vers midi, on se remit en marche ; quelques nageurs (auouama’s) nous
accompagnaient ; ils s’étaient engagés à nous faire passer les nombreux
bras du Batha qui se trouvaient sur notre route. Après une demi heure à
peine on passa le premier ; heureusement il n’avait qu’un mètre de
profondeur ; quelques minutes après nous passions un second bras
complètement à sec. Sur les rives, il y avait des traces d’argile ; le
lit était sablonneux, les deux bras se séparaient de la branche
principale à Djeima, à une demie heure au nord du village d’Amm Demm, où
nous allions. Nous y parvenions d’ailleurs bien vite, mais,
malheureusement, les mouhadjirin’s y étaient si nombreux que le mesdjid
était bondé et que nous avions l’agréable perspective de camper en plein
air. Heureusement le temps était beau ; couché sur mon angreb, à l’ombre
d’un savonnier, je me reposais du fatigant passage du Batha. Le maître
d’école vint avec ses élèves pour me voir, moi et mes gens, il fut suivi
par quelques habitants et jamais ma montre, ma boussole, etc., etc. ne
furent tant admirés. Les habitants paraissaient très aimables, très bien
disposés, mais leur indiscrétion était gênante. En général, ils étaient
rougeâtres, alors que les Salamat’s sont plutôt noirs. Ils étaient de la
fraction des Oulad Dau, tribu des Salamat’s. Ils étaient cantonnés
depuis quatre ans seulement, dans les étroites limites d’un village du
Ouadaï, probablement sous la pression du gouvernement qui avait obligé
leur cheik Djedey, à abandonner sa résidence au Bahr es Salamat pour se
fixer au Ouadaï. On tenait à avoir sous la main ce chef le plus
considéré des Salamat’s, afin d’avoir, par lui, s’il en était besoin,
quelque action sur les autres fractions de la tribu, toutes très
éloignées. Lors de mon passage, le cheik était dans sa patrie ; on
n’escomptait pas son retour avant l’hiver ; quant aux hommes de la
tribu, ils s’étaient presque tous transportés vers le Nord avec les
troupeaux de bœufs ; c’est l’usage à la saison des pluies. Le village
comptait environ cent cases.
Le soir venu, mes visiteurs et moi étions fort bons amis. Quelques-uns
eurent la pensée de me loger dans la case du cheik absent. On alla
quérir Fatima, la fille mariée du cheik, en même temps sa voisine et
quand elle eut donné son assentiment on exécuta immédiatement le projet.
J’en étais d’autant plus heureux, que nous avions à passer le Likore, un
petit cours d’eau qui vient du Sud-Est et qui se jette dans le
Tindourne, une rivière du pays des Fala’s ; tout le monde pensait que la
crue du Likore me retiendrait quelques jours à Amm Demm. Le lendemain
matin, Tom, mon koursi, et Hammou, mon domestique, allèrent contrôler
ces dires ; le rapport qu’ils me firent était tellement défavorable que
je dus prendre mon parti d’un séjour de deux ou trois jours. Les femmes
et les filles du village nous firent passer agréablement le temps. En
l’absence des hommes elles jouissaient d’une grande liberté, n’avaient
presque rien à faire et étaient très familières. Leur teint était
généralement rougeâtre. Fatima, la fille du cheik absent et dont le mari
était aussi en voyage, était un type de beauté sémite. Rien ne décélait
chez elle le séjour, plusieurs fois séculaire, de sa tribu en pays noir.
Nous étions d’autant plus heureux d’avoir changé de campement, que le
lendemain matin déjà, l’orage s’abattit avec une telle rapidité qu’en
plein air, il nous eût mis dans l’état le plus lamentable.
CHAPITRE V
=Suite de mon voyage au Rounga=
Je pus obtenir à Amm Demm quelques renseignement précis sur
l’hydrographie du Sud-Ouest du Ouadaï et me faire une idée à peu près
exacte du lac Iro qui, après avoir recueilli les eaux du Bahr Salamat,
les rejette vers l’Ouest dans le fleuve Iro. Je pus déterminer de même,
les rapports du lac Iro avec le fleuve des Rachid’s, l’Ouadi Andoma, et
recueillir les premiers renseignements dignes de foi sur les fleuves
qui, venus de l’Est coulent au Sud du lac Iro et vont se jeter dans le
Chari savoir : l’Aoukadebbe, le Bahr el Abiad, le Bahr el Azreg et le
Bahr el Ardh. J’aurai d’ailleurs l’occasion de revenir sur ces
questions.
