loi.
A l’Ouest du Rounga et du Kouti le pays est couvert de rahat (pluriel :
rouhout), c’est-à-dire de mares où se rassemblent les eaux des pluies ;
à l’Est et au Sud le pays s’élève et devient montagneux. Au Sud du
Rounga et du Kouti, les poules, les chèvres et les chiens sont les seuls
animaux domestiques ; il n’y a ni chevaux, ni bœufs, ni ânes. Les
principaux animaux sauvages sont : les lions, les panthères, les hyènes,
les sangliers, les éléphants, les rhinocéros, les buffles, les
antilopes, les fourmiliers et les porcs-épics ; les girafes sont rares.
Les principales espèces arborescentes sont ; le cotonnier (_Eriodendron
anfractuosum_) ; l’arbre à beurre (_Butyrospermum Parkii_) ; le palmier
à huile (_Elaeis_) ; le palmier déleb (_Borassus flabelliformis_) ; de
nombreux représentants de la famille des figuiers ; _Parkia biglobosa_ ;
le bananier (_Musa_) ; le poivrier de Kemba (_Xylopia æthiopica_) ; on
trouve aussi du tabac et un grand nombre de tubercules comestibles.
Les indigènes du Rounga et du Kouti, ainsi que les étrangers qui y
résident, désignent les tribus qui habitent au Sud du Kouti, sur les
rives du Bahr-el-Abiad, du Bahr-el-Azrek, du Bahr-el-Arab et sur la rive
septentrionale du Bahr-Kouta, sous le nom collectif de Banda’s ou bien
encore de Niam-Niam’s, car la plupart sont anthropophages. Mon Bornouan
affirmait que ces tribus parlaient une seule langue et comme il la
parlait couramment il m’en cita des mots. Dans tout le Dar-Banda le sol
est rocheux ou riche en humus mélangé de sable, mais comme on me dit que
le dourra était beaucoup cultivé et le douchn guère, il est à présumer
que l’argile ne manque pas. Quelques régions sont très montagneuses,
d’autres n’ont que des groupes de roches isolées, d’autres enfin sont
complètement plates.
Les Banda’s se confectionnent des vêtements avec l’écorce du djoummeza
(_Ficus sycomorus_) et leurs femmes avec le feuillage de l’habila. Les
hommes comme les femmes, s’aiguisent les dents, se percent le bout des
oreilles, les narines, les lèvres et y portent des cylindres d’étain en
guise d’ornements. Ils abusent du merissa et du doumma, une boisson
fermentée à base de maïs et de miel ; ils sont grands fumeurs de tabac.
Nous avons dit déjà qu’ils sont cannibales ; avec les dents de leurs
victimes ils confectionnent des colliers qu’ils portent, eux, leurs
femmes et leurs enfants. Ils sont polygames et le nombre des femmes
n’est limité que par leurs moyens. Ils achètent leurs femmes avec des
perles, du fer, etc. Leurs armes sont : l’arc et ses flèches, la lance
et une petite masse d’armes dont ils se servent comme projectile. Chaque
ménage a une petite cabane où l’on adore la principale divinité,
Ouamba ; ce dieu est du sexe féminin, son mari, le dieu Botokollo est
installé dans la même cabane ; on leur fait des sacrifices et c’est en
ce lieu sacré que les Banda’s prêtent serment et viennent faire bénir
leurs enfants nouveau-nés ou leurs esclaves récemment acquis.
