plus proches parents de la tribu des Oulad Hamed — ou Oulad Homeid, dans
certaines régions — très répandue dans le Ouadaï, le Bahr-El-Ghazal et
le Bornou. Quand cette tribu, venant de l’Est, émigra au Soudan, une
fraction demeura au Kordofan, une au Ouadaï, une se fixa au Bahr-el-
Ghazal, une enfin au Baguirmi et au Fitri. C’est cette dernière fraction
qui fut le noyau du grand état qui réunit un jour les territoires des
Kouka’s, du Fitri et du Kanem. Cette fraction des Oulad Hamed, devenue
tout à fait sédentaire, s’était alliée aux Kouka’s et en avait adopté le
langage (Tar lisi), ce qui n’empêchait la langue arabe d’être restée
extrêmement répandue. Le roi Djourab m’affirmait que tous les habitants
qui avaient quelque culture connaissaient à merveille leur généalogie et
leurs ascendants jusqu’aux Oulad Hamed. Le nom de Boulala aurait une
origine postérieure ; il comprendrait tous les habitants du Fitri et
serait celui du premier prince qui centralisa le pouvoir : Belal ou
Boulal. Il donna son nom au pays ; ce fut l’Ardh Belal, c’est-à-dire la
terre de Boulal, d’où le collectif, ou mieux le pluriel, Boulala’s, qui
s’appliquait à tous les habitants. Le nom de Belal était très répandu
chez les musulmans et Barth s’était déjà étonné de ne pas trouver de
singulier au mot Boulala ! Plus tard, on a forgé le singulier
Boulalaoui. Ce Boulal, véritable prince de légende, aurait fait sa
prière sur l’emplacement de la capitale actuelle du Fitri, Yao ou Yaoua,
le jour où il pénétra dans le pays. On montrait encore, dans le sol
rocheux, l’empreinte de ses mains, de ses pieds, de ses genoux et de son
front. Yaoua était fondé et les sultans du Fitri devaient visiter le
sanctuaire tous les vendredis. Le roi Djourab me dit qu’il était en
mesure de me montrer des documents établissant cette généalogie des
Boulala’s. Malheureusement, j’étais obligé de poursuivre mon voyage et
les hasards de la route ne m’ont plus reconduit au Fitri.
Les Boulala’s et les Kouka’s vivaient, en général, mêlés les uns aux
autres. On trouvait encore au Fitri les Abou Simmin’s ; c’étaient les
premiers maîtres du lac et de ses rives ; ils étaient éparpillés dans
plusieurs villages et habitaient aussi quelques grandes îles du lac ;
ils parleraient le Tar lisi. Il y avait enfin quelques fractions de
Kanouri’s, immigrés au Fitri au temps de la domination du Kanem et des
Ngidjem’s.
Il faudrait environ deux jours de marche pour faire le tour du lac
Fitri. On le traverserait dans sa plus grande largeur, en s’embarquant
au point du jour, pour arriver à une heure avancée de l’après-midi. En
certains endroits, on ne pouvait toucher le fond avec un aviron. Le
niveau du lac s’élève chaque année à la saison des pluies, dès que le
Batha[1] a de l’eau, ce qui arrive tous les ans, fût-ce pendant quelques
jours seulement. Tout le pays environnant est alors inondé et, sur ce
sol argileux, les communications deviennent très difficiles. Les Arabes,
qui font paître leurs troupeaux au Fitri à une époque déterminée de
l’année, se retirent alors dans les régions ghizal’s, c’est-à-dire
sablonneuses ; un grand nombre d’habitants étrangers au pays les
suivent. Le gros taon, que j’ai décrit en parlant du Baguirmi, pullule
alors ; mais il est une autre mouche plus petite, rougeâtre ou gris
foncé, qui, tout comme au Baguirmi, est beaucoup plus redoutée. Elle
entre dans les naseaux des animaux et les tue, alors que le gros taon ne
fait que les importuner. Je n’ai pas pu me rendre compte si cette mouche
