d’Abecher ce beau zèle s’évanouissait. Le courrier qui devait annoncer
notre arrivée au roi, était parti depuis quatre jours, Otman jurait ses
grands dieux qu’il n’avancerait plus, avant d’avoir reçu la réponse de
son maître. Il était midi et toujours pas de nouvelles du roi. Nous
étions tous inquiets ; le moallim Abou craignait pour sa vie, Otman
craignait, tant pour la sienne que pour la mienne et moi même, je ne
pouvais me défendre de certaines appréhensions. Je croyais le roi Ali
très équitable, j’avais entendu trop d’anecdotes caractéristiques à ce
sujet ; mais en admettant même qu’il se fût toujours montré très juste,
si ce n’était très bienveillant envers ses coreligionnaires, n’était-il
pas à craindre que, poussé par le fanatisme religieux, il se laisserait
aller à des excès contre un chrétien ! N’était-il pas l’adepte le plus
fervent de cette confrérie fanatique des Snoussias, que j’avais appris à
redouter au cours de mon voyage au Borkou ? Et ceux-ci, n’étaient-ils
pas les plus ardents ennemis des chrétiens ? L’un de leurs agents
n’avait-il pas promis le paradis à ses fidèles s’ils m’assassinaient ?
Tout cela me passait par la tête pendant que je m’efforçais de faire ma
sieste habituelle. Mais c’est à peine si je pus sommeiller et encore
d’affreux cauchemars troublaient-ils ce repos.
A deux heures de l’après-midi apparut enfin un collègue d’Otman,
djellabi comme lui, et comme lui au service du roi Ali ; son maître
l’avait chargé d’un message très amical. Mais bientôt l’impression
favorable que m’avait causée la promesse de l’aman royal, c’est-à-dire
du sauf conduit, fut détruite par l’ordre qu’avait le djellabi d’emmener
immédiatement à la capitale mes chevaux et mes armes à feu. Il insistait
pour exécuter ses ordres, quoique je lui eusse affirmé que les chevaux
que j’avais avec moi n’étaient pas destinés au commerce et que
j’entendais seulement faire présent d’un de ces animaux au sultan. Après
de longs pourparlers, je me séparais de mes chevaux mais conservais mes
armes, alléguant que dans mon pays, un homme ne s’en séparait jamais.
Pour me mettre en mesure de poursuivre ma route à Abecher, le messager
m’avait amené un cheval du pays. Quand il nous eut quitté, nous
chargeâmes nos chameaux et le suivîmes.
Un peu après deux heures nous levions le camp, à cinq heures, marchant
vers l’Est, nous arrivions à l’extrémité Nord-Est de la chaîne
principale du Kondongo et passions entre celle-ci et la seconde chaîne
qui se développe du Sud-Ouest au Nord-Est. De nombreux villages
Kondongo’s étaient au pied de cette chaîne ; une plaine boisée
s’étendait entre ces montagnes ; à côté du koulkoul, du hedjlidj et du
mimosa, je remarquais pour la première fois une grande quantité de
machet’s, dont les fruits, débarrassés de leur sève amère, constituent
un des principaux aliments du pays. Nous montions et traversions la
seconde chaîne à son extrémité Sud-Est ; elle s’infléchissait ensuite à
l’Est et se développait pendant quelque temps parallèlement à notre
route. A sept heures on passait un petit cours d’eau à sec, dont la
direction était Nord-Sud.
Depuis quelques jours nous avions observé de gros paquets de nuages, la
petite saison des pluies commençait. Mais ce soir là des nuages noirs et
menaçants se massèrent à l’Est. L’orage éclata, et un vent violent se
mêla à la pluie diluvienne. J’étais déjà très affecté, l’orage ne manqua
pas de m’impressionner de la façon la plus détestable. Il me semblait
que cette nuit épouvantable, passée dans ce pays de roches et de forêts,
devait être d’un mauvais présage. Sans nous arrêter, nous passions des
cours d’eau qui s’étaient frayé un lit profond dans le sol rocheux. Vers
minuit, nous parvenions à la capitale du redoutable prince. Nous
avancions en silence, glissant entre les maisons sombres et basses,
dominées par l’imposante masse du palais royal, bâti en château fort. A
ce moment j’eus le sentiment que je courais irréparablement à ma perte.