Les Salamat’s quittent fréquemment leurs villages pour faire des
razzia’s dans le Sud, y prendre les esclaves, qu’ils doivent livrer en
grand nombre au roi du Ouadaï. La tribu entière se compose de dix-huit
fractions, dont trois seulement ont quelqu’importance ; elle peut
fournir de six à huit cents cavaliers. Une de ces fractions portait par
hasard le nom de Boulala, il est à présumer que c’est le nom d’un de ses
chefs, originaire de cette tribu. Les Salamat’s ont à fournir
annuellement à leur gouverneur à Abecher : d’abord des esclaves, une
centaine au moins ; cinq à six cents bœufs et ce nombre s’élevait à
mille avant la peste bovine dont j’ai souvent parlé, puis, mille takaki
et enfin du miel, de l’ivoire, des cornes de rhinocéros, des peaux de
crocodile, etc., etc., en aussi grandes quantités que leur gouverneur et
représentant à Abecher, l’akid des Salamat’s peut leur arracher. Ces
tributs sont censés payés suivant des tarifs fixés par la coutume, le
fait est qu’ils dépendent surtout de l’arbitraire de l’akid des
Salamat’s ; aussi, depuis de nombreuses années, ces nomades ne vont-ils
plus, à la saison des pluies, vers les pâturages du Nord, uniquement par
crainte de nouveaux tributs, qu’on les aurait obligés de porter eux-
mêmes à la capitale.
J’avais grand peur que les eaux du Likore ne baisseraient pas assez vite
et m’obligeraient à un séjour prolongé à Amm Demm. Aussi, j’avais
envisagé avec quelques jeunes gens du village, la possibilité de risquer
le passage à la crue. Il était probable que les Salamat’s, qui habitent
les rives du Bahr es Salamat, un fleuve qui, à la saison des pluies, a
souvent un courant très rapide et un lit très large, connaissaient
d’autres moyens de passage que les primitifs procédés, auxquels il nous
avait fallu recourir la veille à Amm Dguemat. Mais l’ambadj, dont on se
sert au Bornou pour confectionner les bachots manque ici et on le
remplace par les solides tiges de douchn ou de dourra. Ces bachots sont
très larges et très légers, ils peuvent être faits en peu de temps mais
doivent être remorqués par des nageurs.
Le lendemain 26 août, un événement bien désagréable vint retarder notre
départ. J’avais passé la nuit, complètement seul, dans la grande case du
cheik, mes gens reposaient à la belle étoile pour pouvoir opposer aux
innombrables moustiques la fumée d’un grand feu.
La case avait les dimensions d’une case arabe du Bornou sans avoir
toutefois d’écurie. J’avais bataillé des heures entières contre les
moustiques — baouda’s — ; complètement exténué, j’avais fini par
m’endormir. C’est alors que des voleurs avaient percé les murs en
clayonnage et m’avaient dérobé une grande jarre de beurre et deux sacs ;
dans le premier se trouvaient un burnous, un tobe gris perle, un
tarbouch de Tunis, une chemise et un pantalon ; le second était plein de
ce tabac qui m’était si précieux. Je me souvenais vaguement d’avoir
entendu du bruit pendant la nuit, mais j’en avais attribué la cause à
mes gens qui dormaient dehors et j’étais trop fatigué pour pouvoir
rassembler mes esprits. Le lendemain, nous trouvions les empreintes des
pieds de trois hommes et nous consacrions notre matinée, sans aucun
résultat bien entendu, à rechercher les voleurs. Après avoir porté
plainte auprès du fonctionnaire le plus voisin et avoir menacé les
habitants de la colère du roi Ali, nous nous préparâmes au départ. Je
promis à la belle Fatima de repasser par Amm Demm à mon retour du Rounga
et lui dis que j’accepterais alors bien volontiers l’offre gracieuse
qu’elle me faisait de passer la nuit dans son propre appartement fermé
aux moustiques, pour échapper à la fois à ces insectes et aux voleurs.
L’usage de ces pays est de construire à l’intérieur de la case une
seconde case de dimensions plus restreintes qui s’élève sur un
échafaudage d’un mètre environ, le toit arrive au sommet de celui de la
case principale et un couloir concentrique entre les deux cases, permet
de communiquer avec le dehors et de ranger les ustensiles de ménage.
