Toute la matinée du lendemain 3 septembre fut perdue ; il fallut étendre

nos effets sur les branches de la zeriba dès que le soleil eut percé et

les y laisser jusqu’à ce qu’ils fussent à peu près secs. Il était midi.

Après deux heures et demie de marche vers le Sud-Sud-Est nous arrivâmes

au pied de la montagne sur le versant méridional de laquelle se trouve

Taffe. Il nous avait d’abord fallu passer un large ouadi abondamment

couvert de laiches et dans le lit duquel les habitants creusaient leurs

puits pendant la saison sèche. Il y avait tant de pierres sur la colline

de Taffe et la pente en était souvent si forte, que nos bœufs n’y

avançaient qu’à grand peine. Arrivés au sommet, nous apercevions

derrière nous la chaîne de collines qui coupe la route de Boutta ; à

l’horizon du Sud-Ouest, le massif de Kibet et à l’Ouest, les montagnes

isolées des Kadjaksé’s, des Kerreré’s, et des Djoummo’s. Taffe est un

des principaux villages Kadjaksé’s, on y trouve de cent cinquante à deux

cents cases, très éloignées les unes des autres ; les jardins et les

cultures se trouvent au milieu du village et les clôtures masquent les

rues ; celles-ci sont si étroites que des bêtes chargées n’y passent

qu’à grand peine. Le melik était à Abecher et son suppléant le khalifa,

aux champs ; il nous fallut donc descendre au mesdjid et y attendre

l’arrivée de ce fonctionnaire. Quand il fut venu il ne mit pas de case à

notre disposition et nous n’avions d’autre ressource que de passer la

nuit dans le hangar-véranda du mesdjid. Les mouhadjirin’s furent

expulsés et seul le vieux faki y dormit avec moi.

Les habitants étaient très complaisants, mais gênants par leur grand

nombre. Je me gardais bien d’exciter leur curiosité en leur faisant voir

des choses extraordinaires, mais ma primitive lampe suffit à m’amener

des douzaines de gens et à les remplir d’une profonde admiration pour

l’intelligence et l’ingéniosité des chrétiens.

Le lendemain, 4 septembre, nous reprenions notre voyage et marchions au

Sud-Ouest sur Olo. Au Sud et au Sud-Est, s’étendait une large plaine ;

au Sud-Est, tout près du Bahr-es-Salamat et à l’Est du mont Abou-

Rhoussoun se dressait une montagne isolée ; elle était à un jour de

marche environ. Après trois heures de marche, nous arrivâmes à la partie

centrale de la chaîne d’Olo ; elle va du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-

Ouest ; nous la suivîmes pendant près d’une heure vers le Sud-Est avant

d’atteindre le village principal d’Olo. Il était moins important que

celui de Taffe, comptait une centaine de cases et semblait prospère ; on

nous affecta une grande case vide. Il me suffit pour m’attirer une

grande considération d’étendre mon tapis quoiqu’il fût usé jusqu’à la

trame. Le roi du Rounga, qui était passé tout récemment, avait en effet

lui aussi étendu le tapis qu’il avait reçu comme marque d’investiture de

son suzerain.

Il nous fallut séjourner un jour à Olo. Mon domestique marocain

souffrait en effet d’une si grave inflammation des yeux que je cédai à

ses prières et à celles des habitants. Un marché très animé ne tarda pas

à s’établir devant ma case. On échangeait de la farine, des poules et

des œufs, qui faisaient ici leur réapparition, contre cette précieuse

marchandise qu’est le sel. On apportait aussi au marché des quartiers de

buffle et de girafe dont la chair est à la fois très délicate et très

tendre. Les habitants en abattent une grande quantité ; les buffles qui

abondent dans tout le pays sont chassés à cheval.