Nous descendions à la maison de mon compagnon de voyage. Rien n’avait
été préparé pour m’y recevoir ; le roi n’avait pas envoyé de repas, il
ne m’avait pas fait transmettre ses salutations, comme l’exige la
coutume pour les étrangers de marque. Brisé de fatigue par cette étape
de dix heures je me jetai sur mon misérable lit ; mon sommeil ne fut pas
des plus paisibles, ni furent mes rêves des plus charmants. Le lendemain
matin j’étais encore au lit, réfléchissant à ma situation, quand survint
un envoyé du roi ; il ne me salua pas, il m’ordonna, de la façon la plus
brusque, de le suivre. Le roi, disait-il, m’appelait. Ma mauvaise humeur
en fut accrue. Le messager avait l’ordre d’emporter les armes qu’on
m’avait laissées la veille. Il me conduisit au palais, mais je ne devais
pas y être reçu par le prince. Celui-ci avait fait placer une cruche en
terre sur le sommet d’un bâtiment à quelques cent pas de là ; il me fit
intimer l’ordre de lui prouver la longue portée de mes armes en tirant
sur ce but. Il devait assister à l’épreuve, invisible pour moi, placé
dans une des salles du deuxième étage de son palais. Je n’étais pas sûr
de mon coup, la prétention du prince m’offensait, ainsi que son refus de
me recevoir d’abord. Aussi je tournai le dos à la cible et fis dire au
souverain que j’étais habitué à être reçu immédiatement par le roi, que
mon rang et la coutume me donnaient ce droit et que je laissais à ses
serviteurs le soin d’essayer mes armes.
Je retrouvai mes chevaux, installés dans les écuries royales ; on ne
tarda pas à m’en renvoyer deux, retenant purement et simplement la bête
dont j’avais voulu faire cadeau au roi. On retenait aussi mes armes pour
les soumettre à de nouvelles expériences. Mes hôtes et mes gens avaient
été très inquiets de me voir appeler le matin par le roi. Ils furent
bien plus étonnés encore, quand je reçus de nombreuses visites de
marchands des pays du Nil, de Medjabra ainsi que de deux marchands de
Kairouan, la ville sainte de la régence de Tunis. Je traitai ces
derniers en compatriotes et ils en firent autant pour moi. Le hadj
Salem, le plus intéressant des deux, me faisait un grand éloge du roi
Ali ; ses paroles sincères et convaincues me redonnèrent un peu de
courage, dont j’avais grand besoin, après ce qui s’était passé.
Le roi me fit mander de nouveau dans l’après-midi ; en même temps il me
fit réclamer la longue-vue et les pistolets d’arçon que j’avais dit à
Otman, lui être destinés. Nous entrâmes au palais royal, par le chemin
dit des femmes. Les fonctionnaires et les solliciteurs entrent par le
chemin des hommes, les visiteurs et les intimes seuls, passent par
l’autre entrée. Parvenus sur la place qui se trouve devant le palais,
mes guides découvrirent leur épaule droite, en passant la tête par les
larges manches de leur vêtement, mais ils ne m’obligèrent pas à me
conformer à cette coutume. Le grand eunuque, titulaire de la plus haute
dignité du pays, celle de kamkolak, habite tout à côté de la porte
d’entrée. Avant d’entrer au palais, les visiteurs doivent se présenter à
lui, à moins qu’ils n’aient été appelés directement par le roi. A
défaut, la garde placée à la porte d’entrée, en défend l’accès. La porte
d’entrée franchie, on voyait à gauche, une porte conduisant à la partie
du palais réservée aux femmes. Nous parvenions à une seconde cour, en
passant par une porte s’ouvrant sur une cour très longue ou plus
exactement sur une très large allée. Sur le côté gauche de cette cour se
trouvaient deux bâtiments à étage, en briques rouges, reliés par un
grand et solide portail, qui en était l’entrée principale. On ne voyait
du premier de ces bâtiments qu’un long mur élevé, dénudé ; le second se
composait de trois habitations réunies à leur base. A hauteur de
l’étage, il y avait des fenêtres munies d’un grillage en bois. Les trois
maisons qui composaient le bâtiment étaient recouvertes, à la mode
bongo, de toits en chaume demi-sphériques, portant à leur sommet des
œufs et des plumes d’autruche. De ces trois maisons, l’une était exposée
à l’Est, l’autre à l’Ouest, la troisième au Sud ; la cour d’entrée était
exposée au Nord. Ainsi que nous l’avons dit, tout le bâtiment dépassait
de beaucoup les autres maisons de la ville, tout en étant lui-même
médiocrement élevé. Dans la cour, contre le mur dont nous avons parlé,
il y avait une terrasse de quatre pieds de long à peu près, à laquelle
conduisaient quelques marches en terre. Ce siège, le dirdja (c’est-à-
dire gradin) servait en certaines occasions très solennelles de trône au
roi. Mon guide, le même que celui du matin, un originaire de Dongola sur
le Haut-Nil, malgré sa peau presque noire, était l’architecte de ce
bâtiment qui, vu les ressources du pays, était vraiment remarquable.