Si maintenant nous nous reportons au Ouadaï proprement dit, nous
constaterons que le Nord n’est pas particulièrement fertile ; sur ce sol
rocheux et aride, où l’eau manque souvent, on ne cultive qu’un peu de
douchn et de coton. A l’Est au contraire, ainsi qu’au Centre, le douchn
vient très bien et sur les terres grasses et argileuses du Sud on peut
faire de riches récoltes de dourra et de massari (maïs). Le Nord-Est,
l’Est et le Centre sont les parties les plus fertiles du pays, grâce à
l’irrigation qui se fait par les affluents du Batha et du Bouteha. Le
douchn, le principal aliment du pays, est cultivé partout. Dans le
Fitri, près du lac, on le sème deux fois par an : au commencement des
pluies d’automne et en hiver ou au printemps. Déjà nous avons énuméré
les principales essences végétales, mais on cultive aussi l’arachide
(_arachis_ et _voandzeia_), le loubia (_Dolichos Lubia_), le simsim
(sesame), le tabac, l’indigo et le coton dans tous les pays, où comme
dans le Fitri et le Dar-Soula, le sol renferme de l’humus et de
l’argile. Mais c’est le bassin du Batha qui fournit le plus de coton. On
récolte un peu de froment et de riz (firgami, chinkafe), principalement
au Dar-Zioud. On trouve encore dans le pays la courge (_Lagenaria_),
dont le fruit sert à confectionner les instruments et les ustensiles les
plus divers, le ngourli, un cornichon sauvage très populaire, des
pastèques de qualité très ordinaire, enfin beaucoup de plantes et
d’herbes, répandues dans tout le Soudan, avec lesquelles on prépare les
sauces qui accompagnent inévitablement l’aich. Les différentes variétés
de Kreb (_eragrostis_), l’abou sabe, l’adar, l’askemmta, le bertemmele,
sont très recherchées mais c’est le mil nègre (_penicillaria_) qui est
l’aliment le plus répandu. Le Dar Saïd, où le sol est à la fois
sablonneux et riche en humus, où l’eau est abondante, a les plus riches
cultures de coton, de céréales et des autres produits du pays.
Dans certaines parties du royaume, comme au Tama, dont le Nord, l’Ouest
et le Sud sont couverts d’assez épaisses forêts, la végétation
arborescente est très importante ; mais dans beaucoup d’autres, dans le
pays des Mimi’s par exemple, elle fait complètement défaut. Le karad
(_acacia nilotica_) dont on utilise à la fois les fruits et le bois, est
le plus répandu des acacias. Mais on trouve aussi le sayal, le talha et
le harraza (_acacia albida_), le nabak el fil (_zizyphus sp._), le
hedjlidj (_balanites ægyptiaca_ ou savonnier) aux multiples usages, le
kittir (_acacia mellifera_), l’aboundouro, le siwak (_salvadora
persica_), chau ou arak, le gamsa (bambou), le routrout, l’ochar
(_calotropis procera_), le louban (_Boswellia ?_), le toundoub
(_capparis sodada_), le kourna (_ziziphus sp._), le hachab et le tamarin
(erdebe). Ce dernier arbre se rencontre surtout en grandes quantités
dans le Dar Saïd et son fruit est un des principaux articles de commerce
dans cette province bénie. On observe dans ces mêmes forêts l’ambassoa,
un arbre très élevé qui a dans ses feuilles une matière colorante noire
dont on se sert beaucoup. Au Dar Saïd, surtout sur les rives de l’Ouadi
Hamra et au Fitri aussi, on trouve le palmier deleb (_Borassus
flabelliformis_) mais cet arbre est plutôt rare. Au Fitri, j’ai vu des
forêts de palmiers doum (_hyphaene thebaica_) comme je n’en ai vu que
rarement.
La végétation du Ouadaï est moins développée que celle des pays voisins,
le Darfour et surtout le Bornou. Le Ouadaï est d’ailleurs moins fertile
et moins cultivé, principalement dans les pays fétichistes qui le
limitent au Sud. C’est ainsi que l’autruche est encore abondante dans
les déserts et les steppes du Nord et que d’innombrables troupeaux
d’éléphants vivent dans les plaines qui s’étendent au Sud du Bahr-es-
Salamat ainsi que dans le Rounga, le Kouti et le désert de Kitabel. Les
territoires du Sud du Ouadaï, jusqu’au cinquième degré de latitude Nord
à peu près sont encore vierges, il est très difficile d’y aller et non
seulement le voyage est long, mais il est encore hérissé de dangers de
toute espèce.
Au nombre des animaux féroces, il faut citer en premier lieu le lion. On
ne le trouve pas dans le Nord du Ouadaï, mais il est fréquent dans tout
le Sud à partir du Dar-Saïd, on le rencontre surtout dans les bassins du
Batha et du Bouteha ainsi qu’au lac Fitri où il attaque souvent l’homme.