J’avais d’autant plus volontiers cédé à la prière de Hammou qu’il nous

fallait passer un dangereux bas-fond particulièrement redoutable à la

saison des pluies. Nous en entreprîmes le passage le lendemain, 6

septembre. Il fallait d’abord se frayer un chemin à travers une épaisse

forêt. La direction prise était Sud-Sud-Est, mais on faisait de nombreux

détours, tantôt au Sud-Est, tantôt au Sud-Ouest. Cette première partie

de l’étape ne fut guère facile et exigea une attention de tous les

instants surtout par suite de l’abondance de l’acacia à grosses épines

que les Kanouri’s appellent doso et les Arabes du pays aboun douro. Le

sol était argileux ; de temps en temps des flaques d’eau qui, —

désagréable surprise, — cachaient souvent des fondrières. Après quelques

heures de marche, la forêt devint moins épaisse, le sol rougeâtre et

rocheux ; nous étions au Sérir-el-Djellabi c’est-à-dire au trône du

Djellabi. On raconte, en effet, qu’un Djellabi voyageant vers le Sud

n’avait pu traverser le marais qui s’étendait devant nous, qu’il s’était

alors bâti une cabane sur un beau tamarin et y avait séjourné toute la

saison des pluies.

A midi nous entrions dans la Sounta, ce marais tant redouté. C’est sans

doute quelque bourbier en communication avec le Bahr es Salamat que l’on

appelle ici Bahr Korte. On le franchit sans difficulté à la saison sèche

mais à cette époque ce n’étaient que flaques d’eau et bouillie sans

fond. Aucune trace de chemin, nous devions nous fier aveuglément aux

lumières de Tom, mon Koursi. Je pateaugeais dans la boue jusqu’aux

genoux car le taureau qui remplaçait mon âne, trop grièvement blessé

pour me porter encore, avait assez à faire pour se tirer lui-même

d’embarras. On n’avançait qu’en bataillant et lorsque après quelques

heures nous crûmes en avoir à peu près fini avec la Sounta, il apparut

que nous étions égarés. Les bêtes de somme trébuchaient sans cesse, nos

bagages traînaient alors dans l’eau ou dans la boue du marais. Nous

étions là, plongés dans ce bourbier, nous-mêmes jusqu’au haut des

cuisses et nos bêtes jusqu’au ventre. Le koursi nous quitta pour

chercher un chemin. De gros nuages noirs, chargés d’orage, vinrent

rendre notre position encore plus critique. L’affreuse chose que d’être

là, des heures durant, à attendre Tom, d’être complètement enlisé, de ne

pouvoir ni avancer ni reculer et cela pendant que des torrents de pluie

se déversaient sur nous ! La pluie s’arrêta enfin pour nous permettre de

voir ce qui se passait autour de nous. Tom revint ; il nous assura avoir

trouvé le bon chemin. Restait à s’y rendre. Nous nous efforcions de

l’atteindre directement ; s’il nous avait fallu revenir sur nos pas

jusqu’à l’endroit où nous l’avions quitté nous aurions dû consacrer les

mêmes heures aux mêmes efforts. Mais nous n’avions pas fait dix pas que

la tête des bêtes émergeait seule de la boue. Nos paquets y étaient

enlisés. De vains efforts furent faits à plusieurs reprises pour les

repêcher et faire avancer les bêtes. Il fallut y renoncer, décharger les

animaux pour les sauver, charger nous-mêmes nos bagages sur la tête et

les épaules et les transporter ainsi, bien lentement, jusque sur le

chemin relativement sec. Ce fut une lutte terrible dans ce bourbier qui

semblait sans fond, avec d’innombrables fondrières débordant de

bouillie, sous la pluie qui ne discontinuait pas. D’interminables heures

se passèrent à traîner bêtes et bagages sur ces quelques kilomètres et

encore la Sounta n’était-elle pas complètement passée. Mais nous étions

de nouveau sur le bon chemin et si la pluie nous empêchait de poursuivre

notre route, nous avions fini par rencontrer un arbre qui nous

promettait un emplacement sec pour la nuit ; il était en effet sur une

éminence qui semblait dominer d’assez haut la surface des marais. Nous

étions trempés jusqu’à la moelle des os et couverts de boue ; nos

bagages étaient dans le même état, nos bêtes tremblaient d’effroi et de

fatigue et la pluie ne discontinuait pas. L’horrible nuit ! je m’en

souviendrai ma vie durant ! Il ne fallait pas songer à dîner, même

sommairement ; on ne pouvait allumer quoi que ce fût. Pour mettre le

comble à nos souffrances des légions de moustiques vinrent nous

assaillir et avec la ténacité qui leur est propre ne nous laissèrent pas

une minute de repos. Le lendemain matin, nos jambes baignaient dans

l’eau, nos corps, pressés contre le tronc de l’arbre étaient à peu près

secs. Mon angreb était provisoirement hors de service. Partout où se

portaient les regards, on ne voyait que de l’eau, de la boue, du froid,

de la faim et du désespoir. Pour moi la conséquence immédiate fut un

terrible accès de fièvre. La pluie cessa enfin et le soleil nous envoya

ses premiers rayons ; on se reprit à espérer, on prit des mesures pour

étendre au soleil toutes nos affaires qui en avaient grand besoin. Dans

l’après-midi nous nous remettions en route pour éviter de passer une

seconde nuit dans la Sounta.

