vérité est qu’elles venaient de Tripoli, car je n’avais pas reçu de
nouvelles directes d’Allemagne — pour entretenir le roi d’une affaire
qui avait été un des motifs déterminants de mon voyage au Ouadaï :
l’assassinat de E. Vogel et la recherche de ses papiers. A plusieurs
reprises j’avais interrogé sur ce douloureux événement ceux qui à
l’époque habitaient Abecher et si je ne devais pas attendre du roi Ali
des détails circonstanciés sur un forfait perpétré alors qu’il n’était
pas à Abecher, je ne pouvais quitter le pays sans l’en avoir entretenu
et l’avoir prié de me restituer ceux des papiers de l’explorateur qu’il
aurait encore en sa possession. Mon dévoué ami, le hadj Ahmed, m’avait
toujours déconseillé de la façon la plus pressante cette démarché. Il
insista, m’assura que si je tenais à la vie je ne devais jamais causer
au roi de cet événement, dont le souvenir lui était d’autant plus
pénible qu’il était lui-même d’une stricte équité et n’avait pas trempé
dans le forfait. A plusieurs reprises les sollicitations de mon ami
m’avaient détourné de mon devoir mais je lui avais déclaré que si je me
décidais à le remplir, je ne l’en préviendrais pas. Je saisis donc ce
prétexte pour en causer avec le roi. J’usai de périphrases, car je
tenais à ne pas éveiller sa susceptibilité ; je lui dis que je venais de
recevoir des lettres de mon pays, qu’on y applaudissait à la peinture
que j’avais faite de son caractère, de sa sagesse et de son équité, que
parmi ces lettres il en était une d’un vieillard, le père d’un de mes
compatriotes décédé au Ouadaï. J’ajoutai que les écrits de nos chers
morts avaient pour nous un prix inestimable et que le vieillard,
confiant dans la générosité du roi Ali, le suppliait d’adoucir les jours
qu’il lui restait encore à vivre en lui restituant ceux des papiers de
son fils qui seraient encore à Abecher. Le roi Ali parut extrêmement
surpris et embarrassé quand je lui eus adressé cette requête. Il essaya
d’abord de dissimuler et m’assura qu’il ne savait rien de la chose.
Comment ! me dit-il, un de tes frères est mort dans mon royaume ?
Je répondis : « O prince ! de longues années se sont écoulées depuis ; à
ce moment, tu étais à peine adulte, tu habitais loin de la capitale,
dans l’intérieur du pays. Nous ne savons pas exactement quelle fut
l’affreuse mort de notre frère ; mais toute l’Europe sait que toi, ô mon
Seigneur ! tu n’en es pas responsable. Nos mœurs et notre religion
réprouvent la vengeance et, si je t’entretiens de ce douloureux
événement, c’est que je sais la noblesse de tes sentiments, c’est que je
veux que tu sois réputé le souverain le plus généreux et le plus juste
du Soudan. Nous ne voulons pas des biens de l’explorateur, ils nous
importent peu ; nous ne voulons que les papiers qu’il aurait laissés,
pour pouvoir réjouir le cœur de son vieux père et rehausser ta gloire. »
Le roi s’informa alors du nom de la victime et, quand je le lui eus dit
(Abd El Ouahid), ses souvenirs parurent se préciser ; il me dit :
« Ecoute, chaoudja ! (c’est le nom que les Arabes instruits donnent aux
chrétiens, en Syrie, en Egypte, au Darfour et au Ouadaï) la mort de ton
compatriote est survenue bien avant mon avènement au trône, et je n’en
ai qu’une imparfaite connaissance ; mais je ferai faire des recherches
selon ton désir et je te restituerai les papiers qu’on retrouvera. »
De nouveau je l’assurai qu’en Europe personne ne songeait à le rendre
responsable d’un crime commis par son père et que seule la confiance que
nous avions en sa justice nous avait incités à lui adresser cette
requête. Mais dès ce moment, j’eus l’intuition que mes efforts
resteraient vains. Le roi avait honte pour son père, coupable de ce
forfait ; il avait honte pour son pays, dont le bon renom était
compromis et il paraissait très décidé à faire disparaître, pour ne plus
jamais le rappeler, jusqu’au souvenir de ce crime que l’on commençait à
oublier. Quelques jours avant mon départ, il m’assura qu’on n’avait pu
retrouver les écrits de E. Vogel ; mais il est fort possible qu’un jour
on en découvre des fragments. Les musulmans ne détruisent pas les
manuscrits. A l’exception des papiers de commerce, toutes leurs
écritures ont un caractère religieux et dès lors, ils les entourent du
plus grand des respects ; ils ne brûleront jamais intentionnellement un
manuscrit.
