nous dirigeant vers l’Ouest d’abord, le Nord-Ouest ensuite, et après
avoir passé vers midi des roches de granit et un bourbier très
difficile, nous étions à une heure, au petit village de Gouffo qui
dépendait encore du melik d’Olo. Malgré les assurances des habitants, la
route nous parut très dure, surtout au passage, dans les premières
heures de l’après-midi, d’un ouadi aux bords très escarpés dont le lit
était très étroit et les eaux étaient très basses. Il fallut traverser
une région marécageuse, couverte de hautes herbes ; le sol ne devint
plus ferme et plus sec qu’au village de Zourbo où nous arrivions au
coucher du soleil. Il n’y avait sur la place publique que des débris de
case et un hangar-véranda dans l’état le plus délabré. Tom nous trouva
un abri dans la case d’un notable qui, chose rare dans ces régions, ne
s’était pas remarié après avoir perdu sa première femme. A peine nos
paquets étaient-ils à l’abri qu’un violent orage éclata sur le village,
accompagné d’une pluie qui tomba bien avant dans la nuit.
Dans la case, couchaient avec mon hôte un de ses fils célibataire et son
chien. Quoique la porte ne fermât qu’imparfaitement, il n’y avait pas de
moustiques ; c’était une agréable surprise. Notre homme était écrivain
de son métier, mais, en même temps que les lettres, il travaillait le
coton. Presque tous les hommes du Ouadaï se livrent à cette occupation,
soit sur la place publique, soit chez eux ; ils tissent des tekaki ou
préparent le coton brut et l’enroulent sur des fuseaux. Ils commencent,
pour cela, par le passer entre deux cylindres de bois fixés sur un cadre
en bois aussi, de façon à séparer la graine du coton ; ils prennent
ensuite d’une main un archet, de l’autre, ils font mouvoir très
lentement un cadre canevassé, sur lequel se trouve le coton, qu’ils
effilent avec l’archet.
Le village de Zourbo comptait à peu près une centaine de cases ; comme
les précédents, il était en pays kadjakse et construit sur le versant
occidental d’une petite colline granitique. Tout près de là, étaient, au
Nord-Est, les rochers de Kerrere, et ceux de Djoummo étaient à la même
distance à l’Ouest-Nord-Ouest. Malheureusement l’état de nos bêtes de
somme était si lamentable — la veille déjà, elles n’avaient pas voulu
manger — qu’il nous fallut rester ce jour à Zourbo.
Le lendemain 19 septembre, l’étape était de huit heures. Nous arrivâmes,
en suivant la direction Nord-Nord-Est, au village de Djakhdjakheya. Les
rochers et les cours d’eau étaient nombreux ; le premier que l’on
traversa, l’ouadi Farkh, avait une vingtaine de pas de large et des
rives escarpées. Le pays, traversé le matin, était légèrement boisé,
mais l’après-midi, une épaisse forêt et un sol souvent marécageux
rendirent la route très pénible. Dans ces bas-fonds boisés les récoltes
de sorgho sont abondantes, de là le nom de Berebere-Oumm-Hataba donné au
pays. L’aboundouro et le nabak-el-fil, aux épines agressives, s’y
rencontrent fréquemment ainsi que le dourrot, un arbre assez grand dont
le feuillage semble du cuir et dont on brûle le bois comme encens. Au
Nord de cette forêt, il y avait beaucoup de routrout’s dont l’écorce
remplace le papyrus. Le chemin se continuait ensuite entre une double
chaîne de collines ; le sol devenait plus ferme, mais encore y avait-il
nombre de fondrières pleines d’une terre rouge et traîtresse, nos bœufs,
enlisés jusqu’aux épaules, devaient en être retirés par nos gens.
Djakhdjakheya est un village kadjakse, mais il y avait de nombreux
Berauna’s parmi les habitants ; le village comptait à peu près soixante
cases.
