inefficace, auquel on allait soumettre le blessé. Abou Djebrin en assuma
d’ailleurs la responsabilité ; mais le roi Ali me pria d’aller voir tous
les jours le malade et de lui faire un rapport sur son état. Abou
Djebrin se doutait vaguement qu’il y avait peut-être dans la poitrine du
sang et du pus ; il chercha à les éliminer et le beurre fondu lui parut
être le meilleur moyen. A plusieurs reprises, je fus présent quand on
introduisit le liquide dans le corps du malheureux. Le djerma se servit
d’une calebasse de petites dimensions ; l’un des bouts effilé n’avait
qu’une toute petite ouverture, l’autre en avait une plus grande,
destinée à recevoir le beurre. La calebasse devait à peu près contenir
une once de beurre. On fit fondre la panacée et, sans qu’il s’en perdit
une goutte, on versa lentement le liquide dans la blessure, qui était
assez large. La victime poussait de longs gémissements pendant que l’air
s’échappait de la blessure. J’assistai à la première séance ; dix-sept
fois de suite la petite calebasse fut vidée dans la blessure et
l’opération était répétée tous les deux jours.
Le hadj El Khidr de Katroun, un autre de mes clients, souffrait à mon
retour de rhumatismes articulaires. Cette maladie était très répandue ;
elle emporta même plusieurs enfants sans forte fièvre et sans toucher
plus de deux ou trois articulations. Le remède le plus usité, inefficace
bien entendu, consistait en abondantes fumigations de bois de talha ou
de hedjlidj, ou encore en bains complets ou de siège dans de l’eau
mélangée de soude. Pendant plusieurs semaines je trouvai mon client
passant la plus grande partie de ses jours dans de grandes jarres de
beurre fondu, où il plongeait les membres malades.
J’avais confié mes chevaux aux écuries royales. L’animal que j’avais
destiné au roi du Darfour était mort et l’autre ne valait guère mieux.
Je l’amenai immédiatement chez moi, mais il mourut après quelques jours.
On disait que c’étaient les effets des piqûres des mouches du Fitri. Le
beau cheval que le cheik Omar m’avait donné pour le roi Ali avait subi
le même sort par suite des mêmes causes. Il est toutefois probable que
le changement de climat est tout aussi fatal aux chevaux du Bornou que
le sont les piqûres des mouches. C’est ainsi que le cheval ramené par
Otman pour être revendu, une bête beaucoup plus vigoureuse qu’elle
n’était belle ne tarda pas à être frappée par la maladie et à mourir.
Les premiers jours après mon retour, les visites de mes amis, presque
tous des Djellaba’s, ne cessèrent pas. Je ne pourrai jamais louer comme
il convient la complaisance et l’empressement de ces marchands du Haut-
Nil, qu’ils fussent de Dongola, de Berber, du Kordofan, de Sennar ou de
Kassala. J’insiste d’autant plus qu’ils différaient complètement sur ce
point des marchands de la côte septentrionale tout aussi nombreux qu’eux
au Ouadaï. J’avais longtemps résidé à la côte Nord, les habitants de
Tripoli et de Bengazi, ceux de Djalo même, eussent donc dû me faire
meilleur accueil que ces Arabes du centre de l’Afrique et pourtant les
relations que j’entretenais avec ces marchands, presque tous des
Medjabra’s de l’oasis de Djalo, étaient bien moins cordiales que celles
que j’avais avec les Ayal’s el Bahr.
Le seul Medjabra que je fréquentais, après la mort du vieux Barani était
Ftiti, le frère de Nkesri, un de mes amis de Kouka. Il était intéressé
et égoïste comme tous ses compatriotes, mais il était instruit, franc et
empressé. Feu mon ami, le hadj Salem, disait toujours du mal des
Medjabra’s ; il était venu avec eux du Nord, ils l’avaient volé le plus
impudemment du monde pendant leur séjour à Djalo et quant il était tombé
malade, ils avaient voulu l’abandonner sans pitié dans le désert. Le
hadj Salem était un homme rude et brusque, il n’avait aucun tact et
alors qu’il eut dû avoir quelque affection pour les Medjabra’s, qui
étaient presque ses compatriotes, il leur faisait du tort dans toutes
les circonstances et par tous les moyens. Il était impitoyable et même
cruel pour ses gens, énergique, franc et résolu dans ses rapports avec
ses égaux. Ce n’était pas dans ses affaires seulement qu’il savait être
perspicace, honnête et généreux et ce qui le prouva, c’est que tout en
étant chérif de la ville sainte de Kairouan, fermée aux chrétiens
jusqu’en 1881, il me fréquentait, moi, qui étais chrétien, me donnait
des marques de l’amitié la plus désintéressée et les conseils les plus
sensés. Il rendait volontiers hommage aux qualités des Ayal’s el Bahr et
les fréquentait presque exclusivement.
