nos effets sur les branches de la zeriba dès que le soleil eut percé et
les y laisser jusqu’à ce qu’ils fussent à peu près secs. Il était midi.
Après deux heures et demie de marche vers le Sud-Sud-Est nous arrivâmes
au pied de la montagne sur le versant méridional de laquelle se trouve
Taffe. Il nous avait d’abord fallu passer un large ouadi abondamment
couvert de laiches et dans le lit duquel les habitants creusaient leurs
puits pendant la saison sèche. Il y avait tant de pierres sur la colline
de Taffe et la pente en était souvent si forte, que nos bœufs n’y
avançaient qu’à grand peine. Arrivés au sommet, nous apercevions
derrière nous la chaîne de collines qui coupe la route de Boutta ; à
l’horizon du Sud-Ouest, le massif de Kibet et à l’Ouest, les montagnes
isolées des Kadjaksé’s, des Kerreré’s, et des Djoummo’s. Taffe est un
des principaux villages Kadjaksé’s, on y trouve de cent cinquante à deux
cents cases, très éloignées les unes des autres ; les jardins et les
cultures se trouvent au milieu du village et les clôtures masquent les
rues ; celles-ci sont si étroites que des bêtes chargées n’y passent
qu’à grand peine. Le melik était à Abecher et son suppléant le khalifa,
aux champs ; il nous fallut donc descendre au mesdjid et y attendre
l’arrivée de ce fonctionnaire. Quand il fut venu il ne mit pas de case à
notre disposition et nous n’avions d’autre ressource que de passer la
nuit dans le hangar-véranda du mesdjid. Les mouhadjirin’s furent
expulsés et seul le vieux faki y dormit avec moi.
Les habitants étaient très complaisants, mais gênants par leur grand
nombre. Je me gardais bien d’exciter leur curiosité en leur faisant voir
des choses extraordinaires, mais ma primitive lampe suffit à m’amener
des douzaines de gens et à les remplir d’une profonde admiration pour
l’intelligence et l’ingéniosité des chrétiens.
Le lendemain, 4 septembre, nous reprenions notre voyage et marchions au
Sud-Ouest sur Olo. Au Sud et au Sud-Est, s’étendait une large plaine ;
au Sud-Est, tout près du Bahr-es-Salamat et à l’Est du mont Abou-
Rhoussoun se dressait une montagne isolée ; elle était à un jour de
marche environ. Après trois heures de marche, nous arrivâmes à la partie
centrale de la chaîne d’Olo ; elle va du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-
Ouest ; nous la suivîmes pendant près d’une heure vers le Sud-Est avant
d’atteindre le village principal d’Olo. Il était moins important que
celui de Taffe, comptait une centaine de cases et semblait prospère ; on
nous affecta une grande case vide. Il me suffit pour m’attirer une
grande considération d’étendre mon tapis quoiqu’il fût usé jusqu’à la
trame. Le roi du Rounga, qui était passé tout récemment, avait en effet
lui aussi étendu le tapis qu’il avait reçu comme marque d’investiture de
son suzerain.
Il nous fallut séjourner un jour à Olo. Mon domestique marocain
souffrait en effet d’une si grave inflammation des yeux que je cédai à
ses prières et à celles des habitants. Un marché très animé ne tarda pas
à s’établir devant ma case. On échangeait de la farine, des poules et
des œufs, qui faisaient ici leur réapparition, contre cette précieuse
marchandise qu’est le sel. On apportait aussi au marché des quartiers de
buffle et de girafe dont la chair est à la fois très délicate et très
tendre. Les habitants en abattent une grande quantité ; les buffles qui
abondent dans tout le pays sont chassés à cheval.
