faisaient le plus d’effet. Vers la fin du mois de mai, un Djellabi,
originaire de Khartoum, vint du Fitri, blessé d’un coup de pistolet au
pied. La balle était restée quelque part dans les cartilages de la
plante du pied. La blessure avait quarante jours de date, le pied,
démesurément gonflé, était méconnaissable, l’homme affaibli au-delà de
toute expression et l’état des chairs ne permettait pas de déterminer
l’emplacement exact de la balle. J’attendis d’abord que l’enflure eut
diminué, afin de pouvoir sonder la plaie. Mais il me fallut risquer
l’opération décisive, si je ne voulais pas exposer ma réputation de
médecin. Dans ces contrées, une opération est d’autant plus difficile
qu’on ne peut éloigner les parents et les amis. Bien au contraire, la
foule s’assemble et chacun se croit autorisé à faire connaître son
opinion. Heureusement que je réussis bientôt à trouver la balle, à
l’extraire et à confirmer ainsi brillamment ma réputation de chirurgien.
La petite caravane du Djellabi blessé, m’avait ramené une de mes
vieilles connaissances, un Marocain du nom d’Azizi. Au Bornou, je
l’avais eu longtemps à mon service. Il n’avait pas voulu m’accompagner
au Ouadaï ; on lui avait dit que le roi du Ouadaï me ferait certainement
mettre à mort et n’épargnerait pas mes serviteurs. Je n’ai jamais vu
d’homme plus paresseux et moins résolu. Quoiqu’il fut de Marrakesch
même, il était tout l’opposé d’un Marocain. Hammou, un incorrigible
paresseux lui aussi, était au moins d’un courage et d’une fidélité à
toute épreuve. Aussi, ne manquait-il pas d’afficher le plus profond
mépris pour son lâche compatriote. Malgré tout, j’accueillis
hospitalièrement Azizi chez moi.
Vers la fin du mois de mai, j’étais à peu près complètement équipé et en
mesure de poursuivre mon voyage au Darfour. J’avais acheté quelques
chameaux et en avais échangé d’autres, incapables de rendre des
services. J’allai chez le hadj Ahmed pour fixer, avec lui, le jour du
départ ; je le savais tout aussi désireux que moi de partir pour
l’Egypte. Très mystérieusement, il me pria de ne pas en causer,
provisoirement au moins, avec le Sultan. Il y avait des rumeurs en
circulation, disait-il, qui devaient d’abord être infirmées ou
confirmées ; en attendant, la route de l’Est avait été fermée aux
caravanes. Et sur l’ordre du Sultan, on avait arrêté à la frontière une
caravane de pèlerins conduite, par un Chingiti, le cheik Massour. Le
hadj Ahmed n’en pouvait pas dire plus long, car, dans la capitale du
royaume, il était très dangereux de propager des rumeurs ou des
nouvelles politiques. Ceux qui, par hasard, savaient quelque chose sur
la paix ou sur la guerre, sur les relations avec l’extérieur, ou bien
sur les événements du pays même, n’osaient pas en faire part. Si le roi
en avait connaissance, et tout lui venait aux oreilles, il remontait à
la source. Malheur alors à celui qui ne pouvait indiquer exactement de
qui il tenait la chose et à qui il l’avait communiquée !
Mon conseiller habituel, le hadj de Kairouan, expliquait l’ajournement
du voyage par une autre raison. Il me dit que Kili, l’épouse favorite du
sultan, une femme de race daza, avait l’intention de faire circoncire
dans quelques jours deux de ses fils. La mère devait recevoir à cette
occasion de nombreux présents. Elle pensait les échanger avec d’autres
marchandises qu’elle avait emmagasinées, contre des esclaves et pour
cela elle voulait, après les fêtes, les envoyer au Darfour avec notre
caravane. Partis avant, nous aurions pu « gâter » le marché, ce qu’elle
ne voulait pas. Mais le lendemain déjà, après être allé au palais, il
put m’indiquer la cause véritable du blocus des routes. Depuis quelques
jours le bruit de la mort du roi Hassen du Dufour était parvenu à
Abecher, mais ce n’était qu’une vague rumeur et pour savoir la vérité,
on avait dépêché au plus vite dans le pays voisin des espions du Ouadaï.