Le lendemain nous reprenions la direction Nord-Nord-Est, mais bientôt
les collines à notre gauche vinrent mourir dans la plaine et celles,
plus élevées, qui se trouvaient à notre droite, nous forçaient à
obliquer à l’Est. Après quelques heures de marche, nous passions l’ouadi
Dilebe qui se jetait plus loin à l’Ouest dans la rivière Tindourne du
pays Fala. La chaîne se prolongeait au Nord-Est, après avoir abandonné
la direction du Sud-Est par une large courbe à l’Est ; nous-mêmes
obliquions aussi un peu à l’Est et nous la rejoignions au village de
Kokoro, qui se trouve au pied de la chaîne. Le village était habité par
des Bornouans ; il faisait la plus agréable impression, d’abord, par
l’architecture soignée des cases et des hangars-véranda’s qui se
trouvaient sur la place publique, puis par l’empressement des habitants.
Ils nous invitèrent à passer la nuit dans leur village, mais il fallut
décliner cette invitation, reprendre la direction Nord-Est et Nord-Nord-
Est pour couper près de là la route qui, à l’aller, nous avait conduit
de Bouram à Bir-Zessi. Le chemin continuait en passant par les villages
Mokorok, que nous connaissions déjà, mais nous l’abandonnions bientôt,
le laissant à notre droite et, conduits par un guide, nous traversions
en droite ligne le désert, grande plaine rocheuse et herbeuse. Après une
étape de six heures, nous étions au village de Bir Zessi et au rocher du
même nom, étroitement rattaché à la chaîne de collines que nous avions
vue toute la journée à l’Est de notre route. Nous marquions d’une pierre
blanche cette étape, qui brillait par l’absence totale de terrains
marécageux ou argileux. Le sol était sablonneux, granitique ou encore de
ce terrain rougeâtre, rocheux, propre aux régions désertiques, qu’on
appelle « naka ». Le pays était légèrement boisé ; j’y observai en
grandes quantités un arbre vénéneux, que je n’avais vu que très rarement
et que les Arabes appellent le semm-el-far (la mort aux rats). Son tronc
très court, s’amincit rapidement en s’avançant vers la cime, son bois
est tendre et les enfants utilisaient les qualités anesthésiantes de la
fibre pour prendre les oiseaux. Nous avions grand besoin de bonnes
routes, nos bêtes de somme ne regagnaient pas leurs forces perdues et
nous doutions toujours de pouvoir les amener jusqu’à Abecher.
Le village de Bir-Zessi était assez grand ou plus exactement il couvrait
une grande superficie et comptait plus de cent cases ; les habitants
étaient de la tribu des Oulad-Bakka (Fala). La place publique était
immense, il n’y avait pas moins de quatre cases pour les étrangers et
les écoliers de passage. Les trois qui étaient habitables étaient
occupées par les mouhadjirin’s, la quatrième était toute délabrée. Tom
finit par trouver une grande case abandonnée, dans l’enceinte de
laquelle en était une autre plus petite et une cour intérieure. Comme il
était très connu dans le village, nous n’eûmes aucune difficulté à
occuper ce logement pour une nuit et des voisins complaisants nous
traitèrent somptueusement. Pour la première fois, on servit avec la pâte
farineuse usuelle un ragoût de chenilles. Le goût n’en était pas
mauvais, mais encore devons-nous nous féliciter de ne pas en avoir mangé
plus souvent.
Nos bœufs étaient totalement épuisés et comme nous voulions passer le
Batha le lendemain et faire une longue étape, il nous fallut demeurer un
jour à Bir-Zessi. Même après un jour de repos ce projet ne put être
exécuté et nous arrivions seulement jusqu’au village d’Akroub, tout près
de la rive méridionale du fleuve. Depuis Bir-Zessi nous avions traversé
de nombreux cours d’eau, allant du Sud-Est au Nord-Ouest et notamment le
Koumboye qui contribue à former le Likore. Mes regards étaient charmés
par de magnifiques champs de céréales et de savantes cultures de sésame
et d’arachides. En approchant du Batha, le sol devenait de plus en plus
herbeux et gras ; les cours d’eau et les arbres se multipliaient, mais
la forêt, où, chose curieuse, dominait l’acacia talha que les Kanouri’s
appellent karamga, demeurait clairsemée et malingre. Nous avions suivi
la direction Nord-Nord-Est. En approchant des terrains de culture du
village d’Akroub l’eau était devenue plus abondante ; de temps en temps
elle filtrait à travers le sable, formait des mares dans les petites
dépressions de terrain ou se répandait de tous côtés en saraf’s, comme
disent les Arabes du pays.