On le chasse en compagnie mais on ne l’attaque pas franchement, on vient
le relancer dans sa tanière et pendant qu’un des chasseurs excite la
fureur du fauve, tout en se couvrant habilement de son bouclier, les
autres l’entourent et le percent de leurs lances. Le sanglier se plaît
sur les rives du Batha et du Bouteha ainsi que sur celles de l’Ouadi
Hamra, on le dit dangereux. On trouve la panthère dans le pays des
Kodoï’s, des Mararit’s, au Dar-Saïd et dans toutes les régions du Sud où
il y a des forêts et des rochers. On distingue trois espèces de
panthères : d’abord, le nimr, c’est l’espèce ordinaire de moyenne
grandeur, celle dont la peau est la plus prisée, les deux autres espèces
en diffèrent légèrement, l’ammer a le pelage uni et le fahad, plus
petit, est tâcheté de noir sur fond fauve.
Il y a deux espèces de chats sauvages : l’assigonyaharam est noirâtre,
de la taille du chien, mais vigoureux et féroce ; le bise (en arabe : le
chat), ou le ngamm ech chala (le ngamm du désert) a le pelage foncé, on
le dit tellement féroce et sanguinaire que l’éléphant et le lion eux-
mêmes l’évitent. On trouve au Ouadaï trois espèces d’hyènes : le karraya
est jaune foncé, le doungalaya est gris foncé avec une queue blanche et
l’iritek est tâcheté ou tigré. Le crocodile (timsah) vit dans le Batha
et dans tous les lacs importants du pays. Le rhinocéros se rencontre
souvent près du Batha et du Bouteha, et les buffles ainsi que les
girafes, pullulent dans les régions peu habitées du Sud. Dans tout le
pays on rencontre de multiples variétés de gazelles et d’antilopes. J’ai
pu reconnaître quatre espèces de gazelles et ce nombre doit être
beaucoup plus élevé pour les antilopes. Celles-ci sont plus grandes que
les premières et les femelles des deux espèces n’ont pas de cornes. Il y
a au Ouadaï de nombreuses variétés de serpents, de scorpions et de
lézards ; on trouve des tortues, tant sur terre que dans l’eau et chose
curieuse, les secondes sont plus grosses ; on en recherche beaucoup la
chair. Il y a plusieurs types de singes, j’ai pu en observer trois : le
mongo est petit, grisâtre, sauf le visage qui est noir ; le gourr des
Maba’s, qu’on trouve aussi au Tibesti, est grand et noir ; l’abalaya est
petit, jaunâtre, avec une queue. Il n’y a pas de perroquets au Ouadaï
mais bien des cigognes et des hérons qui quittent le pays à la fin de la
saison des pluies. Les fourmis sont largement représentées, on les range
d’après leur couleur et leur grosseur en six familles qui se
spécialisent dans les céréales, les arbres ou les maisons mais dont la
morsure est presque toujours très douloureuse.
Les bœufs, les moutons et les chameaux sont les animaux domestiques qui
prospèrent le plus, aussi leur prix n’est-il que les trois quarts de
celui que l’on paie dans le fertile Bornou. Les bœufs sont de l’espèce à
bosse des Choua’s du Bornou ; les autres espèces n’ont que quelques
représentants isolés. En général leur robe est brune. Les habitants ne
s’en servent jamais comme bêtes de selle et très rarement comme bêtes de
somme, car il y a assez de chameaux et d’ânes pour remplir ce rôle. Les
ânes sont très répandus, particulièrement dans le Nord. La race est
belle, grande et robuste, la robe généralement grise ou encore noire et
blanche avec deux gros traits noirs sur le dos et les épaules. Les
chameaux du Ouadaï viennent tous ou du Dar Tourtalou ou du pays qui
s’étend entre Ouara et le Fitri. Ce sont de belles bêtes grandes et
fortes ; elles ressemblent à celles des Toubou’s, mais leur ossature est
plus robuste, le poil est lisse et jaunâtre. On apprécie beaucoup le
lait des chamelles et la chair des animaux jeunes et gras, c’est presque
la seule viande dont se nourrissent les personnages de condition. Les
chameaux de bât peuvent porter environ quatre quintaux. On élève au
Ouadaï une espèce de chameaux coureurs (méharis) qui ne vaut d’ailleurs
pas celle de Souakim ou des pays touaregs.