Fort probablement la mort de ce souverain vieux et aveugle serait le
signal de luttes entre prétendants, les bonnes relations du Darfour et
du Ouadaï pouvaient être compromises. Il est bien vrai que le roi Hassen
avait désigné comme successeur le plus jeune de ses trois fils, Ibrahim,
mais quelques-uns des nombreux frères de Hassen étaient si puissants et
jouissaient d’une si grande considération, qu’ils avaient des chances
d’occuper le trône ; Hassib Allah, le plus âgé de ses frères, à peu près
du même âge que le roi défunt, était le plus suspect. Il avait de
nombreux partisans chez les For’s, relégués au second plan sous le règne
du roi Hassen, qui avait confié le gouvernement aux esclaves. Quand le
roi Hassen avait prévenu ses proches qu’il instituait Ibrahim son
héritier, ses deux fils aînés n’avaient fait aucune objection ; ils
aimaient le caractère conciliant de leur frère cadet. Hassib Allah au
contraire et son frère Seif ed Din, tout aussi puissant que lui, avaient
protesté et déclaré que l’exécution de ce projet était impossible. Aussi
était-il probable que la lutte s’engagerait entre les esclaves et les
soldats rangés sous les ordres d’Ibrahim d’une part et les For’s libres,
sous les ordres de Hassib Allah de l’autre. Si ce dernier triomphait,
les bons rapports entre le Ouadaï et le Darfour étaient menacés et grâce
à l’intelligence et au bon sens du roi Ali ils étaient devenus très
cordiaux, après une inimitié séculaire entre les deux pays.
Il fallait d’abord contrôler le bruit de la mort du roi Hassen, car dans
ces pays, dès la mort du souverain et jusqu’à ce que la succession soit
réglée, tous les chemins conduisant aux frontières sont barrés. Il était
facile d’appliquer ce blocus entre le Ouadaï et le Darfour, car il n’y
avait qu’un seul chemin direct vers l’Est entre les deux pays. Il y
avait bien deux autres itinéraires qui, en faisant deux grands détours,
passaient, l’un au Nord par le Tama et l’autre au Sud par le Soula, mais
seuls les habitants du pays pouvaient les pratiquer.
Le 6 juin, on procéda à la circoncision des fils du roi, dans la maison
de leur grand’mère, la momo. Tous ceux qui avaient un fusil, Arabes,
Djellabi’s ou indigènes, étaient allés au palais pour y brûler leur
poudre en l’honneur de l’évènement. Il me fut malheureusement impossible
d’assister à la fête ; la digne matrone avait, en effet, persisté à ne
pas vouloir recevoir un chrétien. J’en fus d’autant plus fâché que je
manquai les danses exécutées par les indigènes dans le palais de la
reine-mère avec les dames de compagnie et les servantes.
Vers cette époque je dus me transporter au palais royal, pour y visiter
un Baguirmien, blessé d’un coup de fusil. Comme toujours, la vengeance
était le mobile de ce crime qui avait été commis après un trop copieux
usage de boissons alcooliques ; le blessé avait poursuivi de ses
assiduités une femme mariée. Le coup avait été tiré à bout portant, les
vêtements avaient été brûlés sur une grande surface et quelques lambeaux
avaient été chassés dans le canal fait par la balle. La plaie était à la
face interne du haut de la cuisse. Mais la balle restait introuvable, et
je ne parvenais pas avec la sonde à atteindre le fond de la blessure.
Probablement la balle avait été expulsée avec les morceaux d’étoffe du
vêtement. La prompte guérison du blessé vint confirmer l’exactitude de
ce diagnostic.
Le lendemain, les danses en l’honneur de la fête furent reprises, près
du grand puits qui se trouve à l’extrémité orientale de la ville. Il y
avait grand étalage de luxe ; au Ouadaï, en effet, les femmes ne sont
pas rigoureusement isolées, et les jeunes filles de bonne condition
prenaient part à ces danses publiques. Dans l’Ouest du Soudan les bijoux
en or sont très rarement portés, ils sont très aimés au Ouadaï. La
plupart des jeunes filles avaient des colliers en or très minces et
larges de deux doigts environ, des petits bibelots y pendaient.
