Le lendemain, 17 septembre, nous passions la chaîne de collines d’Olo en

nous dirigeant vers l’Ouest d’abord, le Nord-Ouest ensuite, et après

avoir passé vers midi des roches de granit et un bourbier très

difficile, nous étions à une heure, au petit village de Gouffo qui

dépendait encore du melik d’Olo. Malgré les assurances des habitants, la

route nous parut très dure, surtout au passage, dans les premières

heures de l’après-midi, d’un ouadi aux bords très escarpés dont le lit

était très étroit et les eaux étaient très basses. Il fallut traverser

une région marécageuse, couverte de hautes herbes ; le sol ne devint

plus ferme et plus sec qu’au village de Zourbo où nous arrivions au

coucher du soleil. Il n’y avait sur la place publique que des débris de

case et un hangar-véranda dans l’état le plus délabré. Tom nous trouva

un abri dans la case d’un notable qui, chose rare dans ces régions, ne

s’était pas remarié après avoir perdu sa première femme. A peine nos

paquets étaient-ils à l’abri qu’un violent orage éclata sur le village,

accompagné d’une pluie qui tomba bien avant dans la nuit.

Dans la case, couchaient avec mon hôte un de ses fils célibataire et son

chien. Quoique la porte ne fermât qu’imparfaitement, il n’y avait pas de

moustiques ; c’était une agréable surprise. Notre homme était écrivain

de son métier, mais, en même temps que les lettres, il travaillait le

coton. Presque tous les hommes du Ouadaï se livrent à cette occupation,

soit sur la place publique, soit chez eux ; ils tissent des tekaki ou

préparent le coton brut et l’enroulent sur des fuseaux. Ils commencent,

pour cela, par le passer entre deux cylindres de bois fixés sur un cadre

en bois aussi, de façon à séparer la graine du coton ; ils prennent

ensuite d’une main un archet, de l’autre, ils font mouvoir très

lentement un cadre canevassé, sur lequel se trouve le coton, qu’ils

effilent avec l’archet.

Le village de Zourbo comptait à peu près une centaine de cases ; comme

les précédents, il était en pays kadjakse et construit sur le versant

occidental d’une petite colline granitique. Tout près de là, étaient, au

Nord-Est, les rochers de Kerrere, et ceux de Djoummo étaient à la même

distance à l’Ouest-Nord-Ouest. Malheureusement l’état de nos bêtes de

somme était si lamentable — la veille déjà, elles n’avaient pas voulu

manger — qu’il nous fallut rester ce jour à Zourbo.

Le lendemain 19 septembre, l’étape était de huit heures. Nous arrivâmes,

en suivant la direction Nord-Nord-Est, au village de Djakhdjakheya. Les

rochers et les cours d’eau étaient nombreux ; le premier que l’on

traversa, l’ouadi Farkh, avait une vingtaine de pas de large et des

rives escarpées. Le pays, traversé le matin, était légèrement boisé,

mais l’après-midi, une épaisse forêt et un sol souvent marécageux

rendirent la route très pénible. Dans ces bas-fonds boisés les récoltes

de sorgho sont abondantes, de là le nom de Berebere-Oumm-Hataba donné au

pays. L’aboundouro et le nabak-el-fil, aux épines agressives, s’y

rencontrent fréquemment ainsi que le dourrot, un arbre assez grand dont

le feuillage semble du cuir et dont on brûle le bois comme encens. Au

Nord de cette forêt, il y avait beaucoup de routrout’s dont l’écorce

remplace le papyrus. Le chemin se continuait ensuite entre une double

chaîne de collines ; le sol devenait plus ferme, mais encore y avait-il

nombre de fondrières pleines d’une terre rouge et traîtresse, nos bœufs,

enlisés jusqu’aux épaules, devaient en être retirés par nos gens.

Djakhdjakheya est un village kadjakse, mais il y avait de nombreux

Berauna’s parmi les habitants ; le village comptait à peu près soixante

cases.