Les moutons du Ouadaï n’ont pas de laine, ceux du Sud ont le poil très
court et très lisse ; ce sont de petites bêtes d’une race inférieure, à
mesure qu’on s’avance vers le Nord la race s’améliore et celle du Dar
Zioud marque le milieu de l’évolution ; les moutons du Nord sont grands,
haut perchés sur leurs pattes, la queue et le poil sont longs, leur
couleur est foncée. On aime beaucoup le lait des brebis, la chair du
mouton est préférée à celle du bœuf et la peau sert à confectionner des
vêtements. Les chèvres sont certainement en aussi grand nombre que les
moutons, surtout en pays Soungor et au Dar Saïd, où il n’est pas rare de
voir un seul homme posséder un troupeau de cinq cents à mille chèvres.
La robe est généralement blanche ou tâchetée de blanc ; on en boit
volontiers le lait et on en mange volontiers la chair ; avec la peau, on
fait d’excellentes outres et un fort bon cuir qui sert à confectionner
différents objets. Le cheval est rare au Ouadaï ; il est petit, peu
gracieux et cher. Nous avons dit déjà que la race avait été améliorée
par des croisements avec des chevaux importés que l’on dit être des purs
sangs arabes. Ces chevaux sont infatigables, très vifs et font des
merveilles lorsqu’ils escaladent des rochers. Il est très rare de voir
des chevaux complètement noirs ou complètement blancs, mais les chevaux
isabelle et les alezans dorés sont fréquents. Ce sont les Soungor’s et
parmi les tribus nomades les Koran’s et les Oulad-Hamed qui ont le plus
de chevaux. Le roi Ali en était à la fois grand amateur et grand
connaisseur, mais il appréciait moins la beauté de leurs lignes que les
services qu’ils pouvaient rendre.
Il nous faut maintenant parler des habitants du Ouadaï : la population
se compose des éléments les plus variés. Le noyau en est formé par les
tribus libres, autochtones, qui sont concentrées dans le Dar Maba. Il
faut y joindre les tribus africaines immigrées puis les nombreuses
tribus arabes, pasteurs de chameaux dans le Nord et de bœufs dans le
Sud, enfin les tribus fétichistes du Sud et les fractions des Téda’s au
Nord.
Les tribus noires, autochtones, parlent toutes la même langue : le bora-
mabang ; ils ne diffèrent ni par leurs caractères physiques, ni par
leurs caractères moraux. Leur pays, le Dar Maba est le noyau de l’état
du Ouadaï ; on dit que le mot est d’origine arabe, ce serait un composé
de ma (eau) et de ba (père), tant ce pays montagneux et riche en eau du
Dar-Maba, serait caractérisé par la phrase : l’eau est notre père.
Si, commençant par le Dar Maba, nous passons en revue les populations,
nous trouvons d’abord les Kodoi’s. Cette tribu se trouve à moins d’un
jour de marche au Nord-Nord-Est de Ouara, l’ancienne capitale du Ouadaï.
Kodoi signifie montagnard (de kodok montagne) ; les Arabes appellent
quelquefois cette tribu les Abou Sounoun (les gens aux dents), cela à
cause de leurs dents rouges, qu’ils prétendent être de l’eau
cristallisée. Le pays des Kodoi’s se traverse en un jour et demi de
marche de l’Est à l’Ouest et dans le même temps du Nord au Sud. C’est un
ensemble de montagnes plus ou moins rattachées les unes aux autres et
qui se dirigent aux quatre points cardinaux ; le point culminant est le
mont Kardjago. Au pied de ces massifs, il y a quatre-vingt-dix-huit
villages, grands ou petits, habités par les Kodoi’s. Le pays n’est pas
très boisé et les fleuves : l’ouadi Aguelba, l’ouadi Kokermellen,
l’ouadi Menderfoki et l’ouadi Nyellingak, qui se jette dans le Batha
après un cours très long, sont insignifiants. Les Kodoi’s se divisent en
cinq fractions : les Matouk’s Sing (sing signifie porte) à l’Ouest ; les
Galak’s Sing au Sud ; les Margak’s Sing au Nord ; les Oudjak’s Sing à
l’Est et les Nemena’s ou forgerons. La fraction des Oudjak’s est la plus
nombreuse, celle des Matouk’s la plus considérée. La fraction des
Nemena’s est éparpillée dans les autres tribus ; ces forgerons sont tout
autant méprisés que dans le reste du Soudan et le Sahara, quoiqu’ils
aient abandonné depuis longtemps leur métier.