En voyant les superbes champs cultivés d’Akroub j’avais espéré trouver
un gros village et un bon logement pour la nuit. Je fus très étonné,
après sept heures de marche, de ne trouver qu’un petit hameau d’aspect
fort misérable où nous descendîmes. Bientôt il apparut que le gros
village d’Akroub était à l’Ouest ; un pli de terrain et les magnifiques
cultures nous l’avaient caché ; les autres villages du même nom fort
nombreux étaient insignifiants. Mais la chaleur de midi était
accablante, les bêtes de somme étaient très fatiguées, autant de raisons
pour nous arrêter, quoique nous savions ne devoir trouver aucun confort.
Le village était habité par des Arabes de la tribu des Naouaibe’s. Les
hommes étaient partis avec les troupeaux vers le Nord. Les femmes seules
étaient restées. Il est fort possible que l’arrivée de ces diffan’s
(hôtes) ne les charmât guère, mais elles nous firent tout de même bon
accueil et ne nous parlèrent même pas du gros village voisin uniquement
pour ne pas manquer aux devoirs de l’hospitalité que les Arabes de ces
pays méconnaissent si souvent.
Leur extrême pauvreté eût d’ailleurs largement excusé leur mauvaise
humeur. Il y avait des cases qui méritaient à peine ce nom, simples
charpentes faites de quelques perches entrecroisées sur lesquelles on
avait étendu une natte en palmier doum. Il y en avait dans lesquelles il
y avait tout juste place pour un seul habitant ; je les vis d’ailleurs
occupées par des femmes assez âgées et célibataires.
Il fallait admirer l’entendement avec lequel la maîtresse du logis avait
réussi à répartir toute sa fortune terrestre dans les coins. Nos bêtes
de somme furent installées dans un petit enclos, entouré de palissades
comme les font les Arabes pour leurs troupeaux de bœufs. Il n’y avait
rien à acheter au village et vainement on s’efforça de relancer un seul
poulet. Bouba, l’esclave que mon marocain avait ramené du Baguirmi
s’était signalé en attrapant deux margoban’s (dabb en arabe). Ce sont
des lézards bigarrés, très gros, la chair, quoi qu’elle eut un goût
assez fort, était fort agréable. Les Maba’s de race n’en mangent pas.
Si, en effet, la chair n’en est pas formellement prohibée (haram) comme
celle du sanglier, elle est certainement makroub c’est-à-dire qu’il est
malséant d’en manger. Les autres tribus du Ouadaï en mangent au
contraire volontiers. Des nuages orageux s’étaient amoncelés, grâce à
Dieu, l’orage n’éclata pas cette nuit, jamais nous n’aurions trouvé un
abri pour nous ou nos bagages.
Le lendemain matin, 23 septembre, nous arrivions, après une heure de
marche, sur les rives du Batha. Le fleuve coulait de l’Est-Nord-Est à
l’Ouest-Sud-Ouest ; il se formait de deux bras, dont l’un venait du
Nord-Est et l’autre de l’Est ; il n’avait pas cent pas de large. Ses
rives argileuses étaient assez difficiles à passer, mais le lit
sablonneux était facilement guéable. Nous passions ensuite à côté des
cultures des Bandala’s qui habitent le village de Bichene, de soixante
cases environ, et nous nous égarions dans la solitude vierge de routes
qui l’entoure. Après avoir cherché en vain et avoir erré de tous côtés,
nous nous retrouvâmes à notre point de départ. Nous avions perdu quatre
heures par la malveillance des habitants en suivant leurs fausses
indications. En fin de compte, le koursi Tom servit de guide ; prenant
la direction du Nord, il nous fit franchir une foule de petits cours
d’eau, aux rives ombragées par des arbres magnifiques. Les bœufs étaient
si fatigués que je résolus de passer les chaleurs de midi à l’ombre de
leur feuillage. L’après-midi, nous reprenions la marche vers le Nord-
Nord-Est ; presque toutes les demi-heures, notre route était coupée par
des cours d’eau qui se dirigeaient vers l’Ouest pour rejoindre le Batha.
Cette étape ne fut que de quelques heures ; vers le soir, tout annonça
l’orage. Nous voulions pousser jusqu’au village d’Amm-Goudja, mais nous
ne savions pas quel en était l’éloignement, et seulement quand l’orage
nous eut atteints, des femmes arabes d’Akroub, venant du pays marfa,
nous dirent qu’Amm-Goudja était encore bien loin.