Le lendemain nous reprenions la direction Nord-Nord-Est, mais bientôt

les collines à notre gauche vinrent mourir dans la plaine et celles,

plus élevées, qui se trouvaient à notre droite, nous forçaient à

obliquer à l’Est. Après quelques heures de marche, nous passions l’ouadi

Dilebe qui se jetait plus loin à l’Ouest dans la rivière Tindourne du

pays Fala. La chaîne se prolongeait au Nord-Est, après avoir abandonné

la direction du Sud-Est par une large courbe à l’Est ; nous-mêmes

obliquions aussi un peu à l’Est et nous la rejoignions au village de

Kokoro, qui se trouve au pied de la chaîne. Le village était habité par

des Bornouans ; il faisait la plus agréable impression, d’abord, par

l’architecture soignée des cases et des hangars-véranda’s qui se

trouvaient sur la place publique, puis par l’empressement des habitants.

Ils nous invitèrent à passer la nuit dans leur village, mais il fallut

décliner cette invitation, reprendre la direction Nord-Est et Nord-Nord-

Est pour couper près de là la route qui, à l’aller, nous avait conduit

de Bouram à Bir-Zessi. Le chemin continuait en passant par les villages

Mokorok, que nous connaissions déjà, mais nous l’abandonnions bientôt,

le laissant à notre droite et, conduits par un guide, nous traversions

en droite ligne le désert, grande plaine rocheuse et herbeuse. Après une

étape de six heures, nous étions au village de Bir Zessi et au rocher du

même nom, étroitement rattaché à la chaîne de collines que nous avions

vue toute la journée à l’Est de notre route. Nous marquions d’une pierre

blanche cette étape, qui brillait par l’absence totale de terrains

marécageux ou argileux. Le sol était sablonneux, granitique ou encore de

ce terrain rougeâtre, rocheux, propre aux régions désertiques, qu’on

appelle « naka ». Le pays était légèrement boisé ; j’y observai en

grandes quantités un arbre vénéneux, que je n’avais vu que très rarement

et que les Arabes appellent le semm-el-far (la mort aux rats). Son tronc

très court, s’amincit rapidement en s’avançant vers la cime, son bois

est tendre et les enfants utilisaient les qualités anesthésiantes de la

fibre pour prendre les oiseaux. Nous avions grand besoin de bonnes

routes, nos bêtes de somme ne regagnaient pas leurs forces perdues et

nous doutions toujours de pouvoir les amener jusqu’à Abecher.

Le village de Bir-Zessi était assez grand ou plus exactement il couvrait

une grande superficie et comptait plus de cent cases ; les habitants

étaient de la tribu des Oulad-Bakka (Fala). La place publique était

immense, il n’y avait pas moins de quatre cases pour les étrangers et

les écoliers de passage. Les trois qui étaient habitables étaient

occupées par les mouhadjirin’s, la quatrième était toute délabrée. Tom

finit par trouver une grande case abandonnée, dans l’enceinte de

laquelle en était une autre plus petite et une cour intérieure. Comme il

était très connu dans le village, nous n’eûmes aucune difficulté à

occuper ce logement pour une nuit et des voisins complaisants nous

traitèrent somptueusement. Pour la première fois, on servit avec la pâte

farineuse usuelle un ragoût de chenilles. Le goût n’en était pas

mauvais, mais encore devons-nous nous féliciter de ne pas en avoir mangé

plus souvent.

Nos bœufs étaient totalement épuisés et comme nous voulions passer le

Batha le lendemain et faire une longue étape, il nous fallut demeurer un

jour à Bir-Zessi. Même après un jour de repos ce projet ne put être

exécuté et nous arrivions seulement jusqu’au village d’Akroub, tout près

de la rive méridionale du fleuve. Depuis Bir-Zessi nous avions traversé

de nombreux cours d’eau, allant du Sud-Est au Nord-Ouest et notamment le

Koumboye qui contribue à former le Likore. Mes regards étaient charmés

par de magnifiques champs de céréales et de savantes cultures de sésame

et d’arachides. En approchant du Batha, le sol devenait de plus en plus

herbeux et gras ; les cours d’eau et les arbres se multipliaient, mais

la forêt, où, chose curieuse, dominait l’acacia talha que les Kanouri’s

appellent karamga, demeurait clairsemée et malingre. Nous avions suivi

la direction Nord-Nord-Est. En approchant des terrains de culture du

village d’Akroub l’eau était devenue plus abondante ; de temps en temps

elle filtrait à travers le sable, formait des mares dans les petites

dépressions de terrain ou se répandait de tous côtés en saraf’s, comme

disent les Arabes du pays.