Nous partions, enfin, à deux heures de l’après-midi ; il eût été
téméraire de compter sur une baisse des eaux du Likore avec la pluie qui
tombait journellement. Nous ne faisions qu’une étape de quelques heures
vers le Sud-Est, jusqu’au village de Khenama, composé d’une trentaine de
cases habitées par les Arabes Salamat’s, de la sorte, nous disposerions
de toute la journée du lendemain au cas où le passage de la rivière
entraînerait de grosses difficultés. Nous descendîmes d’abord dans le
mesdjid, mais un homme très complaisant, ne pouvant nous offrir sa
propre case, guère étanche et sans hangar-véranda, nous logea dans la
case d’une femme célibataire, qui eut à passer la nuit autre part. Nous
appréciions d’autant plus l’amabilité de cet accueil qu’une pluie
torrentielle s’abattit peu de temps après notre arrivée et dura bien
avant dans la nuit. Malheureusement, la case était si petite que je ne
pus y trouver place que pour moi-même, mes bagages, le koursi Tom et mon
petit domestique Billama, les autres restèrent dans le mesdjid. Si notre
logement n’était guère luxueux, nous fûmes, en revanche, somptueusement
traités par le koursi Isa, un des subordonnés de l’akid des Salamat’s.
Il nous fit apporter de grandes quantités de lait frais, de nombreux
plats de cette pâte farineuse en honneur dans le pays et, le soir venu,
il nous assura de son concours pour le passage du Likore.
Le lendemain matin, après avoir marché une demi-heure environ, nous
arrivions au Likore ; avant d’y parvenir, nous avions vu sur notre
route, tout près de Khenama, un autre village habité par les Arabes :
Ademti. Ce village était à la momo. Le fleuve était sorti de son lit
qu’on ne reconnaissait qu’à la plus grande rapidité du courant et à
l’absence de végétation. Les bœufs n’avançaient que difficilement sur
les rives accidentées. Dans le lit de la rivière, la hauteur des eaux
dépassait la taille d’homme, d’où grand embarras de mes gens, Hammou
seul savait nager. Sans aide nous ne serions jamais passés ; je
retournai donc avec le koursi Tom au village de Khenama et je requis de
l’aimable subordonné de l’akid des Salamat’s sept hommes qui nous
passèrent, sans faire d’avance leur prix. Arrivé sur la rive opposée, je
donnai à chacun deux feuilles de papier et une poignée de tabac ; ils
furent très satisfaits de ma générosité et m’en remercièrent vivement.
Trois heures et demie de marche dans une direction qui, malgré de
nombreux écarts, se maintint à peu près au Sud-Est, nous menèrent, à
travers les petits villages arabes de Fadj-el-Khala et Amm Tchinkir, des
champs ensemencés, des prairies et des plaines à peine boisées, jusqu’à
Amm Deban, le chef-lieu du pays Koudougou. On nous y reçut assez mal,
car le maire du village, le seul qui fut obligé de recevoir un envoyé du
sultan, était absent. Heureusement, le koursi Tom trouva une maison
délabrée, appartenant à un de ses amis, qui nous servit d’abri. Le pays
de Koudougou compte une douzaine de villages ; Amm Deban, qui est le
plus important, peut avoir quatre cents cases environ. Le Likore
traverse le pays ; cette rivière est formée par trois petits cours
d’eau : le Khebene, le Koumboye et l’Amm-Tamarib ; ces trois cours d’eau
se réunissent près de Bir Zessi, à une journée de marche Est-Sud-Est du
pays Koudougou. Amm Deban dominait le pays environnant ; à l’Est, on
voyait de nombreux massifs montagneux ; à l’Est-Nord-Est, les monts de
Liguia ; à l’Est, à un jour et demi de marche, la modeste chaîne d’Amm-
Roaba ; au Sud-Est et plus loin, une montagne élevée, le Djedji, et à
l’Est-Sud-Est, le mont Behass, à la même distance et de la même altitude
que le précédent.
