Le Voyage
de Nachtigal
au Ouadaï
* * * * *
_Traduction complète_
par =Joost Van Vollenhoven=
_Ancien élève breveté de l’École coloniale_
[Décoration]
PUBLICATION
_Du COMITÉ DE L’AFRIQUE FRANÇAISE_
15, RUE DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE, 15
PARIS
[Décoration]
Le Voyage
de Nachtigal
au Ouadaï
* * * * *
_Traduction complète_
=Par M. Joost Van Vollenhoven=
_Ancien élève breveté de l’École coloniale_
* * * * *
_L’attention du public africain se porte avec un intérêt toujours plus
vif sur ce mystérieux Ouadaï à la porte duquel l’expansion coloniale
française est arrivée. Nous croyons donc utile de publier le document le
plus complet, quoique déjà ancien, qui ait été produit sur cette partie
de l’Afrique : le récit du voyage de Nachtigal._
_Cette partie n’avait jamais été traduite en français. MM. Hachette et
Cie, propriétaires du droit de traduction, ont bien voulu nous autoriser
à faire cette publication qui sera si utile aux Français du Chari et du
Tchad et à tous ceux qui suivent de près les questions africaines._
_La traduction a été confiée aux soins de M. Joost Van Vollenhoven,
ancien élève breveté de l’École coloniale, que nous remercions ici du
soin qu’il a apporté dans cette tâche délicate._
* * * * *
Le docteur Nachtigal vint en Afrique pour rétablir sa santé. L’Afrique
lui redonna ses forces, en reconnaissance il lui donna sa vie. Plus de
vingt ans il l’a servie comme orientaliste, comme géographe, comme
diplomate. Nachtigal est un des plus magnifiques pionniers de la
civilisation au continent noir.
Il débarque en 1862 en Algérie, y voyage et se fixe en 1864 à Tunis ;
c’est son stage, il étudie, il comprend, il aime l’Islam. En 1868, se
présente l’occasion d’agir, il remplacera Rohlfs chargé d’une mission au
Bornou. Il quitte Tripoli le 19 janvier 1869, arrive le 27 mars de la
même année à Mourzouk, en repart le 6 juin pour le Tibesti. Le 8 août,
il est à Bardaï, manque de s’y faire assassiner et revient
précipitamment à Mourzouk le 7 octobre 1869. C’était un échec. Le 18
avril 1870, Nachtigal repart de Mourzouk, parvient fin juin à Kouka et y
demeure une année. En mai 1871, départ de Kouka pour l’exploration du
Borkou et du Kanem (décembre 1871) et l’année suivante, le voyageur
repart au printemps de la capitale du Bornou, pour entreprendre
l’exploration du Baguirmi.
Ce voyage durait depuis quatre ans et Nachtigal paraissait épuisé par
l’effort. Il avait exploré tout le bassin du Tchad, trouvé la solution
du problème qui, à l’époque, passionnait le plus le monde savant ; il ne
s’en contente pas. Le Ouadaï, mystérieux et terrifiant, le tentait. Il y
alla et y demeura six mois. C’est de cette partie du voyage de Nachtigal
que nous avons l’honneur de présenter la traduction. L’explorateur
quitta le Ouadaï en janvier 1874 et parvint dans le courant de la même
année en Egypte. Revenu en Europe après six ans d’absence, il entendait
à peine les langues qu’on y parlait. Nachtigal clôt dignement la série
des grands explorateurs allemands. Il a relié les itinéraires de Barth,
Rohlfs et Schweinfurt ; il a réussi, pacifique et modeste héros, à
pénétrer le secret que Vogel et Beurmann avaient voulu payer de leur vie
et auquel depuis, tant d’autres se sont heurtés.
Ce voyage au Ouadaï n’est pas de la plume de l’explorateur. Nachtigal
est mort avant d’avoir pu achever la rédaction de ses notes. Il convient
de rendre ici hommage au pieux zèle d’E. Groddeck qui édita cette œuvre
posthume. Mais ces chapitres n’ont pas la charmante émotion, la grâce
simple et l’absolue netteté des pages écrites par l’explorateur.
Nous avons condensé le premier chapitre de l’édition allemande, _Un
hiver à Kouka_, en en éliminant tout ce qui ne se rapportait pas au
voyage du Ouadaï. Ce chapitre a été fondu dans le suivant. Le second
chapitre de l’édition allemande devient ainsi le premier de celui-ci.
Nous avons traduit, partiellement aussi, le onzième chapitre de
l’édition allemande et suivi l’itinéraire Abecher-El Facher, jusqu’à
près du 24me degré. On trouvera ainsi dans ce volume des renseignements
sur le territoire dont l’attribution a été laissée provisoirement
indéterminée entre la France et l’Angleterre par la convention du 21
mars 1899.
Nous avons adopté l’orthographe de la carte française qui accompagne cet
ouvrage et pour les noms qui n’y figuraient pas, nous n’avons pas hésité
à simplifier l’orthographe des orientalistes allemands qui ont prêté
leur concours à l’édition posthume.