Après une demi-heure de marche, nous avions la satisfaction de sortir

des fourrés du marécage et d’apercevoir le cours de ce fleuve que nous

désirions si ardemment atteindre. On le nomme Bahr-Korte, Bahr-Mangari

un peu plus loin, vers le Sud-Ouest, et enfin, plus loin encore, Bahr-

es-Salamat. Le fleuve avait à peu près trois cents pas de large ; son

courant était rapide, mais ses eaux n’avaient pas encore atteint leur

niveau le plus élevé. La rive Sud-Est était à peu près plate et nous

eûmes vite fait d’en atteindre le point culminant ; mais la rive Nord-

Ouest était de deux ou trois mètres plus élevée. Nous suivions d’aussi

près que possible les rives du fleuve, mais étions obligés à de

fréquents détours. Pendant une heure et demie, nous conservions la

direction Sud-Ouest et passions la nuit sur les bords mêmes du fleuve.

Une bande de laiches, large d’un kilomètre environ, les couvrait et une

épaisse forêt venait ensuite. L’hippopotame, le rhinocéros, le buffle et

quelquefois la hyène habitent les laiches ; la girafe, l’antilope, le

lion et l’éléphant, la forêt. Nous campions en un endroit vierge de

laiches et la forêt elle-même y était à bonne distance du fleuve.

Heureusement, la pluie ne tomba pas dans la soirée et dans la nuit.

Mais, de ce moment, la fièvre ne me quitta plus et je n’étais soutenu

que par l’espoir que j’avais d’atteindre bientôt le Mangari.

Le lendemain, 8 septembre, nous nous frayions péniblement un chemin à

travers les innombrables mares bourbeuses qui doublent le fleuve et les

hautes laiches qui, non seulement empêchent de voir le pays, mais

cachent encore souvent jusqu’aux traces des chemins. Rien n’est plus

facile que de s’égarer dans ces hautes herbes. On suit la piste des

hippopotames, croyant suivre celle des hommes, et on ne manque pas,

après une pénible marche qui dure une demi-heure ou plus, de se trouver

tout à coup dans un des séjours préférés de ces amphibies, un grand

bourbier caché par l’eau. Déjà notre étape avait duré quatre heures,

quand le chemin nous fut barré par un affluent important du fleuve, qui

lui-même demeurait invisible. Je donnai l’ordre de camper ; j’étais

exténué, une forte fièvre me battait les tempes, nulle part je ne voyais

la trace d’un sentier, et il nous fallait renoncer quand même à

atteindre ce jour-là un village mangari, l’objet de tous nos désirs. En

descendant de mon bœuf, je m’évanouis et je restai dans cet état jusqu’à

une heure avancée de la soirée. Heureusement que l’orage nous fut

épargné cette nuit et qu’il n’y eut qu’à livrer les habituels combats

contre les moustiques.

Le lendemain matin, nous contournions au Sud-Ouest la mare de Ridjel et

sa population d’hippopotames ; le chemin fut retrouvé et il nous fallut

une pénible étape de six heures et demie pour atteindre Doumbouane, le

plus proche village mangari qui, à vol d’oiseau, ne devait être distant

que de quelques heures. La route devint meilleure quand les premières

maisons furent en vue ; une herbe assez haute, puisqu’elle atteignait la

taille d’un homme, succéda aux laiches beaucoup plus hautes encore ; les

arbres devinrent plus nombreux, de superbes champs de dourra et de maïs

ravivèrent l’espoir. Et ce fut avec la douce sensation de jeter l’ancre

dans un port que nous dressâmes notre camp sous le magnifique sycomore

qui ombrageait le centre de la place publique, aux lieu et place du

traditionnel rekouba (hangar-vérandah).

