Depuis que le roi Ali était au pouvoir, il n’arrivait plus qu’un

marchand étranger ne fût pas payé, comme la chose se passait fréquemment

au Bornou. Combien y en avait-il, parmi mes compagnons de voyage qui, en

proie à la misère et au besoin attendaient vainement à Kouka, que les

hauts fonctionnaires leur payassent les marchandises achetées à leur

arrivée. Au Ouadaï, lorsqu’une caravane était sur le point de prendre le

chemin du Nord et que ceux qui devaient s’y joindre, n’avaient point

réussi encore à réaliser leurs créances, ils allaient voir le roi.

Celui-ci n’y mettait pas beaucoup de façons. Si le débiteur, quoique

haut fonctionnaire, était de condition servile, le roi le menaçait de le

donner comme esclave à son créancier s’il n’acquittait pas sa dette à

une époque déterminée. Mais pour éviter des répressions trop fréquentes

pour de pareilles infractions, il recommandait aux marchands de ne

vendre qu’au comptant. Il est vrai que dans l’intérieur du pays, le

prince n’avait pas réussi à établir la même sécurité ; mais il s’y

appliquait de son mieux et n’épargnait même pas ses parents qui, dans

ces pays, sont en général les plus grands coupables. Peut-être était-ce

pour cette raison que suivant une vieille coutume du Ouadaï, il avait,

en prenant le pouvoir, fait aveugler ceux de ses frères et proches

parents qui pouvaient prétendre au trône. Mais ici encore, il n’avait

pas agi sans un juste discernement. Il avait fait priver de la vue ceux

dont il connaissait les instincts barbares et l’ambition, mais il

épargna quelques-uns de ses frères, se fiant à la douceur de leur

caractère, quoiqu’ils fussent nés de mères nobles ou libres et par

conséquent aptes à régner. Peu de jours avant mon arrivée, il avait même

résisté énergiquement à sa mère. Au Ouadaï la reine mère ou momo a une

grande puissance et la mère d’Ali était portée à en abuser. Un jour le

fils, revêtu des insignes de sa dignité et suivi de ses plus hauts

fonctionnaires apparut dans la demeure de sa mère ; il lui fit les

remontrances les plus pressantes et lorsqu’elle l’eut menacé de fuir à

l’étranger si on ne voulait pas lui laisser dans le royaume la place à

laquelle elle avait droit, le roi répondit qu’il ne s’y opposait pas. Il

savait bien que jamais, l’ardente patriote ne quitterait sa patrie et de

ce jour il eut la paix.

Par tous ces récits d’évènements récents encore, je pus me former sur le

roi une opinion qui plus tard fut confirmée par les faits. C’était un

homme de grand sens, de peu de sensibilité, d’une indomptable énergie et

d’une justice sévère, souvent même cruelle. Son but principal était de

grandir le Ouadaï tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, d’affirmer

l’autorité du souverain en se montrant juste envers les bons, en

inspirant la terreur aux méchants. Il tenait beaucoup à entretenir les

goût belliqueux, qui sont dans le tempérament de tous les indigènes de

ce pays. Il se croyait obligé de vivre en paix et en amitié avec les

grands états, ses voisins, dans l’intérêt du commerce, mais il ne

laissait jamais ses généraux inactifs. Malheur à celui qui manquait en

quelque occasion de courage ou d’énergie ! Tout récemment encore, il

avait envoyé quelques-uns de ses officiers contre les Massalit’s, tribu

de pillards qui menaçaient la sécurité des transactions avec le Darfour.

Ils étaient rentrés non seulement sans avoir atteint leur but, mais

encore en ramenant des troupes presque décimées. Le roi fit couper le

nez et les oreilles à tous les chefs qui n’avaient pas manœuvré avec

toute l’énergie désirable.