La pluie tombait tous les jours et nous étions bien heureux que le sol
fût sablonneux et sensiblement plat. Ce jour-là, le 28 août, notre étape
fut de sept heures ; la direction suivie était Sud-Est, sauf pendant la
dernière heure, où nous obliquâmes à l’Est. Le pays était légèrement
boisé. Le mimosa, le kourna, le nabak, le savonnier dominaient ; mais on
trouvait aussi le hommed et le gardénia noueux, que les Arabes du Ouadaï
appellent abou nekouya. Il y a beaucoup de lions dans le pays et il
n’est pas rare de voir le roi du désert ou même la hyène entrer à la
faveur de la nuit, dans un village pour y dérober du bétail. Nous ne
fûmes guère rassurés en remarquant des traces de lion le matin et mon
âne, une bête bien tranquille cependant, fut très effrayé en entendant à
plusieurs reprises dans la journée et tout près de nous, les
rugissements du fauve. Une pluie diluvienne s’abattit sur nous le matin
et nous procura, quelques heures durant, les sensations les plus
désagréables ; nos vêtements étaient trempés et nous arrivâmes au
village de Bouram, habité par les Arabes Khozzam, transis de froid et
fort mal dispos. Heureusement, on nous reçut fort bien ; on nous apporta
à manger, puis de quoi faire du feu, ce qui nous permit de sécher assez
rapidement nos effets. Malheureusement, la case n’était pas assez
spacieuse pour qu’il fût possible de sécher les bagages et c’est à quoi
il fallut consacrer toute la journée du lendemain. Ce retard ne nous
fut, d’ailleurs, pas très préjudiciable et nous en profitâmes pour
protéger plus efficacement, contre les pressions du bât, le dos de nos
bœufs porteurs. Conseillés par les Arabes, nous achetâmes et
confectionnâmes de nos propres mains des coussinets rembourrés avec de
la paille de la meilleure qualité. Déjà l’âne qui me servait de monture
avait été mis hors de service par une blessure au dos et si pareil
accident fut arrivé à l’un de nos bœufs porteurs, les conséquences
eussent été autrement graves.
Les gens nous réservaient le meilleur accueil. On se procurait
facilement ce dont on avait besoin avec un petit morceau de sel,
marchandise qui commençait à devenir rare. Mais le lait, la volaille et
les moutons valaient plus cher qu’à Abecher, phénomène fréquent dans
tout l’intérieur du pays. Généralement les poules sont aux femmes et
j’aurais pu les avoir à meilleur compte encore, si j’avais emporté des
essences parfumées (bois de santal, etc.), ou les parures qu’elles
affectionnent ; mais j’avais composé ma pacotille suivant les goûts des
habitants quasi barbares du Rounga, et mes verroteries devaient
seulement plaire aux fétichistes du Kouti.
Les habitants étaient en général rougeâtres de teint, ils n’étaient
sédentaires que depuis 1870, après que l’épizootie eut décimé leurs
troupeaux. Je fus très surpris de constater que, suivant la coutume du
Ouadaï, les femmes des Arabes Khozzam’s ne pouvaient passer un groupe
d’hommes qu’à genoux et à respectueuse distance. La boue et la pluie
même ne les dispensaient pas de cet usage. De charmantes jeunes filles,
ceinturées de soie, se traînaient à genoux à travers des mares et c’est
à peine si elles osaient se lever quand un homme, pris de pitié à leur
vue, les invitait à le passer debout et la tête haute.
Le lendemain matin, 30 août, nous repartions avec des vêtements à peu
près secs. Nous nous dirigions vers l’Est-Sud-Est, sur la chaîne du
Djebel-Bir-Zessi qui s’étend de l’Est-Nord-Est à l’Ouest-Sud-Ouest. Au
pied de cette chaîne nous passions les deux villages de Mokorok, puis,
après avoir contourné les collines de cette chaîne et pris la direction
du Sud nous suivions, la gardant à notre gauche, une deuxième chaîne de
collines, ramification du Djebel-Bir-Zessi. Nous traversions un petit
cours d’eau à très faible courant et après cinq heures de marche,
arrivions au village de Bir Zessi. Dès le début, la route s’élève d’une
façon assez sensible, car nous entrions dans le pays Kadjakse, très
mamelonné. Comme d’habitude, nous descendîmes au mesdjid, la case elle-
même laissait beaucoup à désirer, elle était d’ailleurs complètement
occupée par les lits des mouhadjirin’s qui s’étageaient comme les
couchettes dans les cabines d’un paquebot, mais devant la case se
trouvait un magnifique hangar-véranda (guedebaba-rekouba), spacieux et
bien couvert. Quand, dans l’après-midi les gens revinrent des travaux
des champs avec leur maire, on me transporta, avec mes bagages, dans une
case appartenant à ce magistrat municipal, juste à temps pour pouvoir
échapper au second orage de ce jour. Le village de Bir-Zessi était
insignifiant, il comptait à peine une cinquantaine de cases. J’eus
l’occasion d’y voir fonctionner, pour la première fois depuis notre
départ d’Abecher un métier de tisserand. Le tisserand est assis sur le
bord d’une fosse dans laquelle se meuvent les pédales faites du bois le
plus léger. Les fils du canevas sont fixés dans la terre, à petite
distance de la fosse ; c’est le tisserand qui conduit les fils de la
trame.