En voyant les superbes champs cultivés d’Akroub j’avais espéré trouver

un gros village et un bon logement pour la nuit. Je fus très étonné,

après sept heures de marche, de ne trouver qu’un petit hameau d’aspect

fort misérable où nous descendîmes. Bientôt il apparut que le gros

village d’Akroub était à l’Ouest ; un pli de terrain et les magnifiques

cultures nous l’avaient caché ; les autres villages du même nom fort

nombreux étaient insignifiants. Mais la chaleur de midi était

accablante, les bêtes de somme étaient très fatiguées, autant de raisons

pour nous arrêter, quoique nous savions ne devoir trouver aucun confort.

Le village était habité par des Arabes de la tribu des Naouaibe’s. Les

hommes étaient partis avec les troupeaux vers le Nord. Les femmes seules

étaient restées. Il est fort possible que l’arrivée de ces diffan’s

(hôtes) ne les charmât guère, mais elles nous firent tout de même bon

accueil et ne nous parlèrent même pas du gros village voisin uniquement

pour ne pas manquer aux devoirs de l’hospitalité que les Arabes de ces

pays méconnaissent si souvent.

Leur extrême pauvreté eût d’ailleurs largement excusé leur mauvaise

humeur. Il y avait des cases qui méritaient à peine ce nom, simples

charpentes faites de quelques perches entrecroisées sur lesquelles on

avait étendu une natte en palmier doum. Il y en avait dans lesquelles il

y avait tout juste place pour un seul habitant ; je les vis d’ailleurs

occupées par des femmes assez âgées et célibataires.

Il fallait admirer l’entendement avec lequel la maîtresse du logis avait

réussi à répartir toute sa fortune terrestre dans les coins. Nos bêtes

de somme furent installées dans un petit enclos, entouré de palissades

comme les font les Arabes pour leurs troupeaux de bœufs. Il n’y avait

rien à acheter au village et vainement on s’efforça de relancer un seul

poulet. Bouba, l’esclave que mon marocain avait ramené du Baguirmi

s’était signalé en attrapant deux margoban’s (dabb en arabe). Ce sont

des lézards bigarrés, très gros, la chair, quoi qu’elle eut un goût

assez fort, était fort agréable. Les Maba’s de race n’en mangent pas.

Si, en effet, la chair n’en est pas formellement prohibée (haram) comme

celle du sanglier, elle est certainement makroub c’est-à-dire qu’il est

malséant d’en manger. Les autres tribus du Ouadaï en mangent au

contraire volontiers. Des nuages orageux s’étaient amoncelés, grâce à

Dieu, l’orage n’éclata pas cette nuit, jamais nous n’aurions trouvé un

abri pour nous ou nos bagages.

Le lendemain matin, 23 septembre, nous arrivions, après une heure de

marche, sur les rives du Batha. Le fleuve coulait de l’Est-Nord-Est à

l’Ouest-Sud-Ouest ; il se formait de deux bras, dont l’un venait du

Nord-Est et l’autre de l’Est ; il n’avait pas cent pas de large. Ses

rives argileuses étaient assez difficiles à passer, mais le lit

sablonneux était facilement guéable. Nous passions ensuite à côté des

cultures des Bandala’s qui habitent le village de Bichene, de soixante

cases environ, et nous nous égarions dans la solitude vierge de routes

qui l’entoure. Après avoir cherché en vain et avoir erré de tous côtés,

nous nous retrouvâmes à notre point de départ. Nous avions perdu quatre

heures par la malveillance des habitants en suivant leurs fausses

indications. En fin de compte, le koursi Tom servit de guide ; prenant

la direction du Nord, il nous fit franchir une foule de petits cours

d’eau, aux rives ombragées par des arbres magnifiques. Les bœufs étaient

si fatigués que je résolus de passer les chaleurs de midi à l’ombre de

leur feuillage. L’après-midi, nous reprenions la marche vers le Nord-

Nord-Est ; presque toutes les demi-heures, notre route était coupée par

des cours d’eau qui se dirigeaient vers l’Ouest pour rejoindre le Batha.

Cette étape ne fut que de quelques heures ; vers le soir, tout annonça

l’orage. Nous voulions pousser jusqu’au village d’Amm-Goudja, mais nous

ne savions pas quel en était l’éloignement, et seulement quand l’orage

nous eut atteints, des femmes arabes d’Akroub, venant du pays marfa,

nous dirent qu’Amm-Goudja était encore bien loin.