Au début, le roi s’était demandé si ses convictions religieuses

l’autorisaient à me recevoir. Il n’avait pas le moindre doute sur la

régularité de l’aman qu’il m’avait octroyé. Mais quand la glace fut

rompue entre nous, il me faisait appeler presque tous les jours,

l’après-midi, dès que les affaires de l’état étaient expédiées. Presque

immédiatement, j’eus de nombreux témoignages de son jugement sûr et de

son esprit logique. C’est ainsi qu’après quelques jours, il me retourna

la longue-vue dont je lui avais fait présent. Je lui exprimai tous mes

regrets de ce que l’objet ne lui plaisait pas. Je lui dis aussi que je

ressentais vivement l’injure qu’il m’avait faite en me le retournant et

que, dans nos pays, c’était une insulte que de refuser un présent. Il me

développa alors, avec une simplicité et une lucidité extraordinaires,

ses vues sur ce point. Il dit d’abord, et il n’avait pas tort, que mieux

valait, puisque nous nous trouvions dans son pays, en suivre les usages

que ceux du mien. Il m’exposa ensuite, qu’il considérait comme une sorte

de taxe les présents qu’il recevait et exigeait des étrangers de

passage ; en échange de cet impôt, il leur garantissait la sécurité de

leurs personnes et de leurs biens. Dès lors, il croyait avoir le droit

de mettre à l’épreuve ce qui, en apparence, seulement était un cadeau,

de voir si la chose lui plaisait, d’en rechercher la valeur. Cela était

d’autant plus nécessaire, disait-il, que son devoir de prince lui

commandait de répliquer par un autre présent bien plus considérable. Si

l’objet ne lui plaisait pas et s’il ne pouvait s’en servir, il le

rendait tout simplement. On lui avait dit que la longue-vue était un

instrument avec lequel je pouvais voir jusque dans ma patrie ; mais,

plusieurs jours de suite, il s’était en vain efforcé de voir quelque

chose de particulier avec. Dieu lui avait donné de très bons yeux ; il

renonçait d’autant plus volontiers à cet instrument, qu’il savait le

prix que nous attachions à de pareilles inventions. Certainement, j’en

profiterais plus que lui, aussi me l’avait-il renvoyé.

Je ne pus non plus le déterminer à prendre connaissance de la lettre de

recommandation que le cheik Omar m’avait donnée. Quand je voulus la lui

remettre, il déclara la chose parfaitement inutile. Remise par moi-même,

cette lettre ne pouvait contenir qu’une recommandation. Il savait très

bien quels étaient ses devoirs vis-à-vis des étrangers et si l’amitié

qu’il avait pour le cheik Omar ne le déterminerait pas à me réserver un

meilleur accueil que ses principes ne le lui commandaient, ce ne serait

pas la crainte du cheik qui le retiendrait s’il voulait m’accabler de

ses rigueurs. Jamais le roi Ali n’a voulu recevoir cette lettre de

recommandation qui, aujourd’hui encore, est en ma possession.

La reine mère et son frère, le djerma Abou Djebrin, ne pouvaient se

résoudre à me recevoir. J’avais envoyé à la première, par le ministère

de mon compagnon Otman, le présent que je lui destinais ; c’étaient

quelques tobe’s de Kano et quelques tourkedi’s, mais elle repoussait

avec horreur l’idée de recevoir la visite d’un chrétien. Elle se borna à

m’envoyer journellement les nombreux malades de sa maison. Le djerma

Abou Djebrin me fit au contraire savoir plusieurs fois par des tiers

qu’il serait heureux de faire ma connaissance et de me recevoir, mais il

fallait être prudent et je savais qu’en ce royaume, personne n’avait

quelque autorité en dehors du prince. Aussi, je ne prêtais qu’une

attention relative à ce haut personnage. J’étais pleinement satisfait de

l’accueil hospitalier du roi, quoiqu’il fut moins généreux que l’aimable

souverain du Bornou. Pendant toute la durée de mon séjour au Ouadaï, je

ne reçus pas un seul repas des cuisines royales. Le roi se bornait à

m’envoyer des moutons, du beurre, du miel, des tekaki, ce qui réduisait

d’autant mes dépenses. C’est ainsi, que presque immédiatement après mon

arrivée, il m’envoya dix moutons et cinquante tekaki, le tout valant à

peu près huit thalari’s. J’eus par là, une nouvelle occasion de

constater la sévère discipline à laquelle le prince soumettait ses

sujets ; l’eunuque qui m’apportait ces présents refusait, en effet,

formellement le pourboire que je lui offrais. Et cela, non pas parce

qu’il lui paraissait trop mesquin, mais bien parce que son maître le lui

avait défendu. Le roi ne voulait pas que les bontés qu’il avait pour les

étrangers fussent une source de revenus pour ses serviteurs. Quelle

différence entre les serviteurs du roi Ali et ceux du cheik Omar, ou du

roi du Darfour, qui restaient des heures à discuter si les pourboires

qu’on leur donnait étaient bien proportionnés à leur dignité et à la

valeur des présents qu’ils apportaient !

