environs des terrains particulièrement propices au développement des
miasmes ; les fièvres faisaient bien moins de victimes parmi les
étrangers qu’à Kouka. Les Arabes étaient les plus éprouvés, les
commerçants du Nil l’étaient moins, les accès pernicieux étaient rares
et les plus fréquents étaient les accès périodiques. En revanche le ver
de Médine (_Filaria medinensis_) était extrêmement répandu sans
d’ailleurs qu’on eut un remède efficace pour le détruire. On se bornait
à fixer la tête de l’animal dès que celle-ci perçait puis on déroulait
lentement le ver. J’ai vu des individus qui en avaient jusqu’à douze
spécimens sur le corps.
Je traitais ces maladies. En même temps, je donnais mes soins à un
domestique du roi Ali qui risquait de perdre ses doigts par suite
d’abcès lépreux qui s’étaient formés aux articulations. Cet homme
m’intéressait surtout parce qu’il était venu tout récemment au Ouadaï,
des pays fétichistes du Sud. Il était de la tribu des Fanga’s qui
habitent au sud du lac Iro, où se perdent la majeure partie des eaux du
Bahr es Salamat. Il s’était attaché à moi ; même quand je l’eus amputé
d’un doigt il prétendait ne pas être guéri et affirmait au roi Ali qu’il
souffrait encore à l’emplacement de l’amputation. Le souverain devinait
le motif de ce mensonge ; il voulut me faire présent de ce brave homme
mais je dus refuser, quoiqu’il m’en coûtât de le laisser seul au palais
en proie au plus grand désespoir. Qu’en eusse-je fait, moi qui étais sur
le point de partir !
Malheureusement la saison des pluies eut l’effet le plus désastreux sur
la santé de mon ami tunisien, le hadj Salem. Depuis longtemps il
souffrait d’une dysenterie chronique et je commençais à craindre
sérieusement pour sa vie.
CHAPITRE IV
=Mon voyage au Rounga=
Les nombreux courriers envoyés au Darfour ne rapportaient toujours pas
de nouvelles précises sur ce qui s’y était passé. Je ne pouvais partir
pour le Darfour que dans plusieurs mois ; personne n’aurait voulu faire
le voyage à la saison des pluies ou immédiatement après. Cependant, il
n’y avait qu’un seul fleuve dangereux par le volume de ses eaux ;
c’était l’Oued Kadja, le plus important des cours d’eau qui forment le
Bahr es Salamat.
Le hadj Ahmed Tangatanga et un autre Djellabi, Abd el Medjdid, le chabir
(le guide, c’est-à-dire un homme qui a déjà conduit une caravane du
Darfour dans la Haute Egypte) avaient envoyé un courrier à Kobe, dans le
Darfour, pour avoir des nouvelles précises.
Ce courrier était un Bornouan ; il avait pris l’engagement d’être de
retour à Abecher après quinze jours d’absence, soit, sept pour l’aller,
un pour remettre les lettres et prendre la réponse et sept pour le
retour.
Pour ne pas attirer l’attention, le courrier devait faire ce voyage à
pied et la célérité de ces hommes est vraiment étonnante. La distance
d’Abecher à Kobe est d’environ soixante-dix milles allemands (de 7.500
mètres environ) ; en quinze jours, notre homme devait faire cent
quarante milles à pied. Il mit deux jours de plus, mais c’était parce
que le destinataire était parti de Kobe pour El Facher.
J’étais convaincu que, provisoirement au moins, il fallait suspendre mon
départ et j’avais fait le projet d’entreprendre une petite excursion
dans le Sud du Ouadaï. Le roi était très favorable à ce projet, mais le
hadj Ahmed s’efforçait de m’en détourner par tous moyens ; il alléguait,
comme principal motif, les dangers d’un voyage à la saison des pluies,
mais aussi le caractère des habitants, enfin, les troubles politiques
qui en compromettaient la tranquillité. La curiosité que j’avais de voir
ce pays avait été éveillée par les nombreux renseignements que je
m’étais procurés de divers côtés. Le jeune prince dadjo, qui m’apprenait
sa langue, m’avait beaucoup parlé du Soula et des villages qui se
trouvent au Sud du Rounga, dans le Kouti. Ce prince était le fils de feu
le dernier souverain du Soula ; il avait quitté sa patrie par crainte de
son oncle, le nouveau sultan. Il s’était placé sous la protection du roi
Ali, un peu dans l’espoir de reprendre le trône avec son appui, en tous
cas pour trouver un asile sûr auprès du souverain du Ouadaï.
