Mon compagnon de voyage Otman avait quitté Kouka le 1er mars

Le Voyage

de Nachtigal

au Ouadaï

* * * * *

_Traduction complète_

par =Joost Van Vollenhoven=

_Ancien élève breveté de l’École coloniale_

[Décoration]

PUBLICATION

_Du COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE_

15, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 15

PARIS

[Décoration]

Le Voyage

de Nachtigal

au Ouadaï

* * * * *

_Traduction complète_

=Par M. Joost Van Vollenhoven=

_Ancien élève breveté de l’École coloniale_

* * * * *

_L’attention du public africain se porte avec un intérêt toujours plus

vif sur ce mystérieux Ouadaï à la porte duquel l’expansion coloniale

française est arrivée. Nous croyons donc utile de publier le document le

plus complet, quoique déjà ancien, qui ait été produit sur cette partie

de l’Afrique : le récit du voyage de Nachtigal._

_Cette partie n’avait jamais été traduite en français. MM. Hachette et

Cie, propriétaires du droit de traduction, ont bien voulu nous autoriser

à faire cette publication qui sera si utile aux Français du Chari et du

Tchad et à tous ceux qui suivent de près les questions africaines._

_La traduction a été confiée aux soins de M. Joost Van Vollenhoven,

ancien élève breveté de l’École coloniale, que nous remercions ici du

soin qu’il a apporté dans cette tâche délicate._

* * * * *

Le docteur Nachtigal vint en Afrique pour rétablir sa santé. L’Afrique

lui redonna ses forces, en reconnaissance il lui donna sa vie. Plus de

vingt ans il l’a servie comme orientaliste, comme géographe, comme

diplomate. Nachtigal est un des plus magnifiques pionniers de la

civilisation au continent noir.

Il débarque en 1862 en Algérie, y voyage et se fixe en 1864 à Tunis ;

c’est son stage, il étudie, il comprend, il aime l’Islam. En 1868, se

présente l’occasion d’agir, il remplacera Rohlfs chargé d’une mission au

Bornou. Il quitte Tripoli le 19 janvier 1869, arrive le 27 mars de la

même année à Mourzouk, en repart le 6 juin pour le Tibesti. Le 8 août,

il est à Bardaï, manque de s’y faire assassiner et revient

précipitamment à Mourzouk le 7 octobre 1869. C’était un échec. Le 18

avril 1870, Nachtigal repart de Mourzouk, parvient fin juin à Kouka et y

demeure une année. En mai 1871, départ de Kouka pour l’exploration du

Borkou et du Kanem (décembre 1871) et l’année suivante, le voyageur

repart au printemps de la capitale du Bornou, pour entreprendre

l’exploration du Baguirmi.

Ce voyage durait depuis quatre ans et Nachtigal paraissait épuisé par

l’effort. Il avait exploré tout le bassin du Tchad, trouvé la solution

du problème qui, à l’époque, passionnait le plus le monde savant ; il ne

s’en contente pas. Le Ouadaï, mystérieux et terrifiant, le tentait. Il y

alla et y demeura six mois. C’est de cette partie du voyage de Nachtigal

que nous avons l’honneur de présenter la traduction. L’explorateur

quitta le Ouadaï en janvier 1874 et parvint dans le courant de la même

année en Egypte. Revenu en Europe après six ans d’absence, il entendait

à peine les langues qu’on y parlait. Nachtigal clôt dignement la série

des grands explorateurs allemands. Il a relié les itinéraires de Barth,

Rohlfs et Schweinfurt ; il a réussi, pacifique et modeste héros, à

pénétrer le secret que Vogel et Beurmann avaient voulu payer de leur vie

et auquel depuis, tant d’autres se sont heurtés.

Ce voyage au Ouadaï n’est pas de la plume de l’explorateur. Nachtigal

est mort avant d’avoir pu achever la rédaction de ses notes. Il convient

de rendre ici hommage au pieux zèle d’E. Groddeck qui édita cette œuvre

posthume. Mais ces chapitres n’ont pas la charmante émotion, la grâce

simple et l’absolue netteté des pages écrites par l’explorateur.

Nous avons condensé le premier chapitre de l’édition allemande, _Un

hiver à Kouka_, en en éliminant tout ce qui ne se rapportait pas au

voyage du Ouadaï. Ce chapitre a été fondu dans le suivant. Le second

chapitre de l’édition allemande devient ainsi le premier de celui-ci.

Nous avons traduit, partiellement aussi, le onzième chapitre de

l’édition allemande et suivi l’itinéraire Abecher-El Facher, jusqu’à

près du 24me degré. On trouvera ainsi dans ce volume des renseignements

sur le territoire dont l’attribution a été laissée provisoirement

indéterminée entre la France et l’Angleterre par la convention du 21

mars 1899.

Nous avons adopté l’orthographe de la carte française qui accompagne cet

ouvrage et pour les noms qui n’y figuraient pas, nous n’avons pas hésité

à simplifier l’orthographe des orientalistes allemands qui ont prêté

leur concours à l’édition posthume.

On trouvera ci-dessous un bref index, où sont rangés alphabétiquement,

ceux des noms de plantes ou d’objets qui reviennent le plus souvent dans

le récit. Ce travail a été fait sur les registres alphabétiques de

l’édition allemande.

Les deux premiers volumes de l’ouvrage de Nachtigal doivent être la

préface de celui-ci. M. J. Gourdault en a publié la traduction en

l’année 1881. L’édition a été faite par les soins de MM. Hachette et Cie

qui ont gracieusement abandonné au Comité de l’Afrique française le

droit de traduction de la partie du récit que nous présentons

aujourd’hui au public.

JOOST VAN VOLLENHOVEN.

* * * * *

PETIT INDEX

_Abou Sekkin._ — Roi du Baguirmi.

_Aboungati._ — Acacia sp.

_Ambadj._ — Herminiera.

_Arada._ — Oasis du Nord du Ouadaï.

_Arred._ — Acacia sp.

_Bideyat._ — Tribu du Zoghaoua au Nord du Ouadaï.

_Cham._ — Bandes de coton servant du monnaie divisionnaire.

_Dadem._ — Acacia.

_Djadjak._ — Stereospermum sp.

_Djerid._ — Châle en soie ou en laine.

_Doum._ — Hyphaene.

_Dra._ — Unité de longueur (quatre-vingt-dix centimètre environ).