Généralement ces bijoux en or sont fabriqués en Egypte et au Sennar, la
façon en est souvent très soignée et du meilleur goût ; ceux qui sont
faits dans le pays, quoiqu’ils soient l’œuvre d’artisans étrangers, sont
d’un modèle moins beau et d’un travail plus grossier. Les gros cylindres
de corail, fixés dans les narines, accompagnent nécessairement ces
colliers en or ; autour du cou on porte encore des colliers de corail et
des pendeloques de corail à la tresse centrale (goussa), ornée déjà à
ses extrémités de petits croissants d’argent de grandeur variable et de
corail. Sur les tresses latérales on porte de petites plaques d’argent
rectangulaires, retenues par des chaînettes du même métal. Enfin, mais
moins qu’au Bornou, des bracelets d’argent, tant aux bras qu’aux jambes.
La danse elle-même était des plus charmantes ; la grâce et la retenue
des danseurs, la lente et solennelle cadence, rappelaient le menuet ou
la polonaise. On danse par couples. Jeunes gens et jeunes filles avaient
revêtu leurs plus beaux habits, celles-ci avaient passé, à cette
occasion, des vêtements d’homme par dessus les étoffes qui couvrent
leurs reins et leurs épaules. Les cavaliers faisaient le cercle avec
leurs dames, les tenant par la main gauche ; ils étendaient légèrement
les larges manches de leurs robes en les agitant avec grâce. De temps en
temps le cavalier quittait sa place, voltait autour de sa dame et, après
ce cercle complet, exécutait le pas de « balancez » de notre quadrille,
en tournant une fois le visage vers sa dame et en lui tournant ensuite
le dos ; puis la promenade reprenait. Pendant ce temps, un joueur de
tam-tam parcourait le cercle, passait près des danseurs et frappait de
grands coups sur la peau tendue de son instrument ; d’autres tam-tam’s
étaient accroupis au centre du cercle. Tous les jeunes gens étaient nu-
tête et tenaient leurs longs couteaux à la main. Les danseuses étaient
tout au moins curieuses à voir. La minutieuse recherche de leur
coiffure, leurs mille artifices pour embellir le visage ; le rouge du
corail, celui si différent du moghr (argile rouge mélangée de beurre et
de matières odorantes) aux multiples nuances, leurs lèvres tachetées de
gris, l’abondance des bijoux d’or et d’argent, enfin leurs vêtements
d’homme les rendaient tout aussi belles et désirables là-bas, qu’elles
nous eussent paru repoussantes et laides chez nous. Sur la place s’était
formé un second groupe, composé de femmes kotoko’s ; elles exécutaient
leur danse nationale, que j’ai décrite au cours de mon voyage au
Baguirmi.
Il faut bien reconnaître qu’en général, les femmes et les jeunes filles
du Ouadaï ne se distinguent pas par des traits agréables et réguliers ;
mais il faut admirer sans réserve leur taille magnifique, élevée et
souple. On dit qu’elles se plaisent aux intrigues amoureuses. Toutes les
jeunes filles ont leur amant et il n’est pas rare de les voir
« flirter » avec plusieurs jeunes gens à la fois. D’où les meurtres et
les coups mortels si fréquents par suite de l’humeur jalouse et emportée
des hommes. C’est ainsi qu’après cette danse innocente un jeune homme
vint chez moi dans l’après-midi. Je l’avais pris à mon service lors de
mon voyage au Baguirmi et l’avais reconnu parmi les danseurs. Il avait
reçu un coup de sabre au bras ; il me fallut faire une suture et les
vêtements qu’il avait d’ailleurs empruntés pour faire bonne figure à la
fête étaient tout déchirés.... Le lendemain on continua les fêtes en
l’honneur de la circoncision des princes. Cette opération se fait quand
les enfants ont de huit à douze ans. Généralement on opère un grand
nombre d’enfants à la fois pour rehausser l’éclat de la fête. Le premier
enfant circoncis est le chef de ses petits camarades, il est le tandjak
(chef) jusqu’à complète guérison, le dernier circoncis est l’arak ; aux
repas collectifs on ne lui laisse que les restes. L’opération se fait
par dessus un grand mortier où se recueillent le sang et les membranes.
Si l’attitude de l’enfant a été courageuse, et c’est grande honte de se
montrer sensible à la douleur, son père ou son frère aîné lui donneront
un bœuf ou un mouton ou bien un de ses oncles lui promettra sa fille. La
plaie est fermée par des épines d’acacia qu’on retire après trois jours.
