cheval de selle. Il paraît en effet qu’on trouve au Rounga les mêmes
insectes dangereux — mouches ou moustiques — qui peuplent le pays de
Fitri et qui jour et nuit, sont un véritable supplice pour les animaux.
Les deux chevaux d’ailleurs que j’avais encore étaient dans l’état le
plus lamentable.
La bête que j’avais d’abord destinée au sultan du Darfour avait commencé
par avoir les jambes enflées, puis elle maigrit et perdit l’appétit. En
vain avait-on essayé de la nourrir avec des boules d’argile et de soude,
un remède du Bornou, semblable à la méthode qu’on emploie dans certaines
parties de l’Allemagne pour gaver les oies. C’était un beau cheval de
haute taille, de la race qu’on trouve communément dans le Nord de
l’Afrique. Ma propre monture, une bête de race bornoue, n’était pas dans
un état beaucoup plus florissant. Il ne fallait pas songer à laisser ces
bêtes chez moi pendant mon absence ; je ne connaissais personne aux
soins duquel j’aurais pu les confier.
J’allai donc chez le roi, dont les chevaux sont soignés avec la plus
grande attention et je le priai de vouloir bien m’autoriser à remiser
mes deux bêtes dans ses haras, afin qu’on les sauvât si c’était encore
possible. Il accéda le plus gracieusement du monde à cette requête.
Le jour même où je me séparai de mes chevaux, nous eûmes du Darfour, la
nouvelle certaine de l’accession au trône du troisième fils du sultan
Hassen, cet Ibrahim dont j’ai déjà parlé. Mais je ne pus me résoudre à
abandonner le voyage projeté d’autant plus que le roi Ali me fit savoir
qu’un ambassadeur de son royal voisin venait de quitter le Darfour,
qu’il demeurerait certainement quelque temps à Abecher et qu’il me
faudrait par conséquent attendre assez longtemps avant qu’une caravane
ne reprît le chemin de l’Est.
Le roi Alo du Rounga se mit en route à la mi-août. A cette date,
j’attendais encore le koursi que le roi m’avait promis ; ce mot de
koursi a le même sens que celui de kinguiam au Bornou, c’est-à-dire
celui de courrier du roi. Mon koursi avait quitté la capitale,
prétextant ses préparatifs de voyage et ses adieux à sa famille ;
parvenu à bonne distance, il nous prévint qu’il souffrait d’un ver de
Médine et que, par suite, il ne pouvait entreprendre le voyage. Fort
probablement son fanatisme ne lui permettait pas d’accompagner un
chrétien. Immédiatement, un subordonné de l’akid des Salamat’s vint
m’amener un autre koursi nommé Tom ; il était de la tribu maba des
Malanga’s, c’était un Ouadaoua de race, né à Damba, dans les environs de
Ouara. Ce Tom avait le teint très noir, il ne se rasait pas la tête,
d’après la dernière mode du pays musulman. Quoiqu’il fut taciturne et
très réservé, l’impression qu’il fit n’était pas mauvaise.
Le 17 août, nous partions enfin mais ce n’était qu’après de grosses
difficultés. Par deux fois, il nous fallut, menacés par de fortes
averses, rentrer dans la zeriba les paquets que nous en avions sortis.
Mais je ne voulais plus retarder mon départ, car le roi du Rounga avait
déjà plusieurs étapes d’avance sur nous. Le chargement de
l’indispensable angreb n’alla pas sans de grands embarras et grande
perte de temps. L’angreb est le lit, universellement employé dans tout
le Soudan oriental. On ne peut s’en passer pendant la saison des pluies.
Otman, mon propriétaire et mon ancien compagnon de voyage, avait
confectionné le mien de ses propres mains. Il reposait sur quatre pieds
en bois de trente centimètres de haut environ, quatre bambous reliaient
ces pieds les uns aux autres et dans ce cadre était un canevas en fibres
de palmier doum. Intentionnellement, Otman avait négligé les lanières de
peau que l’on emploie souvent à la place de fibres végétales et cela
parce que les nœuds fibreux se resserrent à la saison des pluies. Quand
les bœufs furent chargés et eurent quitté la ville, j’allai prendre
congé du hadj Ahmed Tangatanga et de quelques marchands de Bengazi et de
Tripoli. Otman et le faki Abou me firent la conduite jusqu’à la zeriba
de l’akid des Salamat’s. Tom y reçut ses dernières instructions. J’y
pris congé de l’akid qui, chose curieuse, mais conforme aux traditions
du Ouadaï, était castrat, malgré ses attributions particulièrement
guerrières.