_For._ — Habitant du Darfour.

_Hedjilidj._ — Balanites.

_Hommed._ — Sclerocarya Birrea.

_Kanouri._ — Habitant du Kanem.

_Kemba (poivre de)._ — Xylopia.

_Kittir._ — Acacia mellifera.

_Kohl._ — Brassica oleracea.

_Kouk._ — Acacia verugera.

_Koulkoul._ — Acacia sp.

_Kourna._ — Zizyphus sp.

_Litam._ — Voile.

_Louban._ — Boswellia.

_Machet._ — Boscia.

_Merissa._ — Bière du pays.

_Mourr._ — Treculia.

_Nabak._ — Zizyphus spina christi.

_Ochar._ — Calotropis procera.

_Rotl._ — Une livre turque (environ seize onces).

_Sahaba._ — Combretum Hartmannianum.

_Siwak._ — Salvadora.

_Somraï._ — Tribu du moyen Chari.

_Soukko._ — Andropogon sp.

_Talha._ — Acacia seyal ou acacia stenocarpa.

_Thalari._ — Pièce en argent à l’effigie de Marie Thérèse (valeur cinq

francs environ).

_Tobe._ — Vêtement.

_Toundoub._ — Capparis sodada.

_Tourkedi._ — Fichu ou châle.

_Woun._ — Oasis du Borkou.

_Zeriba._ — Clôture ; haie.

* * * * *

CHAPITRE PREMIER

=En route pour le Ouadaï=

J’étais revenu du Baguirmi avant que ne commençât la seconde période de

la saison des pluies. Généralement, les chutes d’eau diminuent alors

d’une façon sensible, mais, l’année était exceptionnellement pluvieuse,

et en septembre, il y eut encore des averses terribles. Ma maison était

souvent inondée, car Ahmed ben Brahim, mon propriétaire, n’avait pas

songé à couvrir ma terrasse d’une couche de sable mêlée d’argile et de

fumier. Comme d’autre part, les premières pluies étaient tombées de fort

bonne heure, il fallut faucher dès la mi-septembre et on ne put faire

sécher convenablement le grain. Conséquence directe, une forte hausse

sur les prix, quoique l’année eût été bonne. Pour un thalari (environ

cinq francs) on obtenait une mesure de douchn (mil du pays) si petite

que deux d’entre elles eussent fait tout juste la charge d’un bœuf. Le

riz et le froment valaient le double du douchn. Un chameau suffisamment

robuste pour résister aux fatigues d’un voyage au désert, valait de

trente à quarante thalari’s et les moins solides se payaient vingt

thalari’s au moins. Les bêtes de somme valaient suivant leur qualité, de

sept à neuf thalari’s. Le prix des chevaux, seul, n’avait guère

augmenté. Pour vingt à trente thalari’s, on pouvait avoir un animal

magnifique et, bien entendu, les chevaux de charge valaient beaucoup

moins. Les objets importés, comme le numéraire, étaient devenus très

rares sur le marché. Jadis, les Tripolitains amenaient au Bornou autant

de marchandises que de numéraire, mais depuis quelque temps, ils se

dirigeaient vers les États Haoussa’s, plus prospères. Ils faisaient,

tout au plus, une pointe au Bornou, avec les marchandises d’une vente

assurée. En première ligne, se trouvait, parmi celles-ci, la cotonnade

Cham, malheureusement elle ne pouvait servir de monnaie pour l’achat des

objets de première nécessité, tels que les céréales. Le thalari avait

atteint le cours de cent quatre-vingt-dix rotl’s, c’est-à-dire six mille

cauris ; lors de mon arrivée, il ne valait que cent-vingt à cent-trente

rotl’s et cent seulement, pendant le séjour de Barth à Kouka.

J’allais donc trouver une grande difficulté à me défaire de ce que je

ramenais de mon voyage au Baguirmi. En tout état de cause, mes deux

taureaux eussent trouvé difficilement un acquéreur, car il est rare que

ces bêtes résistent à un voyage dans les marécages du Sud. A mon retour

à Kouka, cependant, les miens paraissaient encore sains, mais bientôt

leur poil se hérissa et on reconnut, à ce symptôme, qu’ils avaient été

piqués par des insectes venimeux. Je dus m’estimer heureux de pouvoir me

défaire du couple pour la somme d’un thalari, payable en cauris. Il me

fut impossible d’avoir de l’argent comptant pour le cheval que j’avais

acheté à crédit, au cours de mon voyage. Je résolus de le laisser à

crédit pour dix-sept thalari’s. L’acquéreur, le hadj Bou Hadi du Fezzan,

un de mes premiers compagnons de voyage, était un bien brave homme en

qui l’on pouvait avoir toute confiance. Le prix devait m’être payé à son

retour de Kano, où il allait entreprendre un voyage. Mes deux quintaux

d’ivoire valaient, il est vrai, cent thalari’s, mais personne ne

disposait d’une si grande quantité de numéraire. Ce ne fut qu’après

plusieurs mois que je parvins à les vendre au Maina Adam, le prince du

Kaouar, que Rohlfs nous a fait connaître. Je recevais, en même temps,

les nouvelles les plus réconfortantes de Tripoli. On m’annonçait que le

consul d’Autriche avait reçu, pour me la transmettre, une subvention que

ma misère me faisait paraître considérable. Malheureusement le consul

ignorait le lieu de mon séjour et l’insécurité des itinéraires du Bornou

le poussait à la circonspection. Aussi, n’avait-il pas osé confier à un

seul messager une somme de quelque importance. Il avait simplement prié

un négociant de ses amis, habitant Mourzouk, son débiteur pour trois

cent thalari’s, de vouloir bien me faire parvenir cette somme. Mais ce

marchand était tout aussi prudent et avisé que le consul, il avait

préféré ne pas se séparer du numéraire qu’il avait, il m’indiqua donc un

négociant de ses amis avec lequel il était en compte courant. C’était

cet homme qui devait, au cas où je serais encore au Bornou, me payer la

somme de trois cents thalari’s et m’aider de tous ses moyens. Je

connaissais de longue date ce dernier mandataire, il était très honnête,

mais il avait si peu d’argent comptant, qu’avec la meilleure volonté du

monde, il ne pouvait m’offrir que des esclaves que je n’aurais pu

revendre. Les deux mille thalari’s que mon gouvernement m’allouait,

m’étaient donc, provisoirement au moins, de fort peu de secours.