Après la circoncision, l’enfant porte les sandales qui lui avaient été
défendues jusqu’à ce jour. Longtemps avant la cérémonie déjà, l’enfant
se confectionne un fouet avec les fibres du koulkoul ou de l’ochar et
cela, pour un usage peu banal. Les jeunes filles de sa famille, ses
sœurs ou ses cousines, doivent, en effet, lui abandonner une grande
partie de leurs bijoux et elles ne les reprennent qu’en donnant quelques
mesures de céréales en échange. L’enfant a les mêmes droits sur les
autres filles qu’il rencontre et cela jusqu’à ce qu’il soit complètement
guéri ; si donc il rencontre une fille avec son collier, son falngak
(parure du front), ses bracelets, etc., il lui réclame ces bijoux. Si
elle refuse de les donner, le tyranneau, infirme encore, lève son fouet
et le brandit de toutes ses forces, de loin bien entendu, car sa
blessure l’empêche de courir. La coutume lui permet aussi d’assommer les
poules qui passent sur son chemin, de s’emparer du lait que les nomades
portent au marché, des marchandises des négociants de passage et de les
garder jusqu’à ce qu’ils les rachètent par un présent. Les princes
surtout, usent d’une façon excessive de ces privilèges et quelques jours
après leur circoncision le marché fut désert : un jour, mes gens que
j’avais envoyés acheter des provisions revinrent les mains nettes ; les
princes leur avaient pris leur argent. Dès qu’ils étaient signalés sur
le marché, chacun faisait en hâte ses paquets et les premiers seuls que
les petits despotes rencontraient étaient leurs victimes.
Les membranes provenant de l’opération sont placées dans un pot en
argile rempli de cendre ; après sept jours les enfants circoncis le
portent hors la ville sur une grosse fourmilière. L’arak (le dernier
circoncis) prend la cruche et la brise ; puis tous en frappent les
morceaux avec leurs fouets ou leurs bâtons en criant des injures. Quand
les enfants sont complètement guéris on les promène à travers la ville,
juchés sur des chevaux, des ânes ou des bœufs et un banquet collectif
clôt, par une dernière ripaille, la période des fêtes.
Au Ouadaï, les jeunes filles sont soumises à une opération analogue, ce
qui ne se fait pas au Bornou ; mais au Ouadaï on se borne à la
circoncision pure et simple et on ne pratique pas ces cruelles
opérations qui sont en honneur dans le bassin du Nil, à Dongola, Berber,
Sennar et Khartoum, ainsi que dans quelques régions du Darfour.
Nous étions toujours sans nouvelles précises du Darfour et de ces
nouvelles dépendaient mes projets. Ceux qui avaient été envoyés à la
frontière n’avaient rapporté que des rumeurs plus ou moins
contradictoires. Les uns prétendaient que le prince Hassib Allah
occupait le trône et était maître absolu ; les autres disaient la même
chose du jeune prince Ibrahim ; d’autres, enfin, disaient que l’oncle
s’était retiré dans l’ancien palais du roi et que le neveu régnait dans
le nouveau palais que son père avait fait construire. Il ne fallait pas,
provisoirement au moins, songer au départ et je formais de nouveau le
projet de faire un voyage de pénétration dans le Sud. Avec un jeune
prince du Soula, j’apprenais la langue des Dadjo’s qui habitaient son
pays et je m’efforçais, en le questionnant, de me renseigner sur les
régions fétichistes du Ouadaï. Je consacrais le reste de mon temps à mes
malades.
Je ne réussissais pas à me concilier l’amitié des hauts dignitaires et
des Maba’s, indigènes des tribus autochtones du Ouadaï. Seule la crainte
du roi, qui m’avait accueilli avec une si grande bienveillance, leur
faisait supporter ma présence. Les Maba’s sont bien les gens les plus
orgueilleux, les plus fanatiques, les plus mesquins que j’aie rencontrés
au cours de mes voyages. L’arrogance qu’ils affichent à l’égard des
étrangers n’est pas faite seulement de fanatisme religieux mais encore
de l’intime conviction qu’ils ont de la supériorité de leur patrie, de
leur souverain et de leur propre personne.
En général, ils me tenaient à distance. La reine mère avait repoussé
avec une indignation fanatique la pensée de me recevoir ; de même son
frère, le djerma Abou Djebrin, restait très réservé. Non pas qu’il fût
grossier, au contraire, quand nous nous rencontrions au palais royal, il
était très poli, mais aucune curiosité ne put le décider à me rendre
visite.