plus petite et plus dangereuse était la même que celle que l’on
rencontre à quelques degrés plus au Sud, dans le Sud du Baguirmi et du
Ouadaï, car au moment de notre passage, c’est-à-dire vers la fin mars,
elle était très rare et je n’eus pas l’occasion de la voir. Mais elle
pullule à la saison des pluies, le gros taon devient alors plus
fréquent, plus gênant et peut-être aussi plus dangereux. Lors de notre
séjour aux bords du lac, nous étions obligés d’entretenir, jour et nuit,
de grands feux de bois humide, et les animaux ne trouvaient le repos
qu’à leur abri. Les chameaux paraissaient particulièrement souffrir et
il était difficile de les empêcher de se jeter dans le brasier ; ils
étaient affolés et s’exposaient à de graves brûlures. Mon compagnon
Otman perdit ainsi un chameau. Il est curieux que ces gros taons
semblaient attirés par les couleurs claires. Le cheval blanc que j’avais
reçu du cheik Omar, pour en faire présent au sultan Ali, était tout
couvert de sang à l’encolure, au ventre et sur le plat des cuisses. La
pauvre bête souffrait beaucoup plus que le gris pommelé que je destinais
au sultan Hassan, du Darfour. Quant au cheval pie que je montais moi-
même, il était à peu près complètement indemne. Les chameaux, conduits
au pâturage, ne pouvaient manger à aucune heure de la journée. Affolées,
les bêtes revenaient au camp près des feux. Les quelques bestiaux des
habitants du Fitri allaient paître pendant la nuit et, s’il fallait
absolument les sortir le jour, on les couvrait d’une cloche en
sparterie. On en faisait autant pour les chameaux ; mais ces animaux,
très rares, ne vivaient que peu de temps. Quant aux chevaux, on ne les
conduisait dehors que pour leur donner un peu de mouvement. Toujours, à
cause de ces mouches, les environs immédiats du Fitri étaient presque
complètement dépourvus de gibier. Les antilopes, les buffles, les
girafes s’éloignaient du lac et se retiraient dans les régions
sablonneuses du Nord ; le lion seul demeurait : il ne peut se passer
d’eau et d’ombre. Le manque de gibier le rendait très dangereux aux
hommes ; on dit qu’au Fitri, le lion ne se nourrit que de chair humaine.
Les voyageurs prudents ne campaient au Fitri que dans les villages, et
encore allumaient-ils de grands feux. Le faki Adam, cet habitant du
Ouadaï qui m’avait renseigné à Kouka sur son pays, me raconta à ce sujet
— et il était digne de foi — l’anecdote suivante : Lorsqu’avec ses
compagnons il avait traversé le Fitri, il avait eu l’imprudence de
dresser le camp à grande distance d’un village ; un lion était venu lui
ravir sa propre esclave, couchée près du feu. Il s’était alors levé en
hâte et avait poursuivi le lion avec ses compagnons, en l’injuriant et
en le menaçant de son bâton. Le fauve avait bien lâché l’esclave ; mais
il était resté à petite distance, paraissant tout surpris de voir ainsi
méconnaître ses droits.
Quelle que soit la fertilité du pays, il faut reconnaître qu’il est à
peu près inhabitable ; les indigènes en ont une toute autre opinion. Je
m’entretenais avec un Boulalaoui des fléaux, presque tous permanents,
qui désolent le pays, quand il me dit avec la conviction la plus
sincère : « Mais est-il donc un pays plus agréable que le Fitri ? »
Comme il est facile de le comprendre, les dernières semaines de l’été et
tout l’automne y sont fort insalubres et la race dominante des
Boulala’s, qui est d’origine arabe, n’a pu s’y acclimater qu’en se
mêlant aux indigènes.