Le Soula ou Sila est un des plus anciens Etats musulmans de ces régions.
Mon prince put me donner une liste de vingt et un souverains, ses
ancêtres ; il est vrai que leurs noms étaient écrits en bien mauvais
arabe et qu’à la liste, se trouvaient jointes des observations
fantaisistes sur l’origine des Dadjo’s. La valeur du document était des
plus problématiques. Le Soula est au Sud-Est du Ouadaï, entre le Ouadaï
et le Darfour et paie tribut à ces deux Etats. Les Dadjo’s, immigrés du
Darfour au Soula, y détenaient le pouvoir depuis l’époque la plus
reculée. Les souvenirs historiques, les mœurs et les coutumes les
rattachaient donc au Darfour et c’était l’énergique politique du roi Ali
qui les avait obligés à prendre quelques garanties vis-à-vis du Ouadaï.
Le jeune prince menait une vie très modeste et m’était très
reconnaissant des tekaki avec lesquels je payais ses leçons.
J’avais fait aussi la connaissance d’un jeune prince du Rounga. A la
mort de leur père, son frère et lui avaient assassiné leur oncle, qui
avait voulu s’emparer du trône. Pour les punir, le roi Ali les avait
retenus quelque temps prisonniers à Abecher, avait désigné comme sultan
du Rounga un de leurs parents éloignés, qui avait jadis résidé dans la
capitale, puis leur avait rendu la liberté, après leur avoir fait jurer
de maintenir la paix. Ce jeune prince connaissait à merveille le Rounga,
le Kouti et les pays situés au Sud de sa patrie ; il me donna de
précieuses indications sur ces contrées.
D’après lui, le pays de Rounga était immense et s’étendait au Sud jusque
vers le 8e degré de latitude Nord. Comme le Rounga était complètement
soumis à l’autorité du Ouadaï, il était certain que j’y voyagerais plus
facilement qu’au Soula. Le jeune prince du Rounga était un spécimen
remarquable de sa race. De haute taille, noir comme jais, il était grand
buveur de merissa ; à en croire ses récits, et à le juger sur sa mine,
c’était un de ces hommes qui ne se plaisent qu’aux combats ou aux
dangereuses chasses à cheval de l’éléphant et du rhinocéros.
Je pus enfin mettre la main sur un Bornouan, qui avait d’abord habité
Menaouatchi au Darfour et qui, dans les premières années du règne du roi
Ali, s’était laissé tenter par l’idée de faire un voyage au Kouti,
province du Rounga, connue par sa richesse en ivoire, pour y faire du
commerce. Or, le roi Ali estimait que le commerce du Kouti était
monopole d’Etat ; aussi, après avoir attendu que les marchands eussent
échangé leurs marchandises contre des défenses d’éléphant, il les fit
dépouiller sans autre forme de procès. Quelques-uns des marchands
étaient restés au Kouti, d’autres étaient retournés ruinés au Darfour,
d’autres, enfin, étaient venus à Abecher, espérant obtenir la
restitution de leurs biens. Mon Bornouan, Ali Fentami, avait habité
longtemps le Kouti, le Rounga et surtout les rives du lac Iro ;
infatigable comme tous ceux de sa race, il avait fait de nombreux
voyages en tous sens.
Le prince dadjo, qui avait quelque culture, avait pu me donner des
renseignements assez circonstanciés sur le dialecte de son peuple. Grâce
au prince rounga, j’avais pu acquérir des notions appréciables sur la
langue de ce pays ; Ali Fentami m’apprit un peu de la langue des tribus
banda’s, qui habitent au Sud du Rounga et du Kouti. Les renseignements
sur les fleuves de ces régions m’intéressaient particulièrement. La
plupart des cours d’eau qui prennent leur source dans les régions
rocheuses du pays banda, se rattachent au système hydrographique du
Chari ; mais Ali Fentami me disait qu’il y avait, plus au Sud encore, un
fleuve plus important, qu’il avait vu de ses yeux et qu’il ne croyait
pas être un affluent du Chari. Ce cours d’eau se dirigerait vers l’Ouest
et se trouverait au Sud d’Abecher, à hauteur du cinquième parallèle
environ. On l’appelait le Bahr Kouta ; il me semble que ce doit être le
Koubanda, signalé par Henri Barth, que George Schweinfurth a vu un peu
plus loin au Sud-Est sous le nom d’Ouelle. Ali Fentami, originaire du
Kotoko, et qui, par conséquent, connaissait bien le Chari, après le
confluent de ses deux bras, affirmait que le Bahr Kouta était plus large
que ce dernier fleuve, que les îles y étaient plus nombreuses, qu’on y
trouvait en abondance crocodiles et hippopotames, et que les indigènes y
naviguaient, montés sur de grandes pirogues. On s’accordait à dire que
le cours de ce fleuve s’avançait plus avant vers l’Ouest que celui du
Chari[3].