Je menais une vie très retirée. C’était tout naturel, après ce que

j’avais entendu des habitants du Ouadaï et de leurs princes, après le

douloureux évènement qui arracha à la vie et à la science l’intrépide

voyageur Edouard Vogel, après surtout que j’eus appris les causes de sa

mort. Pendant de longues semaines, je ne me montrai en ville que pour

aller au palais royal ou chez le hadj Tangatanga, ce Djellabi de

Dongola, l’ami et le conseiller du roi, qui demeurait en face de moi, et

à la protection duquel je m’étais particulièrement confié. Au demeurant,

ainsi que je l’avais dit au roi, je n’avais d’autre intention que de

poursuivre aussi vite que possible mon voyage au Darfour, pour de là

regagner mon pays. En conséquence, je m’employai à réaliser rapidement

ce qui me restait encore de l’équipement que je devais à la générosité

du cheik Omar. La monnaie usuelle au Ouadaï est une cotonnade européenne

d’environ 65 centimètres de large sur 17 mètres de long, qu’on appelle

makta cham ou tromba. Ces cotonnades arrivaient surtout par la voie du

Nil et du Darfour et depuis longtemps on n’en avait amené que de petites

quantités. Aussi le marché était-il très alourdi par le manque de

numéraire et la vente de ce que je possédais ne fut ni facile ni

rémunératrice. Les tourkedi’s de Kano — fichus pour femmes — suffisaient

largement pour acheter les objets nécessaires aux besoins courants de la

vie ; ils valaient, lorsqu’ils étaient de qualité moyenne et que le

marché était normal, deux tiers de thalari, le makta tromba valant un

thalari et demi. Pour me procurer les moyens nécessaires à mon voyage au

Darfour, j’essayai d’éviter la vente au détail, rémunératrice seulement

pour ceux qui connaissent à fond le pays ; je voulais vendre tout mon

bagage à un homme entreprenant. Par suite de la pénurie du cham, cela

n’alla pas sans très grandes difficultés.

Le chérif Hadj Salem de Kairouan qui, comme je l’ai dit, avait aussi

habité Tunis et me traitait presque en compatriote, me fut de la plus

grande utilité, tant dans mes rapports avec le roi que pour

l’administration de mes affaires personnelles, achats, ventes, etc.,

etc. Ses avis étaient bien plus désintéressés et plus honnêtes que ceux

de mon hôte, Otman Ouled El Fadl, un bien brave homme du reste. Le hadj

Salem habitait Abecher depuis deux ans environ ; il y avait la

réputation d’un marchand sage, entreprenant et très fortuné. Quoiqu’il

fût chérif et très pratiquant, il se lia avec moi d’une étroite amitié,

me rendait journellement visite et ne refusait pas de souper avec moi

d’un même plat. Il consolidait ainsi singulièrement ma position auprès

des habitants, mesquins et fanatiques. Son compagnon, le chérif

Mohammed, était aussi originaire de Kairouan ; il était moins

intelligent et moins expérimenté que le hadj Salem. Il m’intéressait

surtout parce qu’il avait fait la connaissance du docteur Schweinfurt

avant de venir au Ouadaï. C’était lui que l’éminent voyageur dit avoir

pris d’abord pour un explorateur européen déguisé, tant son teint était

clair et sa conversation instructive. Je fus étonné, moi aussi, quand il

me demanda, après quelque temps, de lui enseigner l’anglais, dont il

avait déjà commencé l’étude. Il avait des notions très exactes, quoique

incomplètes, sur la géographie de l’Europe et des autres continents ; il

était en mesure de lire une carte et m’entretenait de préférence

d’astronomie, de détermination des longitudes et des latitudes ou de

cosmographie. Mais il ne paraissait pas s’entendre beaucoup aux

affaires, car tandis que le hadj Salem réussissait complètement dans ses

entreprises, il était, malgré les avis de son compagnon, sur le point de

faire banqueroute quand je quittai le Ouadaï. Malheureusement, le hadj

Salem succomba, avant la fin de l’année en cours, à une dyssenterie dont

il souffrait déjà à mon arrivée.