Les Kodoi’s parlent la langue arabe ; ce sont des montagnards robustes,
ils parviennent à un âge avancé et sont renommés pour leur bravoure. Il
est vrai qu’ils sont chicaneurs, entêtés et obstinés, mais ils ne sont
pas querelleurs et ce sont les meilleurs parmi les habitants du Ouadaï ;
ils sont très religieux, leur hospitalité et leur charité envers ceux
des membres de la tribu qui sont dans le besoin sont proverbiales. Le
mensonge, le parjure et le vol leur sont inconnus.
Les Kodoi’s sont gouvernés par un melik et c’est le sultan, dont
s’offusque leur indépendance qui le nomme. Ce melik est toujours de la
famille Guabed, dont le fondateur aurait été un jour roi des Kodoi’s.
Les Kodoi’s paient, outre les impôts ordinaires, un tribut spécial au
sultan ; ils doivent livrer les piquets en bois qui entourent la tente
royale. Il est vrai qu’en échange le sultan leur donne des présents :
bestiaux ou vêtements, etc. Nous parlerons des chefs et des
administrateurs de cette tribu en énumérant les fonctionnaires de la
cour royale.
Les Oulad Djema habitent au Nord des Kodoi’s, ils n’en sont séparés que
par le pic isolé de Mogoun et le petit fleuve du même nom.
Cette tribu faisait jadis partie de celle des Kodoi’s ; mais comme on
redoutait la puissance de ces deux fractions si étroitement unies, les
Oulad Djema furent détachés au temps de Kharout-es-Sarhir déjà et on
leur donna le nom du kamkolak de l’époque : Djema. Ils se disent
descendants de la Djedei Koliyon, l’ancêtre maternel de tous les
Kodoi’s ; les Kodoi’s proprement dits au contraire, ne descendraient que
de la fille de cette vénérable matrone. Cette tribu se divise en neuf
fractions, dont les villages se groupent autour de montagnes plus ou
moins isolées, car, tout comme le pays des Kodoi’s, celui des Oulad
Djema est très montagneux. Il faut un jour pour le traverser de l’Est à
l’Ouest et une demi-journée du Nord au Sud. Les montagnes sont couvertes
de belles forêts, deux ouadi’s y prennent leur source, mais le pays n’a
que tout juste l’eau nécessaire.
Entre le pays des Kodoi’s et celui de Tama vivent les Mararit’s, ou Abou
Cherib’s, ou Abii’s. Leur ancêtre Marra leur a donné leur premier nom
(Mararit’s) ; le sens du troisième (Abii) est douteux ; quant au second
(Abou Charib — gens aux moustaches), il se réfère à un caractère
distinctif de cette tribu. J’avoue cependant être demeuré perplexe et ne
pas avoir découvert de différence entre cet ornement du sexe fort chez
les Mararit’s et chez les autres tribus du Ouadaï. Physiquement, les
Mararit’s ne se distinguent ni des Kodoi’s, ni des Oulad Djema ; ils
sont d’ailleurs tout aussi braves, mais ils ont une grande réputation
d’adresse. Il ne semble pas que leurs qualités morales soient parmi les
plus recommandables, car on les dit sans cœur, sans foi et sans parole.
Ils ont beaucoup moins de religion que les Kodoi’s, par exemple. L’homme
qui me donna ces renseignements niait toute parenté entre les Mararit’s
et les Tama’s ; les langues et les mœurs diffèrent. Leur pays peut être
traversé en deux jours de marche du Nord au Sud et en un seul jour de
l’Est à l’Ouest. Nous y trouvons comme fleuves : l’ouadi Lobbode, qui a
sa source entre le Tama et le Darfour et se jette dans l’ouadi Delal ;
l’ouadi Mezana, qui vient du Tama et se jette dans le Karangak ; enfin,
l’ouadi Marba, qui a sa source dans le pays des Mararit’s, a de nombreux
puits et d’innombrables palmiers dattiers sur ses rives, traverse le
pays des Kodoi’s sous le nom de Guindakeiing et se jette, sous celui
d’Aktoumon, dans l’ouadi Malanga. La population se divise en vingt et un
groupes, dont la plus grande partie dépend politiquement des Oulad Djema
et la plus petite, soit du Dar Saïd, soit du Bittakguinnek. Tous les
villages sont adossés aux montagnes qui, moins élevées que celles des
pays précédemment cités, ont, en revanche, une végétation arborescente
plus riche. Cette tribu des Mararit’s est particulièrement riche en
palmiers dattiers. Les sources y sont nombreuses et on cite la source
thermale de Derna.
