la journée, sauf quelques déviations au Nord et à l’Est. Nous avancions
avec une extrême rapidité. Quoique le cheval monté par le koursi ne
payât guère de mine, il gagnait facilement de vitesse le cheval du
Bornou, à l’aspect beaucoup plus imposant, que je montais. Il n’est pas
de pays soudanais où l’on tienne autant qu’au Ouadaï, à un pas très
accéléré chez les chevaux. Le pays ne leur paraît guère propice, ceux
qu’on importe y meurent en grand nombre, mais la race locale, produit de
perpétuels croisements, quoique de peu d’apparence, a une extraordinaire
résistance. Le cheval du Ouadaï est très ramassé sur ses membres, d’une
ossature robuste, son poil est court, son poitrail puissant, son
encolure large ; il paraît enclin à l’embonpoint, il a le pas rapide,
est vif et infatigable. Mon cheval du Bornou, haut perché sur ses jambes
et d’ailleurs très prisé, avait les plus grandes peines du monde à
suivre le koursi. Pour me maintenir à hauteur de mon compagnon, j’étais
constamment obligé de trotter ou de galoper, aussi la journée fut-elle
très fatigante. On atteignit bientôt la crête qui limite la vallée au
Nord. Au pied des contreforts Nord et Sud de ce chaînon sont les deux
villages d’Ogodengue qui comptent ensemble environ trois cents cases et
dont des habitants sont originaires du Kelinguen. Nous avions déjà passé
un cours d’eau qui sépare la vallée de la ville d’Abecher. Passant entre
les deux villages, on descendit dans une seconde vallée très large, peu
accidentée, plantée de siwaks et de machet’s. Avant d’arriver au village
de Mandefana, qui compte tout au plus cent cases, nous franchissions un
second cours d’eau qui traverse la vallée au Nord. Il coule
parallèlement à la chaîne du Kondongo, dont nous nous rapprochions de
plus en plus et dont les habitants du village de Mandefana étaient
originaires. Un dernier vallon tout aussi peu accidenté que le
précédent, nous conduisit jusqu’au village d’Aboundouro, qui compte
plusieurs centaines de cases et était bâti sur les bords d’un Oued, le
plus important de ceux que nous avions passés. Son lit était très
étroit, mais les crevasses profondes et escarpées qu’il avait creusées
dans ce sol très dur donnaient une idée de la violence du courant (du
Nord-Est au Sud-Ouest) à la saison des pluies. Tous ces petits cours
d’eau se jettent dans le Bouteha ou petit fleuve. Comme tout le Nord du
Ouadaï, le pays paraissait très pauvre en eau, car les puits du village
avaient de cent dix à cent cinquante mètres de profondeur et l’eau y
était rare. Après avoir traversé le village et avant d’avoir effectué la
moitié du trajet, nous nous arrêtions un instant pour prendre le
déjeuner que le koursi avait emporté. Un poulet grillé en faisait les
frais. Le koursi me passa sa gourde ; à mon grand étonnement elle était
pleine de merissa, il la vida presque seul. Après déjeuner le voyage fut
repris ; on passait une montagne en forme de puy, isolée sur un terrain
qui s’élève graduellement. Nous étions à mi-chemin de Nimro et la
montagne s’appelait Djebel en Nouss, c’est-à-dire montagne de la moitié
(du chemin).