Nous traversions la vallée peu accidentée où se trouve Abecher en nous
dirigeant presque directement au Sud. Le pays était à peu près
complètement déboisé. Quelques rochers granitiques de mesquine apparence
rompaient de temps en temps la monotonie du paysage au sol argileux et
sablonneux qui caractérise les environs de la capitale. Quelques cours
d’eau coulaient vers l’Ouest, mêlaient leurs eaux à ceux qui prenaient
leur source au nord d’Abecher, puis se jetaient dans le Bouteha. Dans le
même fleuve venaient se perdre les rivières plus importantes dont la
source se trouve dans les contreforts méridionaux du massif de Kondongo.
La vallée s’élevait légèrement ; après deux heures de marche, nous
passions à l’est de l’Abou-Goddam, un cône dénudé, et, une heure après,
un vaste panorama se déroulait devant nous. C’était la large vallée du
Bouteha, légèrement mamelonnée, limitée par la chaîne du Kachemere au
Sud-Sud-Ouest. Au Sud-Sud-Est, nous apercevions dans le lointain les
premiers contreforts des monts Kadjanga’s. Point de villages, mais bien
quelques champs de céréales ; la fraîcheur du feuillage et son
abondance, le gazouillement des oiseaux, étaient pour nous autant
d’agréables surprises, après l’aspect éternellement monotone des murs
gris d’Abecher. A cette saison, ces régions ressemblent, mais combien
peu, à nos printemps du Nord.
Nous poursuivions notre voyage vers le Sud-Sud-Ouest, non sans grande
perte de temps par suite du chargement défectueux de nos bêtes de somme,
passions l’Ouadi Chouk, large de trente à quarante pas, dont la source
se trouve dans les monts Kelinguen et l’embouchure dans le Bouteha, au
district de Kaure. L’Ouadi a deux minces filets d’eau qui coulent sur un
lit de gros gravier. Après six heures de marche, nous nous arrêtions au
gros village d’Engringa, de deux cent cinquante cases environ,
qu’habitaient des Malanga’s. L’accueil qu’on nous y réserva nous fit mal
augurer de notre voyage. Le chef et ses esclaves demeurèrent
invisibles ; personne ne voulut nous conduire chez le maire ou mandjak.
Le mesdjid, où tout le monde vient faire ses dévotions et qui tient lieu
de djami ou mosquée, était bondé. Il en était de même du hangar-véranda
et de la case qui, dans ces pays, sont contigus à la mosquée et servent
de local scolaire ou de logement aux étrangers de passage. L’heure était
avancée, le ciel sans nuages ; nous dressâmes notre camp sur un
emplacement inoccupé, un peu surélevé, où se trouvait un grand arbre à
l’ombre duquel se réunissaient habituellement les jeunes gens du
village. Leur voisinage était très gênant ; ils n’avaient pas la
discrétion des hommes instruits de ces pays et ne se retirèrent que
lorsqu’il fut très tard. Notre souper en fut retardé ; l’usage nous
obligeait, en effet, à le partager avec eux, ce que nous ne voulions
pas.
Heureusement il ne plut pas de la nuit. Au lever du soleil nous
repartions ; la journée s’annonçait belle. Nous nous dirigions vers le
Sud, sur l’extrémité Est d’une chaîne de collines qui se développait de
l’Ouest à l’Est, nous y arrivions après une heure de marche en touchant
à un second village du nom d’Engringa. Nous passions ensuite le village
d’Atourda, de quatre-vingt cases seulement. A l’Est et au Sud-Est se
profilaient à l’horizon les monts Kadjanga’s ; au Sud-Ouest, les monts
Kachemere’s et, entre ces deux chaînes, au Sud, les monts Marpa’s, ou
Marfa’s. Après trois heures de marche au Sud-Sud-Ouest, nous arrivions
au Bouteha ou petit fleuve (Bouteha est un diminutif de Batha, qui
signifie fleuve.) Quelques mimosa’s décoraient ce sol sablonneux où
perçaient de ci de là, quelques affleurements d’un granit grossier et
friable. Jamais on ne se serait douté qu’on passait une rivière ; pas de
rives, c’est à peine s’il y avait une dépression de terrain et une très
large bande de sable dans la plaine. Il paraît qu’à l’Est et à l’Ouest,
le lit du Bouteha est profondément creusé dans le sol. Mais, à l’endroit
où nous le passions, le fleuve devait déborder chaque fois — et cela
arrive plusieurs fois par an — qu’il avait de l’eau. Du lieu où nous
étions, il se dirigeait au Sud-Ouest pour se jeter dans le Batha à
Malamm, c’est-à-dire au « confluent ».