Nous avions relevé des traces de culture et trouvions tout près du lieu
où nous étions, à l’Ouest du chemin, un petit hameau d’une dizaine de
cases ; l’une d’entre elles nous parut abandonnée. Mais, quand il s’agit
de s’en emparer, on vit que six femmes arabes d’Akroub nous avaient
devancés. Elles eurent l’amabilité de se retirer et d’aller demander
l’hospitalité dans les cases voisines. La pluie nous avait surpris peu
de temps avant notre arrivée au village ; elle tomba pendant la plus
grande partie de la nuit. Le lendemain matin, le ciel était encore
couvert et quelques gouttes d’eau qui tombaient par moments nous firent
retarder le départ jusqu’à l’après-midi.
Il nous fut difficile de trouver le chemin d’Amm-Goudja ; tout le pays
était sillonné de sentiers qui allaient dans les directions les plus
diverses et d’innombrables cours d’eau aux méandres capricieux. Dans le
courant de l’après-midi on eut une vue panoramique du pays. Au Sud-Est,
s’élevait le massif de Kokoro, que nous avions passé la veille ; au
Nord-Ouest, un groupe de pics rocheux irréguliers abritait le village
moyo de Marafeine ; tout au fond, se profilait la chaîne des Marfa’s.
Après quelques heures de marche nous parvenions au village moyo d’Amm-
Goudja. Faute de mieux il fallut bien descendre au mesdjid et y passer
la nuit, car le melik sans lequel on ne peut trouver de case demeura
invisible. Une case n’eût pas été sans nous rendre de grands services,
un orage se préparait en effet et les cases des mouhadjirin’s étaient
presque complètement occupées par les jeunes gens du village qui ne
paraissaient nullement disposés à les évacuer la nuit. Les Moyo’s
forment une petite tribu alliée à celles des Marfa’s et des Kadjakse’s,
ils sont tout aussi complaisants, discrets et réservés que ceux-ci.
Le lendemain l’étape fut très dure ; il fallait passer le bas fond,
marécageux ou même inondé en certains endroits, qui s’étend entre la
chaîne peu élevée, mais très longue de Laguia et le massif rocheux de
Marafeine. Après trois heures de marche, nous avions passé les cours
d’eau peu profonds qui se dirigeaient tous vers l’Ouest. Nous arrivions
alors dans un terrain plus élevé, traversions le village moyo de
Bakbak ; nous laissions à l’Ouest, à trois heures de distance environ,
la chaîne de collines de Chombole alors que, devant nous, s’élevaient
partout d’insignifiants groupes montagneux. Bakbak était accroché au
versant occidental d’un gros rocher, le village ne comptait qu’une
soixantaine de cases, mais des champs de céréales très étendus. Le
terrain devenait graduellement plus accidenté et plus fatigant aussi et,
après cinq heures de marche, nous nous arrêtions quelques heures à
l’ombre d’énormes blocs de granit et des arbres qui y poussaient pour
ménager nos bêtes de somme.
Les cols, dans lesquels passait cette route et les épaisses forêts la
rendaient très pittoresque, mais elle était trop pénible pour nos bêtes
exténuées. Nous nous dirigions vers le Nord-Nord-Ouest. Les deux chaînes
de collines entre lesquelles nous avions passé jusqu’ici s’étaient
réunies en une seule, qu’il fallut traverser. Une demie heure après nous
étions au village de Kournaya. Du sommet de la montagne, notre regard
embrassait la petite plaine qui nous séparait encore du massif des
Marfa’s. Deux gigantesques Kourna’s ornaient la place publique du
village de Kournaya, auquel ils avaient fort probablement donné leur
nom. La case du mesdjid était inoccupée ; les habitants, des Marfa’s et
des Moyo’s, étaient assez complaisants. On nous apporta du maïs et des
épis de douchn ; avec quelques aiguilles et du sel je pus me procurer un
poulet et un peu de farine.