A quelques heures vers l’Ouest, se trouvait l’extrémité Nord-Est de la
chaîne de Kondongo. Le Djebel en Nouss la relie aux contreforts Sud-
Ouest du massif du pays Kodoï. Le sol devenait de plus en plus pierreux,
les pics s’orientaient au Sud-Ouest. Un vallon assez important fut
passé. A l’Est, il était limité par une crête de médiocre altitude, se
dirigeant de l’Est à l’Ouest et au bas de laquelle se trouvait le petit
village de Brorit. Vers midi nous en commencions l’ascension, non sans
grandes difficultés, car de gros blocs de granit, ou d’un grès grossier,
obstruaient le chemin. Les chevaux du Bornou sont si peu accoutumés à
ces sols pierreux que ces insignifiants mouvements de terrain épuisaient
ma monture, alors que celle du koursi grimpait allègrement et
rapidement. Au delà de la crête s’ouvrait un large vallon ; partout, le
sol était couvert d’une végétation arborescente assez conséquente, ce
vallon était borné au Nord, par le pic de Tolfou, complètement isolé et
relativement élevé. Dans le vallon se trouvaient les trois villages de
Bourtei. Les puits étaient dans le fond de la vallée, leur profondeur
était moins grande et leur débit plus considérable qu’à Aboundoro. Nous
nous arrêtâmes pour faire boire nos chevaux et attendre nos gens qui,
étant à pied, avaient naturellement été distancés par l’allure rapide de
nos chevaux. Du point où nous étions, nous apercevions de nombreux
massifs isolés ; au Nord-Ouest, celui de Chibi ; à l’Ouest, celui de
Dobou ; au Nord-Nord-Est, les montagnes d’Ouara ; au Nord-Est, celles
d’Andobou. Nos gens ne nous rejoignirent qu’à quatre heures de l’après-
midi ; la soif et la fatigue les avaient retenus à Brorit.
Nous repartîmes aussi vite que possible, car un gros orage se massait à
l’Est, il s’était dirigé d’abord au Sud-Est, un vent Nord-Ouest assez
violent, en avait changé brusquement la direction et l’orage se
déchaînait en partie sur nous, surtout sur le pays de Chibi. Nous
passions à ce moment le village de Mardhaba et après une heure,
arrivions à Nimro, le but de cette journée, quelques gens du koursi
étaient venus de la ville à notre rencontre.
Nimro se compose d’un village principal de deux à trois cents maisons,
en général de belle apparence et assez spacieuses. A cela s’ajoutent
onze petites bourgades qui se groupent en désordre autour du village
principal et dont quelques-unes sont de véritables villages, d’autres, à
peine des hameaux. Les habitants sont en majorité des Djellabi’s, venus
de Dongola, de Khartoum, de Sennar ou du Kordofan. Ils sont groupés sous
l’administration de cheiks, le village principal en a de quatre à dix
et, chacun des autres, un seul. L’administration supérieure est aux
mains du koursi, qui a un émir sous ses ordres. Jadis, cette fonction de
koursi était réservée à un esclave du roi, mais mon hôte n’était pas de
condition servile ; il était au contraire d’une bonne famille djellabi.
Orphelin à vingt-six ans, son père lui avait laissé une fortune
considérable. Il me raconta lui-même qu’il l’avait portée aux pieds du
roi, le suppliant de le nommer koursi des Djellabis. Le roi connaissait
le jeune homme, il appréciait son caractère énergique, aussi exauça-t-il
le vœu, malgré les énergiques protestations des Djellabis. Des années se
passèrent avant que le jeune koursi eût suffisamment consolidé sa
position, mais grâce à son caractère énergique et audacieux, il était
parvenu à triompher de toutes les difficultés. La fonction de Koursi est
enviée, car elle vaut à son titulaire des contributions des Djellabis,
contributions qui s’élèvent à deux makta’s tromba par charge de chameau
venant du Darfour et à un tourkedi pour ceux venant de l’Ouest. Le
koursi juge en outre les vols, les adultères, les infractions au bon
ordre, les rixes. Presque toutes ces infractions sont punies d’amendes
dont le koursi bénéficie ; ce n’est qu’au cas de causes criminelles
importantes, que le roi touche la moitié du montant de l’amende. Il
fallait avoir une constitution aussi robuste que celle de mon hôte, pour
mener la vie qu’il menait. Il fallait bien, à le voir, confesser que la
bière du pays, le merissa, était bien moins funeste à la santé que ne le
sont nos boissons alcooliques. Le koursi buvait de ce merissa depuis le
point du jour jusqu’à l’acha (environ huit heures du soir) ; il ne
prenait presque pas de farineux, mais se nourrissait d’un peu de viande
grillée. Il n’était pas de ces musulmans qui s’adonnent en secret à la
boisson, non, il buvait à la cour, même en présence de ses amis et de
ses subordonnés, pendant qu’il administrait ses affaires, prononçait
dans un litige ou rendait la justice au criminel.