Voici les résultats de mon enquête sur la fin de notre malheureux
compatriote. Au commencement de l’année 1856 il avait entrepris le
voyage de Kouka à Abecher en passant par le Fitri ; il était arrivé dans
la capitale à la fin de cette année ; le roi Cherif lui avait fait assez
bon accueil. Mais la conduite de l’explorateur fut insensée ; il ne tint
aucun compte des méfiances et de l’étroite mesquinerie des habitants ;
ce fut sa perte. Infatigable, Vogel était toute la journée loin de sa
case ; il parcourait le pays à pied ou à cheval, écrivait ou dessinait.
Il éveilla ainsi les pires soupçons chez ce peuple primitif qui ne
comprenait pas une pareille conduite. On l’avait logé chez l’akid
Djerma, le père de notre akid des Mahamid’s ; tous deux remplissaient
les mêmes fonctions et leurs souverains les estimaient également. Ce fut
cet akid Djerma qui fit remarquer au roi, quelques jours à peine après
l’arrivée de son hôte, combien ses allures étaient étranges et
suspectes. Mohammed Cherif, ce tyran sanguinaire, très hostile aux
Arabes, avait déjà fait mettre à mort de nombreux Fezzanais ou
Tripolitains ; il venait de faire subir le même sort à un cherif de
Bengazi, soupçonné d’espionnage pour le compte des Turcs. Les habitants
du Ouadaï, tous xénophobes, rappelèrent cette exécution pour exciter la
défiance du roi contre l’étranger aux yeux bleus et à la blonde
chevelure qu’était Vogel et qui paraissait aussi suspect. On fit
comprendre au roi que Vogel n’avait entrepris son voyage que pour se
renseigner sur la mort du chérif de Bengazi et pour continuer les
pratiques de celui-ci. Mohammed Chérif n’avait pas besoin de preuve
d’une pareille assertion ; les plus légers soupçons lui avaient toujours
suffi pour condamner à mort et d’ailleurs que vaut une vie humaine au
Ouadaï ! Il répondit simplement à l’akid Djerma : « S’il en est ainsi,
il serait plus simple de le faire massacrer ». Un jour, Edouard Vogel se
promenait dans les environs d’Abecher, escorté par les gens de l’akid
Djerma ; on arriva à un groupe de rochers granitiques tout près de la
ville ; on me les a montrés. Et ce fut là qu’on l’assomma avec ces
massues ou gourdins ferrés qu’affectionnent les habitants du Ouadaï et
dont se sert pour les exécutions, cette caste honnie des Kabartou’s, à
la fois musiciens et bourreaux. Vogel n’avait séjourné que treize jours
à Abecher.