Le lendemain matin, nous arrivions en pays Marfa, après avoir traversé
une petite plaine et la chaîne de collines qui la limitait. Ce pays
s’étend de l’Est à l’Ouest et est très montagneux. Tout le massif était
dominé par deux pics ; le premier celui d’Ambelaya, en forme de coupole,
face au Nord, avec le village du même nom ; le second, un grand cône,
aux lignes régulières, se dressait au Sud-Ouest du premier, dominant le
village d’Hoguene.
Nous avancions à l’Est de l’Ambelaya, mais nous n’arrivions à sa hauteur
que dans le courant de l’après-midi ; car, après avoir passé les champs
cultivés du village de Nyere, nous avions campé pendant les fortes
chaleurs dans un large ouadi, rempli de gravier ; malgré son aspect
imposant, il avait sa source dans la montagne voisine. Ces heures de
repos furent très fâcheusement troublées par un orage qui toutefois ne
nous mouilla guère. Après avoir franchi l’Ambelaya, il fallut passer une
seconde chaîne qui se dirigeait de l’Est à l’Ouest. L’ascension en fut
faite à l’extrémité occidentale. Les vallées et les chaînes de montagnes
se suivaient ainsi, jusqu’à ce que le soir venu, la chaîne des
Kachemere’s fut en vue, au Nord-Ouest. Au coucher de soleil, le massif
de Marfa était franchi et nous passions la nuit à El-Kleb, un important
village, habité par les Marfa’s.
Le lendemain, 27 septembre, on suivit la direction Nord-Nord-Ouest.
Après deux heures de marche, on passa les villages de Chala, habité par
des Marfa’s et des Baguirmiens, et de Biddene, puis celui de Len dans le
courant de la matinée. Tous ces villages avaient moins de cent cases.
Après avoir passé Len, il fallut accorder plusieurs heures de repos à
nos bêtes. Le pays devenait plus plat et plus découvert. Nous
approchions de la chaîne des Kachemere’s et nous allions passer la nuit
au village Kachemere d’Arak-Tingare.
Le lendemain, nous traversions les villages Kachemere’s de Moungoulti,
Gourbadjo, Beggar-ed-Dakker et Karn-el-Kebch ; puis, après une étape de
quatre heures le Bouteha, sur la rive septentrionale duquel nous nous
arrêtions à l’ombre d’un magnifique tamarin. Les bêtes de somme
continuaient à donner des signes alarmants d’épuisement et pendant les
derniers jours nous n’avions avancé qu’avec la plus extrême lenteur. A
partir de Beggar-ed-Dakker, il avait fallu les décharger et nos paquets
avaient été portés à dos d’homme jusqu’au Bouteha. Ce fleuve coulait
dans une plaine très boisée dont le niveau était à peine supérieur à
celui des eaux ; la moindre crue devait provoquer une inondation. Aussi
les larges bords du fleuve étaient-ils admirablement propices à la
culture et particulièrement féconds. On y cultivait du coton, de l’ail,
du fenouil, des oignons et les habitants des villages environnants
fournissaient le marché d’Abecher de ces produits. Le lit du Bouteha,
couvert d’un sable très fin, était trois ou quatre fois plus large que
celui du Batha, à l’endroit où nous l’avions passé.
Un de nos bœufs ne pouvait plus avancer ; il nous fallut bien passer
l’après-midi et la nuit sous notre tamarin et abattre l’animal. Les
hyènes étaient si nombreuses qu’il fallut allumer un feu pour protéger
notre âne, complètement épuisé. Le rhinocéros est abondant dans les
forêts qui bordent le Bouteha et à cette époque il ravage les champs,
mais nous n’en vîmes pas. Le lendemain on boucana la chair du bœuf
abattu ; nous réservions seulement le foie que nous mangions cru, comme
du foie de chameau, mais celui-ci est bien supérieur. La chair fut
vendue aux femmes des villages voisins, qui en firent des ragoûts ;
elles nous donnèrent en échange, de la canne à sucre, de la farine et
des épis de douchn.
Le 30 septembre nous arrivâmes, après quelques heures de marche, au gros
village d’Erkeb de plus de cent cases, puis au village d’Engringa, où
nous retrouvâmes le chemin suivi à l’aller. En même temps nous entrions
dans la banlieue d’Abecher, où l’eau était rare comme dans tout le nord
du Ouadaï. La saison des pluies venait de finir et partout il y avait
pénurie d’eau. Près d’Engringa il y avait une mare ; la foule y était si
grande qu’il fallut attendre deux bonnes heures pour remplir la moitié
d’une outre.