Tous ces renseignements me déterminaient à accepter les propositions du
roi Ali et à employer le temps qu’il me fallait attendre encore, avant
de partir pour le Darfour, à faire un voyage au Rounga. Je formais en
même temps le projet de faire un peu de commerce au Kouti, pour
équilibrer quelque peu mes finances. Le long séjour que j’avais fait au
Ouadaï avait à peu près complètement épuisé les moyens que je m’étais
procurés en vendant les objets manufacturés dont le cheik Omar m’avait
fait présent. J’avais encore tout le Darfour à traverser et je n’avais
guère d’espoir de recevoir de l’argent du Nord. Mais, au Kouti, l’ivoire
était à si bon compte, qu’on pouvait l’acheter, avec les objets
d’échange qui y avaient cours, pour moins du dixième de sa valeur. Des
bénéfices énormes eussent été assurés à ceux qui recevaient privilège du
roi pour commercer au Kouti, s’il n’y avait eu les difficultés du
transport. Pendant la saison sèche, on pouvait se servir de chameaux
pour aller d’Abecher au Kouti ; mais ces bêtes mouraient vite et, quel
que fût leur bon marché au Ouadaï, le transport à dos de chameau aurait
fini par coûter très cher. Les bœufs et les ânes ordinaires, dont le
prix ne dépassait pas deux à trois, exceptionnellement quatre thalari’s,
résistaient mieux au climat ; mais, comme les chameaux, ils mouraient
avant qu’on eût pu échanger les marchandises contre de l’ivoire et se
préparer au retour. Il fallait donc tenir compte de cette mortalité des
bêtes de somme, envoyer quelqu’un dans le Nord en chercher, dès que les
échanges étaient terminés, et repartir immédiatement. C’est l’oumm
boudjena qui cause cette effrayante mortalité chez les bêtes de somme,
cette mouche dangereuse dont nous avons parlé lors de notre passage au
lac Fitri. Je fus obligé d’abandonner le projet que j’avais de faire du
commerce au Kouti. Le roi Ali m’avait fait remarquer, à juste titre, que
mon voyage en serait retardé et que mon départ pour le Darfour serait
ajourné à une date plus éloignée encore. Le hadj Ahmed et Ali Fentami
redoutaient bien pour moi les marais et les bas-fonds argileux qui
s’étendent dans tout le bassin du Bahr-es-Salamat ; mais le roi
ripostait que ces craintes étaient chimériques, puisque j’avais voyagé
dans le moyen Chari et dans le Somraï, en pleine saison des pluies. Quel
que fût donc mon désir de retourner aussi vite que possible en Europe,
je résolus de pousser à nouveau une pointe vers le Sud.
Le 31 juillet, le roi Ali me fit savoir qu’il comptait envoyer
incessamment dans ses états, Alo, le nouveau roi du Rounga.
Dès que je lui eus répondu que j’étais disposé à voyager avec ce prince,
le roi envoya vers l’akid des Salamat’s, qui a la haute surveillance des
provinces méridionales, et lui intima l’ordre de mander sur le champ le
nouveau roi du Rounga ainsi qu’un de ses hommes à lui, choisi parmi ceux
dont il était le plus sûr. Quand tous deux furent présents, le roi,
s’adressant au souverain du Rounga, lui tint à peu près le discours
suivant : « Cet étranger que tu vois là, est mon hôte. Il veut connaître
des pays étrangers, sans rechercher aucun lucre, aucun bénéfice. Tu vas
rejoindre le poste que je t’ai confié dans ta patrie ; tu emmèneras cet
homme avec toi et tu m’en répondras sur ta tête. Arrivé dans ta patrie,
tu le recevras dans ta propre maison, tu l’y soigneras toi-même et tu le
conduiras, si toutefois il n’y a pas de danger, partout où il désirera
aller. Si tu ne peux l’accompagner toi-même, tu te feras remplacer par
un tes frères ou un de tes parents, toujours sous ta propre
responsabilité. Tu ne lui permettras pas d’aller dans les pays avec
lesquels tu es en guerre, car ceux de sa race sont très imprudents et
ils risquent leur vie pour visiter de nouveaux pays et de nouvelles
peuplades. Il parle souvent du Bahr el Abiad, sur les rives duquel
vivent les Banda’s anthropophages ; tu le conduiras chez eux, si
toutefois tu entretiens avec eux des relations commerciales. Fort
probablement ses bêtes de somme périront au cours du voyage. Quand il te
quittera, tu lui en donneras d’autres que tu te procureras par tous
moyens. »
Je m’occupai maintenant de compléter aussi rapidement que possible mon
équipement. Déjà, j’avais acheté, avec le concours du hadj Ahmed, un
bœuf porteur qui, par sa vigueur dûment éprouvée, valait bien le prix
extraordinaire de trois makta’s tromba, soit quatre thalaris et demi.