Quand j’eus suffisamment gagné la confiance des gens, pour les amener à
causer avec moi de ces événements — car c’étaient des secrets d’Etat et
ceux qui les savaient, les taisaient, par crainte du roi — ils
essayèrent de me rassurer car ils croyaient que ces renseignements me
feraient craindre pour ma propre vie. Ils me disaient : « O chaoudja !
il ne faut pas t’alarmer, cet homme n’était pas comme toi. En vérité, il
n’était pas bon, il n’aimait pas les gens, ne recevait pas volontiers
leur visite et comme il ne savait qu’un peu d’arabe, il ne pouvait
causer avec eux. Il se nourrissait presque exclusivement d’œufs, est-ce
là la nourriture d’un homme bien pensant ? pour écrire il ne se servait
pas d’encre, comme tout le monde, mais d’un bâtonnet. »
Futilités ! dira-t-on, oui, mais futilités qui eurent de terribles
conséquences ! La relation de la mort de Vogel, envoyée en 1862 du
Kordofan par Werner Munzinger, relation qu’il tenait du chérif Mohammed
ech Chingiti est exacte, à la date près. Le Chingiti avait fait le
voyage de Kouka à Abecher avec la même caravane que Vogel. L’horreur que
lui inspira le forfait de Mohammed Cherif, peut-être aussi la crainte
qu’il avait pour sa propre vie, lui firent avancer son départ d’Abecher.
N’avait-il pas été à la côte Nord, lui aussi ? Dès lors, ne pouvait-on
le soupçonner d’être un espion venu pour se renseigner sur l’exécution
du chérif de Bengazi ?
J’avais remarqué l’embarras du roi quand je l’avais entretenu du sort
d’Edouard Vogel. Il était de notoriété publique que ce noble prince
avait désavoué publiquement l’assassinat de Beurmann, commis par ses
fonctionnaires au Kanem ; il avait même refusé de recevoir la succession
de l’explorateur. D’ailleurs cet autre compatriote n’avait pas été
assassiné au Ouadaï et je pris, par conséquent, la liberté d’en
entretenir le roi. Il est probable qu’il m’eut fait un tout autre
accueil si j’avais voulu lui causer d’événements dans lesquels sa
responsabilité eût été plus directement engagée.
Le hadj Ahmed avait beaucoup d’estime pour son souverain et ami, mais il
resta littéralement pétrifié quand il apprit l’incroyable témérité dont
j’avais fait preuve en agissant auprès du roi malgré ses avertissements
répétés. Il s’écria : « Vous êtes insensés, vous autres Européens ! Il
ne vous suffit pas de recevoir, dans un pays comme le Ouadaï, l’accueil
le plus amical et le plus bienveillant de la part du roi, il faut encore
que vous cherchiez à y laisser votre tête ! »
J’ai déjà parlé de la grande différence entre les marchands arabes du
nord de l’Afrique et ceux du Haut-Nil. J’en eus une nouvelle et très
désagréable preuve quand Mohammed Zommit me remit les lettres et
l’argent qui m’étaient destinés. Non seulement il fallut attendre
plusieurs jours que toutes ses marchandises eussent été déballées, mais
encore il ne me paya les trois cent cinquante thalari’s que le consul
Rossi l’avait chargé de me faire tenir qu’après bien des tergiversations
et des chicanes. Au Tripoli, il avait reçu des thalari’s au titre légal,
au Ouadaï il voulait m’obliger à recevoir des pièces de kham au cours du
jour. J’insistai pour qu’il me payât au moins la moitié de la somme en
numéraire ; il s’exécuta, mais s’acquitta pour partie en écus espagnols
qui n’avaient pas la valeur du thalari. Il m’affirma qu’à Tripoli on
l’avait payé en cette monnaie. Or je savais pertinemment qu’elle était
le produit de la vente de ses marchandises à Abecher. Quand enfin il
s’acquitta, il fit les plus grandes difficultés pour agréer les témoins
qui devaient signer le reçu avec moi et il se perdit en discours sur
l’importance du service, qu’il me rendait de façon si désintéressée.
Combien ces procédés différaient-ils de ceux du hadj Hamza de Dongola
qui, dès que je fus arrivé au Darfour, me remit cinq cents thalari’s
qu’il avait apportés d’Egypte, sans exiger ni reçu, ni témoins.