Quand, à la saison sèche, mon état de santé s’améliora, il me fut très

pénible de ne pouvoir me procurer les rares gourmandises du pays.

J’aimais beaucoup les noix de kola, mais elles valaient de cinq à six

thalari’s le cent ; il ne fallait pas songer à acheter du café ; un

petit pain de sucre, pesant tout au plus une livre et demie, valait deux

thalari’s, un prix invraisemblable même dans ces régions. Malgré le

marasme dont se plaignait le commerce, les exigences des artisans

n’avaient pas diminué. C’est ainsi que le tailleur Abdalla Karoussa me

réclama cinq thalari’s pour me confectionner deux chemises, un pantalon

et un gilet dont l’étoffe, du mahmoudi, ne m’avait coûté que quatre

thalari’s. J’avais confié une partie de mes biens à la garde de mon ami

le chérif Ahmed el Medeni ; mais le départ de mes serviteurs pour

Tripoli et les dépenses qui en furent la suite avaient sensiblement

ébréché cette réserve. Je ne voyais pas comment je pourrais atteindre le

Nil en passant par le Ouadaï et le Darfour ; je n’osais même pas songer

à pareille entreprise : je devais d’abord me remettre des fatigues de

mon voyage au Baguirmi et il fallait d’ailleurs patienter plusieurs mois

avant qu’il fût possible de suivre la piste longeant les bords du Tchad.

En me reposant, j’eus conscience de l’état critique de ma santé. Je ne

pouvais dormir par suite de douleurs dans les articulations, les muscles

et les os que je devais aux marais du Baguirmi. Tout mon corps était

couvert de pustules rouges et enflammées qui pénétraient profondément

dans les chairs. A ces souffrances vinrent s’ajouter les inévitables

accès de malaria pendant la saison des pluies, et je ne pouvais

combattre énergiquement la fièvre, n’ayant plus qu’une infime provision

de quinine. Je demeurai ainsi plusieurs mois, incapable de me livrer à

un travail quelconque, incapable de m’occuper de mon voyage, tout

meurtri de douleurs, épuisé, profondément affecté et consumé du désir de

revoir ma patrie.

Provisoirement, d’ailleurs, on ne pouvait songer au départ, car toute la

province de Kotoko, qu’il fallait traverser pour aller au Ouadaï, était

inondée. Le cheik Omar (sultan du Bornou) m’avait bien promis son

concours pour mon voyage au Ouadaï ; mais rien ne m’assurait que je

pourrais parvenir jusqu’auprès du sultan Ali. Le cheik ne voulait pas me

laisser partir avec une caravane quelconque. Il redoutait, à bon droit,

le fanatisme des chefs de bandes du Ouadaï qui m’auraient fait subir le

sort de Beurmann. Il m’avait promis un de ses fonctionnaires s’il ne se

présentait aucune occasion pour voyager en toute sécurité. Avec le

concours du sultan Djourab, du Fitri, celui-ci eût dû me conduire

jusqu’à Abecher. La date du départ était remise, mais j’avais toute

confiance dans le cheik.

Ce ne fut qu’à la mi-décembre que les eaux, qui couvraient la rive Sud-

Ouest du Tchad, baissèrent un peu, mais les Djellaba’s, qui avaient

quitté Kouka et se trouvaient à Ngala, n’osaient encore entreprendre le

voyage. Tant que le Kotoko et le Fitri sont inondés, des mouches

venimeuses menacent, en effet, la vie des bêtes de somme ou de selle.

A ma grande joie un courrier du roi Ali du Ouadaï fit son entrée le 10

janvier 1873. Il portait des lettres de son maître et de l’envoyé du

cheik Omar, le hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas. Le retour de ce dernier

était imminent. La principale mission de l’envoyé du Ouadaï consistait à

s’approvisionner, sur le marché bien pourvu de Kouka, de nombreuses

marchandises occidentales qui ne venaient que rarement sur les marchés

du Ouadaï. Le messager était un Djellabi, il s’appelait Otman Ouled el

Fadl, on le connaissait bien au Bornou et à la cour. Ses lettres

contenaient des bonnes nouvelles et le cheik me promit sur le champ de

me faire voyager avec cet homme qui, très pressé, devait retourner sous

peu au Ouadaï. Les renseignements d’Otman sur son pays étaient

encourageants, mais son voyage avait été difficile, il avait traversé

avec beaucoup de peine et au prix de sensibles dommages les régions

inondées du Fitri, du Bahr el Ghazal et du Kotoko. Je rencontrai un soir

Otman chez mon ami le chérif El Medeni ; il accueillit mieux que je ne

l’avais pensé, la proposition de m’avoir pour compagnon de voyage. Il

est vrai que la responsabilité qu’il prenait vis-à-vis du cheik de me

conduire, sain et sauf jusqu’à la capitale du roi du Ouadaï n’était pas

sans lui donner des inquiétudes. De même pour la responsabilité qu’il

assumait vis-à-vis de son propre prince en introduisant un chrétien dans

ses états ; mais il ne pouvait se dérober à la mission dont le cheik

Omar le chargeait. Il était d’ailleurs convaincu que je n’aurais plus

rien à craindre dès que je serais en présence du roi Ali. J’exposai à

Otman que j’avais hâte de revoir ma patrie, que je ne voulais à aucun

prix faire une seconde fois la route fatigante et monotone par laquelle

j’étais venu au Bornou et que j’espérais bien atteindre le bassin du

Nil, par un chemin beaucoup moins pénible en passant par le Ouadaï et le

Darfour, Otman fut un peu rassuré quand je lui affirmai que je

« n’inscrirais » pas le pays ; mais il insista sur l’absolue nécessité

de ne pas interroger les habitants durant le voyage, de ne pas écrire et

de ne pas essayer, arrivé à Abecher, de voyager dans l’intérieur du

pays. Cela était absolument impossible aux étrangers ; depuis sept ans

il habitait le Ouadaï, me disait il, le Sultan ne lui voulait que du

bien et cependant il ne connaissait que les grandes routes fréquentées

par les caravanes, allant au Bornou ou au Darfour. Jamais il n’eût osé

entreprendre un voyage dans l’intérieur du Ouadaï, son parent, le hadj

Ahmed Tangatanga, un ami du roi Ali, qui se proposait de faire un

pèlerinage à la Mecque se chargerait de me conduire sain et sauf du

Ouadaï en Egypte. Je pouvais donc enfin commencer mes préparatifs.