Le Bouteha passé, nous arrivions, après une demie-heure de marche, au
pays de Kenga, administré par le hadj Ahmed Tangatanga. Quoiqu’il fut
encore de très bonne heure, je donnai l’ordre d’y camper, un peu, pour
faire plaisir à mes gens, un peu aussi, pour compenser le mauvais
accueil des Kachemeré’s. Les céréales étaient déjà à hauteur d’homme et
avaient leurs épis. Ce district était généralement bien cultivé et, à en
croire ce qu’on disait dans le zeriba du hadj Ahmed, où ses esclaves me
firent le meilleur accueil, les habitants devaient travailler beaucoup
pour pouvoir payer tous les impôts. Ceux-ci s’élevaient aux chiffres
suivants : deux moudd’s (setiers) de douchn à payer au mois de Fitr au
hadj Ahmed ; deux moudd’s par feu à payer au roi ; deux moudd’s par feu
au fattachi, un fonctionnaire chargé de rechercher le merissa et ceux
qui en boivent ; à cela s’ajoutaient : les bourmiya’s, soit quatre
moudd’s à payer au roi ; la diffa, payable en tekaki au hadj Ahmed et
aux fonctionnaires de la province ; le kodmoula, qui se percevait en
pièces de coton très minces, enfin la dîme, sur les récoltes de coton,
d’oignons, de fenouil, etc., dont la culture est très active dans la
vallée du Bouteha ; c’est le chef du district, le hadj Ahmed, qui
perçoit tous ces impôts et qui verse au roi et aux fonctionnaires, la
part à laquelle ils ont droit.
Nous avions eu une excellente idée en venant nous réfugier dans la case,
complètement étanche, du hadj Ahmed. Toute la matinée un vent chaud du
Sud-Ouest souffla, de gros nuages s’amoncelèrent l’après-midi dans l’Est
et dans la soirée la pluie tomba abondamment.
Près du pays de Kenga et vivant dans la région des pâturages, se
trouvait une fraction des Mehamid’s, aux soins desquels j’avait confié
les chameaux que je comptais emmener au Darfour.
Le lendemain, la marche au Sud-Sud-Ouest fut reprise ; on continuait à
se diriger sur l’extrémité Sud-Est des monts Kachemere’s ; on passa
successivement l’Akourra, un petit affluent du Bouteha, au lit d’un beau
sable doré et, à petite distance, le Batrane, de trente pas de large
environ, dont le lit, à sec aussi, était profondément creusé dans le
sol. Après deux heures et demie de marche, nous arrivions au gros
village de Tara, sur le versant oriental de la montagne du même nom qui
se détache au nord de la chaîne principale. Nous apercevions plus
nettement à l’Est-Sud-Est, les monts Kadjanga’s et en face de nous,
directement au Sud, se profilait de l’Est à l’Ouest, la chaîne des
Marfa’s. Tara devait bien avoir une centaine de cases ; marchant au Sud-
Ouest, nous parvenions, après trois quarts d’heure, au petit village de
Cherambala où deux jours avant, le roi du Rounga avait passé la nuit.
Une dernière heure de marche nous conduisit à l’extrémité Sud-Est de la
chaîne Kachemere au pied de laquelle se trouvait le village d’Ourondo.
La chaîne principale va du Sud-Est au Nord-Ouest, mais à son extrémité
se greffe une seconde chaîne qui se dirige vers l’Est, et qu’on appelle
Kondongo dans sa partie orientale, Kouldi dans sa partie occidentale.