L’ambassadeur du roi du Darfour, le Djellabi Chems-ed-Din, était un
homme encore jeune, haut de deux mètres et fort comme un taureau. Il
était originaire de Kobe au Darfour. J’entrai en rapport avec lui ; il
m’accueillit avec tout le tact et la bienveillance de ceux de sa race.
Il était à Abecher depuis un mois et la date de son départ n’était pas
encore arrêtée. Il était convaincu qu’elle ne le serait qu’après le
ramadan. D’abord, parce qu’il avait encore à expédier quelques affaires
privées d’ordre commercial, puis, parce que le roi Ali avait des raisons
d’ordre politique pour ne pas hâter le départ. On s’entretenait au
contraire, du départ de la caravane du Nord. Le roi devait en fixer la
date, car il voulait faire partir avec elle la caravane qu’il avait
coutume d’envoyer tous les trois ans au Caire. Déjà on répartissait
entre les quatre fonctionnaires chargés de la conduite du convoi les
chameaux que les habitants et surtout les Arabes Mahamid’s avaient à
fournir ainsi que les esclaves, les défenses d’éléphant et les plumes
d’autruche, le tout faisant partie de la fortune personnelle du prince.
Le 20 octobre, j’eus le plaisir de recevoir la visite, tout à fait
inattendue, du faki Adem de Kouka où il m’avait donné les renseignements
les plus complets sur le Ouadaï ; il rentrait dans sa patrie. Il s’était
placé sous la protection du djerma Abou Djebrin et le roi Ali lui avait
pardonné sa participation aux intrigues du prétendant, le tintelak Adam,
fils du roi Abd el Aziz. Il était convaincu, comme mon compagnon de
voyage le faki Abou, que le prince qui leur avait pardonné les
comblerait de bienfaits ; mais ils se trompaient grandement sur ses
intentions.
Le faki Adem rapportait beaucoup de nouvelles intéressantes du Bornou.
Le dauphin Aba Bou Bekr poursuivait toujours sa campagne dans le Fika,
le Kerrikerri et le Bedde ; il n’avait pas encore obtenu de succès bien
décisifs. Adjin, le fils de Baboutchi du Fititi, le chef le plus
puissant des Beddé’s, contre lesquels l’expédition était principalement
dirigée, avait pu se retirer en faisant de riches présents et de
solennelles promesses : c’était l’unique résultat auquel on était
arrivé. Dans la nouvelle capitale Cheroua on construisait de nombreuses
maisons en pisé à côté des cases en paille qui s’y trouvaient déjà. Tout
permettait de présager un brillant avenir à la ville. Le fils du tout-
puissant Lamino perdait chaque jour de la faveur de son souverain et en
même temps les villes, les provinces et les tribus qu’il en tenait. Le
faki pouvait aussi me renseigner sur le Baguirmi et la malheureuse
guerre civile qui désolait ce pays. Mais les rapports qu’il en faisait
paraissaient tous inspirés par le désir de ne dire au roi que des choses
agréables. A l’en croire, Abd er Rahman, le régent installé par le roi
Ali, gagnait continuellement du terrain. Il aurait quitté son ancienne
résidence de Bidderi, pour se fixer tout à côté de la capitale Massenya,
mais il manquait de céréales, chose assez fréquente dans le Nord-Est du
Baguirmi. Le faki ajoutait que le fatcha du régent, l’ancien chef des
Badangas qui avait abandonné sa province à un de ses frères pour rester
chef des armées du Baguirmi, avait remporté un succès retentissant sur
mon royal ami Abou Sekkin ; il lui aurait pris cent trente-six chevaux.
Abou Sekkin se serait de nouveau retiré à Bougoman. Il était toutefois
probable que le nouveau roi du Baguirmi n’était guère riche, car peu de
temps après l’arrivée du faki Adem, un Arabe que j’avais rencontré à
Logone, en venant du Baguirmi, se présenta à Abecher pour se plaindre au
roi Ali de son vassal Abd er Rahman. On lui avait pris toutes ses
marchandises sans les lui payer.