Dans la cour se trouvaient encore quelques hangars-véranda’s, sous
lesquels des eunuques ou des serviteurs du roi étaient assis. Au bout de
la cour, derrière la véritable demeure du prince était une petite cour,
servant d’antichambre, il s’y trouvait une grande case avec des murs en
pisé et un toit en chaume. Un hangar-véranda était contigu, c’était
l’habitation des serviteurs attachés à la personne du roi, les
toueirat’s, les oiseaux, comme on les appelle et de quelques autres
esclaves. Une portière, en grandes pièces de coton cousues ensemble,
nous séparait de la cour où le roi recevait.
Je m’accroupis dans l’antichambre, m’appuyant contre un mur, en
attendant que ma venue fut annoncée au roi. J’avais salué les
fonctionnaires et les serviteurs qui se trouvaient près de moi, aucun ne
me rendit mon salut, tous s’écartaient avec horreur du mur auquel
j’étais adossé et me considéraient pleins de méfiance. Mais si personne
ne m’adressait la parole, personne aussi ne me molestait. Je n’eus pas
longtemps à attendre, bien moins longtemps qu’aux audiences au Bornou ou
au Baguirmi. Un toueirat ne tarda pas à s’approcher, il s’agenouilla,
frappa doucement dans la paume de la main et m’invita à entrer en me
disant : « Le roi, notre maître, t’appelle ». J’avais dû laisser mes
galoches dehors, en entrant dans la première cour, mais on ne
m’importuna pas, comme on l’avait fait au Baguirmi et à Logone, pour me
faire enlever mes bas et mes basanes sans semelles et d’un cuir très
léger. Je me glissai en rampant sous la portière et par une courte mais
large allée, arrivai à une seconde portière, semblable à la première. Je
m’y glissai de nouveau et me trouvai dans une cour carrée, relativement
grande. Elle était bornée à l’Est par le palais proprement dit que nous
venons de décrire, au Sud, par le bâtiment en briques aux nombreuses
portes et fenêtres, une seconde porte d’entrée se trouvait au Nord entre
l’entrée et une grande case en roseaux, ornée d’œufs et de plumes
d’autruche. Juste au milieu de la cour se trouvait un grand hangar-
véranda, sous lequel étaient de grandes jarres qui contenaient la
réserve d’eau. Entre ce hangar-véranda et les deux bâtiments qui
bornaient la cour sur les côtés était assis le souverain du Ouadaï. Son
siège était une natte, recouverte de tapis, ses vêtements, une simple
chemise de coton et un pantalon de la même étoffe, sur la tête il
portait un petit tarbouch ; ni courtisans ni dignitaires ne
l’entouraient, ce que je n’avais point vu encore chez les souverains que
j’avais visités ; ceux-ci avaient toujours une foule de serviteurs
autour d’eux. Le tableau qui s’offrait à mes yeux était de la plus
grande simplicité.
Je m’accroupis à l’entrée de la cour, près de la porte, frappai
doucement dans la paume de la main et adressai au roi les vœux habituels
de longue vie, de bonne santé et de prospérité. Toute ma confiance me
revint quand il me regarda et plus encore lorsqu’il m’adressa ses
premières paroles. Il me remercia avec beaucoup de simplicité de mes
vœux, m’invita à prendre place à ses côtés, puis m’interrogea sur mon
voyage et mes fatigues. Il me demanda s’il était vrai que j’avais rendu
visite à son ennemi, le roi du Baguirmi, et si j’avais visité le Somraï,
le pays des païens, où il avait passé quelque temps. Il ne manqua pas
d’ajouter que chez lui, sous sa protection, ma sécurité serait entière.