Les habitants du village se rassemblèrent, suivant leur habitude, mais

ils étaient si curieux et j’étais si affaibli par la fièvre que je ne me

sentais pas la force de répondre à leurs questions importunes. Je

chargeai Tom de me trouver une retraite et de louer au besoin une case.

Tom rencontra un brave homme, appelé « le noble » par ses concitoyens,

parce qu’il avait jadis rempli les fonctions de melik dans le Terkama,

district Nord du Rounga et qui se montra disposé à me recueillir chez

lui. Mais les deux cases qu’il avait étaient absolument pleines ; dans

la première se trouvaient les ustensiles de ménage, mes bagages et la

cuisine et dans la seconde la famille de mon hôte ; aussi je préférai

m’installer sur une petite placette bien propre derrière la maison et

qui servait aux prières. Les gens ne pouvaient venir m’y importuner

pendant mes accès de fièvre, mais j’y reçus la visite d’un courrier du

roi Ali qui, seul, à pied et sans bagages, avait fait le voyage

d’Abecher en cinq jours. Il me dit que l’ambassadeur du Darfour était

arrivé dans la capitale et en repartirait sous peu. Je décidai alors de

rentrer. Sans quinine, je ne pouvais songer à triompher de ma fièvre, et

mon hôte « le noble » me faisait les récits les plus extravagants sur

les difficultés du passage des marécages de Guerari qui s’étendaient

devant nous et se prolongeaient pendant deux ou trois jours de marche.

J’avais encore un trop vif souvenir des horreurs de la Sounta pour ne

pas être effrayé par la perspective de cette étape de trois jours dans

des marécages bourbeux. Le roi Alo venait d’y perdre tout son sel, ses

ânes et ses bœufs. Notre voyage durait déjà depuis plusieurs semaines,

je n’avais plus que la moitié de mon sel ; mes bêtes de somme étaient

malades et épuisées, mes vêtements avaient été volés en partie, le reste

était déchiré ou abîmé par la pluie, mon énergie elle-même

m’abandonnait. L’espérance de reprendre ma route vers l’Est redoubla ma

nostalgie. Si je continuais mon voyage au Rounga, il ne fallait pas

songer à rentrer à Abecher avant le Ramadan, c’est-à-dire avant deux ou

trois mois ; c’était un nouvel ajournement de mon départ pour le

Darfour. Quand j’eus décidé mon retour, je retrouvai ma tranquillité et

mon assurance ; mon pauvre cerveau, surexcité par la fièvre, en fut

calmé.

Il n’avait pas plu de toute la journée et j’essayai en conséquence de

passer la nuit en plein air. Il n’y eut d’ailleurs pas plus d’orage dans

la nuit que dans la soirée, mais quelles terribles luttes à soutenir

contre les innombrables légions de moustiques ! Je m’installai dans la

case de mon hôte, mais la place y était si mesurée qu’il me fallut

rester dans l’endroit qui m’avait été assigné pour la nuit. Suivant

l’habitude, la plus grande partie de l’habitation était occupée par deux

grandes jarres en forme de bonbonnes évasées, l’ouverture en était

étroite et fermée par des couvercles en argile. Elles étaient placées

sur un soubassement en pierre pour les mettre à l’abri des fourmis et

des rats ; elles étaient à peu près de la taille d’un homme, avaient

trois à quatre mètres de circonférence et ces gigantesques dimensions

imposaient aux cases une architecture spéciale. Dans ce pays elles ne

sont pas en forme de cône ou de pain de sucre, comme dans le Nord, mais

plutôt en coupole. Près des jarres se trouvait un cadre très simple en

bois, deux nattes le couvraient, c’était la couche de mes hôtes ; enfin,

il y avait mon angreb. Dans la case logeaient le maître de la maison et

son épouse, laide au possible ; deux fils qui dormaient sous le lit de

leurs parents et une chèvre. En pays mangari les murs ne sont que très

rarement faits de cette grossière vannerie qu’on appelle cherkaniya, on

se sert surtout des tiges du dourra.

Au coucher du soleil on enfuma la case pour en expulser les moustiques,

puis on la ferma aussi soigneusement que possible. Aussi le lendemain

matin je me trouvais beaucoup mieux. La fièvre ne m’avait pas encore

quitté, mais comme j’étais en état de parler, tous mes loisirs furent

occupés par des entretiens avec les habitants qui venaient surtout pour

admirer mon tapis haoussa.