Comme je l’ai dit, je fréquentais de préférence le hadj Ahmed

Tangatanga, dès que celui-ci fut de retour d’un voyage qu’il faisait par

ordre du roi. Je le faisais, non seulement parce qu’il occupait un poste

de confiance auprès de son maître, mais encore parce qu’il devait être

mon compagnon de voyage au Darfour et en Egypte. Ce confident du prince

était un homme de petite taille, à physionomie avenante, il portait

toute sa barbe et paraissait avoir quarante-huit ans environ. Il n’avait

d’autre titre que celui de chef de la corporation des marchands

étrangers, mais il était lui-même le premier négociant du royaume. Vers

1850, ses voyages d’affaires l’avaient souvent amené au Ouadaï, il y

avait fait la connaissance du roi actuel qui n’était que dauphin et dont

le père Mohammed Cherif occupait le trône. Bien des fois le hadj

Tangatanga avait eu l’occasion d’obliger le prince en lui faisant cadeau

de tout ce dont il avait besoin. Comme tous les princes, en effet, Ali

n’avait guère à se louer de la générosité du roi son père. Plus tard, le

roi Mohammed Cherif bannit le hadj Tangatanga, ainsi que tous les

commerçants étrangers. Mais le roi Ali ne l’avait pas oublié et le

rappela au Ouadaï dès qu’il eut pris le pouvoir. Le hadj Ahmed était à

peu près maître de tout le commerce extérieur du Ouadaï et il me donna

de précieux renseignements sur ce point. Il avait envoyé son frère au

Darfour, avec un chargement d’ivoire et de plumes d’autruche, dont la

vente devait l’occuper pendant le voyage qu’il projetait. Ce frère

mourut ; quand la nouvelle en parvint au hadj, celui-ci se conformant

aux usages, garda la maison pendant une semaine et reçut pendant ce

temps de nombreuses visites de condoléances. Le huitième jour fut celui

de la sadaka, on prépara de grandes quantités de victuailles, on en

envoya à tout le monde. Le roi y contribua en envoyant dix bœufs.

Le roi, qui avait une préférence marquée pour le commerce, tenait en

grande estime les commerçants étrangers, dont les affaires étaient

d’ailleurs prospères. Mais le peuple les détestait aussi cordialement

que le prince les aimait. La terreur qu’inspirait Ali, faisait seule

tolérer les étrangers ; mais on les considérait comme des intrus, des

parasites qui s’engraissaient aux dépens des habitants. Les Djellabi’s,

originaires pour la plupart de Dongola — c’était notamment le cas pour

la colonie de Nimro — étaient particulièrement haïs et méprisés. Etre

traité de Dongolaoui, était une insulte aussi grave que celle de haddad

(forgeron) ou kabartou (caste de musiciens méprisés dans le pays). Ce

n’était que par le sang que l’on pouvait laver de pareilles injures.

C’est au prince seul que je devais la sécurité dont je jouissais à

Abecher ; mais quels que fussent les marques de faveur qu’il me

prodiguait, les bons patriotes du Ouadaï ne se décidaient qu’à contre

cœur, non seulement à me rendre visite ou à m’inviter, mais même à me

consulter en cas de maladie. Je suis intimement persuadé, que sans le

roi, on ne m’eût pas longtemps toléré au Ouadaï, que fort probablement

même je n’eus plus quitté le pays vivant.

Peu à peu les malades prenaient l’habitude de me consulter et comme je

l’ai dit, ce fut la momo, qui au début m’avait marqué le plus

d’hostilité, qui donna l’exemple. Elle m’envoyait tous les jours les

femmes de son entourage ; malheureusement ma science demeurait

impuissante, car elles ne pouvaient être guéries par l’absorption de

quelque inoffensif médicament. C’étaient surtout des maladies de la

matrice et des yeux (prunelles touchées par la variole, cataractes

purulentes ou simples, conjonctivites, inflammations de la cornée,

abcès) des rhumatismes, de la syphilis, des troubles digestifs

chroniques et des affections pulmonaires que j’avais à soigner. Les

Djellabi’s et les Tripolitains étaient, en général, des clients

reconnaissants et faciles, mais je suis persuadé que les indigènes du

Ouadaï, même après m’avoir consulté, ne prenaient que très rarement les

médicaments que je leur prescrivais. Le roi seul, qui, comme je l’ai

dit, souffrait d’hémorroïdes et qui était honnête, avait toute confiance

dans le pureté de mes intentions. A la grande frayeur de son entourage,

il prenait régulièrement les médicaments que je lui donnais. Bien

entendu, je devais toujours en prendre une petite dose avant de les lui

donner, mais c’était l’usage dans tous ces pays.