La plus grande difficulté de mon voyage était de m’en procurer les

moyens. Belaïd avait reçu du Fezzan l’ordre de me payer trois cents

thalari’s ; il était animé des meilleures intentions et me faisait les

offres les plus séduisantes ; mais comme je l’ai dit, il n’avait pas de

numéraire et je ne pouvais m’occuper de la vente de ses esclaves et de

ses chameaux. Près de six mois s’étaient écoulés, j’avais depuis mon

retour du Baguirmi, épuisé à peu de chose près, les fonds laissés entre

les mains du chérif Ahmed pour servir en cas de besoin. J’avais déjà

fortement ébréché la somme de cent cinquante thalari’s qui me venait de

la vente de mon ivoire au Maina Adam du Kaouar ; quant à la somme que le

malheureux Hadj Bou Hadi me devait et qu’il avait espéré me rapporter de

Kano, je l’avais perdue par sa mort. J’essayai bien de me faire

rembourser sur sa succession et je reçus les promesses les plus

solennelles. Mais, à Kouka, les successions, quel que soit leur montant

et quels que soient leurs bénéficiaires, sont administrées par les soins

de l’Etat et, sous ce régime, leur actif — j’en fis l’expérience — se

réduit à rien. Le hadj Mohammed El Amri de Mourzouk, un des musulmans

les plus intelligents que j’aie rencontrés, aurait bien pu m’avancer une

somme assez considérable, car il était riche et habitué aux opérations

avec les Européens ; mais il n’avait retiré qu’un revenu insignifiant de

ses nombreuses propriétés. Dès lors il ne me restait plus qu’à compter

sur celui auquel jamais un Européen, voyageant au Bornou, n’a fait en

vain appel : le cheik Omar.

J’en causai avec mon propriétaire Ahmed. Il examina froidement l’affaire

et dans un esprit tout à fait mercantile ; il se fit fort de me faire

équiper complètement par le cheik moyennant un courtage déterminé. A la

mi-janvier, des qu’il fut arrêté que je me mettrais en route avec Otman,

j’allai voir le souverain pour lui exposer ma situation. Mais le bon

prince avait coutume de recevoir à chaque visite un cadeau, si minime

fût-il, et je ne savais guère que lui offrir. J’eus toutes les peines du

monde à trouver quelques objets dans mes hardes ; ce furent un

instrument géodésique et son trépied, une éponge de toilette, un gobelet

en fer blanc en trois pièces se glissant l’une dans l’autre, une petite

boîte remplie de bouchons de liège et quelques paquets de cartouches à

revolver.

Lors de mon voyage au Kanem et au Borkou, le cheik avait déjà été

mécontent de me voir emprunter à Bou Aïcha et à Mohammed El Titoui

quelques centaines de thalari’s au taux de cent cinquante pour cent.

Avec beaucoup d’amabilité, il se déclara prêt à me tirer d’embarras et à

m’éviter ainsi de recourir à de pieux musulmans et à leurs taux

usuraires. Quelques jours après ma visite, le Mala Abd El Kerim vint

m’apporter plus de cent tourkedi’s, vingt tobe’s Kororobdji (teints en

indigo, de Kano), dix autres vêtements d’étoffes variées de Nife et du

Bornou, un grand nombre de chemises de femmes brodées de soie, de

grosses couvertures des pays Haoussa’s, des couvercles de plats en

sparterie du Bornou, enfin des peaux de lion et de panthère. Le prince

me faisait en outre savoir qu’au jour fixé pour le départ, il ajouterait

à ces dons les provisions de bouche et les chameaux. Je dus abandonner

un tiers à peu près de cette fortune à mon propriétaire Ahmed et au

Mala. Je devais aussi me procurer les présents destinés aux souverains

du Ouadaï et du Darfour. J’avais encore un couple de pistolets d’arçon

incrustés d’or, une longue-vue et une carabine revolver ; je comptais

les offrir au roi du Ouadaï. Mais comme je savais la passion du roi Ali

pour les chevaux, j’essayai de me procurer un beau cheval en sacrifiant

ma carabine-revolver. Le roi du Ouadaï était d’ailleurs homme pratique

et cette arme qui exigeait des cartouches spéciales ne lui eût guère

plu. On m’avait dit aussi qu’il avait un goût marqué pour les longs

fusils à pierre des Arabes. Je pensais que le cheik Omar serait, au

contraire, bien heureux d’avoir une arme d’un mécanisme nouveau, qui ne

figurait pas encore dans son importante collection. Dans sa passion pour

les armes, le cheik n’était guère conduit par des considérations

pratiques, mais il s’entendait décidément aux nouveautés du domaine de

la mécanique. Pour apprécier les objets de sa collection, il se plaçait

moins au point de vue de leurs applications qu’à celui de leur

fonctionnement. Un jour donc, je lui fis présent de la carabine,

j’ajoutai qu’elle m’était devenue inutile par les effets de sa bonté,

car il m’avait équipé et m’avait ouvert par ses recommandations le

chemin du Nil. Je lui demandai franchement l’autorisation de choisir en

échange un beau cheval dans ses haras. L’affaire fut conclue. A la fin

de janvier, le cheik m’envoya encore deux pots de miel et six de beurre,

ainsi qu’une tente. J’étais équipé de pied en cap, seules les bêtes de

somme me manquaient. Mais le voyage fut retardé jusqu’à la fin de

février. Le djellabi Otman avait, en effet, vendu au cheik les objets

qu’il avait apportés du Ouadaï et il avait quelque difficulté à s’en

faire payer le prix qui se montait à trois cents thalari’s environ.

J’achetai un second cheval au Hadj el Amri pour en faire présent au

sultan du Darfour. Bien entendu, je fis cet achat à crédit, c’était le

seul moyen de me faire consentir une avance. Malheureusement, mon propre

cheval de selle fut atteint dans les premiers jours de janvier de la

maladie que les Kanouri’s appellent toso. Les Arabes prétendent que

c’est la syphilis chevaline, mais la maladie n’a guère de ressemblance

avec les affections syphilitiques. La peau est tout à coup bourrelée de

varices très dures, en nombre variable, se développant sur le corps

comme des cordes. Le phénomène s’observe surtout aux jarrets, au

poitrail et aux paturons. Les jarrets enflent et l’animal peut à peine

se traîner. Mais la maladie est peu grave. Mon cheval fut rapidement

guéri par un traitement à base de macha, le fruit du karassou, et de

farine de douchn.