Le territoire du Fitri comprend en tout cent et quelques villages ; ceux
qui sont situés sur le bord méridional de l’ellipse que forme le lac,
sont en général très proches du rivage ; beaucoup, au contraire, de ceux
qui sont sur le bord septentrional s’en éloignent. Le Batha s’y jette au
Sud-Est et la capitale, Yao ou Yaoua, se trouve à quelques heures au
Nord de là, assez proche des rives du lac ; les centres les plus
importants sont : Tekkete, sur la rive occidentale ; Gorko, à trois
heures au Nord ou au Nord-Nord-Ouest de Yaoua, Melme, que nous avions
passé ; Golo et Gamsa, tous deux sur le Batha, à l’Est du lac. Dans le
lac même, on trouve l’île Modo, où sont deux villages habités par les
Abou-Simmin’s et, plus au Sud, l’île Dogo, habitée par la même tribu.
Les hippopotames et les crocodiles sont nombreux dans le lac.
Nous devions séjourner encore le lendemain à Boukka. Otman, en effet, en
sa qualité d’envoyé du sultan Ali, attendait une compensation pour le
chameau qu’il avait fallu abattre à la suite de ses brûlures.
Je fus assiégé toute la journée par les visiteurs ; ils étaient en
général, comme partout ailleurs, très discrets, très réservés et très
polis. La feuille de papier, dont je leur faisais cadeau, les
transportait d’aise. Au fils du roi Djourab, qui était venu à notre
rencontre, je fis présent d’un petit crayon qui n’avait guère qu’un
demi-pouce de long ; il s’en montra tout aussi satisfait que des
explications que je lui donnai sur le mécanisme de ma montre, de mon
compas et de quelques autres objets. Nous partions le 25 mars, après
qu’Otman eut reçu un bœuf et un cheval pour remplacer le chameau perdu.
Nous étions arrivés à Melme en marchant vers l’Est-Nord-Est, nous
conservions cette direction pour aller à Boukka ; de là nous nous
dirigions vers le Sud-Est et, après quelques heures, nous atteignions le
village de Gorko, après avoir passé des champs de douchn et de coton ;
le village comptait environ deux cents cases. Cette étape fut courte,
car le roi Djourab avait dressé son camp dans le bourg. Il suivait à
petite distance les chefs des bandes du Ouadaï, qui occupaient les
bourgades plus proches du lac. Parmi eux étaient l’akid el Bahar, l’akid
ed Debaba, l’akid Guerri et l’akid Dirseh. Le roi tenait à rester dans
leur voisinage, pour pouvoir s’interposer en cas de conflits avec les
indigènes, conflits assez fréquemment provoqués par le caractère violent
des gens du Ouadaï. Le roi Djourab aplanissait facilement les
difficultés, grâce à la grande considération dont il jouissait dans tout
le Ouadaï et auprès du roi Ali en personne.
Les objets d’échange préférés au Fitri étaient le papier, le poivre
rouge du Soudan, le kemba, les cauris, les perles et même les oignons ou
l’ail. Je pus quelquefois, avec des oignons, obtenir des objets qu’il
m’était impossible de me procurer autrement ; les aiguilles étaient
aussi employées comme monnaie d’échange, et cependant elles n’ont
ordinairement qu’une valeur négligeable dans ces pays ; elles m’ont
souvent servi pour acheter du bois, des poulets et même quelquefois un
peu de lait. Le cauri avait, comme au Ouadaï, une valeur beaucoup plus
grande qu’au Bornou, car on s’en servait, non comme monnaie, mais comme
parure. Il faut avoir soin, toutefois, de choisir les plus gros parmi
ceux qui ne sont pas percés.
Le lendemain, nous partions avant le lever du soleil, marchant vers
l’Est-Sud-Est, presque vers l’Est. Après seize heures de marche on
passait le village de Seta et nous campions un peu plus loin, dans un
affluent du Batha, qui porte le nom du village. La rivière était à sec,
le lit n’en était pas nettement délimité, mais on y trouvait des arbres
et de l’ombre. Pour abreuver nos bêtes, il nous fallut aller jusqu’au
Batha lui-même, c’était une promenade d’une demie heure vers le Sud-Est.