Je venais très fréquemment au palais, bientôt tous les trois jours ; j’y

étais appelé par le roi ou y allais de mon propre mouvement. J’eus ainsi

l’occasion de faire la connaissance des gens les plus marquants ; mais

je pus de nouveau me convaincre qu’en présence du roi, le dignitaire le

plus élevé, n’avait guère plus à dire que le dernier des serviteurs. Le

roi fut quelque peu désappointé, quand je lui dis que je n’étais ni

armurier, ni artificier ; on lui avait dit que nous pratiquions tous les

métiers et tous les arts, mais il ne tarda pas à se contenter de ma

profession de médecin. J’eus avec lui de fréquents entretiens sur la

religion chrétienne et les pays de la chrétienté ; j’en eus d’autres

aussi qui, en ma qualité d’explorateur, présentaient pour moi un intérêt

considérable. C’est ainsi qu’un jour la discussion vint à porter sur le

rhinocéros du Ouadaï, que les marchands étrangers m’avaient toujours dit

n’avoir qu’une corne. Quoique l’animal fut très abondant dans le pays,

les opinions étaient extrêmement partagées ; les uns disaient que la

couleur de sa peau était celle de la girafe, les autres celle de

l’éléphant, d’autres encore celle du buffle, le roi estimait qu’elle

présentait grande analogie, tant par la teinte que par la soie, avec

celle du sanglier. Beaucoup soutenaient que la bête n’avait qu’une seule

corne, d’aucuns lui en donnaient deux, d’autres enfin, lui en

accordaient trois. Un jour la discussion put être tranchée, grâce à la

présence fortuite à Abecher, d’un célèbre chasseur de rhinocéros. On lui

communiqua nos doutes ; il s’assit, prit un morceau d’argile et modela

un rhinocéros ordinaire avec deux cornes. Tout le monde s’accorda à

reconnaître le fidélité du portrait. A plusieurs reprises le roi me

demanda en insistant, quel cadeau pouvait me faire plaisir. Je lui

demandai enfin un jeune rhinocéros ; il me répondit que c’était chose

impossible. L’animal est tellement féroce, qu’on ne peut tenter de s’en

emparer. Le rhinocéros est la bête la plus redoutée du Ouadaï ; on dit

qu’il se précipite avec rage sur l’homme ; même quand celui-ci ni ne

l’attaque, ni le moleste. Dans le Sud, on le chasse comme l’éléphant ;

un cavalier bien monté attire l’attention de l’animal, pendant qu’un

second essaie de lui enfoncer entre le défaut de la hanche et la queue

une longue et large lance bien affilée. Cette chasse est très

dangereuse, elle exige beaucoup de vigueur et d’adresse. Dans

l’intérieur du pays, sur les bords du Batha, où le rhinocéros est aussi

très abondant, le chasseur se poste sur un arbre, quand l’animal passe,

il lui enfonce, du haut de l’arbre, une lance dans la colonne

vertébrale.

Comme j’avais l’intention de reprendre sous peu mon voyage, j’essayais

de me renseigner sur la topographie du pays ; je contrôlais les

nombreuses informations que j’avais recueillies au Bornou. Je me mettais

en relation avec des gens qui connaissaient le Sud à peu près inexploré,

le bassin du Bahr-Es-Salamat, les pays de Dar Rounga et de Kouti, ainsi

que les fleuves qui, prenant leur source au Ouadaï, se dirigent vers

l’Ouest, aux pays fétichistes. J’étais convaincu que le Chari prenait sa

source dans ces parages. Toujours en vue de ce départ prochain, je

prenais des mesures pour renouveler mon train de bêtes de somme, car les

chameaux que j’avais amenés du Bornou ne pouvaient me servir. Il est

vrai que j’étais alors loin de me douter que le destin me retiendrait

presque une année entière au Ouadaï.

Au milieu du mois de mai, je fis une excursion avec le koursi, le

superintendant des Djellaba’s fixés au Ouadaï. Nous devions aller à

Ouara, l’ancienne capitale du royaume, et à Nimro, l’important centre

commercial, à quelques heures d’Ouara. Dès que j’eus manifesté au roi le

désir de visiter la ville de ses ancêtres, il n’eut point de repos —

telle était son activité — que le projet ne fût exécuté. Le départ fut

fixé au 16 mai. Au point du jour, un courrier du koursi vint me chercher

et un peu après le lever du soleil nous pouvions quitter sa maison,

bâtie à l’extrémité occidentale de la ville. Pour la première fois,

j’eus alors l’occasion d’avoir une vue d’ensemble sur la ville et ses

environs. Abecher se trouve dans la partie méridionale d’une large

vallée ; la ville elle-même est bâtie sur une colline qui domine le

paysage. Cette vallée s’étend, à l’Est, jusqu’aux contreforts de la

chaîne de Kelinguen ; à l’Ouest, jusqu’aux contreforts de la chaîne de

Kondongo ; au Sud, est un massif isolé tout près de la ville ; au Nord,

une modeste crête qui rejoint la chaîne du Kondongo à Chougour. De l’Est

à l’Ouest, la longueur totale de la vallée est d’une étape environ ; du

Nord au Sud, la largeur ne doit pas dépasser deux heures de marche.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 4 / 25 段