Cette même direction Sud-Sud-Ouest nous conduisit à travers une petite
plaine, où l’habila dominait. Nous avions vainement essayé de passer la
nuit dans un des deux villages de Mouril, que nous avions traversé dans
les premières heures de l’après-midi et nous ne trouvions à nous loger
que dans le mesdjid de Tchafo. En arrivant à ce village, nous venions de
passer le Bittek, petit cours d’eau dont le lit est recouvert d’une
épaisse couche de sable et dont les rives sont ombragées par une
luxuriante végétation, en particulier par de gigantesques Sahaba’s. Ce
cours d’eau, qui se dirige vers l’Ouest, se jette probablement dans le
Bouteha ou dans le Batha.
J’ai déjà dit que l’on trouve dans presque tous les mesdjid’s, ces
hôtels à bon marché du Ouadaï, une case avec les pupitres en bois (loah)
de ses élèves ambulants (mouhadjirin) un foyer, un hangar-véranda et un
emplacement de sable propre, où les gens font leurs dévotions — chose
dont je ne fus que très rarement témoin — En descendant dans les
mesdjid’s, on a enfin l’avantage d’être éclairé gratuitement. Les
mouhadjirin’s, en effet, doivent pourvoir à leurs besoins et sont
occupés toute la journée à divers travaux ; ils ne peuvent consacrer à
leurs études que les heures de la soirée, du coucher du soleil à l’acha,
soit une heure et demie environ et celles de la matinée, depuis le point
du jour jusqu’au lever du soleil. Ils étudient alors à la lueur du foyer
et doivent contribuer, chacun pour sa part, à fournir le bois nécessaire
pour l’alimenter. Ces jeunes gens, au nombre desquels il y a des enfants
de six ans, parcourent le pays pendant des années ; ils pourvoient à
leur nourriture et quelquefois à leur entretien complet en louant leurs
bras pour les travaux des champs ; ils suivent en outre les leçons
élémentaires du maître d’école du village. J’ai déjà longuement parlé
des nombreux adeptes de cette caste de mouhadjirin’s au Bornou ; leur
vêtement est une simple peau de chèvre ou de mouton, leur fortune se
compose d’un pupitre, d’une petite calebasse servant d’encrier, d’un
roseau qui sert de plume et d’une écuelle fragment de calebasse, dont
ils se servent à la fois pour boire et pour recueillir les aumônes.
Quand ils croient avoir appris ce qu’ils ont à apprendre, c’est-à-dire
quand ils ont terminé la lecture du Coran, ils retournent dans leur
patrie et, s’ils ont beaucoup de chance, ils trouvent à y gagner leur
vie, soit comme maîtres d’école, soit comme écrivains publics.
Les habitants de Tchafo vinrent en grand nombre nous rendre visite ; ils
étaient plus polis, empressés et discrets que nous ne l’avions osé
espérer. Au repas du soir, ils nous firent même trois services et rien
n’était plus touchant que la discrétion de leur hospitalité ; ils
entraient sans dire un mot, sans nous souhaiter le bonsoir, sans même
qu’on les entendit venir ; ils posaient leurs plats, puis s’en allaient
sans chercher à lier conversation avec leurs hôtes, sans attendre une
récompense fut-ce un simple « barak Allah » (que Dieu te bénisse !)