J’avais d’autant plus volontiers cédé à la prière de Hammou qu’il nous
fallait passer un dangereux bas-fond particulièrement redoutable à la
saison des pluies. Nous en entreprîmes le passage le lendemain, 6
septembre. Il fallait d’abord se frayer un chemin à travers une épaisse
forêt. La direction prise était Sud-Sud-Est, mais on faisait de nombreux
détours, tantôt au Sud-Est, tantôt au Sud-Ouest. Cette première partie
de l’étape ne fut guère facile et exigea une attention de tous les
instants surtout par suite de l’abondance de l’acacia à grosses épines
que les Kanouri’s appellent doso et les Arabes du pays aboun douro. Le
sol était argileux ; de temps en temps des flaques d’eau qui, —
désagréable surprise, — cachaient souvent des fondrières. Après quelques
heures de marche, la forêt devint moins épaisse, le sol rougeâtre et
rocheux ; nous étions au Sérir-el-Djellabi c’est-à-dire au trône du
Djellabi. On raconte, en effet, qu’un Djellabi voyageant vers le Sud
n’avait pu traverser le marais qui s’étendait devant nous, qu’il s’était
alors bâti une cabane sur un beau tamarin et y avait séjourné toute la
saison des pluies.
A midi nous entrions dans la Sounta, ce marais tant redouté. C’est sans
doute quelque bourbier en communication avec le Bahr es Salamat que l’on
appelle ici Bahr Korte. On le franchit sans difficulté à la saison sèche
mais à cette époque ce n’étaient que flaques d’eau et bouillie sans
fond. Aucune trace de chemin, nous devions nous fier aveuglément aux
lumières de Tom, mon Koursi. Je pateaugeais dans la boue jusqu’aux
genoux car le taureau qui remplaçait mon âne, trop grièvement blessé
pour me porter encore, avait assez à faire pour se tirer lui-même
d’embarras. On n’avançait qu’en bataillant et lorsque après quelques
heures nous crûmes en avoir à peu près fini avec la Sounta, il apparut
que nous étions égarés. Les bêtes de somme trébuchaient sans cesse, nos
bagages traînaient alors dans l’eau ou dans la boue du marais. Nous
étions là, plongés dans ce bourbier, nous-mêmes jusqu’au haut des
cuisses et nos bêtes jusqu’au ventre. Le koursi nous quitta pour
chercher un chemin. De gros nuages noirs, chargés d’orage, vinrent
rendre notre position encore plus critique. L’affreuse chose que d’être
là, des heures durant, à attendre Tom, d’être complètement enlisé, de ne
pouvoir ni avancer ni reculer et cela pendant que des torrents de pluie
se déversaient sur nous ! La pluie s’arrêta enfin pour nous permettre de
voir ce qui se passait autour de nous. Tom revint ; il nous assura avoir
trouvé le bon chemin. Restait à s’y rendre. Nous nous efforcions de
l’atteindre directement ; s’il nous avait fallu revenir sur nos pas
jusqu’à l’endroit où nous l’avions quitté nous aurions dû consacrer les
mêmes heures aux mêmes efforts. Mais nous n’avions pas fait dix pas que
la tête des bêtes émergeait seule de la boue. Nos paquets y étaient
enlisés. De vains efforts furent faits à plusieurs reprises pour les
repêcher et faire avancer les bêtes. Il fallut y renoncer, décharger les
animaux pour les sauver, charger nous-mêmes nos bagages sur la tête et
les épaules et les transporter ainsi, bien lentement, jusque sur le
chemin relativement sec. Ce fut une lutte terrible dans ce bourbier qui
semblait sans fond, avec d’innombrables fondrières débordant de
bouillie, sous la pluie qui ne discontinuait pas. D’interminables heures
se passèrent à traîner bêtes et bagages sur ces quelques kilomètres et
encore la Sounta n’était-elle pas complètement passée. Mais nous étions
de nouveau sur le bon chemin et si la pluie nous empêchait de poursuivre
notre route, nous avions fini par rencontrer un arbre qui nous
promettait un emplacement sec pour la nuit ; il était en effet sur une
éminence qui semblait dominer d’assez haut la surface des marais. Nous
étions trempés jusqu’à la moelle des os et couverts de boue ; nos
bagages étaient dans le même état, nos bêtes tremblaient d’effroi et de
fatigue et la pluie ne discontinuait pas. L’horrible nuit ! je m’en
souviendrai ma vie durant ! Il ne fallait pas songer à dîner, même
sommairement ; on ne pouvait allumer quoi que ce fût. Pour mettre le
comble à nos souffrances des légions de moustiques vinrent nous
assaillir et avec la ténacité qui leur est propre ne nous laissèrent pas
une minute de repos. Le lendemain matin, nos jambes baignaient dans
l’eau, nos corps, pressés contre le tronc de l’arbre étaient à peu près
secs. Mon angreb était provisoirement hors de service. Partout où se
portaient les regards, on ne voyait que de l’eau, de la boue, du froid,
de la faim et du désespoir. Pour moi la conséquence immédiate fut un
terrible accès de fièvre. La pluie cessa enfin et le soleil nous envoya
ses premiers rayons ; on se reprit à espérer, on prit des mesures pour
étendre au soleil toutes nos affaires qui en avaient grand besoin. Dans
l’après-midi nous nous remettions en route pour éviter de passer une
seconde nuit dans la Sounta.