Le lendemain de notre arrivée je laissais le Koursi vaquer à ses
occupations les plus pressantes pour visiter le groupe de villages qui
constituaient Nimro et, déférant au désir que m’avait exprimé le roi
Ali, je visitais un djellabi malade, le faki Ahmed, atteint
d’hydropisie.
Le jour suivant, nous faisions une excursion à Ouara. Partis à cinq
heures du matin, nous poussions vigoureusement nos chevaux vers l’Est et
nous parvenions en une heure et demie à l’entrée du vallon rocheux où se
trouve l’ancienne capitale. Mohammed Chérif, le père du sultan actuel,
transporta la résidence royale d’Ouara à Abecher. Pourtant l’ancienne
capitale était bâtie dans une position naturellement très forte. Il
paraît que Mohammed Chérif la quitta par crainte du voisinage des Abou
Sounoun’s ou Kodoi’s. Cette tribu, la plus puissante des tribus nobles
qui constituaient le noyau du Ouadaï, lui paraissait être peu dévouée à
sa famille. Pour masquer la retraite, on fit savoir au peuple que
l’ancien château royal, hanté par de méchants esprits, était devenu
inhabitable.
Les ruines vont vite ; il y avait à peine vingt ans que la résidence
royale avait été changée et il ne restait de l’ancienne capitale du
Ouadaï, qu’un misérable village d’une centaine de cases. La ville avait
été bâtie dans un vallon étroit enserré de montagnes, à l’Est, au Sud et
à l’Ouest ; à l’Est et au Sud, ces montagnes formaient une chaîne et la
chaîne du Sud, la plus élevée, avait à peu près l’altitude du
Drachenfels sur les bords du Rhin, trois cents mètres environ. A
l’Ouest, le vallon était fermé par le mont Thorega, qui, jadis, était
sacré. On y déposait les insignes de la royauté, et, après avoir pris le
pouvoir, le nouveau sultan devait y faire une retraite de huit jours.
Entre cette montagne et la chaîne qui entoure le vallon à l’Est et au
Sud, se trouve un étroit couloir, par lequel s’écoule une partie des
eaux de la montagne vers le Sud-Ouest. Le vallon était ouvert au Nord et
au Nord-Ouest ; dans le fond, était le village de Gandiguin, seul
vestige de l’ancien Ouara. Le toumang, la sépulture des rois du Ouadaï,
était à proximité. C’est de ce point qu’on dominait le mieux les
environs ; à l’Est, à quelques heures de distance seulement, se dressait
le pic élancé au pied duquel sont les anciens villages des Malanga’s ;
au Nord-Est, et à peu près à la même distance, étaient les montagnes des
Madala’s et des Madaba’s ; à l’Est et au Nord-Est, à une journée et
demie de marche plus loin, se profilait le pays montagneux des Abou
Sounoun’s ou Kodoi’s. Il ne restait que de pauvres vestiges de l’ancien
palais royal, dont la forme avait dû être celle d’une grande ellipse ou
d’un losange, aux angles arrondis et aux proportions gigantesques.
Tout l’intérieur tombait en ruines ; seuls les murs d’enceinte, auxquels
on avait employé une assez grande quantité de briques, avaient assez
bien résisté aux injures du temps. La grande mosquée en briques rouges,
édifiée par Abd El Kerim, le fondateur de la dynastie, échappait seule à
la décadence générale. Le monument était surmonté d’un minaret de dix
mètres de haut environ, en forme de prisme régulier, aux arêtes aigües.
C’était, pour ce pays, une œuvre architecturale considérable.