Il ajouta même que si j’en avais l’envie, je pouvais décrire tout son
pays ; il savait que dans le seul but de s’instruire les Européens
voyageaient jusque dans les régions les plus reculées et restaient
partout fidèles à leurs habitudes d’investigation. Il n’en comprenait
guère le but, ni l’utilité, mais ne s’opposait pas à mes projets. Si je
voulais voyager au Nord ou à l’Est, ou bien encore faire des excursions
dans l’intérieur du pays, il me ferait conduire partout, sans que
j’eusse à craindre quoi que ce fût et cette dernière promesse cependant
n’était pas facile à tenir. Pour ne pas exciter sa défiance, je lui
répondis que j’étais touché de sa bonté, mais que mon voyage durait
depuis longtemps, que la maladie et la fatigue avaient épuisé mon corps
et mon esprit et que mes moyens étaient très réduits. Je n’avais qu’un
désir, rentrer dans mon pays, en passant par le Darfour. Je ne pensais
pas faire usage de son autorisation de visiter et parcourir son
royaume ; je ne songeais qu’à atteindre Bengazi et de là l’Europe. Je
lui dis qu’aucun de mes compatriotes n’était encore venu jusqu’à lui,
que je m’étais fié à sa générosité et que j’étais heureux de ne pas être
déçu. Sa réputation était grande en Tripolitaine, au Fezzan et dans tout
le Nord ; aussi à Kouka, je n’avais pas voulu suivre les avis de ceux
qui, tous sans exception, m’avaient déconseillé un voyage en Ouadaï. Il
me répondit qu’il avait déjà entendu dire que les Européens étaient
prêts à courir les plus grands dangers, uniquement pour visiter des
peuples étrangers ; il savait apprécier à sa juste valeur le courage
dont j’avais fait preuve en allant rendre visite à Abou Sekkin au
Baguirmi et au Somraï, un pays dont les habitants sauvages et les
marécages argileux lui étaient bien connus. Il me posa de nombreuses
questions sur le sultan Abou Sekkin du Baguirmi et était visiblement
très heureux d’avoir des renseignements dignes de foi sur les forces
dont ce prince pouvait disposer et sur les rapports qu’il entretenait
avec les païens du Sud. Sur ces régions et sur les souverains des pays
voisins les bruits les plus contradictoires circulaient au Ouadaï. Avec
beaucoup de simplicité et de bon sens, mais sans grande compétence, il
s’informait de la Turquie et des autres pays d’Europe, de ma patrie ; il
m’entretenait de ma profession, de sa maladie — il souffrait
d’hémorroïdes — de l’effet de tel ou tel médicament, des organes du
corps humain. Il me demandait des renseignements sur l’armée de mon
pays, sur l’armement en usage en Europe. Toutes ces questions,
auxquelles un seul homme, fût-il médecin, pouvait difficilement
répondre, étaient pleines de bon sens, ses réponses étaient longuement
mûries, calmes et courtoises. Je n’avais point encore rencontré en ces
parages un homme, à plus forte raison un sultan, qui me fît l’impression
d’être aussi raisonnable et aussi simple, aussi digne et aussi réfléchi,
que ce souverain tant redouté du Ouadaï.
L’aspect du roi lui-même n’était rien moins que repoussant. C’était un
homme solide, aux larges épaules ; il paraissait âgé de trente-cinq ans
environ, sa barbe était clairsemée, son teint noir, avec des reflets
rougeâtres, son nez moyen, ses pommelles saillantes, son visage était
plutôt beau que laid, mais légèrement enclin à l’embonpoint. Ses grands
yeux intelligents, au regard franc et net étaient son plus grand charme.
Pendant ma visite il recevait les nouvelles et donnait ses ordres,
presque toujours en arabe. Les toueirat’s et tous ceux qui approchaient
le souverain, s’agenouillaient, dès qu’ils entraient dans la cour,
l’épaule droite découverte. Ils se plaçaient alors à une distance du
trône qui variait suivant leur rang, puis levaient le torse pour
l’incliner ensuite, frappaient doucement dans la paume de la main, en
murmurant le salut obligatoire, le tout sans lever les yeux sur le
prince. Au cours de la conversation même, leurs yeux restaient fixés sur
le gravier dont le sol était couvert. Les paroles que le souverain leur
adressait étaient très simples, très naturelles et il paraissait tenir à
ce qu’il en fut de même de leurs réponses.