Après une demi-heure de marche, nous avions la satisfaction de sortir
des fourrés du marécage et d’apercevoir le cours de ce fleuve que nous
désirions si ardemment atteindre. On le nomme Bahr-Korte, Bahr-Mangari
un peu plus loin, vers le Sud-Ouest, et enfin, plus loin encore, Bahr-
es-Salamat. Le fleuve avait à peu près trois cents pas de large ; son
courant était rapide, mais ses eaux n’avaient pas encore atteint leur
niveau le plus élevé. La rive Sud-Est était à peu près plate et nous
eûmes vite fait d’en atteindre le point culminant ; mais la rive Nord-
Ouest était de deux ou trois mètres plus élevée. Nous suivions d’aussi
près que possible les rives du fleuve, mais étions obligés à de
fréquents détours. Pendant une heure et demie, nous conservions la
direction Sud-Ouest et passions la nuit sur les bords mêmes du fleuve.
Une bande de laiches, large d’un kilomètre environ, les couvrait et une
épaisse forêt venait ensuite. L’hippopotame, le rhinocéros, le buffle et
quelquefois la hyène habitent les laiches ; la girafe, l’antilope, le
lion et l’éléphant, la forêt. Nous campions en un endroit vierge de
laiches et la forêt elle-même y était à bonne distance du fleuve.
Heureusement, la pluie ne tomba pas dans la soirée et dans la nuit.
Mais, de ce moment, la fièvre ne me quitta plus et je n’étais soutenu
que par l’espoir que j’avais d’atteindre bientôt le Mangari.
Le lendemain, 8 septembre, nous nous frayions péniblement un chemin à
travers les innombrables mares bourbeuses qui doublent le fleuve et les
hautes laiches qui, non seulement empêchent de voir le pays, mais
cachent encore souvent jusqu’aux traces des chemins. Rien n’est plus
facile que de s’égarer dans ces hautes herbes. On suit la piste des
hippopotames, croyant suivre celle des hommes, et on ne manque pas,
après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver
tout à coup dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand
bourbier caché par l’eau. Déjà notre étape avait duré quatre heures,
quand le chemin nous fut barré par un affluent important du fleuve, qui
lui-même demeurait invisible. Je donnai l’ordre de camper ; j’étais
exténué, une forte fièvre me battait les tempes, nulle part je ne voyais
la trace d’un sentier, et il nous fallait renoncer quand même à
atteindre ce jour-là un village mangari, l’objet de tous nos désirs. En
descendant de mon bœuf, je m’évanouis et je restai dans cet état jusqu’à
une heure avancée de la soirée. Heureusement que l’orage nous fut
épargné cette nuit et qu’il n’y eut qu’à livrer les habituels combats
contre les moustiques.
Le lendemain matin, nous contournions au Sud-Ouest la mare de Ridjel et
sa population d’hippopotames ; le chemin fut retrouvé et il nous fallut
une pénible étape de six heures et demie pour atteindre Doumbouane, le
plus proche village mangari qui, à vol d’oiseau, ne devait être distant
que de quelques heures. La route devint meilleure quand les premières
maisons furent en vue ; une herbe assez haute, puisqu’elle atteignait la
taille d’un homme, succéda aux laiches beaucoup plus hautes encore ; les
arbres devinrent plus nombreux, de superbes champs de dourra et de maïs
ravivèrent l’espoir. Et ce fut avec la douce sensation de jeter l’ancre
dans un port que nous dressâmes notre camp sous le magnifique sycomore
qui ombrageait le centre de la place publique, aux lieu et place du
traditionnel rekouba (hangar-vérandah).