Nous avions relevé des traces de culture et trouvions tout près du lieu

où nous étions, à l’Ouest du chemin, un petit hameau d’une dizaine de

cases ; l’une d’entre elles nous parut abandonnée. Mais, quand il s’agit

de s’en emparer, on vit que six femmes arabes d’Akroub nous avaient

devancés. Elles eurent l’amabilité de se retirer et d’aller demander

l’hospitalité dans les cases voisines. La pluie nous avait surpris peu

de temps avant notre arrivée au village ; elle tomba pendant la plus

grande partie de la nuit. Le lendemain matin, le ciel était encore

couvert et quelques gouttes d’eau qui tombaient par moments nous firent

retarder le départ jusqu’à l’après-midi.

Il nous fut difficile de trouver le chemin d’Amm-Goudja ; tout le pays

était sillonné de sentiers qui allaient dans les directions les plus

diverses et d’innombrables cours d’eau aux méandres capricieux. Dans le

courant de l’après-midi on eut une vue panoramique du pays. Au Sud-Est,

s’élevait le massif de Kokoro, que nous avions passé la veille ; au

Nord-Ouest, un groupe de pics rocheux irréguliers abritait le village

moyo de Marafeine ; tout au fond, se profilait la chaîne des Marfa’s.

Après quelques heures de marche nous parvenions au village moyo d’Amm-

Goudja. Faute de mieux il fallut bien descendre au mesdjid et y passer

la nuit, car le melik sans lequel on ne peut trouver de case demeura

invisible. Une case n’eût pas été sans nous rendre de grands services,

un orage se préparait en effet et les cases des mouhadjirin’s étaient

presque complètement occupées par les jeunes gens du village qui ne

paraissaient nullement disposés à les évacuer la nuit. Les Moyo’s

forment une petite tribu alliée à celles des Marfa’s et des Kadjakse’s,

ils sont tout aussi complaisants, discrets et réservés que ceux-ci.

Le lendemain l’étape fut très dure ; il fallait passer le bas fond,

marécageux ou même inondé en certains endroits, qui s’étend entre la

chaîne peu élevée, mais très longue de Laguia et le massif rocheux de

Marafeine. Après trois heures de marche, nous avions passé les cours

d’eau peu profonds qui se dirigeaient tous vers l’Ouest. Nous arrivions

alors dans un terrain plus élevé, traversions le village moyo de

Bakbak ; nous laissions à l’Ouest, à trois heures de distance environ,

la chaîne de collines de Chombole alors que, devant nous, s’élevaient

partout d’insignifiants groupes montagneux. Bakbak était accroché au

versant occidental d’un gros rocher, le village ne comptait qu’une

soixantaine de cases, mais des champs de céréales très étendus. Le

terrain devenait graduellement plus accidenté et plus fatigant aussi et,

après cinq heures de marche, nous nous arrêtions quelques heures à

l’ombre d’énormes blocs de granit et des arbres qui y poussaient pour

ménager nos bêtes de somme.

Les cols, dans lesquels passait cette route et les épaisses forêts la

rendaient très pittoresque, mais elle était trop pénible pour nos bêtes

exténuées. Nous nous dirigions vers le Nord-Nord-Ouest. Les deux chaînes

de collines entre lesquelles nous avions passé jusqu’ici s’étaient

réunies en une seule, qu’il fallut traverser. Une demie heure après nous

étions au village de Kournaya. Du sommet de la montagne, notre regard

embrassait la petite plaine qui nous séparait encore du massif des

Marfa’s. Deux gigantesques Kourna’s ornaient la place publique du

village de Kournaya, auquel ils avaient fort probablement donné leur

nom. La case du mesdjid était inoccupée ; les habitants, des Marfa’s et

des Moyo’s, étaient assez complaisants. On nous apporta du maïs et des

épis de douchn ; avec quelques aiguilles et du sel je pus me procurer un

poulet et un peu de farine.