Au coucher du soleil, le roi Ali me congédia ; il me promit encore une
fois complète sécurité, mais il me recommanda de ne pas quitter ma
maison pour flâner de ci de là jusqu’à ce que je me fusse familiarisé
avec les habitants et les situations locales. Il craignait des excès de
la part de ses sujets plutôt brutaux. C’était un toueirat qui m’avait
amené au palais, ce fut un toueirat qui me reconduisit. Ces jeunes gens
ne quittent la personne commise à leur garde, que lorsqu’ils l’ont vue
littéralement disparaître par la porte de leur demeure. Cette prudence
est nécessaire. Le soir, les rues grouillent d’une populace vile, prise
de boisson.
La terreur que cette foule a du roi ne l’empêche guère de se livrer aux
rixes sanglantes qui sont son passe-temps favori. Les Arabes étrangers à
la ville me disaient qu’il ne se passait pas de semaine sans un ou
plusieurs meurtres, assassinats ou coups mortels, à la suite des
querelles des ivrognes ou provoqués par l’emportement des jaloux. Ils
ont toujours un coutelas ou une massue en bois, d’un mètre de long
environ, armée d’anneaux en fer. Le mot kafir (infidèle) qui court sur
leurs lèvres quand ils sont en colère suffit pour les faire jouer de
leurs armes. Les étrangers surtout sont haïs ; il suffit qu’un ivrogne
voit un étranger pour qu’il lui cherche querelle et fasse usage de ses
armes.
Depuis son accession au trône (1858) le roi Ali avait fait l’impossible
pour réagir contre cette brutalité et cette haine de l’étranger que son
père Mohammed Cherif avait au contraire encouragées, tant à la cour que
chez le peuple. D’une impitoyable sévérité, il avait réussi à mettre un
frein aux instincts sauvages de ses sujets ; mais les étrangers, les
Arabes surtout, restaient autant que possible chez eux ; après le
crépuscule surtout, ils ne quittaient leur demeure que contraints par
une absolue nécessité. Quand, plus tard, je m’attardais quelque peu chez
le roi, il lui arrivait parfois de me laisser retourner seul chez moi
sans prendre garde que le soleil était couché. Mais dès qu’il se rendait
compte des conséquences possibles de sa négligence, il m’envoyait
quelqu’un pour s’informer si j’étais rentré sans incidents.
Il s’étonnait alors de ce que je n’avais pas craint de faire seul et
sans armes, ce que des marchands de la vallée du Nil, qui étaient dans
le pays depuis des dizaines d’années, n’eussent osé faire. Mais
l’étranger était en aussi parfaite sécurité en compagnie du moindre
toueirat, que de l’escorte la plus nombreuse et la mieux armée. Ce
prince énergique avait réussi à inspirer à ses sujets presque barbares
du Ouadaï proprement dit au moins, une telle crainte, qu’on eût pu
parcourir tout le pays avec une sécurité relative, accompagné seulement
d’un toueirat.
Les Arabes qui me rendaient visite, et surtout les deux chérifs de
Kairouan en Tunisie qui étaient mes deux voisins immédiats, ne
tarissaient pas d’éloges sur le roi Ali ; ils me rapportaient beaucoup
d’anecdotes qui prouvaient à la fois sa sévérité et son équité. Les
grands efforts qu’il faisait pour relever le commerce dans le pays et
pour encourager les relations avec l’extérieur, l’obligeaient
naturellement à veiller à la sécurité des étrangers et il appliquait
tous ses soins à ce but. Il se montrait particulièrement soucieux de la
sécurité des Arabes. Sous le règne du roi son père, ils avaient été non
seulement molestés, mais encore massacrés en grand nombre et souvent par
ordre du prince ; la conséquence de ces procédés fut que les caravanes
du Nord avaient fui le pays.
Le chemin qui relie Bengazi au Ouadaï et qui n’a été ouvert que depuis
un demi-siècle, sous le règne d’Abd El Kerim, surnommé Saboun, est le
plus court du Ouadaï à la Méditerranée. Ce furent des Medjabra’s,
habitant l’oasis de Djalo, à dix journées au sud de Bengazi, qui furent
les premiers à reprendre cette route.
A l’exception de ceux qui étaient étroitement liés au Bornou par leurs
relations commerciales antérieures et qui, par conséquent, continuaient
à visiter ce dernier pays, tous les Medjabra’s se dirigeaient vers le
Ouadaï. Depuis plus d’un demi-siècle, les trafiquants du Nil faisaient
des voyages réguliers au Ouadaï en passant par le Darfour ; ils avaient
fondé une colonie importante dans la ville commerçante de Nimro. Pendant
les premières années du régime de terreur inauguré par Mohammed Cherif,
ils persévérèrent dans ces voyages avec la ténacité et l’esprit
d’entreprise qui les caractérise. Mais après quelques dizaines d’années,
le souverain avait banni les Djellabi’s qui n’étaient pas fixés à
demeure dans le pays. Depuis que le roi Ali était au pouvoir, ils
revenaient en grand nombre et le prince les avait en si grande
considération et affection, que les indigènes n’avaient pour eux que de
l’envie et de la haine.