Le fleuve avait deux bras : le premier, allait du Nord-Est au Sud-
Ouest ; le second, du Sud-Est au Sud-Ouest ; quoique moins large, il
paraissait plus important. Le lit du fleuve avait de quarante à
cinquante pas, les rives avaient de trois à cinq mètres de haut ; un
pied de beau sable jaune clair les recouvrait. Un filet d’eau y coulait
toute l’année, à une profondeur variant de 0m50 à un mètre ; quand on
perçait la couche de sable on trouvait de suite une eau douce et
limpide, où il y avait de nombreux petits poissons. Le lit n’avait pas
de végétation arborescente, il présentait l’aspect de ceux de tous les
fleuves à fort courant. Le Batha, plein d’eau à chaque saison des pluies
avait à la saison sèche, des cuvettes dont l’emplacement était connu.
Seta, le dernier village du Fitri que nous passions, était habité par
des Abou Simmin’s, des Kouka’s et de Boulalais ; on y comptait environ
trois cents cases. De là, à l’embouchure du Batha, il y avait encore les
villages de Golo et de Gamsa qui j’ai cités ; ce dernier bourg se
composait de sept hameaux. La direction du Batha est Ouest ou Sud-Sud-
Ouest de Seta à Yaoua.
Nous repartions dans l’après-midi du même jour et pendant cinq heures
environ nous marchions vers le Nord-Est, sur un sol dur, gris clair,
avec quelques arbres clairsemés et un peu de broussaille. La région des
steppes commençait ; elle s’étendait du Fitri à la frontière du Ouadaï,
proprement dit. Des fractions des tribus arabes, des Dja’adina’s, des
Oulad Hamed, des Khozzam’s, des Zebeda’s, des Naoualina’s, des
Salamat’s, parcouraient ce pays à des époques déterminées. Le sol était
assez pauvre ; on y trouvait le hechara, de la famille des acacias qui
fournit au Kordofan le meilleur caoutchouc ; le kittir noir ; le
koulkoul, à l’écorce blanche, aux petites feuilles qui rendent
d’inappréciables services pour panser les plaies ; le mourr (treculia),
que les habitants du Bornou appellent kagem et dont les feuilles ont la
réputation de guérir les douloureuses pustules et les plaies que le bât
fait aux bêtes de somme ; quelques savonniers isolés ; enfin et pour la
première fois, l’arbre à bois d’ébène, à l’écorce blanche et au bois
noir.
Nous marchions vers le Nord-Est et conservions cette direction pendant
près de deux heures, après avoir suivi un coude du Batha ; ensuite la
direction fut pendant une heure Est-Nord-Est, jusqu’à notre arrivée au
camp de Kharoub, sur les bords du Batha. L’après-midi, nous passions le
Batha, nous dirigeant vers l’Est, tout en nous maintenant à hauteur du
fleuve ; après quatre heures et demie de marche, on campait en plein
désert. Tant que nous avions été dans le voisinage du fleuve, la forêt
avait été assez épaisse et aux nombreux arbres, déjà cités, il faut
ajouter le palmier doûm, qui réussit bien près de l’eau.
Le lendemain, on passait de nombreux villages, qu’habitaient les
fractions sédentaires des tribus arabes déjà mentionnées. Après trois
heures et demie de marche vers l’Est, nous parvenions au gros village de
Mandele ; le Batha faisait un grand coude et coulait à bonne distance de
nous. Ce village était la résidence de l’akid ed Debaba ; il était bâti
sur la rive méridionale du fleuve, très boisée. Il pouvait avoir trois
cents cases habitées par les Arabes Salamat’s et les Kouka’s. La rive
méridionale du fleuve avait jusqu’à cinq mètres de haut, la rive
septentrionale était un peu moins élevée, le lit avait cinquante mètres
de large, sa direction était Nord-Est-Sud-Ouest ; on y trouvait les
mêmes puisards que la veille. A peu près à hauteur du coude que le Batha
faisait au Nord, entre Kharoub et Mandele se trouvait le village bien
connu de Sourra. Le papier, les gros cauris, les oignons et les perles
d’ambre atteignaient des prix élevés ; on donnait un gros poulet ou un
setier de céréales pour une feuille de papier ; dix à vingt feuilles
avaient une valeur considérable et pour un seul oignon, on pouvait avoir
plus d’un demi setier de riz. Le kohl et le poivre de Kemba, étaient
aussi très demandés, mais le prix était moins élevé qu’à Kouka. Le sel
enfin était extrêmement recherché ; les Arabes Mahamid’s qui importaient
le sel rouge du pays des Bideyat’s au Ouadaï ne venaient que rarement
dans ces parages. Les plus mauvais tobe’s du Bornou et mieux encore, une
paire de chaussures de Kano en cuir bien tanné suffisaient amplement
pour acheter des objets de quelque valeur.