L’envoyé du cheik Omar, le Hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas était enfin

revenu porteur de nouvelles favorables. On régla définitivement Otman

Ouled El Fadl et le départ fut proche. Depuis quelques jours déjà,

j’avais reçu les lettres du cheik Omar ; l’une pour le roi du Ouadaï,

l’autre pour celui du Darfour, la troisième pour l’empereur d’Allemagne.

Le premier mars, je fis ma dernière visite au généreux souverain du

Bornou. Il estimait que l’étape de Kouka à Abecher était la partie la

plus dangereuse de mon voyage ; il me mit en garde contre les akadé’s,

chefs des armées du roi Ali ; Beurmann avait été massacré par l’un

d’eux. De Kouka à Abecher la distance était d’environ mille kilomètres.

Les caravanes mettaient ordinairement vingt-huit à trente-quatre jours

pour franchir cette distance.

Mon compagnon de voyage Otman avait quitté Kouka le 1er mars au matin.

Il devait m’attendre à Mongono, légèrement au Sud-Sud-Ouest de Ngornou.

Je pris congé le plus cordialement du monde de l’aimable souverain dont

j’avais été si longtemps l’hôte et qui m’avait témoigné tant de

bienveillance. Vers midi, je pouvais charger mes chameaux et je quittais

Kouka à trois heures, entouré de la majeure partie des habitants du

quartier occidental de la ville et accompagné par Ahmed, qui devait me

conduire à Mongono ainsi que par le chérif El Medeni. Le caractère

aimable et pacifique du peuple se manifesta à ces adieux. J’avais, il

est vrai, vécu longtemps parmi eux, mais des centaines de voisins et

d’amis, plus ou moins proches, plus ou moins intimes, s’étaient réunis

pour me souhaiter cordialement un bon voyage et un heureux retour dans

ma patrie. Je pus me rendre compte combien, à ce moment, le fanatisme

religieux était loin de leurs pensées. Amed ben Brahim seul, qui devait

m’être plus attaché qu’aucun autre, conserva son habituelle froideur.

Après une dure chevauchée vers le Sud, à travers ce paysage steppeux qui

caractérise les environs de Kouka, nous parvenions à trois heures et

demie au but de la journée. Les chameaux venaient d’y arriver. Nous

poursuivions notre voyage le lendemain avant le point du jour. Un temps

précieux fut perdu les premiers jours ; il fallut apprendre à connaître

les chameaux et arriver à répartir les charges de la façon la plus

logique. Mais Otman, homme plein d’énergie et de plus très pressé de

rentrer à Abecher, marchait toujours de l’avant. Notre caravane

comprenait encore le moallim Abou, un Arabe choua, banni du Ouadaï par

le roi Ali et qui s’était retiré à Kouka, un chingiti du pays à l’ouest

de Tombouctou, pèlerin de la Mecque, quelques gens du Bornou, nés au

Ouadaï et un grand nombre de pèlerins haoussa’s et fellata’s. Le moallim

Abou s’était marié pendant son séjour au Bornou avec une femme tundzour,

nommée Hayamat. Elle m’avait fourni régulièrement mon lait à Kouka, mais

son époux, espérant rentrer en grâce auprès du roi Ali, l’avait

abandonnée.

Le 8 mars au soir, nous arrivions à Goulfei, sur les bords du Chari,

après avoir marché trois à quatre heures vers l’Est-Sud-Est et avoir

traversé, tout comme la veille, de nombreux villages, habités en général

par des choua’s. Le premier quart de notre voyage, en territoire

bornouan, prenait fin à Goulfei.

Il fallait, pour effectuer le second quart, du Chari au Fitri, faire

provision de céréales, car le pays était peu habité et mes trois chevaux

en faisaient grande consommation. Nous dressions le camp au Sud de la

ville, tout contre le Chari, et l’après-midi même de ce jour, nous

allions nous présenter à l’alifa, car notre intention était de

poursuivre notre voyage dès le lendemain. Goulfei avait deux

administrateurs, un alifa et un mai, mais contrairement à ce qui se

passait à Maffate, où le mai détenait le pouvoir, c’était l’alifa qui

régnait. C’était un homme très sensé et très aimé. Il s’était fait

remarquer par la fidélité et le dévouement, avec lesquels il servait le

roi du Baguirmi. Il appartenait par son père à la tribu arabe des Oulad

Bokhter. Sa mère était une makari.

De toutes les villes makari’s que j’avais visitées, Goulfei était la

mieux entretenue ; non seulement les murs étaient en bon état et bien

plus solides que ceux de Kouka ; mais encore les maisons avaient

meilleur aspect que dans la plupart des cités de Bornou. Elles étaient

du type bongo, à mur d’enceinte circulaire, surmonté d’un toit de chaume

en coupole. Quelques-unes étaient de grandes bâtisses en pisé, à allure

de château fort ; leurs tourelles et leurs murs crénelés leur donnaient

un certain cachet architectural ; d’autres, enfin, étaient de hautes

maisons à pignons que j’avais déjà vues à Logone.

Le nombre des habitants ne devait pas dépasser huit mille, quoiqu’on

disait communément Goulfei plus peuplé que Ngala. L’alifa nous reçut

dans la petite salle d’audience de sa maison, le sol était couvert de

paille, de même d’ailleurs, que la grande cour qui se trouvait devant la

maison et qui servait aux prières et aux réceptions. L’alifa était assis

sur une haute estrade, recouverte d’un tapis, qu’on nomme diggeli au

Bornou. Otman lui transmit les salutations de son maître. Il descendit

alors de son estrade, ôta son bonnet de coton et, avant d’engager la

conversation, dit : Que Dieu protège la vie de notre Seigneur ! Le reste

de la journée fut employé à acheter les céréales dont nous avions

besoin. La chose ne fut pas facile, par suite de la grande quantité

qu’il nous fallait pour nos chevaux. Toute la matinée du 10 mars fut

perdue à passer le fleuve ; l’opération ne fut terminée que vers midi,

car les rives avaient de trois à cinq mètres de haut et la largeur du

fleuve était presque celle du Rhin a Cologne.