J’avais en outre un mulet de selle payé dix thalari’s à un Djellabi et
le couple de bœufs que je devais à la générosité du roi. Ma pacotille se
composait : de huit thalari’s de tabac du Darfour, très recherché dans
les pays fétichistes et emballé dans des peaux de chèvre qui semblent
des outres ; de quinze thalari’s de ces petites perles en verroterie
rouge et blanche appelées sini’s ; de cinq thalari’s de cauri’s. J’avais
payé dix thalari’s, quatre douzaines de mouchoirs d’indienne ; acheté
pour dix thalari’s de mekkiya’s, cotonnades légères et carrées teintes
en bleu provenant d’Egypte ; j’emportais enfin, en espèces, neuf makta’s
tromba, soit quatorze thalari’s. Il n’y avait plus qu’à attendre les
présents d’investiture du souverain du Rounga. C’étaient comme toujours
un cheval, un caftan d’apparat et une sourriya ou concubine ; comme
toujours aussi, la livraison en fut retardée et le départ n’eut lieu
qu’à la mi-août.
Mais, avant ce départ, il y eut une noce merveilleuse qui attira
l’attention universelle. Le roi Ali mariait une de ses filles à l’akid
des Mehamid’s. L’akid des Mehamid’s était, ainsi que celui des Khozzam’s
et celui des Djebaba’s, fils de l’akid Djerma, l’ancien chef des
Mehamid’s, qui avait rendu d’inappréciables services au roi, lors de son
accession au trône. Ce nom d’akid Djerma, ne peut évoquer chez nous, que
de douloureux souvenirs ; Edouard Vogel habita sa maison sous le règne
de Mohammed Chérif ; ce fut lui qui, le premier, dénonça au prince les
allures suspectes de notre malheureux compatriote et ce furent ses gens
qui l’assassinèrent dans les environs d’Abecher, certainement avec le
consentement, peut-être même sur l’ordre du roi. Le roi Ali aimait
beaucoup la famille de ce fidèle serviteur de sa maison et, quand le
père mourut, il désigna pour lui succéder l’ancien akid des Khozzam’s.
Celui-ci avait eu l’imprudence, alors que son père était encore en vie,
d’entretenir des relations avec une esclave de la maison du roi ; les
suites n’en pouvaient demeurer cachées au prince. Aussi, lorsqu’il eut
acquis la certitude du crime, il fit appeler le père du coupable, lui
soumit l’affaire et lui demanda son avis sur la peine à appliquer. La
peur que l’on avait du roi était si grande, on connaissait si bien son
inflexible sévérité, que le père répondit, sans hésiter : « Seigneur, la
mort seule peut expier ce crime. » Cette fois — la chose était rare — le
roi fit fléchir la justice devant la clémence ; il déclara le coupable
déchu de toutes ses dignités. Ce ne fut que plus tard, après de longues
années, que celui-ci parvint à regagner la faveur du roi ; il fut alors
nommé akid des Khozzam’s.
Le jour même de la cérémonie nuptiale, on transporta le trousseau de la
mariée dans la zeriba du chef des Mehamid’s ; la mariée elle-même y
avait été amenée la veille. Tout ce que le monde officiel ou non
officiel possédait de chevaux et d’armes à feu avait été mobilisé. La
zeriba du jeune couple était complètement entourée de jeunes filles
parées de leurs plus beaux atours et de jeunes femmes qui venaient
rehausser l’éclat de la fête par leurs cortèges et leurs danses. Deux
noces étaient célébrées en même temps car ce même jour, le roi mariait
une autre de ses filles à l’akid Guerri. Le matin, on apporta quatre
grands paniers en forme de bonbonnes, qui servent dans l’est du Soudan à
conserver le beurre et le miel et dont la circonférence atteint souvent
un mètre vingt-cinq ou un mètre soixante-quinze et la hauteur un mètre.