Les habitants du village se rassemblèrent, suivant leur habitude, mais
ils étaient si curieux et j’étais si affaibli par la fièvre que je ne me
sentais pas la force de répondre à leurs questions importunes. Je
chargeai Tom de me trouver une retraite et de louer au besoin une case.
Tom rencontra un brave homme, appelé « le noble » par ses concitoyens,
parce qu’il avait jadis rempli les fonctions de melik dans le Terkama,
district Nord du Rounga et qui se montra disposé à me recueillir chez
lui. Mais les deux cases qu’il avait étaient absolument pleines ; dans
la première se trouvaient les ustensiles de ménage, mes bagages et la
cuisine et dans la seconde la famille de mon hôte ; aussi je préférai
m’installer sur une petite placette bien propre derrière la maison et
qui servait aux prières. Les gens ne pouvaient venir m’y importuner
pendant mes accès de fièvre, mais j’y reçus la visite d’un courrier du
roi Ali qui, seul, à pied et sans bagages, avait fait le voyage
d’Abecher en cinq jours. Il me dit que l’ambassadeur du Darfour était
arrivé dans la capitale et en repartirait sous peu. Je décidai alors de
rentrer. Sans quinine, je ne pouvais songer à triompher de ma fièvre, et
mon hôte « le noble » me faisait les récits les plus extravagants sur
les difficultés du passage des marécages de Guerari qui s’étendaient
devant nous et se prolongeaient pendant deux ou trois jours de marche.
J’avais encore un trop vif souvenir des horreurs de la Sounta pour ne
pas être effrayé par la perspective de cette étape de trois jours dans
des marécages bourbeux. Le roi Alo venait d’y perdre tout son sel, ses
ânes et ses bœufs. Notre voyage durait déjà depuis plusieurs semaines,
je n’avais plus que la moitié de mon sel ; mes bêtes de somme étaient
malades et épuisées, mes vêtements avaient été volés en partie, le reste
était déchiré ou abîmé par la pluie, mon énergie elle-même
m’abandonnait. L’espérance de reprendre ma route vers l’Est redoubla ma
nostalgie. Si je continuais mon voyage au Rounga, il ne fallait pas
songer à rentrer à Abecher avant le Ramadan, c’est-à-dire avant deux ou
trois mois ; c’était un nouvel ajournement de mon départ pour le
Darfour. Quand j’eus décidé mon retour, je retrouvai ma tranquillité et
mon assurance ; mon pauvre cerveau, surexcité par la fièvre, en fut
calmé.
Il n’avait pas plu de toute la journée et j’essayai en conséquence de
passer la nuit en plein air. Il n’y eut d’ailleurs pas plus d’orage dans
la nuit que dans la soirée, mais quelles terribles luttes à soutenir
contre les innombrables légions de moustiques ! Je m’installai dans la
case de mon hôte, mais la place y était si mesurée qu’il me fallut
rester dans l’endroit qui m’avait été assigné pour la nuit. Suivant
l’habitude, la plus grande partie de l’habitation était occupée par deux
grandes jarres en forme de bonbonnes évasées, l’ouverture en était
étroite et fermée par des couvercles en argile. Elles étaient placées
sur un soubassement en pierre pour les mettre à l’abri des fourmis et
des rats ; elles étaient à peu près de la taille d’un homme, avaient
trois à quatre mètres de circonférence et ces gigantesques dimensions
imposaient aux cases une architecture spéciale. Dans ce pays elles ne
sont pas en forme de cône ou de pain de sucre, comme dans le Nord, mais
plutôt en coupole. Près des jarres se trouvait un cadre très simple en
bois, deux nattes le couvraient, c’était la couche de mes hôtes ; enfin,
il y avait mon angreb. Dans la case logeaient le maître de la maison et
son épouse, laide au possible ; deux fils qui dormaient sous le lit de
leurs parents et une chèvre. En pays mangari les murs ne sont que très
rarement faits de cette grossière vannerie qu’on appelle cherkaniya, on
se sert surtout des tiges du dourra.
Au coucher du soleil on enfuma la case pour en expulser les moustiques,
puis on la ferma aussi soigneusement que possible. Aussi le lendemain
matin je me trouvais beaucoup mieux. La fièvre ne m’avait pas encore
quitté, mais comme j’étais en état de parler, tous mes loisirs furent
occupés par des entretiens avec les habitants qui venaient surtout pour
admirer mon tapis haoussa.