Le roi Alo qui devait être mon compagnon de voyage, avait passé la nuit
à Bir-Zessi. Nous étions donc enfin sur ses traces ; son itinéraire
avait été plus accentué vers l’Est que le nôtre, mais le prince avait
deux étapes d’avance sur nous.
Notre intention était de nous diriger directement de Bir-Zessi à Olo par
n’importe quel chemin. Mais on nous dit que le roi Alo avait suivi le
chemin de Taffe, plus à l’Est, pour éviter les dangereuses mouches Oum
Bodjena. Le 31 août, nous prenions donc à notre tour la direction Sud-
Ouest, traversions après une heure de marche le petit village de
Marafeine de quarante à cinquante cases environ et, redoutant la pluie
qui tombait toutes les après-midi, nous poussions seulement jusqu’au
village de Boutta à une heure et demie au Sud-Sud-Est du précédent.
Taffe étant trop loin pour pouvoir y arriver avant la nuit et à tout
prix il fallait éviter de camper dans la brousse, pendant la saison des
pluies. La plus grande partie de la route passait par une magnifique
forêt ; au fur et à mesure que nous avancions vers le Sud les arbres
devenaient plus gros, les lianes et les cactus qui les cachaient plus
luxuriantes. Le village de Boutta ou Bouta est construit sur le versant
occidental d’une colline d’une centaine de mètres de haut, aux flancs
boisés et dont le sommet est couronné par un rocher d’une dizaine de
mètres qui se dresse telle une tour. Du sommet de cette montagne on
voyait à l’Est et au Sud-Est les monts de Soula, qui devaient être à une
étape de Boutta.
Le village n’avait guère plus de trente ménages mais on nous y
accueillit fort bien ; un aimable vieillard vint nous recevoir sur la
place du mesdjid. Ce mesdjid avait un hangar-véranda qu’on avait bien
inconsidérément élevé sur une dépression du sol, dans laquelle, en cas
de pluie, les eaux devaient naturellement se rassembler. Quant à la case
elle-même, les fondations n’en avaient pas de revêtement. Dès que le
mandjak fut de retour des champs il nous conduisit avec beaucoup
d’égards dans sa maison. Les visiteurs y vinrent en nombre ; c’étaient
des gens aimables, discrets, hospitaliers et honnêtes mais ils étaient
d’une extrême simplicité et à peine civilisés. C’est ainsi que ma lampe
excita le plus grand étonnement dans ce village qui était cependant
encore dans le Ouadaï proprement dit. Ce n’était pourtant qu’un simple
récipient de tôle renfermant le beurre que l’on brûlait, avec une petite
ouverture, destinée à recevoir la mèche ou tout simplement un morceau de
coton. On l’admirait, comme si c’était une preuve décisive du degré
avancé de la civilisation dans les pays du Nord. Il est bien possible
qu’on me fit un accueil empressé parce que l’on me croyait revêtu d’une
fonction quelconque ; qui eût été assez fou pour entreprendre un voyage
d’affaires au Bahr-es-Salamat en pleine saison des pluies ? On
n’envisageait même pas la possibilité de l’hypothèse, dès lors, on était
convaincu que j’allais au Rounga pour y remplir quelque mission au nom
du roi Ali. Je me gardais bien de détromper les gens ; je n’y avais
aucun intérêt.
J’achetai à mon hôte, Brahim Merdo, un mouton gras pour cinq mètres de
kham ; c’était plus cher qu’à Abecher ; mais, comme je l’ai déjà dit,
dans l’intérieur où il n’y a pas de concurrence, tout est plus cher que
dans la capitale. En faisant cet achat et durant toute la journée
d’ailleurs, j’eus l’occasion de constater la parfaite entente des époux.