Il nous est difficile, à nous Européens, qui ne connaissons pas le
tempérament indigène, d’apprécier comme il convient, la terrible et
impitoyable sévérité des condamnations du roi. Peu de temps avant mon
arrivée, un évènement s’était passé qui peint bien la fermeté du roi Ali
et sa sévérité. Le roi était à l’étage supérieur de son palais ; de là
il pouvait voir le marché, qui se tient contre le mur Ouest de la
demeure royale ; le prince y vit d’abord une confusion et un désordre
extrêmes, puis des rixes ; il y envoya un messager, celui-ci rapporta en
toute hâte qu’un vol avait été commis et que, à la faveur de la
confusion, on en avait commis d’autres. Le roi se rendit immédiatement
et à pied, hors du palais, chose inouïe pour un roi du Ouadaï, qui est
aux yeux de ses sujets un personnage quasi-divin ; il fit étendre une
natte devant la porte menant au marché, réunit quelques korayat’s
(palfreniers armés) et fit quérir les fonctionnaires chargés de
maintenir le bon ordre sur le marché. Ceux-ci vinrent ; c’étaient son
frère l’akid des Djaadina’s, son oncle maternel, le djerma Abou Djebrin
et son ami et conseiller le Djellabi Hadj Ahmed Tangatanga ; chacun
d’eux avait environ un quart de la ville sous sa garde. Quand ces hauts
fonctionnaires et ces nobles furent rassemblés et que le peuple se fut
réuni autour d’eux, le roi prit la parole. Il dit que le fait seul d’un
roi du Ouadaï, venant à pied et en sandales sur la place du marché,
prouvait combien il était décidé à faire régner le bon ordre dans sa
capitale ; il ordonna alors à ses parents et à ses hauts dignitaires de
lui amener sans retard les fauteurs de troubles et autres coupables et
ajouta qu’à défaut, il saurait les punir. On se mit immédiatement à la
recherche et on amena bientôt quatorze personnes, parmi lesquelles
étaient pas mal de femmes. On les convainquit d’avoir volé en profitant
de la confusion générale. Le roi les fit réunir, puis fusiller par ses
korayat’s, dont la majorité était armée de carabines. Un examen plus
consciencieux eût probablement révélé que la plupart de ces victimes
étaient innocentes et qu’on ne les trouva coupables, que parce que les
têtes des dignitaires eux-mêmes chancelaient sur leurs épaules. Mais
s’il est vrai qu’en ces parages une vie humaine compte pour bien peu, il
n’est pas douteux qu’au Ouadaï elle compte pour bien moins encore et le
roi voulait seulement éviter le retour de pareils excès, en inspirant
aux habitants la crainte du châtiment.
Peu de temps après mon arrivée, un Djellabi fut frappé d’un sanglant
châtiment, par ordre de ce souverain impitoyable. Ce Djellabi était de
la colonie de marchands qui s’étaient fixés dans le pays ; il avait
entrepris précédemment des voyages d’affaires au Baguirmi. A Massenya,
il avait noué une intrigue avec la fille d’Abou Sekkin qui, première
princesse, y portait le titre de choukotma. Après sa guerre contre Abou
Sekkin, le roi Ali avait emmené cette princesse au Ouadaï et l’avait
mariée à un de ses fonctionnaires. Malgré cela, le Djellabi avait renoué
avec elle les anciennes relations. Plusieurs fois, le roi l’avait
prévenu d’avoir à les cesser. Rien n’y fit. Le prince ordonna alors
qu’on coupât au coupable le nez et les oreilles et qu’on l’amputât d’une
jambe ; il le renvoya ainsi mutilé, à ses compatriotes. Les Djellabi’s
eurent l’audace de protester ; le roi les réunit, leur fit remarquer que
les lois de l’islam punissent l’adultère de mort et ajouta que si sa
jurisprudence leur déplaisait, ils n’avaient qu’à quitter immédiatement
le pays, il leur laissait quinze jours pour faire leurs préparatifs.