Le district de Mangari a sept villages qui sont tous sur les bords du

Bahr Mangari. Le plus gros de ces villages est celui d’Oussoulin ; il

était au Sud du nôtre et sur la rive opposée du fleuve, c’était la

résidence du melik ; il pouvait avoir cent cinquante cases à peu près,

alors que celui où j’étais en avait tout au plus une centaine. Les

villages de Djidjere, Kaidoko, Madak, étaient aussi sur la rive opposée

au pied d’une crête assez développée, mais assez peu élevée qui se

prolongeait jusqu’au fleuve. Les villages d’Erdebe et de Matabono se

trouvaient sur la même rive que notre village et à petite distance. Les

habitants n’étaient pas des Mangari’s mais des Djeggel’s. A Abecher, ou

mieux à Ouara comme ils disent, leur chef est le djerma Abou Djebrin.

Ils payaient un tribut de dix esclaves, trois cents takaki et cent

cinquante pots de miel. Ces Djeggel’s étaient en général comme les

Kadjakse’s, de forts vilains nègres, surtout leurs femmes. Mais les

femmes Djeggel’s avaient une condition bien moins précaire que celles de

leurs compagnes kadjakse’s. Extérieurement, cette différence de

condition se manifestait en ce qu’elles n’étaient pas soumises à

l’inflexible coutume du Ouadaï, qui oblige les femmes à passer les

hommes en se traînant sur les genoux. Les femmes portaient aux narines

du corail, des os ou des cylindres de bois ; autour du cou, des colliers

en grosses perles rondes et bleues, appelées zeilan’s ou bien des perles

en fuseau, à anneaux noirs et blancs, appelées ouled-el-krech ; leur

coiffure était celle des autres femmes du Ouadaï, mais elles n’avaient

pas ces innombrables petites tresses pendant dans le visage.

Les habitants de Doumbouane étaient extrêmement pauvres ; avec mon hôte

et un nommé Dia, un homme assez intelligent, j’en recherchai longuement

les motifs. Nous étions d’accord pour reconnaître qu’il leur était

absolument impossible de venir apporter au marché d’Abecher les produits

de leurs champs, de leurs métiers à tisser et de leur pêche. A juste

titre, Dia faisait observer qu’un chameau chargé de poisson rapporterait

à peu près un tekaki, mais ce qu’on redoutait surtout c’étaient les

exactions de quelques tyranneaux, esclaves du sultan, ou de quelques

fonctionnaires qui les dépouilleraient certainement avant leur arrivée à

Abecher. Cependant ils ne prétendaient pas à des bénéfices

extraordinaires ; j’en eus la preuve quand Dia me demanda s’il ne ferait

pas bien de saisir l’occasion qui se présentait pour retourner avec moi

à Abecher dans le seul espoir d’obtenir de l’akid-ed-Dirch, son ami et

son protecteur...... une chemise neuve. Qu’on veuille bien y réfléchir !

Faire dix ou douze étapes dans ce pays marécageux, en pleine saison des

pluies et cela pour une seule chemise.

Mon hôte, ce « noble » hospitalier et bienveillant, était extrêmement

pauvre malgré son rang de melik au Rounga ; il n’en avait pas moins une

haute idée de sa dignité ; c’est ainsi qu’il avait l’intention, quoi

qu’il fût déjà vieux et tout chenu, de prendre une seconde femme jeune

et jolie, afin, me disait-il fièrement, de prouver par là l’estime

qu’avaient pour lui ses concitoyens. Il se confondit en remerciements

quand je lui eus donné quelques feuilles de papier, un gros morceau de

sel et une vingtaine d’aiguilles ; j’avais donné à sa femme un peu de

bois de santal ; quand il vit ces riches cadeaux il regretta beaucoup

mon prompt retour ; il avait espéré que j’attendrais dans le Mangari la

baisse des eaux du marécage de Guerari et que j’aurais alors poursuivi

mon voyage au Rounga, où il avait lui-même quelques affaires à régler.