CHAPITRE VII
=Le pays et ses habitants=
Je n’ai pu que faire une rapide exploration du Ouadaï et des pays
fétichistes qui le limitent au Sud, de même, je n’ai pu que fixer
approximativement la superficie du pays et ses frontières. Je me
bornerai par conséquent à un aperçu général sur les populations et un
bref résumé de leur histoire. Toutefois, ces premiers résultats pourront
servir à une nouvelle exploration de ce pays dont la majeure partie est
encore inconnue. Les voyageurs qui m’ont précédé au Ouadaï sont ce
malheureux E. Vogel qui y trouva une fin prématurée et Maurice von
Beurmann qui, voulant poursuivre l’œuvre de son audacieux prédécesseur,
fut, à la frontière du pays, victime de la xénophobie et du fanatisme
d’un fonctionnaire du Ouadaï. Les renseignements que nous devons au
cheik Mohammed el Tounsi sont pour le moins très incomplets. Ses notes
topographiques sont confuses et erronnées et son tableau du Ouadaï, un
tableau qui ne repose que sur ses propres observations ou ses propres
hypothèses en négligeant tous autres renseignements, ne donne qu’une
très fausse idée du pays.
Si tant est que le Ouadaï proprement dit a des frontières naturelles on
peut dire que ce sont : au Nord, le désert ; à l’Ouest, le lac Fitri ;
au Sud, le Bahr-es-Salamat ; à l’Est, le Darfour et les affluents du
Bahr-es-Salamat. La frontière occidentale se trouve à peu près au degré
18° 30 de longitude Est Greenwich ; au 13e parallèle, le pays a environ
quatre degrés du Nord au Sud et au méridien d’Abecher, c’est-à-dire
entre le 20e et le 21e degré de longitude Est de Greenwich, il en a
environ trois et demi de l’Est à l’Ouest. Le pays n’est pas exactement
délimité, mais on peut admettre que sa superficie est de trois mille
milles carrés allemands[4]. Le roi Ali a considérablement accru cette
superficie, il a soumis une partie des tribus du désert : les Daza’s,
les Ouanya’s et les Bideyat’s, le pays de Fitri, une partie du Kanem et
du Bahr-el-Ghazal, le Baguirmi, enfin, le pays du Rounga au delà du
Bahr-es-Salamat. Il a porté les limites de son empire et en même temps
celles de l’islam au delà du Kouti jusqu’aux tribus niam-niam du Dar-
Banda. Si l’on ajoute les territoires de ces tribus soumises à celui du
Ouadaï proprement dit, et on y est autorisé, car le lien qui les
rattache à Abecher est plus qu’un lien de vassalité, la superficie du
pays double à peu près et on peut l’estimer à cinq mille milles carrés
allemands avec un nombre correspondant d’habitants. Mais si nous
laissons les pays qui se sont ajoutés au Ouadaï proprement dit pour nous
occuper de ce dernier seulement, la superficie demeurera fixée à trois
mille milles carrés.
On admet généralement que la densité de la population du Soudan oriental
est d’un habitant par mille carré. Cette moyenne est à peu près exacte
pour le Darfour ; pour le Bornou elle est certainement trop petite et
trop élevée pour le Ouadaï. Pour évaluer la population je me suis basé
sur les renseignements et les communications de gens connaissant le pays
et les plus dignes de foi. Il m’a fallu un pénible travail de plusieurs
mois pour dresser la liste de tous les villages des tribus, et de leur
population approximative. J’ai supposé que dans ces dires on omettait à
peu près le tiers ou le quart des villages et j’ai des lors estimé les
villages à cent cinquante et les familles à sept individus. Ces calculs
m’ont conduit à évaluer la population du Ouadaï proprement dit à deux
millions et demi d’habitants. Mais encore ne faut-il pas perdre de vue
qu’une grande partie du pays est un désert inhabité.