Ces paniers étaient remplis jusqu’au bord de corail et de bijoux en or.
C’étaient les cadeaux des hauts dignitaires et des plus notables
habitants. Le hadj Ahmed conduisait ce convoi et en fit une égale
répartition entre les deux jeunes mariées. Onze cents chameaux, chargés
de douchn, apportaient des provisions aux jeunes couples et encore y
avait il un grand nombre de présents donnés par les courtisans. Les
Kodoi’s avaient envoyé deux cent cinquante charges ; le djerma Abou
Djebrin trois cents ; l’akid Maguene deux cents, etc., etc. Lorsque
j’arrivai à la zeriba de l’akid des Mehamid’s, une partie des chameaux
était déjà entrée, mais je pus encore en admirer un grand nombre,
chargés de vêtements, de bijoux et de toute une fortune en argent, en or
ou en étoffes, que le roi Ali constituait en dot aux nouvelles épouses.
Les sacs, qui servent à charger les chameaux au Ouadaï, diffèrent à la
fois par leur forme et leur cuir, de ceux du Bornou. Au Bornou et au
Kanem, ces sacs sont faits en peau de chameau, on coud des morceaux de
peau carrés et l’ouverture est aussi grande que le fond ; au Ouadaï, au
contraire, ces sacs sont faits en cuir de bœuf ; leur forme est évasée
comme celle d’une bouteille et leur ouverture est assez étroite. La plus
grande largeur est marquée par deux ailettes en cuir, simples ornements.
Tous ces sacs ou guerfa’s, étaient recouverts, ce jour de fête, de
nombreux tapis qui faisaient partie de la dot. Sur les charges se
trouvaient les esclaves qui suivaient leurs jeunes maîtresses quittant
la maison paternelle. Les chameaux, qui portaient les plus riches
charges avaient des plumes d’autruche sur la tête et des anneaux
d’argent aux jambes. Quelques douzaines de bœufs et de vaches, une
centaine de moutons et un grand nombre de chamelles furent égorgés
devant la demeure de l’époux, un personnage considérable ; la chair en
fut distribuée au peuple. Les amis, les subordonnés et tous les nobles
de la cour, en selle sur de riches montures et vêtus de leurs habits
d’apparat, se tenaient sur la large place devant la zeriba. On voyait
comme un flot de caftans et de pantalons de soie, rayés pour la plupart
de rouge et de jaune, des châles en soie, des ceintures rouges de la
même étoffe et des coiffures, toujours en soie, assez bizarres en forme
de bérets. Tous avaient revêtu, pour cette circonstance, leurs vêtements
d’apparat, ce qu’ils ne faisaient que rarement, car le roi Ali n’aimait
pas les hommes trop parés. La majorité des cavaliers était armée de
lances ; quelques-uns avaient des sabres ou des fusils ; les jeux
équestres, importés au Ouadaï par les Arabes, rappelaient tant par leur
caractère que par leur exécution, ceux des pays voisins du Nord.
J’étais particulièrement intéressé par la foule mouvante des
spectatrices qui étaient accourues pour prendre part aux fêtes ou
simplement pour les voir. Toutes portaient leurs plus beaux habits et la
plus grande partie avaient passé des vêtements d’homme par dessus les
leurs.
La sœur de la momo et son ambassadrice pour la circonstance, conduisait
un étrange cortège de présents, que la reine mère destinait à sa petite
fille. Elle était enveloppée dans un manteau de soie rouge et blanche
qui cachait jusqu’à son visage. Un esclave tenait par la bride le cheval
qu’elle montait ; deux autres se tenaient à ses côtés et faisaient un
vacarme effroyable avec une gourde remplie de pierres. Quelques
kabartou’s soufflaient dans des trompettes en bois, longues de deux
mètres ou dans des cornes d’antilope de moyenne grandeur, ils faisaient
de leur mieux pour ajouter à la solennité de la fête. La queue du
cortège était formée par une trentaine d’esclaves, très propres,
richement habillées et parées, qui portaient sur la tête de grandes
corbeilles dont les couvercles empêchaient de voir le contenu. Elles
renfermaient des coquillages et des perles des variétés les plus
diverses et les plus goûtées. La bizarrerie même de ce cortège en
faisait un spectacle attrayant et intéressant.