Ce jour là nous ne marchions que quelques heures vers l’Est, jusqu’au

village du cheik Saleh, des Oulad Bokhter. Les villages occupés par les

autochtones étaient rares dans tout le pays depuis le Chari jusqu’aux

villages construits par les Kouka’s dans les roches. Le pays était aux

arabes (choua’s), ceux-ci ne devenaient sédentaires qu’à regret et

seulement quand la misère et le besoin les y contraignaient. Les Oulad

Bokhter et leur chef Saleh ne jouissaient pas d’une bonne réputation

auprès des voyageurs isolés. Pour les atteindre on traversait une forêt

assez épaisse. J’y vis beaucoup d’arbres et de plantes, que je n’avais

point encore rencontrés. On trouvait en abondance, non seulement les

acacias, dont j’ai souvent fait mention, mais encore l’espèce dite kouk,

avec ses gousses gigantesques, les kourna’s et les nabak’s (Zizyphus

Spina Christi), que les Arabes appelaient le dal ou le nabak el fil,

c’est-à-dire le nabak des éléphants, l’arbre avait de gros fruits amers.

J’y vis aussi une nouvelle espèce, l’aboungati. Dans les steppes

inhabités son rôle est très important, car il décèle la présence de

l’eau à une petite profondeur. Honte à celui qui meurt de soif, près

d’un aboungati ! disent souvent les Arabes du pays. Dans les arbres il y

avait de nombreux nids de ces petits oiseaux tisserands qu’on appelle

dilediles ; ils me rappelaient le hedjlidj dans ma cour à Kouka et les

ébats de ses habitants. Le sol était couvert d’une herbe fine et

fibreuse qu’on nommait adar ; on l’employait surtout pour en faire des

couvercles de plats. En cas de besoin, la graine rouge pouvait servir à

l’alimentation. On trouvait aussi une herbe plus grossière, le tébi qui

servait à rembourrer les selles des chameaux ; enfin il y avait

l’arkala, une plante grimpante ; les graines de ces deux dernières

espèces étaient comestibles.

A une demi-heure du Chari, nous laissions au Nord, un village assala

nommé Raouadja. Le sol était sablonneux. En de nombreux endroits il

paraissait à peine sec. Il nous fut impossible de nous procurer du

douchn pour les chevaux, mais les gens du village des Oulad Bokhter

vinrent nous vendre du maïs. On achetait des poulets magnifiques pour

une feuille de grossier papier à lettre, marchandise très prisée par les

Arabes nomades.

Après une étape de neuf heures environ vers l’Est-Sud-Est, dont la durée

avait été allongée, il est vrai, par un détour, nous arrivions le

lendemain, chez les Arabes Dekena’s du cheik Moussa. Le sol était plat ;

une grande partie venait d’être abandonnée par l’eau ; une broussaille

plus ou moins dense y poussait. Au début de la marche, il avait fallu

passer un Komadougou, couvert de laiches, de quatre-vingt pieds de large

et d’un mètre de profondeur ; vers midi nous en passions un second, tout

aussi large ; son lit paraissait sans pente mais très marécageux ; ces

deux cours d’eau devaient être des affluents du Chari. Entre les filets

d’eau, on relevait de nombreuses pistes de girafes et d’éléphants. Jadis

les Dekena’s conduisaient leurs troupeaux jusqu’au Bahr El Ghazal ;

depuis quelque temps ils s’étaient peu à peu rapprochés du Chari et de

nomades (Boadi’s) qu’ils étaient, étaient devenus à peu près

sédentaires. La cause déterminante de cette modification dans leurs

mœurs était une épidémie de tuberculose bovine, qui, pendant des années,

avait réduit considérablement leur bétail. Ils affirmaient descendre

d’Ali Kerrar, leur teint était étonnamment clair. J’avais déjà entendu

parler au Bornou et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la

richesse des Dekena’s. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient

mettre en ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient

en fournir encore une centaine. On me raconta, que le chef nominal de la

tribu, le cheik El-Baheiri, qui résidait près de là, ne serait jamais

allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. Le

véritable chef était son frère cadet, le cheik Moussa ; le roi du Ouadaï

l’avait en grande estime. Le cheik fit cadeau d’une vache à mon

compagnon Otman quoique son troupeau fut bien petit, sans doute il

croyait que les prétentions du sultan du Ouadaï s’étendaient sur tout le

pays jusqu’au Chari.

Un courrier royal, un koursi du Ouadaï, était chez les Dekena’s ; son

intention était de se joindre à nous ; et il fallut demeurer toute la

journée du lendemain chez les Dekena’s. Quatre étapes à travers un pays

tout à fait inhabité nous attendaient. L’eau y était abondante, mais le

cours des fleuves tellement capricieux, que le voyage exigeait une

certaine prudence. Nous partions en conséquence le lendemain vers midi

seulement, nous dirigeant vers le Nord-Est ; nous marchions jusqu’après

le coucher du soleil, en faisant de nombreux détours. Le camp fut dressé

sur les bords d’un cours d’eau assez important, le Machtour. On le

disait un des effluents du Tchad. Au début de la marche nous avions

passé le Sere déjà à sec, il paraissait devoir atteindre le Tchad en se

dirigeant au Nord, peut-être même était-ce un affluent du Chari. Quoique

le Machtour n’eût que quelques pieds de large et que son lit fût

marécageux, ses rives étaient couvertes d’arbres magnifiques et le nal,

une haute herbe fibreuse, était abondant, on s’en servait pour faire des

clôtures et des cloisons appelées siggedi’s au Bornou et cherkanya’s par

les Choua’s. La partie inférieure de la tige, très forte, servait à

fabriquer des plumes à écrire.

Le courrier du Ouadaï, suivi des bestiaux qu’il avait reçus des

Dekena’s, ne nous rejoignait que tardivement et le lendemain 14 mars, on

ne levait le camp que dans l’après-midi. On se dirigeait vers le Nord-

Est par une marche rapide qui dura jusqu’après minuit. Cette hâte était

désirable et même nécessaire, car les nombreux pèlerins haoussa’s et

fellata’s que nous avions avec nous, n’avaient ni outres, ni bêtes de

somme. Le pays était sablonneux, la végétation arborescente clairsemée,

les broussailles de doum, le louban rabougri et le siwak parfumé

dominaient.