On trouvera ci-dessous un bref index, où sont rangés alphabétiquement,
ceux des noms de plantes ou d’objets qui reviennent le plus souvent dans
le récit. Ce travail a été fait sur les registres alphabétiques de
l’édition allemande.
Les deux premiers volumes de l’ouvrage de Nachtigal doivent être la
préface de celui-ci. M. J. Gourdault en a publié la traduction en
l’année 1881. L’édition a été faite par les soins de MM. Hachette et Cie
qui ont gracieusement abandonné au Comité de l’Afrique française le
droit de traduction de la partie du récit que nous présentons
aujourd’hui au public.
JOOST VAN VOLLENHOVEN.
* * * * *
PETIT INDEX
_Abou Sekkin._ — Roi du Baguirmi.
_Aboungati._ — Acacia sp.
_Ambadj._ — Herminiera.
_Arada._ — Oasis du Nord du Ouadaï.
_Arred._ — Acacia sp.
_Bideyat._ — Tribu du Zoghaoua au Nord du Ouadaï.
_Cham._ — Bandes de coton servant du monnaie divisionnaire.
_Dadem._ — Acacia.
_Djadjak._ — Stereospermum sp.
_Djerid._ — Châle en soie ou en laine.
_Doum._ — Hyphaene.
_Dra._ — Unité de longueur (quatre-vingt-dix centimètre environ).
_For._ — Habitant du Darfour.
_Hedjilidj._ — Balanites.
_Hommed._ — Sclerocarya Birrea.
_Kanouri._ — Habitant du Kanem.
_Kemba (poivre de)._ — Xylopia.
_Kittir._ — Acacia mellifera.
_Kohl._ — Brassica oleracea.
_Kouk._ — Acacia verugera.
_Koulkoul._ — Acacia sp.
_Kourna._ — Zizyphus sp.
_Litam._ — Voile.
_Louban._ — Boswellia.
_Machet._ — Boscia.
_Merissa._ — Bière du pays.
_Mourr._ — Treculia.
_Nabak._ — Zizyphus spina christi.
_Ochar._ — Calotropis procera.
_Rotl._ — Une livre turque (environ seize onces).
_Sahaba._ — Combretum Hartmannianum.
_Siwak._ — Salvadora.
_Somraï._ — Tribu du moyen Chari.
_Soukko._ — Andropogon sp.
_Talha._ — Acacia seyal ou acacia stenocarpa.
_Thalari._ — Pièce en argent à l’effigie de Marie Thérèse (valeur cinq
francs environ).
_Tobe._ — Vêtement.
_Toundoub._ — Capparis sodada.
_Tourkedi._ — Fichu ou châle.
_Woun._ — Oasis du Borkou.
_Zeriba._ — Clôture ; haie.
* * * * *
CHAPITRE PREMIER
=En route pour le Ouadaï=
J’étais revenu du Baguirmi avant que ne commençât la seconde période de
la saison des pluies. Généralement, les chutes d’eau diminuent alors
d’une façon sensible, mais, l’année était exceptionnellement pluvieuse,
et en septembre, il y eut encore des averses terribles. Ma maison était
souvent inondée, car Ahmed ben Brahim, mon propriétaire, n’avait pas
songé à couvrir ma terrasse d’une couche de sable mêlée d’argile et de
fumier. Comme d’autre part, les premières pluies étaient tombées de fort
bonne heure, il fallut faucher dès la mi-septembre et on ne put faire
sécher convenablement le grain. Conséquence directe, une forte hausse
sur les prix, quoique l’année eût été bonne. Pour un thalari (environ
cinq francs) on obtenait une mesure de douchn (mil du pays) si petite
que deux d’entre elles eussent fait tout juste la charge d’un bœuf. Le
riz et le froment valaient le double du douchn. Un chameau suffisamment
robuste pour résister aux fatigues d’un voyage au désert, valait de
trente à quarante thalari’s et les moins solides se payaient vingt
thalari’s au moins. Les bêtes de somme valaient suivant leur qualité, de
sept à neuf thalari’s. Le prix des chevaux, seul, n’avait guère
augmenté. Pour vingt à trente thalari’s, on pouvait avoir un animal
magnifique et, bien entendu, les chevaux de charge valaient beaucoup
moins. Les objets importés, comme le numéraire, étaient devenus très
rares sur le marché. Jadis, les Tripolitains amenaient au Bornou autant
de marchandises que de numéraire, mais depuis quelque temps, ils se
dirigeaient vers les États Haoussa’s, plus prospères. Ils faisaient,
tout au plus, une pointe au Bornou, avec les marchandises d’une vente
assurée. En première ligne, se trouvait, parmi celles-ci, la cotonnade
Cham, malheureusement elle ne pouvait servir de monnaie pour l’achat des
objets de première nécessité, tels que les céréales. Le thalari avait
atteint le cours de cent quatre-vingt-dix rotl’s, c’est-à-dire six mille
cauris ; lors de mon arrivée, il ne valait que cent-vingt à cent-trente
rotl’s et cent seulement, pendant le séjour de Barth à Kouka.