Le pays s’élève graduellement de l’Ouest à l’Est ; à la frontière
occidentale, l’altitude varie de deux cent cinquante à trois cent trente
mètres ; à la frontière orientale, ce chiffre s’élève à cinq cents ou
six cent cinquante mètres. Dans le Nord, le sol rocheux et stérile
domine souvent, l’eau manque ; à l’Est et au Centre, le pays est
montagneux ; toutefois, le sol est souvent léger, sablonneux et l’eau
est abondante. Le Sud, enfin, est caractérisé par un sol argileux et
gras.
Les principaux fleuves du pays sont, sans aucun doute, le Batha et le
Bouteha, qui prennent leur source dans les montagnes de l’Est et du
Nord-Est du Ouadaï. Ces fleuves sont à sec pendant la plus grande partie
de l’année ; mais l’eau reparaît dans quelques parties de leurs cours et
on trouve toujours, à un mètre ou un mètre cinquante de la couche de
gravier qui constitue le lit du fleuve, une nappe d’eau abondante et
fraîche. A la saison des pluies, ces eaux deviennent des torrents
impétueux. Le Bahr-es-Salamat, au Sud du pays, est le principal fleuve
issu du massif de Marra au Darfour ; il draine les eaux des versants
Ouest et Nord de ce massif et si, comme le Batha, il est souvent à sec,
son bassin est plus étendu et sa richesse en eau plus grande.
Le Bahr-es-Salamat sert de frontière entre le Ouadaï et le Darfour sous
le nom d’Ouadi Asounga ; il conserve ce nom jusqu’au Dar-Soula,
recueille de nombreux petits ouadi’s et prend successivement les noms
d’Ouadi Asounga, d’Ouadi Kadja, d’Ouadi Kia ; d’ouadi qu’il était, il
devient alors fleuve : c’est successivement le Bahr Korte, le Bahr
Mangari, l’Omm-et-Timan, le Bahr-es-Salamat ou Bahr-et-Tine. Au Sud du
Kibet, il abandonne la direction de l’Ouest pour prendre celle du Sud-
Ouest. A trois étapes à l’Ouest du Dar Rounga, le fleuve se perd dans le
lac Iro, mais il est probable qu’une infime partie de ses eaux sort de
nouveau du lac Iro et va rejoindre, sous le nom de Bahr-Iro, un des
affluents du Chari, le Bar-Batchikan. Le lac Iro est bien plus grand que
celui de Fitri ; on y trouve des îles où les Salamat’s se réfugient en
cas de danger ; il est remarquable par ses nombreux hippopotames et
crocodiles. Dans ce lac se jette aussi le Bahr Andoma, qui vient du
Nord, du lac Bougdi. Les Andoma’s sont une fraction de la tribu des
Oulad Rachid. Le lac Bougdi, de moitié plus petit que le lac Iro,
recueille les eaux de nombreux ouadi’s venant du Nord et, s’il est
probablement plus petit que le lac Fitri, ses eaux doivent être plus
profondes. Au Sud du Bahr-es-Salamat, qui est la frontière du Ouadaï
proprement dit, se trouve le Rounga ou le Dar Rounga, qui est incorporé
au Ouadaï depuis l’avènement du roi Ali, tout en conservant un sultan
particulier.
Mon voyage au Bahr-es-Salamat avait pris fin au Mangari. De là, il faut
deux fortes étapes pour arriver au Terkama, le district le plus
septentrional du Dar-Rounga. Du Terkama, il faut à peu près deux jours
pour aller à Ardh El Khalifa, puis un jour et demi, pour atteindre
Kouka. Le septième jour, on est sur les rives de l’Aoukadebbe qui, sous
le nom de l’Auk, prendrait sa source dans le Fongoro au Darfour et se
grossirait, probablement avant d’arriver au Dar Rounga, de quelques
fleuves du Kordol, un pays montagneux au sud du Simyar et habité par des
populations fétichistes. Au sud de l’Aoukadebbe, le pays est traversé
par une série de fleuves ; savoir, en allant du Nord au Sud : le Merabe,
le Boungoul, le Ngardjan et le Tete. Ces fleuves grossissent de leurs
eaux l’Aoukadebbe, tout près de la frontière Ouest du Rounga et ce
fleuve se jetterait lui-même alors dans le Chari, au pays des Boua’s.