Une étape de cinq heures au Nord-Est, nous menait ensuite, à travers une

forêt de palmiers doums assez élevés, à un nouvel effluent du Tchad dont

la présence nous avait été décelée à l’horizon par une ligne serrée

d’arbres. Le courant, faible il est vrai, était visiblement Nord-Sud, ce

cours d’eau était très poissonneux.

Le courrier du Ouadaï n’avait pas de tente, mais il emportait avec lui

un mobilier complet. Il s’isolait complètement en étendant une grande

pièce de coton sur une douzaine de piquets, disposés en cercle. Otman

avait un angreb, un de ces lits rudimentaires, dont le siège se compose

d’un canevas de lanières en peau, et qui est d’un usage universel au

Ouadaï, au Darfour et dans le bassin du Nil. Je ne faisais pas usage de

ma tente un peu lourde, massive et difficile à monter. La nuit, la pluie

n’était pas à craindre et le jour, l’ombre des arbres me protégeait

suffisamment contre le soleil.

Le 16 mars, nous arrivions enfin au Bahr-el-Ghazal, que j’attendais avec

tant d’impatience ; malheureusement, je fus très désappointé en le

voyant. Dans cette partie de son cours, à peine sorti du Tchad et

immédiatement après la saison des pluies, il devait être plein d’eau.

Cependant il était impossible de déterminer exactement sa direction,

elle demeurait énigmatique. Le fleuve n’était qu’une rigole, entourée

d’une épaisse végétation ; l’œil n’en pouvait suivre la direction et sur

les rives même, la nappe d’eau restait invisible. Il fallut marcher deux

heures vers l’Est pour l’atteindre ; nous le suivions ensuite pendant

quelques heures d’abord, en marchant à l’Est-Sud-Est puis au Sud-Est ;

car le fleuve s’infléchit au Sud, avant de prendre la direction du Nord-

Est. Les pistes de buffles et de girafes étaient abondantes dans

l’épaisse forêt qui bordait les rives. Le groupe des îles Karka était au

Nord-Nord-Ouest du point où nous étions, le poste de Tegaga, près de la

sortie du Bahr El Ghazal du Tchad, au Nord-Ouest. Nous nous approchions

du lieu, où plusieurs de nos compagnons de voyage, qui avaient

l’intention d’aller au Kanem, devaient nous quitter, pour se diriger

vers le Nord. A midi, pendant la forte chaleur, on campa près du fleuve,

dans la zone dépendant de la station bien connue d’Oum Dokhan. Nous

relevions des traces d’un camp kreda (Koran ou Daza du Bahr-el-Ghazal) ;

ils venaient dans ces régions depuis que les Dekena’s s’étaient retirés

vers l’Ouest, ruinés par les épizooties.

Notre itinéraire reprenait la direction du Nord-Est et le Bahr-el-Ghazal

sa direction définitive. Dans le voisinage de cette large vallée,

soufflait très souvent, un vent assez violent du Nord-Est.

Encore cinq heures de marche dans la direction Est-Nord-Est et nous

arrivions dans le pays dit El-Kara. Le sol était très plat, la couche de

sable habituelle faisait défaut, le sol était crevassé et d’un noir

profond. Le pays devenait de plus en plus pauvre, on ne voyait plus que

quelques arbres isolés : palmiers doums, kourna’s, hedjlidjs (Balanites

aegyptiaca) et le toundoub, un arbre presque complètement dépourvu de

feuilles (capparis sodada). Plus le pays devenait désert, plus le Bahr-

el-Ghazal et ses affluents devenaient visibles à travers le rideau

d’arbres et de roseaux qui les cachaient. A El-Kara, nous campions sur

les rives d’un affluent qui se dirigeait très nettement du Sud-Ouest au

Nord-Est. Le sol s’élevait, car nous approchions du plateau qui marque

la ligne de partage des eaux entre le Fitri et le Chari.

Notre marche vers l’Est-Sud-Est dura quatorze heures. Nous passions

d’abord la région bien connue du Fatjatjo, puis un pays mamelonné, à la

végétation clairsemée. Par son sol nu et rocheux, alternant avec le

sable, ce pays ressemblait décidément au Kanem. Nous arrivions enfin

dans le voisinage des premiers groupes de roches qui cachaient les toits

des cases de la ville de Ngourra. Les rochers étaient de grands blocs de

granit rougeâtre, leur hauteur ne dépassait pas trente ou trente-cinq

mètres ; ils formaient trois groupes distincts, aux pieds desquels

étaient les cases. La ville avait moins d’habitants que je ne l’avais

pensé, mais elle a dû être jadis plus peuplée. Elle paraissait avoir

souffert des récentes incursions des bandes du Ouadaï ; le nombre des

cases ne dépassait pas deux cents. Les habitants de Ngourra étaient des

Kouka’s et des Boulala’s ; ils parlaient la même langue et se mariaient

entre eux ; tous comprenaient l’arabe. Ils étaient de taille moyenne,

leur teint était noir et rougeâtre, leur visage agréable. Les femmes,

particulièrement, étaient bien faites et avaient des traits réguliers,

ce qui leur valait, à travers tout le Ouadaï, une réputation de grande

beauté. Leurs coiffures étaient très ingénieuses. Partant de leur front,

une grosse et large tresse allait jusqu’à la nuque pour revenir de là à

son point de départ ; des rubans attachaient les deux fractions de la

tresse, souvent coiffée en écharpe ; des petites tresses de vingt à

trente centimètres de long pendaient librement sur les côtés, en passant

par-dessous ou derrière les oreilles ; enfin, de toutes petites tresses

étaient ajustées avec beaucoup d’habileté sur la tête. La narine droite

était percée ; on y portait, soit l’inévitable morceau de corail, soit

un petit fragment d’argent ou de cuivre, soit un anneau en métal ou des

perles enfilées. Les colliers étaient en perles d’ambre, de grosseur

variable, que les Arabes estimaient beaucoup.