Ce jour-là, le vent souffla du Sud-Ouest ; vers midi, les nuages
s’amoncelèrent à l’Est et il tomba un peu de pluie. Nous marchions vers
le Sud-Ouest ; le pays était mamelonné ; passions les villages de
Kornaya et d’Ouobodja et arrivions au mont Kolotou, qui marque la limite
entre les pays Kachemere et Karanga. Ce sont des sangs-mêlés qui
habitent cette montagne. Nous franchissions les monts Kalanga’s au nord
du Kolotou et reprenions la direction du Sud-Ouest. Après trois heures
de marche, nous apercevions, au Nord, le mont Kadoma, qui marquait le
centre du Ouadaï au temps de la dynastie des Tundzour’s. Daoud, le
dernier roi tundzour, y avait habité avant qu’Abd El Kerim, le fondateur
de la dynastie au pouvoir, eût brisé son autorité. Tout ce pays était
mamelonné. Les nombreux cours d’eau franchis allaient à l’Ouest ou au
Nord-Ouest. Le pays était peu boisé et le massif du Karanga ne tarda pas
à se perdre graduellement en une petite chaîne de contreforts, allant de
l’Est à l’Ouest, dont les verdoyantes couleurs contrastaient
agréablement avec les roches rouges et dénudées du Karanga proprement
dit. Au pied de ces contreforts, nous traversions les villages de
Kichilou et de Mourdigguen, puis, obliquant un peu plus au Sud-Sud-
Ouest, nous campions, après une étape de sept heures, au village karanga
d’Agora, situé au pied de la partie méridionale de la chaîne, quelques
minutes après le gros village de Moustakhede. Le massif du Karanga a
l’aspect d’une masse rocheuse ronde ou carrée, constituée par un
ensemble de pics déboisés et rougeâtres. Le versant Nord-Sud, qui nous
faisait face, avait une bonne demi-heure de développement, et le versant
Est-Ouest devait avoir les mêmes proportions. Les pics de ce massif ne
dépassent guère la hauteur du Drachenfels, environ 300 mètres, et au
temps de leur indépendance complète, puis relative, les Karanga’s ont
toujours considéré ce massif comme une retraite naturelle. Sur les
versants se trouvent de nombreux villages.
Les habitants d’Agora n’étaient guère hospitaliers. Descendus au
mesdjid, nous y eûmes au moins la nourriture spirituelle, sous forme de
versets du Coran, psalmodiés par les voix criardes des mouhadjirin’s.
Le massif de Karanga se terminait par un bel éperon de formes
régulières, dont nous partions, allant vers le Sud ; nous passions les
contreforts de la chaîne de collines, nous dirigeant vers une seconde
chaîne qui, elle aussi, était en pays karanga. Cette dernière chaîne
semblait relier le Karanga au Marfa ; elle se dirigeait de l’Est à
l’Ouest sous le nom de Hadjer (mont) Yourngo. Après quelques heures de
marche, nous arrivions à son extrémité ouest et nous apercevions, à une
demi-heure de là, une seconde chaîne un peu plus élevée constituée comme
la première de granit rouge ; nous en suivions les versants, passions le
village de Mangorno et, à son pied, les petites montagnes qui le
prolongent et qui sont, par conséquent, rattachées au système du Hadjer
Yourngo. Nous atteignions ainsi le pic isolé de Founno, derrière lequel
se cachent les dernières cases des Karanga’s. Cette étape dura cinq
heures et demie ; quoiqu’il fût de fort bonne heure encore, on campa
dans le village de Founno, principalement parce qu’il n’y avait aucun
autre village entre Founno et Amm-Dguemat, où nous pensions passer le
Batha. En chemin, nous rencontrions une grande caravane d’Arabes,
accompagnés par leurs femmes, qui portaient leurs colliers d’ambre au
cou et leurs anneaux ou croissants d’argent aux narines. De superbes
troupeaux de bœufs les suivaient ; ils les conduisaient, comme à chaque
saison des pluies, vers les pâturages du Nord. Ces Arabes étaient de la
tribu des Naouaiba’s et obéissaient aux ordres du tintellak Youssef. Le
village de Founno ne comptait que trente cases. Nous nous installions
dans deux cases en ruine et dans une troisième en construction, qui
toutes trois paraissaient n’être à personne.
A partir de Founno, nous allions être exposés aux attaques des
moustiques, d’autant plus importuns, que nous avancions vers le Sud.
Après avoir réparé mon angreb, abîmé par maladresse de mes gens, je fis
l’ascension de la colline rocheuse de Founno ; le panorama du sommet
n’était pas très vaste. D’abord, parce que le pic n’était pas assez
élevé, puis, parce que l’air n’était pas assez pur. C’est à peine si
cette colline a la hauteur du Rolandseck (moins de 300 m.) ; les
versants sont parsemés de gigantesques blocs de granit rouge. La
montagne est le rendez-vous d’innombrables marmottes du Cap, que les
Arabes appellent des koko’s ou des keka’s. Ils ne sont pas plus gros que
des lapins, leur pelage est gris foncé, la queue, cachée sous la peau,
paraît faire complètement défaut. En arrivant à Founno, nous avions
perdu à nouveau la trace d’Alo, le sultan du Rounga.