Pendant que je considérais ce lieu, où tant de sang avait coulé, soit
par la faute du souverain, soit par celle de ses sujets, mon hôte, qui
m’avait servi de guide, s’était assis devant la mosquée avec ses
serviteurs et son inséparable kirba merissa. Quand, après quelques
heures, il eut épuisé sa provision de merissa et que j’eus achevé la
reconnaissance des lieux, on retourna à Nimro. On y continua à boire,
c’est à peine si on s’arrêta à midi pour faire une courte sieste et on
recommença avec de nouvelles forces dans l’après-midi ; cela dura
jusqu’à la tombée de la nuit. On boit dans une petite calebasse de la
contenance de huit à dix onces environ, qui fait perpétuellement le tour
du cercle ; il est impoli de ne pas la vider d’un seul trait.
D’une façon générale, je n’eus qu’à me louer de l’accueil qu’on me fit.
Seul, un fanatique moallim (un savant) m’importuna quelque peu avec ses
attaques contre les chrétiens. Quoiqu’il fut très considéré, l’assemblée
le pria de se retirer, on s’excusa auprès de moi en alléguant son
caractère brusque. Je profitai de l’occasion pour dire que je prenais
grand plaisir à des conversations sensées sur des sujets religieux, mais
qu’à Tunis, j’avais vécu de longues années avec des savants musulmans et
que, par conséquent, je n’étais pas venu dans les pays noirs pour me
convertir.
J’avais eu l’occasion entre temps de visiter un assez grand nombre de
malades. Ils avaient, soit des abcès lépreux, soit des affections de la
prunelle, de grosses cicatrices de variole sur la cornée ou encore des
hernies ombilicales qui sont très fréquentes dans ces pays, où l’on
sectionne le cordon ombilical tout près de sa base.
J’avais l’intention de retourner le lendemain à Abecher, mais le koursi
n’avait pas encore réglé toutes ses affaires ; d’autre part, par crainte
du roi, il n’osait pas me laisser retourner seul ; aussi recourut-il à
la ruse pour me retenir à Nimro. Il disparut vers midi, dans un des
petits villages de Nimro où il avait une seconde femme et il rentra à
une heure si avancée, qu’il nous fut impossible de partir ce jour-là.
Pendant son absence, une de ses esclaves m’amena deux jeunes filles
richement parées pour me distraire. Leur teint était d’un rouge sale et
elles n’avaient d’autre charme que leur jeunesse. Elles étaient coiffées
avec le plus grand soin à la mode des femmes de Ngourra. D’innombrables
petites tresses, grosses comme des tuyaux de plume, pendaient de tous
côtés ; pour les retenir et les empêcher de retomber sur le front, ce
qui est le privilège des femmes mariées, la tête était encadrée par deux
grosses tresses en poil de mouton qui se prolongeaient jusqu’aux
oreilles ; elles avaient enfin une tresse centrale qui suivait le milieu
de la tête depuis le front jusqu’à la nuque et qui, double chez les
femmes mariées, simples chez les vierges, était tressée comme dans tout
le Ouadaï en poil[2] de mouton. Une pièce d’or, attachée à cette tresse
centrale, leur pendait sur le front et les deux tresses latérales
étaient richement ornées de corail. Elles avaient soigneusement enduit
leur chevelure de beurre et saupoudrée de terre rouge de Dimi (bourgade
du désert, au Nord du pays des Bideyat’s), de poussière de tabac et de
quelques poudres végétales odorantes. Elles portaient dans la narine
droite un énorme morceau de corail qui déformait et déparait leur nez
déjà assez laid. Leurs lèvres et leurs gencives étaient d’une belle
teinte bleu acier, de mode au Ouadaï. Elles avaient aux doigts de
nombreux anneaux d’argent d’énormes dimensions ; autour du cou elles
portaient des colliers et des cylindres de corail ou des fils de soie
qui retenaient des petits sachets avec des talismans ou des versets du
Coran.