Si, après avoir passé l’Aoukadebbe, on continue le voyage au Sud, on
passe pendant plusieurs jours dans un pays inhabité, on traverse les
rivières précitées, qui, dit-on, prennent leur source à l’Est et au Sud-
Est dans le pays des Goulla’s et des Banda’s du Nord, on oblique le
dixième jour au Sud-Ouest et le onzième on arrive à Dilfo, le premier
village kouti. La description du cours de l’Aoukadebbe, tel qu’il est
déterminé par cet itinéraire, concorde absolument avec les
renseignements que me donna un de mes serviteurs. Celui-ci avait quitté
Zouny, un village du Bahr-es-Salamat, situé à deux jours au Nord-Est du
lac Iro. Il avait pris le chemin du Sud pour chasser les esclaves. Il
lui avait fallu cinq jours pour atteindre l’Aoukadebbe. D’après ses
dires, les Fanga’s habitent au Sud du lac Iro et les Koulfe’s à l’Ouest
et au Sud-Ouest du Kouti au pays des Koulfe’s, la distance pourrait être
franchie en dix jours de marche au Nord-Ouest. A l’Est du chemin suivi
par ce domestique, il y avait une solitude inhabitée, contigüe au
Rounga.
Partant du Kouti, il faut trois étapes au Sud pour atteindre le Bahr-el-
Abiad (le fleuve blanc) ; mon homme rapportait qu’en été, c’est-à-dire
avant la crue, ce fleuve avait de deux à trois cents pas de large et de
un mètre à un mètre cinquante de profondeur. Pour aller de l’Aoukadebbe
au Bahr-el-Abiad, il avait marché trois jours et avait atteint ce
dernier fleuve en un point voisin de son confluent avec le Bahr-el-
Azrek. Le Bahr-el-Azrek était de moitié moins large que le Bahr-el-
Abiad, mais il n’était pas guéable. Le Bahr-el-Abiad devait avoir sa
source bien loin dans l’Est, car l’homme qui me donna ces
renseignements, un Bornouan qui habitait depuis longtemps le Kouti, ne
savait rien de précis sur l’origine du fleuve. Le Bahr-el-Abiad et le
Bahr-el-Azrek ont de l’eau toute l’année, on ne s’accordait pas pour en
dire autant de l’Aoukadebbe. La source du Bahr-el-Azrek se trouverait à
cinq jours et demi du Kouti et à deux jours au Sud du Bahr-el-Abiad, au
Kaga (mont) Lele. Il faudrait enfin quatre étapes pour aller du Bahr-el-
Abiad dans le pays des Banda’s Marba, où le Bahr-el-Ardh prend sa
source. Ceci concorde encore avec les renseignements de mon domestique,
auquel il avait fallu quatre jours et demi pour venir du Bahr-el-Azrek
au Bahr-el-Abiad en un point où ce dernier fleuve avait déjà reçu les
eaux du Bahr-el-Azrek.
Mon Bornouan me dit que le Bahr-el-Ardh avait presque la même largeur
que le Chari à Kousseri, c’est-à-dire après son confluent avec le
Logone. Quand au contraire nous passâmes au Darfour l’Ouadi Tineat, un
fleuve qui a à peu près trois cents pas de large, mon domestique me dit
que le Bahr-el-Ardh était beaucoup plus important. A l’en croire, le
Bahr-el-Ardh et il l’avait vu avant la saison des pluies, avait un
courant très rapide, les ilôts y étaient nombreux comme dans le Chari et
sa profondeur variait de un mètre à un mètre cinquante. Le fleuve était
sillonné par de nombreuses pirogues, appartenant aux fétichistes
riverains.