Les lions, les rhinocéros, ainsi que les voleurs rendaient le pays peu
sûr. Il fallait camper en se serrant les uns contre les autres et
entourer le camp d’une clôture de buissons épineux. Notre sommeil fut
troublé par une scène d’Otman avec son esclave favorite Falmata. Il la
battit cruellement et elle s’enfuit chez moi, implorant ma protection,
et m’inondant ainsi que mon lit du sang qui coulait d’une plaie à la
tête. La jalousie avait provoqué cette scène scandaleuse.
Toute la matinée du lendemain fut consacrée à un trafic fatigant ; les
femmes arabes apportaient bien des cordes, des licous pour chameaux, du
beurre et du lait, mais par petites quantités. Et il nous fallait des
vivres, non seulement pour nous-mêmes et pour nos animaux, mais encore
pour les nombreux pèlerins haoussa’s et fellata’s de la caravane. Ceux-
ci n’avaient rien ; ils s’étaient choisi un protecteur. Le voyage ne fut
repris que dans l’après-midi ; on marchait sur la rive septentrionale du
Batha, en obliquant du Nord à l’Est-Sud-Est, mais la majeure partie de
l’étape, six heures environ, était dans la direction de l’Est-Nord-Est.
De nombreux villages et hameaux furent traversés ; quelques-uns étaient
peuplés d’Arabes, les autres de Kouka’s. A mi-chemin, se trouvait le
centre important d’Amélaye, ou Oum El Melahi, qui comprenait trois ou
quatre villages. Le sol était riche en sels d’où le nom du village, car
Melahi signifie salé. La terre était nue et aride, de ci, de là,
recouverte de sable. Les habitants étaient de la petite tribu des
Morkoloung’s, une fraction des Malanga’s, une des tribus les plus
considérées du Ouadaï.
A mesure que nous progressions, Otman redoublait d’activité et de zèle
pour m’empêcher de communiquer avec les habitants. Nous étions certains
de camper dans le désert quoique les villages fussent nombreux. Le 30
mars, on marchait vers l’Est-Sud-Est, et on passait le village
d’Amgarrouendi, de deux cents cases environ. Les habitants étaient des
Arabes et des Kouka’s ; dans le voisinage paissaient des troupeaux de
bœufs, appartenant aux Fellata’s ; puis, sans nous arrêter, nous
traversions le village d’Ocheraya. Les familles sédentaires de la tribu
des Missirya’s, au teint rougeâtre, remplaçaient dans ces villages, les
tribus arabes, les Salamat’s notamment, mais les Kouka’s étaient
toujours la race autochtone dominante. Nous étions à plus d’une demi-
journée du Batha, les puits devenaient de plus en plus profonds et
étaient littéralement assiégés pendant les heures les plus chaudes de la
journée, auxquelles les habitants avaient coutume d’abreuver leurs
animaux. Comme Otman avait pour principe invariable de camper toujours
en plein désert, nous ne pouvions jamais nous reposer longuement ; tout
le pays des Missirya’s, était réputé pour son insécurité et ses nombreux
voleurs. Otman fut leur première victime ; les Missiriya’s lui
dérobèrent une assez grande quantité de tourkedi’s et de tobe’s. Et
c’était lui qui nous avait mis sur nos gardes ; la nuit nous placions
des sentinelles. Le lendemain, 1er avril, on me volait, au pâturage, le
plus beau de mes chameaux ; malgré tous mes efforts je ne pus le
retrouver. La profondeur des puits allait en augmentant ; déjà, elle