Ces deux beautés, confiantes dans leurs charmes, commençaient leur
chasse à l’homme. Je les admirai longuement ; à brûle-pourpoint elles me
demandèrent si je ne voulais pas les épouser ; je m’en excusai en disant
que nos mœurs ne nous permettaient qu’une seule femme. L’argument ne
portait que pour une d’entre elles et je dus promettre à la seconde
d’entretenir le koursi de la chose et de la régler avec lui.
Le koursi ne rentra qu’à une heure tardive et le reste de la journée se
passa en nouvelles orgies ; on but encore plus fort et plus longuement
que la veille. De temps en temps, des malades venaient me consulter. On
ne buvait pas seulement du merissa mais encore une boisson faite avec
des dattes ; elle était d’une couleur rougeâtre, plus alcoolisée que la
bière de douchn, mais sans analogie avec le lakbi ou vin de palme.
Malgré les grandes quantités de boissons absorbées et leur fort degré
alcoolique, je ne vis, durant ces jours, aucun homme réellement ivre. A
Abecher, au contraire, les esclaves et la populace s’enivrent souvent,
soit sur la voie publique, soit chez eux. Pour stimuler la soif, on
mangeait de temps en temps un peu de bœuf cru, surtout des tripes et du
foie, coupé en petits morceaux et assaisonné de sel et de poivre. Dans
tout le Ouadaï, on raffole de la viande crue ainsi préparée ; les
Djellaba’s se distinguent particulièrement par leur passion pour le foie
cru de chameau. Je dois, d’ailleurs, confesser que des nombreuses choses
que j’ai goûtées durant mon séjour au Soudan, seules, les noix de kola
et le foie cru de chameau m’ont laissé un agréable souvenir. Même quand
je fus revenu au Caire avec ses hôtels à l’européenne et ses excellentes
tables d’hôte, je trouvais que le foie cru de chameau, que je parvenais
à me procurer de temps en temps, pouvait soutenir avantageusement la
comparaison avec les mets les plus délicats qu’on nous servait.
Le 20 mai nous pensions rentrer à Abecher mais, dans l’après-midi, on
nous prévenait que le roi Ali avait quitté sa capitale et ne rentrerait
que dans quelques jours. Dès lors, rien ne put déterminer le koursi à me
reconduire. Aussi le lendemain matin, au point du jour, je quittais seul
Nimro et j’arrivais dans l’après-midi à Abecher, après une courte halte,
à midi, au village d’Aboundouro.
Vue du Nord, la ville avait bel aspect ; cette masse de constructions
irrégulières, s’étageant sur un monticule, dans un large vallon
s’inclinant vers le Sud, entre les monts Kondongo et Kelinguen, avait
son charme. On voyait clairement que les quelques zeriba’s qui
entouraient le palais royal avaient été le noyau de la nouvelle
capitale, puis que les membres de la famille royale et les hauts
dignitaires, avaient construit leurs demeures en grands cercles
irréguliers autour de ce noyau. Beaucoup de ces dernières maisons
étaient encore en dehors des limites de la ville, car les sujets du roi
et la populace avaient bâti tout contre le palais du souverain. Seul le
grand palais de la reine mère était proche de celui du roi ; autour des
deux palais s’étaient fixés les esclaves, les clients, les marchands du
Nil ou du Kordofan ; de ci, de là, un tintelak ou prince du sang. Dans
toute la ville il n’y avait qu’une seule rue digne de ce nom ; elle
conservait une orientation générale Est-Ouest, en faisant les courbes
les plus capricieuses. Toutes les autres voies de communication
n’étaient que des ruelles étroites et tortueuses où s’égrenaient des
cours ; les cases étaient tantôt en pisé, tantôt en paille et toujours
bâties sans aucun alignement ; aussi était-il très difficile de
retrouver son chemin. Toute la partie occidentale de la ville était
dominée par les bâtiments en briques, couverts de chaume et surmontées
de tours qui constituaient le palais royal. Contigus aux façades Nord-
Est et Est du palais et à l’intérieur du mur d’enceinte, s’élevaient les
immenses haras et les demeures des écuyers et des palfreniers. Au Nord,
devant le mur d’enceinte, s’élevait la place royale, affectée au
marché ; au Sud-Ouest, était le quartier réservé aux kabartou’s, la
caste méprisée des musiciens et des bourreaux ; au Sud, le palais de la
reine mère, presque aussi grand que celui de son fils. Dans la partie
orientale de la ville, habitaient les sujets de condition libre et les
marchands étrangers. La population totale pouvait s’élever à dix ou
quinze mille habitants.