Mon Bornouan du Kouti après avoir passé le Bahr-el-Ardh avait fait
encore cinq ou six étapes vers le Sud. Il était alors arrivé à un fleuve
beaucoup plus large que le Chari, peuplé d’innombrables crocodiles et
d’hippopotames, avec une foule d’îles, toutes habitées. Ses compagnons
de voyage lui avaient dit que c’était le Bahr-Kouta ; il se dirigeait
vers l’Ouest alors que le Bahr-el-Ardh coulait au Nord-Ouest ; ceux qui
connaissaient ce fleuve affirmaient qu’il était absolument indépendant
du système du Chari et arrosait le pays des Fellata’s. Est-il vrai que
le Koubanda de Barth, l’Ouelle de Schweinfurth et ce Bahr-Kouta qui ne
sont qu’un seul et même fleuve, ne soient que le cours supérieur du
Chari ? Ou faut-il croire que, contrairement à mes hypothèses, le Logone
est un fleuve complètement indépendant du Chari ; à l’appui de cette
opinion on pourrait invoquer alors les différences que présentent ses
crues avec celles du Chari.
Lorsque j’avais atteint le point extrême de mon voyage au Baguirmi, on
m’avait toujours dit que le Bahr-el-Ardh n’était qu’un affluent du
Chari, mais personne n’avait pu m’indiquer l’emplacement exact du
confluent. Cela d’ailleurs, n’est pas fait pour surprendre dans un pays
où tous les renseignements sur les confluents des fleuves et leurs
embranchements sont vagues et contradictoires. C’est ainsi qu’on ne peut
encore affirmer la communication du lac Iro avec le système du Chari et
qu’on ne peut indiquer avec précision les confluents du Bahr-el Abiad et
de l’Aoukadebbe avec le Chari.
Je pus déterminer plus exactement encore la situation respective du
Rounga et du Kouti, grâce aux renseignements d’un Roungaoui qui avait
mis neuf jours à aller de Kedetei au Rounga jusqu’à l’Ouadi Salah, ainsi
que par les rapports de mon Bornouan du Kouti qui avait mis quatorze
jours pour aller de Birkarouiya au Darfour jusqu’à la province d’Ardh el
Khalifa, au Rounga et qui dans le même délai avait parcouru, en se
dirigeant vers l’Est, de nombreux pays banda’s et était parvenu jusqu’au
village de Salah Tete, situé dans le pays des Banda’s Miri, à cinq
journées au Sud de Hofrat en Nouhas.
Administrativement, le Dar Rounga se divise en quatre circonscriptions
de quinze villages environ. Terkama est la circonscription
septentrionale ; puis, en avançant au Sud et dans l’ordre : Ardh el
Khalifa et Kouka. Ce dernier district est limité au Sud par
l’Aoukadebbe, dont le cours marque en même temps la frontière du Dar
Rounga proprement dit. Enfin, la quatrième circonscription, celle
d’Agouare, se trouve à l’Ouest des précédentes. Le Rounga proprement dit
est traversé par un grand nombre de petits fleuves, le sol est constitué
par un humus très dur, mais on dit qu’il est sablonneux dans le Terkama.
Le Kouti ou le Dar Kouti, qui s’étend au Sud-Ouest du Kouka et dépend du
Rounga, peut être traversé en deux étapes de l’Est à l’Ouest et a
quatorze villages. Les habitants sont de la même race que ceux du Rounga
mais fétichistes alors que ceux-ci sont musulmans. Ces gens du Rounga,
alliés aux Mangari’s et aux Kibet’s, sont hauts de taille, noirs de
peau, très forts, très audacieux, très belliqueux et formidables
chasseurs d’éléphants et de rhinocéros. Le Rounga est séparé du Bahr-es-
Salamat par une solitude qu’on ne peut guère traverser à la saison des
pluies ou immédiatement après, par suite des grands marais qui se
forment dans ce sol gras et argileux.