Le 25 octobre, le ramadan commençait. J’allais avoir plus de peine que
jamais à pourvoir à la nourriture de mes gens. J’avais déjà loué à mes
voisins de nombreuses esclaves et même quelques femmes non mariées pour
nous préparer deux fois par jour les mets du pays. Pendant quelques
semaines, nos conventions furent strictement observées ; mais bientôt
les femmes, tentées par la grande quantité de céréales que je leur
donnais, devinrent malhonnêtes. Elles venaient bien prendre le grain et
la viande qui servait au ragoût ; mais les journées où nous restions
sans voir arriver nos repas allèrent en se multipliant. Avant le
ramadan, les travaux des champs servaient d’excuse ; mais pendant le
jeûne, ce fut insupportable. Le hadj Ahmed Tangatanga eut enfin la bonté
de me tirer d’embarras, en me donnant une esclave qui aurait à s’occuper
de mon ménage. Mon hôte m’envoyait tous les jours deux kisra’s, galettes
de farine très minces, au goût aigrelet et mon Marocain me préparait un
ragoût avec de la viande ou du poulet. Tous les matins, j’achetais pour
un demi-tokiya (ferda), soit un vingtième de thalari, un peu de lait. A
cette époque où les Arabes du Sud étaient à proximité de la ville avec
leurs troupeaux, il était facile de s’en procurer. Quelque temps après
mon retour, je dus faire abattre les bœufs que j’avais ramenés du Sud et
qui ne pouvaient plus rendre de services ; j’étais donc provisoirement
approvisionné de viande boucanée. Comme au temps de mon premier séjour,
j’avais toutes les peines du monde à acheter ce qu’il fallait à mon
ménage. La faute en était au manque de numéraire. Les achats étaient
difficiles et longs pour tous ceux qui, n’étant pas marchands eux-mêmes,
n’avaient pas en magasin tout ce dont le vendeur pouvait avoir besoin.
C’est ainsi que l’on pouvait offrir un prix très élevé en tekaki pour un
objet sans l’obtenir, parce que son ou sa propriétaire désirait avoir
des kaouadem’s (perles d’ambre) ou du corail. Le makta tromba et le
tokiya, qui auraient dû être des étalons des valeurs, remplissaient fort
mal cette fonction. Le makta tromba valait neuf tekaki et le thalari
six ; mais il fallait les échanger contre d’autres objets si on voulait
se procurer ce dont on avait journellement besoin. C’est ainsi que le
beurre, le miel et le froment et généralement toutes les marchandises de
quelque valeur, se payaient en corail ou en perles d’ambre et en
verroterie de qualité ; pour les objets plus communs, au contraire, les
khaddour’s, les oulad-el-krech et les sini’s suffisaient. Les monnaies
les plus répandues sur le marché étaient les perles en argile
(khaddour’s) et celles en ambre. Ces dernières étaient de trois qualités
et avaient cours sous forme de chapelets de trente à quarante perles,
suivant leur grosseur. Un chapelet de la première qualité, en grosses
perles, valait vingt-cinq makta’s ; la deuxième qualité valait la moitié
et la troisième un quart de ce prix. Même les femmes les plus pauvres
préféraient augmenter leurs parures qu’acheter un pagne neuf qui
constituait leur unique vêtement.
Les hommes ne cherchent jamais à s’opposer aux goûts luxueux de leurs
épouses ; ils ne cherchent jamais à réduire leurs dépenses, soit dans
leur propre intérêt, soit dans celui du ménage. Le maître de la maison
ne donne rien pour faire le ménage, il est vrai qu’en revanche il ne
touche rien du prix de vente du lait, des poules et d’autres choses
abandonnées à la femme. Si elle n’a plus de provisions, elle ne
s’adresse pas à son mari pour en avoir : elle va chez ses parents, et si
elle y est éconduite elle s’en procure en vendant ses bijoux. Elle ne
reçoit jamais d’argent pour son ménage. Les habitants des villages ont
coutume de s’associer en automne pour abattre quelques vaches dont ils
se partagent ensuite la chair ; c’est une ressource, mais pendant la
plus grande partie de l’année c’est à la femme qu’incombe le soin de se
procurer les ingrédients nécessaires aux ragoûts, c’est-à-dire les
chenilles, les sauterelles, les oignons, l’eau de riz ou d’une autre
céréale. Exceptionnellement ce sont les poules qui servent de supplément
à la pâte de tous les jours.
Il en est de même pour la répartition des impôts à payer au roi ou aux
fonctionnaires ; on néglige les hommes mais on recense les cases des
femmes et ce sont elles qui paient le salam, la diffa, le kodmoula, etc.