CHAPITRE III
=Premier séjour à Abecher.=
Lorsque je revins de Ouara, le roi Ali n’était pas encore rentré de
l’excursion qu’il avait entreprise pour inspecter une colonie de
Baguirmiens. Il y avait plusieurs de ces colonies dans le pays et le roi
en suivait les progrès avec la plus grande attention. On disait qu’il
avait emmené plus de trente mille individus, libres ou esclaves, du
Baguirmi, pour les fixer au Ouadaï ; probablement cette évaluation,
comme tous les dires des habitants, était exagérée, mais, si on évalue à
douze ou quinze mille le nombre de ces immigrés, on doit être bien près
de la vérité. La plupart étaient des esclaves et déjà le roi en avait
donné un grand nombre à ses fonctionnaires, ou les avait vendus et
exportés. Quelle que fut la rigueur des principes religieux du roi Ali
et, à en croire les renseignements de l’homme perspicace qu’était le
hadj Salem, la distinction entre les horr’s (gens libres) et les abd’s
(esclaves) était loin d’être nettement marquée. D’ailleurs, il est fort
possible que, bien des fois, la preuve de la condition libre était
difficile à fournir. Pendant mon séjour encore, on soumettait au roi, à
presque toutes les audiences qu’il m’accordait, des litiges sur la
condition d’esclaves du Baguirmi. Le roi faisait alors appeler un haut
fonctionnaire baguirmien qu’il avait pris à son service, il lui
ordonnait d’établir et de lui communiquer l’arbre généalogique de
l’intéressé. Les jeunes femmes de condition libre avaient été mariées
aux fonctionnaires du Ouadaï, celles qui étaient âgées étaient employées
au service d’un des membres de la maison royale. Le roi établit une
partie des hommes comme artisans dans la capitale, l’autre comme
agriculteurs dans différentes régions du pays. Les indigènes du Ouadaï
étant les plus barbares, les moins civilisés de toutes les peuplades du
Soudan, ceux du Baguirmi, bien plus habiles, ne tardèrent pas à
monopoliser tous les métiers. Ils rendaient d’inappréciables services
pour la construction des maisons en pisé que seuls, quelques Kotoko’s du
Makari entendaient ; ils construisaient des cases en chaume et en
roseaux avec infiniment plus de solidité et de goût que les habitants du
Ouadaï, il est vrai qu’ils avaient emprunté cette architecture aux
peuplades païennes qui dépendaient de leur pays. C’étaient des artisans
du Baguirmi qui avaient confectionné les selles dont se servaient le roi
et ses hauts dignitaires. Au Ouadaï, les selles sont petites, étroites,
surmontées d’un bec recourbé vers l’encolure, se terminant par une boule
que recouvre la paume de la main ; le troussequin se prolonge d’un
dossier, assez haut, recourbé vers la croupe et large de deux empans
environ. Les Baguirmiens étaient aussi seuls capables de faire des
ceintures en cuir ou en soie artistiques, des sachets pour amulettes,
des gaînes pour coutelas et tous autres travaux de maroquinerie ; jamais
les habitants du Ouadaï n’avaient vu des cotonnades d’un si beau fil,
que celles que savaient tisser les Baguirmiens, et, seuls enfin, des
tailleurs baguirmiens savaient confectionner des vêtements de bonne
coupe. Aussi ces ouvriers étaient-ils très considérés et le roi
s’intéressait vivement à eux. Les agriculteurs baguirmiens fixés dans
l’intérieur du pays, étaient, eux aussi, beaucoup plus avancés que ceux
du Ouadaï. Il est certain que par cette immigration forcée des
Baguirmiens, le roi Ali avait beaucoup mieux servi la cause de la
civilisation au Ouadaï, que par les trésors, certes considérables pour
ces pays, qu’on lui disait avoir trouvés à Massenya.