Les Mararit’s sont en quelque sorte des sentinelles avancées contre les
Tama’s, dont il faut toujours se méfier. Ils placent régulièrement des
vigies sur leurs montagnes, qu’ils relèvent et qui donnent l’alarme
quand ils voient quelque chose de suspect à la frontière.
Le pays des Mimi’s se trouve au Nord de ceux des Mararit’s et des Oulad
Djema. Cette tribu (les Moutoutou en langue maba) est très populeuse ;
mais la grande majorité de ses membres l’ont quittée, se sont éparpillés
dans le Sud du Ouadaï et ont perdu les caractères distinctifs de la race
en s’unissant avec les éléments locaux. La langue des Mimi’s leur est
propre ; elle diffère à la fois de celle des Abii’s et du bora mabang.
On dit cette tribu brave, mais inhumaine et guère pieuse. Le pays, très
étendu, peut être traversé de l’Est à l’Ouest en trois fortes étapes et
en deux du Nord au Sud. La population comprend une trentaine de
fractions qui sont administrées par les fonctionnaires déjà chargés de
la surveillance des Mahamid’s, des Rezekat’s, des Naouaiba’s, des
Mahariye’s et des Malanga’s. Les Mimi’s sont représentés par un melik
horr[5], qui est choisi dans leur sein et est leur chef particulier. Ce
melik a les honneurs du tapis royal ; mais, à cela près, le gouvernement
des Mimi’s est le même que celui des Oulad Djema.
Les Malanga’s sont groupés dans six ou sept villages, autour d’un mont
isolé, situé au Sud du pays des Mimi’s et dans le voisinage immédiat de
Ouara. Ils sont négligeables par leur nombre mais ils ont joué un rôle
très intéressant dans l’histoire du Ouadaï, car ils comptent parmi les
tribus les plus anciennes du pays. C’est d’ailleurs ce rôle historique
important qui explique les privilèges dont jouit leur chef, le
toudjoungo (en arabe djindi le guerrier), dont l’autorité réelle est
d’ailleurs nulle. C’est ainsi que ce chef a droit au tapis quand il
vient à la cour, un privilège qu’il ne partage qu’avec deux ou trois
autres vassaux, de même, il peut conserver le capuchon de son burnous
sur la tête quand il est en présence du roi et n’est pas tenu de se
découvrir l’épaule. La plus grande partie des membres de cette tribu est
éparpillée dans le Sud.
Au Nord-Est des Malanga’s et dans leur voisinage immédiat nous trouvons,
au pied d’une petite chaîne de montagnes, les Madaba’s. Ce que je viens
de dire des Malanga’s, quant à la disproportion du nombre de leurs
habitants et de leur influence politique avec l’importance de leur rôle
historique est encore bien plus vrai de cette tribu ainsi que de celle
des Madala’s, fort peu nombreux et installés au pied d’une montagne.
Les Kabga’s habitent aussi tout près des Mimi’s mais la plus grande
partie de cette tribu s’est fixée dans le pays de Kelinguen. Ils ont pu
conserver pendant très longtemps une indépendance fort gênante pour les
sultans du Ouadaï. Dans leur pays se trouve en effet une montagne, le
Djebel Kabga, qui a une source à son sommet et est complètement
inaccessible. Un des sultans réussit enfin à soumettre les Kabga’s, à
les expulser de leur retraite et à les disséminer dans le pays.
Le pays des Ganyanga’s, qu’on peut traverser en un jour et demi du Nord-
Est au Sud-Ouest et en un jour en sens opposé, a bien de quarante à
cinquante villages dont une petite part seulement habités par les
Ganyanga’s. Les Kodoi’s, les Malanga’s, etc., sont en grand nombre dans
le pays. Leur nom (Ganyanga signifie nu) trahit leur origine païenne ;
la tradition rapporte que quelques fétichistes nus avaient immigré et
que le pays avait pris le qualificatif de nu par lequel on les avait
désignés.