Tous ces usages contribuent à faire hausser les prix et à alourdir le
marché. A l’exception du douchn, auquel il faut ajouter en automne le
beurre et le miel, que les Arabes pasteurs, fixés dans le Nord,
fournissent alors en assez grande quantité, tout est plus cher qu’au
Bornou. C’est en automne aussi qu’on apporte au marché beaucoup de ces
petits concombres sauvages que les Kanouri’s nomment ngourli’s et que
nous avions trouvé en abondance dans les pays fétichistes du Baguirmi et
de Logone. Ces légumes sont rafraîchissants mais fades. Il ne faut en
manger qu’avec prudence ; il en est qui sont amers comme des
coloquintes. On vend aussi des pastèques de moyenne grosseur et de
qualité très inférieure ; les autres variétés de melons sont rares et de
mauvaise qualité. Le roi avait bien essayé de fonder un jardin et d’y
cultiver quelques arbres fruitiers, mais le brave Mourabid de Rodoua au
Fezzan qui en était le jardinier buvait un peu trop et ne savait pas
mieux son métier que les habitants du pays, aussi n’y avait-il pas un
seul arbre fruitier dans ce jardin, à peine quelques tomates, poivriers,
etc.
A la mi-novembre l’eunuque kamkolak Fotr succomba enfin à sa blessure ;
son agonie avait duré plus de quatre semaines. Il fut remplacé par un
homme à peine mûr de la tribu des Daza’s, chose rare chez les eunuques.
Il s’appelait Cherif ed Din. Il était rentré à Abecher pendant mon
absence, venant du Kordofan où le roi l’avait envoyé.
Malheureusement, la fièvre ne me quitta pas de tout le ramadan et les
jours mêmes auxquels je n’avais pas d’accès la rate et le foie se
dilataient ; mes nuits étaient fiévreuses et mes forces allaient en
diminuant. Je n’allais que rarement chez le roi quoiqu’il m’eût
recommandé de ne pas interrompre mes visites pendant le ramadan car à
cette époque il avait plus de loisirs que de coutume. Le fait est que
l’usage l’obligeait à passer la plus grande partie de la journée sous le
hangar-véranda de l’estrade en pisé, qui se trouvait dans la cour
extérieure.
Le 25 novembre on célébra l’Aïd-el-Fitr. J’avais été pris la nuit d’un
terrible accès de fièvre, je demeurai sans connaissance pendant une
demi-journée. Il me fut impossible d’assister à la procession du roi et
de son peuple vers la vieille mosquée hors de la ville, où les prières
devaient être dites. En l’honneur de la fête et dans la mesure de mes
moyens, j’habillai de neuf mes domestiques. Mohammed reçut un tobe blanc
du Bornou, comme Billama était d’une propreté douteuse je lui en donnai
un teint en noir, Hammou, mon domestique marocain, reçut un de ces
châles en laine (haba ou barka) que les Arabes portent en ces pays, son
esclave eut un pantalon neuf et je fis présent au koursi Tom d’un beau
kororobchi (tobe de Kano). D’après les dires de Mohammed et de Hammou,
qui avaient vu le défilé du cortège royal, la cavalerie était à peu près
deux fois moins nombreuse que celle qu’on rassemblait à Kouka à de
pareilles solennités, soit mille hommes environ. Bien entendu, c’étaient
seulement des tanga’s, c’est-à-dire des hommes des corps de troupe
permanents, les contingents des villages ne prenaient pas part au
défilé. Toujours d’après mes gens, les akade des Salamat’s, des
Mahamid’s et des Rachid’s commandaient chacun à peu près cent cavaliers,
la momo et le tintelak Youssef en avaient soixante, le grand eunuque
cinquante, la meiram Sara une trentaine et les autres chefs de vingt à
cinquante. La moitié de cette cavalerie, bêtes et gens, était capitonnée
de coton, les cavaliers étaient armés de sabres. On me dit que
l’infanterie était très nombreuse mais que les réguliers du roi
comptaient à peine cent esclaves armés de fusils ; dans la cavalerie de
la maison du roi la proportion d’armes à feu n’était pas plus forte et
c’étaient les touéirat’s (pages) et les korayat’s (palfreniers) qui en
étaient détenteurs. Chaque akid avait une ou plusieurs douzaines de
fusiliers parmi ses tanga’s.