L’occasion se présenta enfin de faire plus intimement connaissance avec
la famille royale. Une sœur du roi Ali, la princesse Sara, que j’avais
vue souvent chez son frère, avait un fils issu de son premier mariage
avec l’akid des Mahamid’s. Un jour, cet enfant tomba de son cheval et en
reçut un coup de pied à la tête. On vint en toute hâte me quérir. Je me
rendis à la zeriba et j’y trouvai le jeune Moustafa évanoui ; sa famille
entière et un grand concours de gens de condition l’entouraient.
L’enfant avait quatorze ans environ et paraissait devoir devenir aussi
robuste que sa mère, dont j’avais toujours remarqué les formes
opulentes. Le sabot avait frappé derrière la tête, une grosse enflure
s’était déclarée et le sang coulait abondamment de l’oreille, des
vomissements avaient suivi et on redoutait une fracture du crâne. Mais
la boite crânienne me parut intacte ; les battements accélérés du pouls,
l’aspect de la pupille me firent penser qu’il n’y avait eu qu’une légère
commotion cérébrale. Je demeurai assez longtemps au chevet du patient et
progressivement, les symptômes inquiétants disparurent, aussi mon
diagnostic fut-il favorable. Mais ce n’était pas chose facile que de me
tirer à mon honneur de ma position. D’une part, il fallait profiter de
l’occasion pour rehausser mon prestige et par conséquent prendre des
mesures énergiques, fût-ce pour la forme. Seulement d’autre part, si mon
diagnostic était inexact, c’était un échec qui pouvait me nuire
énormément. Je tirai un couteau et, confiant dans les symptômes
observés, je fis une profonde incision à travers toute la partie enflée,
mettant le crâne à nu, je le trouvai intact. Je pus dès lors faire,
devant tout le monde, la preuve à peu près décisive de l’exactitude de
mon diagnostic. Au bout de quelque temps le jeune homme était sur pied
et, naturellement, la considération dont je jouissais s’en trouva
accrue. Après cette opération, quelques frères du roi se rapprochèrent
de moi ; il est vrai que c’était dans un but tout à fait intéressé. Ce
fut d’abord Youssef, le frère préféré du roi et comme lui, fils de la
momo ; se fiant à ses sentiments, le roi Ali ne l’avait pas fait
aveugler ; ce Youssef s’était aperçu que j’avais une petite provision de
noix de Kola, fort peu connus au Ouadaï. Le roi Ali seul, en faisait
venir de temps en temps du Bornou, mais il les réservait à son usage
personnel. Je prélevai sur ma modeste provision tout ce que je pus
donner et en fis présent au prince, de ce jour il me témoigna plus
d’amitié, ou plus exactement moins de mépris. Je tenais encore bien
moins à l’amitié de quelques autres princes du sang. Un autre frère
consanguin du roi, Abou Koyouma, avait été aveuglé ; on l’avait surpris
versant des larmes le jour où le roi Ali était monté sur le trône, on en
avait conclu qu’il enviait son frère ; il fut donc soumis à l’affreux
supplice. Probablement on s’y prit mal, le prince conserva quelques
bribes de sa vue, car il quitta la cour dans des circonstances assez
suspectes, après avoir réuni des armes et des hommes dans les environs
de la capitale ; on s’aperçut immédiatement de sa disparition, on
s’empara à nouveau de sa personne et on l’opéra de nouveau, cette fois
avec plus de succès. Comme la plupart de ses frères aveuglés, Abou
Koyouma passait la plus grande partie de ses jours à absorber d’énormes
quantités de merissa.
Le tintelak Abd El Kerim, fils d’une femme kondongo, était encore pire.
Son caractère intrigant lui avait valu d’être aveuglé sans pitié quand
Ali monta sur le trône. Il venait assez souvent chez moi et mendiait
quelques menus cadeaux quand un jour, mon hôte Otman le surprit chez moi
complètement ivre suivant son habitude. Otman craignait tant la colère
du roi qu’il n’osa pas taire sa découverte ; il alla immédiatement au
palais dire que le prince Abd El Kerim m’importunait sans cesse de ses
demandes. Le malheureux pochard fut enchaîné et dut subir six semaines
d’emprisonnement. Effrayés par la sévérité de cette répression, les
autres princes n’osèrent plus venir chez moi, comme auparavant pour y
recevoir de temps en temps leurs petits cadeaux.