Une plaine (khala) inhabitée, légèrement boisée, l’Amm Djourar, s’étend
à l’ouest de Founno, jusqu’au Batha et au Nord, jusqu’au confluent du
Batha avec le Bouteha. Nous la traversions, suivant la direction Sud-
Sud-Ouest et, après quatre heures de marche, nous passions l’ouadi
Tchororo, qui avait vingt pas de large, dont six en eau, des rives d’un
mètre et demi de haut et qui coule de l’Est à l’Ouest pour se jeter dans
le Batha à Amm Djourar. L’ouadi Nebagaia, au contraire, que nous
passions peu après et qui avait un lit plus large, mais des bords moins
élevés, était complètement à sec. Ces deux cours d’eau s’unissent
d’ailleurs en un seul, avant de se jeter dans le Batha. Les rives du
Nebagaia étaient assez boisées ; il y avait de magnifiques spécimens de
djokhan’s, de sahaba’s et de kourna’s. Il nous fallut enfin passer un
troisième affluent du Batha, tout aussi insignifiant que les précédents
et une grande plaine herbeuse avec quelques bouquets de broussailles,
avant d’atteindre le village d’Amm Dguemat, dépendant de l’akid des
Salamat’s, et en même temps le Batha. Cette étape vers le Sud-Ouest
avait duré huit heures. Sur la rive opposée du fleuve, on apercevait à
l’horizon, les deux montagnes, ou plus exactement les deux massifs
montagneux de Fala et d’Ouled Bakka.
On mit à ma disposition la zeriba de l’akid des Salamat’s, je préférai
le mesdjid ; j’y trouverais plus de facilités pour m’entretenir avec les
habitants ; il y avait d’ailleurs quelques arbres magnifiques devant la
case des mouhadjirin’s ainsi qu’un hangar-véranda. Malheureusement, le
Batha que nous devions passer était plein d’eau. Non pas qu’il eût
atteint son plus haut niveau, car il sort souvent de son lit, mais il
avait déjà plus de cent pieds de large et son courant était très rapide.
Il y avait de nombreux Bornouans à Amm Dguemat. Ils firent preuve de
leur goût pour la musique et la danse jusqu’à bien avant dans la nuit.
Mais la population comprenait surtout des Arabes sédentaires de la tribu
des Salamat’s. La fin de la journée se passa en pourparlers avec les
nageurs, qui devaient nous passer, nous-mêmes et nos bagages, sur
l’autre rive. Dans tout Amm Dguemat il n’y avait en effet ni pirogue, ni
radeau en bois d’ambadj, ni calebasses pouvant servir de flotteurs. Il
fallait mettre tous les bagages dans des jarres en argile, qui, dans les
maisons, servaient à garder les provisions d’eau et les nageurs
poussaient ces jarres vers l’autre rive. Nous nous entendîmes enfin avec
six hommes, moyennant le prix de quatre tekaki ou leur valeur
correspondante, de vingt livres de sel et de six feuilles de papier. Le
lendemain, un nombre triple de nageurs se présenta ; à les croire ils
étaient là en travailleurs volontaires et désintéressés, mais je pus
bientôt me rendre compte que le vrai motif de leur présence était
l’espoir de faire de petits larcins. On eut toutes les peines du monde à
passer nos paquets par les larges orifices des jarres. Hammou, mon
domestique marocain, franchit ensuite la rivière, pour présider à la
réception des marchandises pendant que je devais surveiller moi-même la
mise en jarre et le départ des nageurs. Ce moyen de transport
rudimentaire était des plus désagréables ; il fallait défaire tous les
gros paquets, trop lourds ou trop volumineux. Quant aux nageurs, ils
étaient trop nombreux pour qu’on pût les reconnaître et la seule
garantie que j’avais contre leurs rapines était ma qualité d’envoyé du
sultan. Pour comble de malheur, une petite pluie ruisselante tombait sur
les bagages éparpillés en désordre. Pour le sel surtout le désastre fut
irréparable. Une grande partie de ma provision s’était convertie en boue
rougeâtre et quand nous fûmes enfin rendus sur la rive opposée, il nous
manquait non seulement une appréciable quantité de cet objet d’échange
indispensable dans le Sud, mais encore de nombreuses peaux de chèvres
teintes et quelques autres petites choses que nous ne pûmes récupérer,
même après les discussions les plus désagréables avec nos gens.