Le roi Alo du Rounga avait aussi passé sept jours chez lui, attendant

une amélioration de la route entre le Mangari et le Terkama. Il ne

s’était décidé à tenter le passage que sur les vives instances de ses

partisans qui réclamaient sa présence pour parer aux embarras politiques

du moment. Le roi avait laissé les plus faibles de ses bêtes de somme au

Mangari mais, en passant les innombrables marais il avait dû sacrifier

son sel, son chargement le plus lourd, mais le plus précieux. En saison

sèche, le Terkama n’est qu’à deux étapes de Mangari.

Les habitants de Mangari ne cultivent d’autre céréale que le maïs qu’ils

appellent amabat. Généralement on se borne à faire bouillir la graine

dans l’eau ou à la faire griller sous la cendre ; les riverains du Bahr-

es-Salamat en font au contraire de la farine, avec laquelle ils

préparent cette pâte gluante qui est leur nourriture habituelle. En vue

de mon prochain retour, j’achetai de la farine et des poissons boucanés,

pour servir aux ragoûts du pays.

J’avais entendu parler d’une route qui conduisait au Nord en tournant la

Sounta et je cherchais un guide pour m’y conduire. Jamais je n’aurais eu

la force de repasser la Sounta dans les mêmes conditions qu’à l’aller

avec la fièvre persistante que j’avais. Malheureusement ce chemin

n’existait pas et le 12 septembre il nous fallut, bon gré mal gré,

reprendre le même itinéraire.

Nos bêtes de somme s’affaiblissaient graduellement. D’après les gens

compétents c’étaient les premiers effets des piqûres des mouches

venimeuses. Après six heures de marche, nous avions tourné l’affluent du

fleuve si riche en hippopotames dont j’ai parlé et, en considération de

l’état des bêtes, nous nous arrêtions. Pas une goutte d’eau n’était

tombée depuis que nous avions passé le marais à l’aller, mais ce soir

là, le ciel, qui le matin encore avait été sans nuages, se couvrit. A

l’Est et au Sud-Est se massèrent de gros nuages orageux. A huit heures

une pluie torrentielle nous surprit, puis un nouvel orage, suivi d’une

seconde averse moins violente, mais qui dura toute la nuit. Le lendemain

nous étions de nouveau dans l’état le plus lamentable. En vain avait-on

essayé de se couvrir ainsi que les bagages avec des nattes, des

couvertures de bœufs, etc., etc. ; les moustiques n’avaient pas manqué

de se blottir sous les couvertures et avaient profité de l’aubaine pour

se gorger de notre sang. Quand le lendemain matin nous nous réveillâmes,

si toutefois nous avions dormi, nous étions presque des amphibies. Le 13

septembre, séchage réglementaire de nos habits et de nos bagages, à midi

départ et le soir nous campions sur les bords du fleuve, à l’endroit

même où nous avions campé à l’aller.

Le lendemain, 14 septembre, passage de la terrible Sounta ; on ne

s’égara pas cette fois et la traversée fut faite en deux heures dans

d’assez bonnes conditions. C’est tout au plus si nos bêtes avec leurs

charges s’abattirent une vingtaine de fois dans le sol détrempé ; il est

vrai que c’était plus qu’il n’en fallait pour les épuiser complètement.

Nous étions heureux le soir de nous retrouver sur le petit îlot rocheux

qu’est le Serir-el-Djellabi. Mais ce campement, où les fourmis et les

moustiques pullulaient, ne tarda pas à nous paraître bien peu

confortable et quelle ne fut pas notre joie d’arriver le lendemain à

midi à Olo, d’y retrouver des habitants hospitaliers et leurs cases

spacieuses ! Durant notre courte absence, les champs de céréales avaient

énormément progressé. Là, où lors de notre premier passage il n’y avait

même pas d’épis, la récolte était proche. Le koursi Tom tomba malade ;

il avait, probablement, conservé trop bon souvenir de la chair de buffle

et de girafe qu’on nous avait servie à l’aller. Il nous fallut séjourner

un jour et les habitants vinrent, en effet, nous vendre ces viandes de

choix. J’échangeai ce qui me restait de sel contre une petite défense

d’éléphant et, pour retourner à Abecher, je résolus de prendre un chemin

plus large et, disait-on, meilleur que celui suivi à l’aller, en

obliquant un peu plus vers l’Ouest.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 10 / 25 段