Le roi Ali et ses fonctionnaires cherchaient à augmenter par tous les
moyens le nombre des armes à feu. L’entourage du prince devait s’exercer
tous les jours au tir et les meilleurs tireurs recevaient les armes à
deux coups. Mais le plus puissant des akade ne disposait pas plus de
cinquante fusils et dans tout le royaume il y en avait à peine un
millier.
Dans le cortège figurait un petit canon porté à dos de chameau, mais
l’affût manquait ; pour servir la pièce il fallait la mettre à terre et
en relever la gueule en plaçant des pierres dessous. Quant aux chevaux,
ils étaient pour la plupart de cette race dont j’ai déjà parlé et qui se
trouve aussi au Darfour.
Plusieurs esclaves tenaient au-dessus de la tête du roi un parasol de
gigantesques dimensions où brillaient toutes les couleurs de l’arc-en-
ciel. Le prince se faisait précéder de sept éventoirs en plumes
d’autruche : les rois du Ouadaï en avaient habituellement trois, les
quatre autres avaient été pris à l’ennemi. Mais les porteurs ne
faisaient pas ces évolutions et ces pas de danse que j’avais eu
l’occasion d’admirer chez Abou Sekkin.
Les princes de ces régions ont coutume de recevoir à l’occasion de
pareilles solennités des cadeaux de leurs sujets. Le hadj Ahmed
Tangatanga avait institué pour les marchands étrangers l’usage d’un
cadeau annuel, le salam. Déjà ce présent prenait le caractère d’un impôt
imposé par la coutume ce qui était naturel dans un pays où les impôts
s’appellent coutumes (ada pluriel aouaïd). Les Ayal’s el Bahr réunirent
cent vingt makta’s cette année-là soit un makta par tête environ, mais
les Kotoki’s et les Kanouri’s n’y contribuèrent que pour un dixième à
peu près ce qui bien entendu, ne manqua pas de faire mauvaise impression
en haut lieu.
A la fin du ramadan on apprit qu’une caravane de marchands tripolitains
venait d’arriver au Borkou se dirigeant vers le Ouadaï. Après avoir
évité le pays pendant de longues années deux tripolitains entreprenants
étaient venus à Abecher l’année avant celle de mon arrivée ; ils avaient
fait de si beaux bénéfices qu’une importante caravane s’était organisée
pour faire du commerce avec le Ouadaï. Au commencement de mon séjour à
Abecher le Mourabid de Katroun était venu, il avait sollicité le
concours du roi Ali pour protéger la caravane sur la route de Tripoli au
Tibesti, au Fezzan, au Borkou et au Ouadaï. Ses démarches avaient
échoué, le roi lui avait répondu et c’était vrai, qu’il serait très
heureux de recevoir les marchands étrangers mais qu’il ne pouvait
répondre de leurs sécurité que dans les limites de ses Etats ; c’est-à-
dire depuis Woun au Borkou sur la route du Fezzan et Ouanyanga sur celle
de Bengazi. Ceci n’empêcha pas qu’au commencement de décembre on nous
annonça une caravane de deux cent soixante chameaux venant de Tripoli.
Quelques jours après, les deux marchands qui étaient déjà venus à
Abecher se présentèrent en avant courriers. Ils rapportèrent que cent
quatre-vingt-dix chameaux campaient à Arada chez les Mahamid’s et que
soixante étaient restés à Woun, trop fatigués pour poursuivre le voyage.
Immédiatement, le roi Ali envoya un courrier au chef Derbei de Woun pour
lui intimer l’ordre de remplacer ces soixante chameaux par des bêtes
valides et de faire transporter les marchandises à Arada. Le 3 décembre
ces deux marchands vinrent me voir, ils ne purent que me donner de
vagues renseignements sur ce qui se passait en Europe, mais ils me
firent grand plaisir en m’annonçant qu’un nommé Zommit me remettrait des
lettres et de l’argent de la part de M. Rossi, consul d’Autriche à
Tripoli.
Depuis que j’avais quitté Tripoli et suivant les séculaires traditions
turques, de nombreux gouverneurs s’étaient succédés après Ali Riza
Pacha ; il en avait été de même au Fezzan. Et si les voyageurs pouvaient
rendre grâces à Dieu qui avait accordé deux années très fertiles au
pays, il leur était difficile et cela encore n’avait rien que de très
naturel de dire du bien de leur gouvernement.