Dès que le roi fut rentré de voyage, j’allai le saluer, lui rendre
compte de mon excursion à Nimro et Ouara et m’entendre avec lui au sujet
de mon prochain départ pour le Darfour. Il fut, comme toujours, très
aimable, s’informait de tout et m’entretenait de préférence de poudre,
de canons, de fabrication d’armes, de bateaux à vapeur, etc., etc. Il
m’invita à venir le visiter chaque fois que j’en aurais l’envie, car
j’étais, ajouta-t-il, familiarisé maintenant avec la ville. Au coucher
du soleil, il me fit reconduire par un nommé El Heimer, dont j’ai déjà
parlé en relatant mon voyage chez les Oulad Soliman. Le roi Ali l’avait
fait prisonnier au début de son règne et l’utilisait maintenant comme
agent auprès des tribus d’Arabes pillards. El Heimer était revenu depuis
peu de temps du Kanem ; il avait ramené un jeune homme d’une des
fractions de la tribu des Ourfilla’s, du Tripoli. J’avais très bien
connu ce jeune homme au cours de mon séjour dans sa tribu. Il me dit que
la grande expédition d’Arabes pillards, venus de Tripolitaine, signalés
au Kaouar, était arrivée au Kanem. Dès qu’ils avaient appris la
puissance de ces pillards, les Arabes perfides avaient immédiatement
dénoncé la paix conclue avec Hallouf, le chef Daza, le même qui avait
tué dans un combat mon ami Hazaz. Les Arabes paraissaient vouloir se
fier à leurs propres forces, demeurer en paix avec le Bornou et le
Ouadaï, mais vouloir exterminer les Touareg’s, les Bideyat’s, les Daza’s
et les Arabes fixés au nord du Ouadaï. Ce jeune Ourfilla me donna les
meilleures nouvelles des nombreuses connaissances que j’avais, tant chez
les Arabes que chez leurs femmes. Celles-ci, qui jouent un rôle
considérable dans la tribu, m’avaient toujours témoigné beaucoup
d’intérêt.
Peu à peu, je brisais avec la vie retirée que j’avais menée jusqu’ici
et, dans la limite de mes provisions de médicaments, j’exerçais la
médecine et la chirurgie. Les Djellaba’s, surtout, avaient très
fréquemment recours à moi ; leur civilisation relative, leurs voyages,
les rapports que j’entretenais avec le hadj Ahmed Tangatanga, étaient
autant de points de rapprochement. J’eus à m’occuper longuement d’un
cousin du hadj Ahmed, un nommé Gueren. Ce jeune homme avait quitté le
Darfour avec une forte pneumonie ; on l’avait transporté dans cet état
pendant près d’un mois ; un abcès s’était déclaré au poumon, avait percé
et causait un épanchement assez inquiétant. Le malade guérit et je ne
pus assez admirer la résistance de ces natures si fortement trempées.
Aux moments les plus périlleux, quand, journellement, je craignais pour
sa vie, parents et amis venaient visiter le malade et l’obligeaient à
prendre plus de nourriture que je n’en prenais moi-même habituellement.
Il me faut noter ici le grand usage que font toutes les peuplades du
Soudan, mais surtout celles de l’Est, du beurre fondu. Que l’affection
soit interne ou externe, tout le corps du malade est enduit de beurre
et, tous les matins, on fait boire au malade un quart ou un demi-litre
de la panacée. Tout le monde s’accorde à reconnaître les effets
bienfaisants de ce remède, qui est particulièrement prôné pour les
douleurs rhumatismales ou articulaires.