Nous passâmes la nuit à Goulfo. Le lendemain, 1er octobre, nous
arrivâmes après quelques heures à Abecher et y effectuâmes notre entrée
le soir. Nos bêtes reposées par notre halte sur les bords du Bouteha
eurent encore juste la force de nous porter jusqu’à la capitale.
CHAPITRE VI
=Nouveau séjour à Abecher=
Malheureusement mon ami tunisien, le hadj Salem de Kairouan, de la
maladie duquel j’ai si souvent parlé, était décédé pendant mon absence
dans la maison de mon hôte Otman. Il me fallut aller habiter la maison
du défunt car l’ambassadeur du roi Brahim du Darfour avait amené une
nombreuse suite et la maison d’Otman était pleine d’étrangers. Barani,
un marchand très considéré de Bengazi, avait aussi succombé à la malaria
pendant la saison des pluies. Il avait toujours été parfait pour moi
quoiqu’il fut affilié à la secte des Senoussia’s.
La malaria continuait à faire tous les jours de nombreuses victimes à
Abecher. Dès que j’y fus arrivé je fus repris par les accès et la
plupart des Medjabra’s, ainsi que beaucoup de Djellaba’s, qui habitaient
le pays depuis de longues années étaient frappés aussi. Il en était de
même des principaux marchands du Nord et notamment d’El Fadil de
Bengazi, que le roi Ali tenait en grande estime parce qu’il était l’ami
du jeune Senoussi. Cet El Fadil était assez riche pour envoyer à Bengazi
par les chemins difficiles du désert des lionceaux et des antilopes
apprivoisées qui étaient à l’époque très demandés à Tripoli et à
Constantinople. Personnellement j’étais obligé de limiter mes
acquisitions dans le règne animal, qui m’intéressait tant, à deux
spécimens. C’était d’abord un petit Cercopithecus griseo viridis, le
plus charmant des singes que j’aie vus, puis un Keka (Hyrax, Teis el
Hadjer en arabe) ; je l’avais acheté au marché pour m’assurer qu’il
n’avait pas de queue.
En cette saison sévissaient d’autres maladies plus graves que les
fièvres. Un jeune homme de dix-huit ans, le neveu du hadj Ahmed, fut
très rapidement enlevé par une inflammation de la moelle épinière.
D’innombrables enfants et un grand nombre d’adultes souffraient d’une
maladie de peau accompagnée de fièvre (la rougeole) que les Kanouri’s
appelaient tinnenin et les Maba’s kadjayanza. En novembre, j’entendis
dire que beaucoup de gens mouraient très rapidement de quelques boutons
dans le gosier ou dans le larynx (probablement la diphtérie). Mais tous
ces malades étaient tellement méfiants que je ne pus observer ces cas.
Chez les Djellaba’s je constatai de nombreuses inflammations du foie qui
toutes eurent une issue fatale. Il semble que sous ces climats le degré
de résistance que l’organisme présente aux maladies graves est bien
moins
élevé que dans le Nord, où les symptômes se manifestent cependant avec
beaucoup plus de gravité. Seuls les Arabes de race ont une grande
vitalité et résistent avec ténacité aux assauts des maladies.
Je commençai par m’installer confortablement dans ma nouvelle demeure,
j’achetai au marché les ustensiles indispensables, puis j’allai rendre
visite au hadj Ahmed Tangatanga et me présenter au palais, où le roi me
fit, comme toujours, l’accueil le plus gracieux. Pendant que nous étions
dans l’intérieur du palais, le grand eunuque, ce kamkolak Fotr, qui
habite à l’entrée du « chemin des femmes » devant le palais, avait
organisé une beuverie de merissa avec ses gens, l’Akid Douggou Debanga
et les gens de ce dernier. On s’était disputé ; les partisans et les
subordonnes avaient envenimé la querelle et on avait fini par en venir
aux mains. Huit personnes avaient été plus ou moins grièvement blessées,
et un coup de lance avait percé l’omoplate droite et perforé le poumon
du kamkolak Fotr que le roi Ali aimait beaucoup. On faisait les
diagnostics les plus optimistes et plus particulièrement le djerma Abou
Djebrin ; personnellement je jugeais son état désespéré.