atteignait soixante-cinq mètres. On perdait un temps précieux à abreuver
les bêtes et à remplir les outres. Les indigènes conduisaient leurs
bestiaux à l’abreuvoir au milieu de la journée, juste au moment où nous
étions obligés de le faire, car, le soir, nous étions en route. Il
fallut souvent acheter l’eau aux habitants et j’eus la chance de pouvoir
écouler ainsi une petite provision de perles que, depuis Tripoli,
j’emportais avec moi et qu’on avait dédaignées, tant au Bornou qu’au
Kanem et au Baguirmi. Elles étaient en porcelaine, assez longues,
noires, à anneaux blancs, on les appelait oulad el krech ; je me
procurais non seulement de l’eau avec, mais encore des poulets et des
kisra’s, galettes de froment, au goût aigrelet, en forme de crêpes,
sèches, minces comme une feuille de papier. Ces kisra’s sont
indispensables aux voyageurs qui vont du Ouadaï au Nil.
La direction suivie était Nord-Est. Le 1er avril, nous étions à un jour
et demi au nord du Batha et du village bien connu de Birket Fatima sur
la rive méridionale ; nous campions au village de Mandele, habité par
les Boulala’s. Devant nous, s’étendait un désert inhabité, remarquable
tant par le manque d’eau que par l’absence d’arbres ; c’était
l’Amberkei. Pendant l’automne et la saison fraîche, il était habité par
les pasteurs et les amateurs de riz sauvage et de kreb, deux mets très
estimés. L’eau est alors abondante ; elle se trouve dans des dépressions
du sol, les rouhout’s. Nous traversions ce désert en suivant la
direction Est-Nord-Est ; le 2 avril, nouvelle étape de huit heures et le
3 au matin, marche vers le Nord-Est ; en arrivant au village de Chek-El-
Hedjlidj, nous revenions en pays habité. On avait passé le Ouadi Rima,
large de vingt pas environ ; je ne pus savoir s’il se dirigeait vers le
Batha ou se perdait vers l’Ouest. A Chek-El-Hedjlidj, il fallut
recommencer la lutte pour l’eau ; la beauté de mes deux chevaux leur
valut d’être abreuvés, car on fit entendre aux habitants que les animaux
étaient au roi Ali. Mais pour désaltérer nos gens il fallut acheter de
l’eau ; dix litres valaient environ une feuille de papier, c’est-à-dire
à peu près, deux setiers de céréales, ou deux poulets. Le village
comptait environ cent-cinquante cases, la population était mélangée,
elle comprenait des Boulala’s et des Arabes Salamat’s. Les Kouka’s et
les Batha Massalit’s bâtissaient leurs villages plus près du fleuve, qui
était à un ou deux jours de marche.
Quatre longues étapes nous séparaient encore d’Abecher, la capitale du
Ouadaï ; Otman et le faki Abou devenaient de plus en plus sombres. Le
premier ne savait comment le roi Ali recevrait la nouvelle de mon
arrivée, le second ne savait pas si le roi Ali lui accorderait ce
pardon, qui lui avait été promis de seconde et troisième main. Otman
envoya à la capitale un messager à cheval : celui-ci devait prévenir le
roi de mon arrivée et lui dire que seul un ordre du cheik Omar avait pu
décider Otman à me conduire au Ouadaï. Malgré les précautions d’Otman,
j’avais pu entrer en relations avec les indigènes et je m’aperçus que
j’étais grandement considéré, à la fois comme pèlerin et comme chérif.