Non seulement le mari et la femme s’étaient concertés sur la vente, mais
encore, toutes les fois que le mari avait trouvé quelque chose à admirer
dans mes bagages, il avait appelé Kadicha pour qu’elle partageât avec
lui la joie de la surprise. Il paraissait en être de même dans les
ménages de tous les autres habitants ; personne n’avait plusieurs
femmes. Je ne dissimulais pas ma qualité de chrétien, mais les habitants
étaient trop peu instruits de la religion musulmane pour se douter de la
monstruosité d’un si grand forfait ; aussi n’en témoignaient-ils ni
surprise ni horreur.
C’est à peine si j’avais eu le temps de m’installer dans cette
hospitalière maison et de faire égorger le mouton acheté, quand un
violent orage éclata. La pluie qui l’accompagnait inonda toute la case.
Mes bagages et mes gens en souffrirent cruellement, mais personnellement
je fus épargné car j’étais couché sur mon angreb dans un coin où le toit
était parfaitement étanche. Le soir, mon hôte m’apporta un petit plat de
pâte de machet et comme ce n’est qu’en cas d’absolue nécessité que le
machet remplace les céréales, j’en conclus que les habitants du village
ne possédaient pas grand’chose.
La pluie continua à tomber pendant toute la matinée du lendemain et,
comme nous tenions à aller en une seule étape à Taffe, il fallut bien
séjourner encore à Boutta le 1er septembre. Je consacrai cette journée à
rédiger un petit vocabulaire de la langue kadjakse ou marfa. Mon hôte et
ses voisins montrèrent le plus grand empressement à me renseigner et ce
furent d’interminables effusions, accompagnées d’une fatiha qui
débordait de bénédictions, quand je fis présent à mon hôte de deux
feuilles de papier et d’une seule, à chacun de ses voisins.
Sous la couche de sable qui couvre le sol en est une autre d’argile
rouge avec laquelle les enfants confectionnent très habilement des
jouets. Les enfants du Kanem et du Borkou font des chameaux en terre
glaise, au Bornou c’étaient des chevaux et ici, fidèle image de la faune
locale, chaque enfant avait son rhinocéros ou son éléphant, très
exactement et très adroitement représenté.
On nous dit que le roi du Rounga avait quitté Taffe depuis quatre jours
déjà, mais on croyait qu’il séjournerait quelque temps à Mangara sur les
bords du Bahr-es-Salamat, pour y attendre que la saison des pluies lui
permit de traverser les marécages entre le fleuve et le pays de Rounga.
Nous approchions de la dépression où coule le Bahr-es-Salamat et le
voyage devenait beaucoup plus pénible. Le sol était fréquemment
argileux, d’où à la fois de grandes fatigues et une grande perte de
temps. Heureusement on rencontrait encore assez souvent des collines ou
des ilôts pierreux et sablonneux. Nous avancions dans la direction Sud
ou Sud-Sud-Ouest à travers une forêt vierge et entre une double chaîne
de collines ; nous franchissions de légers mouvements de terrains, de
petits cours d’eau au lit caillouteux et, après une étape de cinq heures
et demie de marche, parvenions à un embranchement ; au Sud-Sud-Ouest le
chemin allait à Olo, au Sud-Est à Taffe. Dans la forêt on trouvait
surtout le bois d’ébène, le nabak-el-fil, un arbre inconnu avec des
épines et des baies sèches et amères, le dadem du Bornou, qu’on appelle
amoudeke au Ouadaï et dont les fruits superbement jaunes,
rafraîchissants et légèrement acides, ressemblent à nos aubergines.
J’observai pour la première fois le bambou, que les indigènes appellent
le gamsa et le routrout, un arbre sans branches et pourvu de longues
feuilles ; l’écorce peut, en cas de nécessité, servir de papyrus.
Malheureusement des nuages menaçants se massèrent à l’Est dans le
courant de l’après-midi ; mieux valait camper de suite et nous
construire un abri. Des branches d’acacia nous servirent à confectionner
une zeriba assez solide ; les paquets furent déposés sur un tas de
bois ; on en fit un autre avec une quantité suffisante de bois à brûler.
Résignés à tout, nous n’avions plus qu’à attendre les caprices du
destin ; vers minuit, ils se manifestèrent sous la forme d’un violent
orage, accompagné d’une pluie diluvienne. Le lendemain matin tout
baignait dans l’eau, seul j’étais épargné, grâce à mon angreb que je me
félicitais d’avoir emmené. Quand on dispose de bœufs et d’ânes pour tout
moyen de transport, une tente détrempée par la pluie est trop lourde et
trop incommode, aussi j’avais renoncé à en emporter.