Le roi lui-même ne parut pas à la fête. Il en suivait les phases du haut
de son palais qui dominait la ville.
Cette cérémonie nuptiale ne fut pas la seule distraction que j’eus,
avant de partir pour le Sud. Dans les premiers jours du mois d’août on
apprit que les Arabes du Kanem avaient attaqué les Norea’s ou Naouarma’s
ainsi que les habitants de Woun dans le Borkou, deux tribus qui
reconnaissaient la suzeraineté du roi Ali ; que les agresseurs avaient
été vaincus, qu’on leur avait fait vingt-cinq prisonniers et qu’un chef
nakazza, Derbai, escortait les brigands prisonniers jusqu’à Abecher.
Dans la première semaine du mois d’août nous arrivèrent, en effet,
treize Oulad Soliman prisonniers de guerre. Leur aspect était
lamentable. Les autres prisonniers avaient été retenus par les Norea’s,
d’abord, pour pouvoir échanger leurs propres prisonniers, puis, pour
pouvoir négocier un traité précurseur de meilleures relations. Ce
dernier but était surtout recherché ; les Norea’s passent, en effet, une
grande partie de l’année dans le Bahr El Ghazal, ils y sont exposés aux
attaques des Arabes et, loin du Ouadaï, ils doivent régler eux-mêmes
leurs rapports avec leurs redoutables voisins.
Comme je l’ai déjà dit, le roi Ali s’était donné une peine infinie pour
s’attacher ces nomades du Kanem, gens turbulents et pillards et pour
rétablir la paix entre eux et les tribus du Nord de ses Etats. Il avait
multiplié les marques d’amitié et pourtant, au début de son règne, ils
avaient tenté de soutenir par leurs armes les prétentions au trône d’un
de ses frères d’un autre lit. Il leur avait envoyé à plusieurs reprises
des ambassades et des cadeaux. Il avait invité à Abecher les chefs les
plus vieux de la tribu et les avait accueillis avec beaucoup de
bienveillance. Un jour même, qu’un grand parti d’Arabes et de Daza’s
avaient été faits prisonniers au cours d’une expédition qu’ils avaient
organisée contre les Bideyat’s, protégés du Ouadaï, le prince avait fait
mettre à mort les Daza’s, quoique ceux-ci ne fussent que les auxiliaires
des Arabes et avait renvoyé ceux-ci dans leur patrie. Il avait fait tout
cela pour avoir la paix au Kanem et aux frontières de ses Etats. Mais
ces bandits, sans foi ni loi, répondaient par la plus noire des
ingratitudes, à toutes ces marques de bienveillance.
Le hasard me conduisit au palais royal, le jour où les prisonniers
furent amenés devant le roi et j’entendis la condamnation, à la fois
sensée et sévère que prononça le roi. Il s’exprima à peu près en ces
termes : « J’ai essayé par tous moyens de vous amener à la paix, mais il
semble que rien ne saurait brider vos instincts barbares. Vous ne pouvez
vivre sans faire la guerre ; je vais vous donner l’occasion de
satisfaire vos goûts. Je donnerai à chacun d’entre vous un fusil, de la
poudre et du plomb, je vous dirigerai sur les frontières méridionales de
mes Etats, vous y escorterez le roi du Rounga qui est sur le point de
partir. Vous aurez l’occasion de déployer vos goûts belliqueux contre
les fétichistes pillards et contre les anthropophages. »
Ainsi dit, ainsi fait. J’avais la perspective de passer quelque temps en
compagnie de ces brigands, avec lesquels j’avais vagabondé tant de mois
et dont la société n’évoquait chez moi aucun souvenir agréable. Mais je
leur étais reconnaissant de l’attachement et de la confiance qu’ils
m’avaient toujours témoignés au cours de mon séjour chez eux. Ils
étaient dans la misère ; je leur envoyai quelques pièces de kham pour en
faire les plus indispensables vêtements : car ils s’étaient présentés
presque nus devant le roi. Je leur envoyai aussi quelques moutons, car
ils paraissaient tout aussi mal partagés sous le rapport de la
nourriture que sous celui de l’habillement. Ils m’en témoignèrent une
vive reconnaissance et ne tarissaient pas d’éloges sur mon compte.