Les princesses au contraire, me faisaient fréquemment l’honneur de leur
visite. Ce qui les attirait surtout c’était mon camphre, dont j’avais
une assez grande provision ; cette poudre a dans les pays d’Islam la
réputation de rompre les charmes et de chasser les mauvais esprits. En
général ces princesses étaient très aimables, très familières et
beaucoup, au goût du pays, très belles. Mais ces visites devinrent plus
rares quand une des femmes du roi, de passage chez la reine mère, m’eut
rendu visite sous un prétexte quelconque. Otman, mon hôte, vit la jeune
et jolie femme au teint rougeâtre, quand elle quitta ma demeure et, s’il
ne le dit pas au roi, il courut chez la reine mère pour lui recommander
de mieux surveiller ses brus en visite. Je ne connaissais pas le moins
du monde le caractère de la jeune femme, je lui avais simplement donné
les médicaments et le camphre qu’elle était venue me demander ; Otman ne
m’en fit pas moins de grands reproches, me dit que je m’exposais, ainsi
que lui-même à de graves périls ; il ajouta que je pouvais recevoir
aussi souvent et aussi longtemps que je le voulais les jeunes
princesses, mais que je devais observer la plus grande réserve dans mes
rapports avec les véritables hababat.
Les princesses du Ouadaï, comme celles du Bornou, sont les plus
débauchées des jeunes filles ; elles nouent bien volontiers des
intrigues avec de riches marchands arabes ou nubiens. Ces mœurs sont
moins dangereuses à Abecher que ne le pourrait le faire supposer la
sévérité du roi Ali et cela, à cause de la liberté dont jouissent les
femmes et les jeunes filles. Malgré leur fanatisme religieux, les
habitants ont maintenu, avec la plus inébranlable des ténacités, l’usage
des boissons alcooliques ; de même et malgré les préceptes coraniques,
ils ont conservé la légèreté de mœurs qui caractérisait leur vie sociale
primitive. On blâme seulement les relations avec les femmes mariées et
avec les jeunes filles de réputation intacte.
Je réussis peu à peu à améliorer mes rapports avec les habitants de la
ville, en excerçant gratuitement la médecine. Grands et petits
profitaient de mes soins et jamais je n’acceptais le moindre salaire.
Aux yeux du peuple j’étais toujours plus ou moins un lépreux à éviter,
mais ils en étaient amenés à regretter la divergence de nos religions et
de nos caractères. Quand aux premiers jours de mon arrivée, j’attendais
dans l’antichambre du palais royal l’heure de l’audience, on ne manquait
pas de s’éloigner ostensiblement de la place à laquelle je m’étais
assis, de marquer clairement son dégoût et de murmurer le credo de
l’Islam ! « Il n’y a de Dieu si ce n’est Allah et Mohamed est son
prophète ». Cette répulsion donna souvent lieu à des scènes du plus haut
comique et plus tard, il me fallut mimer au roi Ali l’attitude de l’akid
des Zebeda’s, quand il me rencontra pour la première fois dans
l’antichambre du palais. Il avait tourné autour de moi en murmurant sa
profession de foi musulmane, m’avait jeté des regards pleins d’horreur
et d’effroi, mais, ne pouvant réprimer sa curiosité, il avait entamé de
loin la conversation. Il s’était alors rapproché pour s’éloigner de
nouveau, craignant pour les parties de son corps qui n’étaient pas
exposées à l’air, enfin, après plusieurs heures, il m’avait adressé ce
discours : « O mon Dieu, nos parents nous ont toujours dit qu’un
chrétien était la plus monstrueuse des créatures ; nous avons cru que
cela s’appliquait à leur physique et maintenant, nous devons reconnaître
que tu es un homme comme nous et que ta peau quoique d’une repoussante
paleur, décèle une plus noble origine que la nôtre ». Il avait d’abord
essayé d’échapper à la souillure de ma présence en murmurant le premier
verset du Coran, puis la formule des croyants lui parut suffisante ; il
finit enfin par s’asseoir à mes côtés, puis par me tendre la main et
causer avec moi sans la moindre contrainte.
Mais au début de la saison des pluies il apparut encore clairement
combien la population était mal disposée à mon égard. Les premières
averses avaient été rares. Des savants avaient alors émis l’avis que la
présence d’un chrétien dans le pays avait attiré sur ses habitants la
colère de Dieu. Une députation de gens très considérés alla exposer ses
doléances au roi et le supplier de remédier à la situation en me faisant
disparaître ou en me bannissant. Mais le roi Ali rejeta en souriant la
requête ; heureusement la pluie tomba plus tard en si grande quantité
que mon innocence se trouva victorieusement démontrée.