Nos provisions étant épuisées, nous étions contraints d’acheter des

vivres ; c’était d’autant plus difficile que les achats en gros étaient

encore bien moins pratiqués qu’au Bornou. Les femmes apportaient bien

des céréales, mais elles n’en vendaient que quelques poignées, qu’elles

présentaient sur les couvercles de leurs paniers. Rien ne pouvait les

détourner de cette vente au détail qu’elles croyaient devoir leur

assurer les bénéfices les plus considérables. Au Bornou, où la

population arabe, mêlée aux Makari’s, était nombreuse, surtout dans le

Kotoko, les monnaies les plus prisées étaient le poivre de Kemba, les

cauris, le kohl, (poudre d’antimoine, appelée santerem dans le dialecte

kanouri). Les femmes arabes recherchaient les perles, mais elles étaient

très difficiles, car la mode était inflexible sur ce chapitre. Dans la

partie Sud-Ouest du Bornou, les cauris n’avaient plus cours, et, avec le

kemba et le kohl, le papier, nommé kalkal, était l’objet d’échange

préféré. La valeur du papier hausse dès que l’on a passé le Chari ; chez

les Dekena’s, une feuille valait souvent deux poulets. A Ngourra et dans

les villages voisins, on nous demandait du kemba, du kohl et du papier.

L’eau était très rare dans ces villages construits près des roches et

les puits étaient profonds. Aussi les gens se refusaient-ils à abreuver

nos animaux et nous permettaient à peine de remplir quelques-unes de nos

outres. Arrivés le matin, nous reprenions notre voyage le soir-même,

marchions quelques heures et après un court repos dans la nuit, nous

repartions pour profiter de la fraîcheur de la matinée, pendant laquelle

la soif se faisait moins sentir.

La direction suivie était celle de l’Est, mais la nuit nous avions

marché au Nord-Est. Au Sud, à une journée de voyage environ, on voyait

de nombreux amas de roches ; au point du jour, on passait le village

d’Abou Koakib bâti dans les roches ; nous y remplissions nos outres ;

vers sept heures, c’étaient les roches de Mouti, où se trouvait un

village insignifiant ; de là on apercevait dans le Sud-Ouest, les roches

de Moïto et peu après, nous campions aux roches de Ganzouz. Celles-ci

étaient à huit ou neuf heures de Ngourra ; le désert qui les en séparait

avait partout le même aspect, nu, sablonneux et aride. Partis le 20 mars

avant le point du jour, après quelques heures de marche vers l’Est, nous

passions les roches d’Auni et l’important village d’Hissena. Au Nord, le

terrain avait une tendance générale à s’élever ; on voyait les roches de

Fali ; au Sud, au contraire, l’altitude diminuait visiblement. Partout

les habitants montraient une grande répugnance à nous laisser abreuver

nos animaux ; nous devions cependant insister, surtout pour les chevaux,

dont nous avions un grand nombre, car Otman et le faki Abou en voulaient

faire commerce au Ouadaï. Les puits avaient environ trente mètres de

profondeur. La dernière étape — elle était de dix à onze heures de

marche et devait nous conduire aux premiers villages du Fitri — fut

épuisante, tant par le manque d’eau que celui de nourriture pour les

animaux.

Le 21 mars, à la première heure et après avoir marché une partie de la

nuit vers l’Est-Sud-Est, nous parvenions au premier village du Fitri,

Mai Dana. Il n’avait que cent cases ; peu après nous arrivions à Karfa,

plus important, mais bâti sur les bords d’un marais, où pullulaient de

gros taons. Le palmier doum, l’arbre type, dans tout le pays de Fitri,

était abondant ; malheureusement, la mauvaise herbe si vivace des

environs de Kouka, l’ochar (calotropis procera), reparaissait en grandes

quantités. Après quelques heures de marche dans l’après-midi, nous

passions la nuit près du village de Koudou ; on nous y apprit que le roi

du Fitri, Djourab, se trouvait avec plusieurs chefs du Ouadaï à Melme.

Le lendemain, marche vers l’Est ; Mondogué fut passé, mais quand nous

arrivâmes à Melme, le souverain était déjà reparti plus loin, nous ne

devions le rejoindre que le lendemain. Melme était une des villes les

plus importantes du pays de Fitri. Elle était bâtie en roseaux et les

maisons n’y brillaient ni par leur solidité, ni par leur apparence. La

population était de quelques milliers d’habitants qui paraissent tous

être d’authentiques Boulala’s. Quelques Djellabi’s s’y étaient fixés ;

ils se livraient, avec l’infatigable ardeur qui les caractérise, à un

modeste commerce avec le Kanem, le Bornou, le Ouadaï et le Baguirmi. Le

soir, un fils du sultan Djourab vint nous saluer au nom de son père et

nous prévenir que celui-ci nous recevrait le lendemain. Le lendemain

matin après quelques heures de marche vers l’Est-Nord-Est, nous

parvenions à Boukkou, où le sultan avait fixé provisoirement sa

résidence. Nous allions immédiatement nous présenter à ce prince, ami du

cheik Omar ; il était dans une case ordinaire, assis sur un tapis

égyptien très simple ; il tenait dans la main un grand coutelas. Il

était vêtu d’un long tobe d’une propreté douteuse et sa bouche était

cachée par un étroit litam. C’était un homme maigre mais qui paraissait

en bonne santé ; son teint était noir, avec des reflets rougeâtres, il

portait la barbe blanche et clairsemée, en collier ; il pouvait avoir

soixante ans. Il parlait à haute voix, avec beaucoup de bienveillance et

de bon sens ; ses observations étaient empreintes de justesse et de

franchise. Il justifiait pleinement, par la bonne impression qu’il

faisait, la grande réputation qu’il avait, tant au Bornou qu’au Ouadaï.

Il m’accueillit en me tendant la main ; il est vrai qu’il ne savait pas

qui j’étais, mais quand il l’eut appris, ses procédés ne changèrent pas.

Il lut à haute voix les lettres de recommandation que m’avait données le

cheik Omar. Il discuta le cas du faki Abou qui avait commis, il y a

quelque huit ans, un crime de lèse-majesté. Il lui donna l’assurance que

le roi Ali lui pardonnerait. Il m’affirma de même que je pouvais

poursuivre mon voyage en toute sécurité en compagnie d’Otman et entama

avec moi une conversation sur l’origine des Boulala’s que Barth dit être

une fraction des Kanouri’s. Cela m’avait toujours paru invraisemblable,

car il n’était pas admissible, si ces gens avaient si longtemps habité

le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié

complètement leur langue maternelle, le kanouri.

L’opinion de Barth fut énergiquement combattue par le roi Djourab, un

homme plein de bon sens et un véritable savant aux yeux des gens du

pays.

Le voyage de Nachtigal au Ouadaï · 第 1 / 25 段