Personne ne savait que j’étais chrétien, ou même ce que ce mot voulait
dire. Je ne m’en cachais pas, au contraire ; bien souvent je le leur
faisais savoir pour apprécier ainsi leur degré d’instruction. On
paraissait croire que ce nom de nassara (chrétien) s’appliquait à
quelque secte musulmane, un peu bizarre et très éloignée.
Après avoir traversé Chek-El-Hedjlidj, nous entrions au pays de Dar
Zioud ; le désert d’Amberkei séparait ce district de celui de Kouka ;
nous passions un maigre ouadi qui, bien entendu, était à sec en cette
saison, puis l’ouadi Chokhet ou Schaouat ; ces cours d’eau, tout comme
la petite rivière Rima, que nous avions passé un peu avant Chek-El-
Hedjlidj, coulaient du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest. Ils se
dirigeaient fort probablement vers le Batha ; mais il était difficile de
s’en assurer, car ils étaient insignifiants et souvent à sec. Près du
fleuve était une véritable forêt de toundoub’s (capparis sodada) ; les
hedjlidjs et les palmiers doum ne manquaient pas non plus.
Le camp avait été levé vers trois heures de l’après-midi et nous avions
pris la direction de l’Est-Nord-Est. Vers six heures, nous passions un
très gros village, Ngoss. Au puits, nous trouvions des gens
particulièrement aimables ; ils me faisaient presque violence pour
abreuver mes chevaux quoique les bêtes eussent déjà bu au départ. Nous
passions de nombreux villages plus petits et, à neuf heures du soir,
après cinq heures de marche, nous campions, suivant notre habitude, en
plein désert. Les habitants, les Zioudi’s, étaient sédentaires, de race
arabe légèrement mêlée de sang noir. Le grand village de Ngoss, seul,
était habité par les Hochde’s, les descendants au quatrième degré des
rois du Ouadaï. Ils sont alors assimilés aux simples sujets et n’ont
plus de privilèges. Les enfants des souverains du Ouadaï ont rang de
tintelak, les descendants au second degré ont le titre d’Oulad Es
Sultan, ceux du troisième degré de Kolotong’s Koli ; les Hochde’s sont
les descendants au quatrième degré.
A partir du Dar Zioud, la population devient plus dense ; de nombreux
villages, gros et petits, jalonnaient le chemin. En suivant toujours la
direction Est-Nord-Est, nous faisions le lendemain matin une étape de
six heures et une autre de trois heures l’après-midi. Nous étions partis
avant le point du jour, mais un accès de fièvre me fatigua beaucoup
pendant l’après-midi. Le terrain s’élevait graduellement. Le 5 avril,
nous apercevions, de ci de là, des rochers en pain de sucre et la chaîne
des Kondongo’s se profilait à l’horizon Est-Nord-Est. A quatre heures de
marche environ de notre camp, directement au Sud, était le groupe des
rochers de Neri, dans les cavernes desquels se trouvaient les prisons
pour criminels politiques. Cette même direction Est-Nord-Est fut suivie
l’après-midi ; on passait un petit cours d’eau, l’Ouadi Elme, qui
coulait du Nord-Nord-Est au Sud-Sud-Ouest, ensuite l’important centre de
Machek avec ses trois gros hameaux ; notre gaîté augmentait à mesure que
nous approchions de la capitale.
Le lendemain matin, le massif du Kondongo était devant nous. La chaîne
principale semblait se diriger du Nord-Est au Sud-Ouest. Plus au Nord et
plus loin aussi, il y avait une seconde chaîne du même massif. Elle se
poursuivait sans interruption jusqu’à l’ancienne capitale, Ouara et au
delà, dans le pays montagneux des Kodois ou Abou Seuoun’s. Nous nous
dirigions vers l’extrémité Nord-Est de la première chaîne, c’est-à-dire
vers l’Est, et nous laissions au Nord un groupe compact de rochers
isolés, l’Oum Cherarib. Otman donna l’ordre de camper près d’un puits
avant même d’avoir atteint la chaîne. Il était encore de bon matin et
nous avions marché pendant deux heures seulement.
CHAPITRE II
=L’arrivée à Abecher=