Le lendemain matin, nous arrivions en pays Marfa, après avoir traversé

une petite plaine et la chaîne de collines qui la limitait. Ce pays

s’étend de l’Est à l’Ouest et est très montagneux. Tout le massif était

dominé par deux pics ; le premier celui d’Ambelaya, en forme de coupole,

face au Nord, avec le village du même nom ; le second, un grand cône,

aux lignes régulières, se dressait au Sud-Ouest du premier, dominant le

village d’Hoguene.

Nous avancions à l’Est de l’Ambelaya, mais nous n’arrivions à sa hauteur

que dans le courant de l’après-midi ; car, après avoir passé les champs

cultivés du village de Nyere, nous avions campé pendant les fortes

chaleurs dans un large ouadi, rempli de gravier ; malgré son aspect

imposant, il avait sa source dans la montagne voisine. Ces heures de

repos furent très fâcheusement troublées par un orage qui toutefois ne

nous mouilla guère. Après avoir franchi l’Ambelaya, il fallut passer une

seconde chaîne qui se dirigeait de l’Est à l’Ouest. L’ascension en fut

faite à l’extrémité occidentale. Les vallées et les chaînes de montagnes

se suivaient ainsi, jusqu’à ce que le soir venu, la chaîne des

Kachemere’s fut en vue, au Nord-Ouest. Au coucher de soleil, le massif

de Marfa était franchi et nous passions la nuit à El-Kleb, un important

village, habité par les Marfa’s.

Le lendemain, 27 septembre, on suivit la direction Nord-Nord-Ouest.

Après deux heures de marche, on passa les villages de Chala, habité par

des Marfa’s et des Baguirmiens, et de Biddene, puis celui de Len dans le

courant de la matinée. Tous ces villages avaient moins de cent cases.

Après avoir passé Len, il fallut accorder plusieurs heures de repos à

nos bêtes. Le pays devenait plus plat et plus découvert. Nous

approchions de la chaîne des Kachemere’s et nous allions passer la nuit

au village Kachemere d’Arak-Tingare.

Le lendemain, nous traversions les villages Kachemere’s de Moungoulti,

Gourbadjo, Beggar-ed-Dakker et Karn-el-Kebch ; puis, après une étape de

quatre heures le Bouteha, sur la rive septentrionale duquel nous nous

arrêtions à l’ombre d’un magnifique tamarin. Les bêtes de somme

continuaient à donner des signes alarmants d’épuisement et pendant les

derniers jours nous n’avions avancé qu’avec la plus extrême lenteur. A

partir de Beggar-ed-Dakker, il avait fallu les décharger et nos paquets

avaient été portés à dos d’homme jusqu’au Bouteha. Ce fleuve coulait

dans une plaine très boisée dont le niveau était à peine supérieur à

celui des eaux ; la moindre crue devait provoquer une inondation. Aussi

les larges bords du fleuve étaient-ils admirablement propices à la

culture et particulièrement féconds. On y cultivait du coton, de l’ail,

du fenouil, des oignons et les habitants des villages environnants

fournissaient le marché d’Abecher de ces produits. Le lit du Bouteha,

couvert d’un sable très fin, était trois ou quatre fois plus large que

celui du Batha, à l’endroit où nous l’avions passé.

Un de nos bœufs ne pouvait plus avancer ; il nous fallut bien passer

l’après-midi et la nuit sous notre tamarin et abattre l’animal. Les

hyènes étaient si nombreuses qu’il fallut allumer un feu pour protéger

notre âne, complètement épuisé. Le rhinocéros est abondant dans les

forêts qui bordent le Bouteha et à cette époque il ravage les champs,

mais nous n’en vîmes pas. Le lendemain on boucana la chair du bœuf

abattu ; nous réservions seulement le foie que nous mangions cru, comme

du foie de chameau, mais celui-ci est bien supérieur. La chair fut

vendue aux femmes des villages voisins, qui en firent des ragoûts ;

elles nous donnèrent en échange, de la canne à sucre, de la farine et

des épis de douchn.

Le 30 septembre nous arrivâmes, après quelques heures de marche, au gros

village d’Erkeb de plus de cent cases, puis au village d’Engringa, où

nous retrouvâmes le chemin suivi à l’aller. En même temps nous entrions

dans la banlieue d’Abecher, où l’eau était rare comme dans tout le nord

du Ouadaï. La saison des pluies venait de finir et partout il y avait

pénurie d’eau. Près d’Engringa il y avait une mare ; la foule y était si

grande qu’il fallut attendre deux bonnes heures pour remplir la moitié

d’une outre.