Le district de Mangari a sept villages qui sont tous sur les bords du
Bahr Mangari. Le plus gros de ces villages est celui d’Oussoulin ; il
était au Sud du nôtre et sur la rive opposée du fleuve, c’était la
résidence du melik ; il pouvait avoir cent cinquante cases à peu près,
alors que celui où j’étais en avait tout au plus une centaine. Les
villages de Djidjere, Kaidoko, Madak, étaient aussi sur la rive opposée
au pied d’une crête assez développée, mais assez peu élevée qui se
prolongeait jusqu’au fleuve. Les villages d’Erdebe et de Matabono se
trouvaient sur la même rive que notre village et à petite distance. Les
habitants n’étaient pas des Mangari’s mais des Djeggel’s. A Abecher, ou
mieux à Ouara comme ils disent, leur chef est le djerma Abou Djebrin.
Ils payaient un tribut de dix esclaves, trois cents takaki et cent
cinquante pots de miel. Ces Djeggel’s étaient en général comme les
Kadjakse’s, de forts vilains nègres, surtout leurs femmes. Mais les
femmes Djeggel’s avaient une condition bien moins précaire que celles de
leurs compagnes kadjakse’s. Extérieurement, cette différence de
condition se manifestait en ce qu’elles n’étaient pas soumises à
l’inflexible coutume du Ouadaï, qui oblige les femmes à passer les
hommes en se traînant sur les genoux. Les femmes portaient aux narines
du corail, des os ou des cylindres de bois ; autour du cou, des colliers
en grosses perles rondes et bleues, appelées zeilan’s ou bien des perles
en fuseau, à anneaux noirs et blancs, appelées ouled-el-krech ; leur
coiffure était celle des autres femmes du Ouadaï, mais elles n’avaient
pas ces innombrables petites tresses pendant dans le visage.
Les habitants de Doumbouane étaient extrêmement pauvres ; avec mon hôte
et un nommé Dia, un homme assez intelligent, j’en recherchai longuement
les motifs. Nous étions d’accord pour reconnaître qu’il leur était
absolument impossible de venir apporter au marché d’Abecher les produits
de leurs champs, de leurs métiers à tisser et de leur pêche. A juste
titre, Dia faisait observer qu’un chameau chargé de poisson rapporterait
à peu près un tekaki, mais ce qu’on redoutait surtout c’étaient les
exactions de quelques tyranneaux, esclaves du sultan, ou de quelques
fonctionnaires qui les dépouilleraient certainement avant leur arrivée à
Abecher. Cependant ils ne prétendaient pas à des bénéfices
extraordinaires ; j’en eus la preuve quand Dia me demanda s’il ne ferait
pas bien de saisir l’occasion qui se présentait pour retourner avec moi
à Abecher dans le seul espoir d’obtenir de l’akid-ed-Dirch, son ami et
son protecteur...... une chemise neuve. Qu’on veuille bien y réfléchir !
Faire dix ou douze étapes dans ce pays marécageux, en pleine saison des
pluies et cela pour une seule chemise.
Mon hôte, ce « noble » hospitalier et bienveillant, était extrêmement
pauvre malgré son rang de melik au Rounga ; il n’en avait pas moins une
haute idée de sa dignité ; c’est ainsi qu’il avait l’intention, quoi
qu’il fût déjà vieux et tout chenu, de prendre une seconde femme jeune
et jolie, afin, me disait-il fièrement, de prouver par là l’estime
qu’avaient pour lui ses concitoyens. Il se confondit en remerciements
quand je lui eus donné quelques feuilles de papier, un gros morceau de
sel et une vingtaine d’aiguilles ; j’avais donné à sa femme un peu de
bois de santal ; quand il vit ces riches cadeaux il regretta beaucoup
mon prompt retour ; il avait espéré que j’attendrais dans le Mangari la
baisse des eaux du marécage de Guerari et que j’aurais alors poursuivi
mon voyage au Rounga, où il avait lui-même quelques affaires à régler.