Les membres de la caravane étaient tous Tripolitains ; j’avais espéré
revoir à cette occasion quelques-uns de mes amis du Fezzan. En comptant
le séjour au Fezzan, la caravane était restée cinq mois en route, les
chameaux ne portaient que trois quintaux et demi à quatre quintaux et
cependant le quart était hors de service. Pourtant les chameaux du Nord
ont une excellente réputation comme bêtes de somme. Probablement ceux
des Kebabich’s du Nil sont plus vigoureux et plus résistants, car il
n’est pas rare de voir les Djellabi de Dongola charger de huit quintaux
les bêtes qu’ils mènent au Darfour.
Les Tripolitains ne tardèrent pas à faire leur entrée solennelle ; le
roi Ali avait convoqué tous ses fonctionnaires et hauts dignitaires en
vêtements d’apparat et à cheval sur le Facher, la place du palais ; il
les avait passés en revue, puis les avait envoyés au-devant de la
caravane avec des montures de choix pour les personnages les plus
considérables. Un nouvel accès de fièvre m’empêcha d’assister à cette
solennité. Mais dans le courant de l’après-midi, j’allai sur mon âne à
la zeriba de l’akid des Mahamid’s pour y saluer ces messieurs.
J’y rencontrai le chef de la caravane Mohammed Bey ; il était petit-fils
de Youssef Pacha ; il venait en marchand, mais était en même temps
chargé de remettre au roi Ali des présents de la part du gouverneur
général de Tripoli. Son frère, le fils du marchand Zommit et quelques
autres membres de la caravane l’entouraient. Ils brillaient tous dans
leurs vêtements de velours et de soie, sous leurs haïks et leur linge en
djérid. Depuis longtemps je n’avais vu pareille splendeur et j’avais
honte de mes modestes vêtements de Djellabi. Tous ces marchands étaient
de beaux hommes, intelligents mais froids et guère accueillants. Je fus
très désappointé en apprenant que Zommit avait eu la négligence de
placer la lettre qui m’était adressée dans un ballot de marchandises
qu’il ne retrouvait pas. Depuis deux ans j’étais sans nouvelles de mon
pays et j’étais obligé d’attendre pour en avoir que Zommit eût déballé
ses bagages dans la case qui lui serait définitivement assignée.
Le roi fit présent aux marchands des superbes chevaux qu’il leur avait
envoyés pour faire leur entrée dans la capitale, il mit aussi des cases
à leur disposition, ce qui n’était pas aussi facile à Abecher qu’à
Kouka, car la place ainsi que les demeures dont on disposait étaient
restreintes. Ce ne fut qu’après ces premières marques de bienveillance
que le souverain reçut les cadeaux qui lui étaient destinés. Comme le
roi souffrait légèrement de coliques j’avais été appelé au point du jour
et je lui avais fait prendre du sel anglais dont précédemment déjà il
avait pris une forte dose. L’akid des Mahamid’s vint alors apporter à
son maître le salam des Tripolitains. Ces présents étaient très riches
et représentaient au Ouadaï une valeur de plusieurs milliers de
thalaris. C’est ainsi qu’il y avait une selle recouverte de velours
brodé d’argent et une paire d’étriers en argent ; un service à thé du
même métal, des étoffes, des vêtements de toutes façons, des montres en
or, etc., etc. L’après-midi, j’étais retourné chez le roi pour prendre
des nouvelles de sa santé et m’informer de l’effet de mon ordonnance
quand Mohammed Bey parut. Il était porteur des présents du mouchir de
Tripoli, un sabre et un magnifique burnous. La fierté du roi et la
simple logique de ses raisonnements eurent une nouvelle occasion de se
manifester. Le sabre avait déjà été porté ; on le voyait clairement au
velours du fourreau et au métal de la poignée qui étaient passés. Le roi
Ali en prit prétexte pour refuser les cadeaux. Il exposa avec beaucoup
de calme au messager, tout troublé du mécontentement du prince, qu’un
roi n’avait pas l’habitude de se servir de choses dont un autre s’était
servi déjà. Il le priait donc de vouloir bien reprendre les présents et
de faire connaître à son maître le motif du refus. Mais, ajouta-t-il
fort aimablement, l’envoyé n’était pas coupable, et il lui serait tout
aussi cher que s’il lui avait apporté les présents les plus précieux.
Le gouverneur général de Tripoli avait écrit une lettre au roi pour me
recommander auprès de lui, je devais la lui remettre en personne. Mais
cette missive eut le même sort que celle du Cheik Omar, le prince ne
voulut pas la recevoir et s’étonna qu’un pacha de Tripoli eut la
prétention d’apprendre à un roi du Ouadaï comment il devait se conduire
vis à vis des étrangers.