Nous passâmes la nuit à Goulfo. Le lendemain, 1er octobre, nous

arrivâmes après quelques heures à Abecher et y effectuâmes notre entrée

le soir. Nos bêtes reposées par notre halte sur les bords du Bouteha

eurent encore juste la force de nous porter jusqu’à la capitale.

CHAPITRE VI

=Nouveau séjour à Abecher=

Malheureusement mon ami tunisien, le hadj Salem de Kairouan, de la

maladie duquel j’ai si souvent parlé, était décédé pendant mon absence

dans la maison de mon hôte Otman. Il me fallut aller habiter la maison

du défunt car l’ambassadeur du roi Brahim du Darfour avait amené une

nombreuse suite et la maison d’Otman était pleine d’étrangers. Barani,

un marchand très considéré de Bengazi, avait aussi succombé à la malaria

pendant la saison des pluies. Il avait toujours été parfait pour moi

quoiqu’il fut affilié à la secte des Senoussia’s.

La malaria continuait à faire tous les jours de nombreuses victimes à

Abecher. Dès que j’y fus arrivé je fus repris par les accès et la

plupart des Medjabra’s, ainsi que beaucoup de Djellaba’s, qui habitaient

le pays depuis de longues années étaient frappés aussi. Il en était de

même des principaux marchands du Nord et notamment d’El Fadil de

Bengazi, que le roi Ali tenait en grande estime parce qu’il était l’ami

du jeune Senoussi. Cet El Fadil était assez riche pour envoyer à Bengazi

par les chemins difficiles du désert des lionceaux et des antilopes

apprivoisées qui étaient à l’époque très demandés à Tripoli et à

Constantinople. Personnellement j’étais obligé de limiter mes

acquisitions dans le règne animal, qui m’intéressait tant, à deux

spécimens. C’était d’abord un petit Cercopithecus griseo viridis, le

plus charmant des singes que j’aie vus, puis un Keka (Hyrax, Teis el

Hadjer en arabe) ; je l’avais acheté au marché pour m’assurer qu’il

n’avait pas de queue.

En cette saison sévissaient d’autres maladies plus graves que les

fièvres. Un jeune homme de dix-huit ans, le neveu du hadj Ahmed, fut

très rapidement enlevé par une inflammation de la moelle épinière.

D’innombrables enfants et un grand nombre d’adultes souffraient d’une

maladie de peau accompagnée de fièvre (la rougeole) que les Kanouri’s

appelaient tinnenin et les Maba’s kadjayanza. En novembre, j’entendis

dire que beaucoup de gens mouraient très rapidement de quelques boutons

dans le gosier ou dans le larynx (probablement la diphtérie). Mais tous

ces malades étaient tellement méfiants que je ne pus observer ces cas.

Chez les Djellaba’s je constatai de nombreuses inflammations du foie qui

toutes eurent une issue fatale. Il semble que sous ces climats le degré

de résistance que l’organisme présente aux maladies graves est bien

moins

élevé que dans le Nord, où les symptômes se manifestent cependant avec

beaucoup plus de gravité. Seuls les Arabes de race ont une grande

vitalité et résistent avec ténacité aux assauts des maladies.

Je commençai par m’installer confortablement dans ma nouvelle demeure,

j’achetai au marché les ustensiles indispensables, puis j’allai rendre

visite au hadj Ahmed Tangatanga et me présenter au palais, où le roi me

fit, comme toujours, l’accueil le plus gracieux. Pendant que nous étions

dans l’intérieur du palais, le grand eunuque, ce kamkolak Fotr, qui

habite à l’entrée du « chemin des femmes » devant le palais, avait

organisé une beuverie de merissa avec ses gens, l’Akid Douggou Debanga

et les gens de ce dernier. On s’était disputé ; les partisans et les

subordonnes avaient envenimé la querelle et on avait fini par en venir

aux mains. Huit personnes avaient été plus ou moins grièvement blessées,

et un coup de lance avait percé l’omoplate droite et perforé le poumon

du kamkolak Fotr que le roi Ali aimait beaucoup. On faisait les

diagnostics les plus optimistes et plus particulièrement le djerma Abou

Djebrin ; personnellement je jugeais son état désespéré.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 11 / 25 段