Le roi Alo du Rounga avait aussi passé sept jours chez lui, attendant
une amélioration de la route entre le Mangari et le Terkama. Il ne
s’était décidé à tenter le passage que sur les vives instances de ses
partisans qui réclamaient sa présence pour parer aux embarras politiques
du moment. Le roi avait laissé les plus faibles de ses bêtes de somme au
Mangari mais, en passant les innombrables marais il avait dû sacrifier
son sel, son chargement le plus lourd, mais le plus précieux. En saison
sèche, le Terkama n’est qu’à deux étapes de Mangari.
Les habitants de Mangari ne cultivent d’autre céréale que le maïs qu’ils
appellent amabat. Généralement on se borne à faire bouillir la graine
dans l’eau ou à la faire griller sous la cendre ; les riverains du Bahr-
es-Salamat en font au contraire de la farine, avec laquelle ils
préparent cette pâte gluante qui est leur nourriture habituelle. En vue
de mon prochain retour, j’achetai de la farine et des poissons boucanés,
pour servir aux ragoûts du pays.
J’avais entendu parler d’une route qui conduisait au Nord en tournant la
Sounta et je cherchais un guide pour m’y conduire. Jamais je n’aurais eu
la force de repasser la Sounta dans les mêmes conditions qu’à l’aller
avec la fièvre persistante que j’avais. Malheureusement ce chemin
n’existait pas et le 12 septembre il nous fallut, bon gré mal gré,
reprendre le même itinéraire.
Nos bêtes de somme s’affaiblissaient graduellement. D’après les gens
compétents c’étaient les premiers effets des piqûres des mouches
venimeuses. Après six heures de marche, nous avions tourné l’affluent du
fleuve si riche en hippopotames dont j’ai parlé et, en considération de
l’état des bêtes, nous nous arrêtions. Pas une goutte d’eau n’était
tombée depuis que nous avions passé le marais à l’aller, mais ce soir
là, le ciel, qui le matin encore avait été sans nuages, se couvrit. A
l’Est et au Sud-Est se massèrent de gros nuages orageux. A huit heures
une pluie torrentielle nous surprit, puis un nouvel orage, suivi d’une
seconde averse moins violente, mais qui dura toute la nuit. Le lendemain
nous étions de nouveau dans l’état le plus lamentable. En vain avait-on
essayé de se couvrir ainsi que les bagages avec des nattes, des
couvertures de bœufs, etc., etc. ; les moustiques n’avaient pas manqué
de se blottir sous les couvertures et avaient profité de l’aubaine pour
se gorger de notre sang. Quand le lendemain matin nous nous réveillâmes,
si toutefois nous avions dormi, nous étions presque des amphibies. Le 13
septembre, séchage réglementaire de nos habits et de nos bagages, à midi
départ et le soir nous campions sur les bords du fleuve, à l’endroit
même où nous avions campé à l’aller.
Le lendemain, 14 septembre, passage de la terrible Sounta ; on ne
s’égara pas cette fois et la traversée fut faite en deux heures dans
d’assez bonnes conditions. C’est tout au plus si nos bêtes avec leurs
charges s’abattirent une vingtaine de fois dans le sol détrempé ; il est
vrai que c’était plus qu’il n’en fallait pour les épuiser complètement.
Nous étions heureux le soir de nous retrouver sur le petit îlot rocheux
qu’est le Serir-el-Djellabi. Mais ce campement, où les fourmis et les
moustiques pullulaient, ne tarda pas à nous paraître bien peu
confortable et quelle ne fut pas notre joie d’arriver le lendemain à
midi à Olo, d’y retrouver des habitants hospitaliers et leurs cases
spacieuses ! Durant notre courte absence, les champs de céréales avaient
énormément progressé. Là, où lors de notre premier passage il n’y avait
même pas d’épis, la récolte était proche. Le koursi Tom tomba malade ;
il avait, probablement, conservé trop bon souvenir de la chair de buffle
et de girafe qu’on nous avait servie à l’aller. Il nous fallut séjourner
un jour et les habitants vinrent, en effet, nous vendre ces viandes de
choix. J’échangeai ce qui me restait de sel contre une petite défense
d’éléphant et, pour retourner à Abecher, je résolus de prendre un chemin
plus large et, disait-on, meilleur que celui suivi à l’aller, en
obliquant un peu plus vers l’Ouest.