J’allais donc trouver une grande difficulté à me défaire de ce que je
ramenais de mon voyage au Baguirmi. En tout état de cause, mes deux
taureaux eussent trouvé difficilement un acquéreur, car il est rare que
ces bêtes résistent à un voyage dans les marécages du Sud. A mon retour
à Kouka, cependant, les miens paraissaient encore sains, mais bientôt
leur poil se hérissa et on reconnut, à ce symptôme, qu’ils avaient été
piqués par des insectes venimeux. Je dus m’estimer heureux de pouvoir me
défaire du couple pour la somme d’un thalari, payable en cauris. Il me
fut impossible d’avoir de l’argent comptant pour le cheval que j’avais
acheté à crédit, au cours de mon voyage. Je résolus de le laisser à
crédit pour dix-sept thalari’s. L’acquéreur, le hadj Bou Hadi du Fezzan,
un de mes premiers compagnons de voyage, était un bien brave homme en
qui l’on pouvait avoir toute confiance. Le prix devait m’être payé à son
retour de Kano, où il allait entreprendre un voyage. Mes deux quintaux
d’ivoire valaient, il est vrai, cent thalari’s, mais personne ne
disposait d’une si grande quantité de numéraire. Ce ne fut qu’après
plusieurs mois que je parvins à les vendre au Maina Adam, le prince du
Kaouar, que Rohlfs nous a fait connaître. Je recevais, en même temps,
les nouvelles les plus réconfortantes de Tripoli. On m’annonçait que le
consul d’Autriche avait reçu, pour me la transmettre, une subvention que
ma misère me faisait paraître considérable. Malheureusement le consul
ignorait le lieu de mon séjour et l’insécurité des itinéraires du Bornou
le poussait à la circonspection. Aussi, n’avait-il pas osé confier à un
seul messager une somme de quelque importance. Il avait simplement prié
un négociant de ses amis, habitant Mourzouk, son débiteur pour trois
cent thalari’s, de vouloir bien me faire parvenir cette somme. Mais ce
marchand était tout aussi prudent et avisé que le consul, il avait
préféré ne pas se séparer du numéraire qu’il avait, il m’indiqua donc un
négociant de ses amis avec lequel il était en compte courant. C’était
cet homme qui devait, au cas où je serais encore au Bornou, me payer la
somme de trois cents thalari’s et m’aider de tous ses moyens. Je
connaissais de longue date ce dernier mandataire, il était très honnête,
mais il avait si peu d’argent comptant, qu’avec la meilleure volonté du
monde, il ne pouvait m’offrir que des esclaves que je n’aurais pu
revendre. Les deux mille thalari’s que mon gouvernement m’allouait,
m’étaient donc, provisoirement au moins, de fort peu de secours.
Quand, à la saison sèche, mon état de santé s’améliora, il me fut très
pénible de ne pouvoir me procurer les rares gourmandises du pays.
J’aimais beaucoup les noix de kola, mais elles valaient de cinq à six
thalari’s le cent ; il ne fallait pas songer à acheter du café ; un
petit pain de sucre, pesant tout au plus une livre et demie, valait deux
thalari’s, un prix invraisemblable même dans ces régions. Malgré le
marasme dont se plaignait le commerce, les exigences des artisans
n’avaient pas diminué. C’est ainsi que le tailleur Abdalla Karoussa me
réclama cinq thalari’s pour me confectionner deux chemises, un pantalon
et un gilet dont l’étoffe, du mahmoudi, ne m’avait coûté que quatre
thalari’s. J’avais confié une partie de mes biens à la garde de mon ami
le chérif Ahmed el Medeni ; mais le départ de mes serviteurs pour
Tripoli et les dépenses qui en furent la suite avaient sensiblement
ébréché cette réserve. Je ne voyais pas comment je pourrais atteindre le
Nil en passant par le Ouadaï et le Darfour ; je n’osais même pas songer
à pareille entreprise : je devais d’abord me remettre des fatigues de
mon voyage au Baguirmi et il fallait d’ailleurs patienter plusieurs mois
avant qu’il fût possible de suivre la piste longeant les bords du Tchad.
En me reposant, j’eus conscience de l’état critique de ma santé. Je ne
pouvais dormir par suite de douleurs dans les articulations, les muscles
et les os que je devais aux marais du Baguirmi. Tout mon corps était
couvert de pustules rouges et enflammées qui pénétraient profondément
dans les chairs. A ces souffrances vinrent s’ajouter les inévitables
accès de malaria pendant la saison des pluies, et je ne pouvais
combattre énergiquement la fièvre, n’ayant plus qu’une infime provision
de quinine. Je demeurai ainsi plusieurs mois, incapable de me livrer à
un travail quelconque, incapable de m’occuper de mon voyage, tout
meurtri de douleurs, épuisé, profondément affecté et consumé du désir de
revoir ma patrie.
Provisoirement, d’ailleurs, on ne pouvait songer au départ, car toute la
province de Kotoko, qu’il fallait traverser pour aller au Ouadaï, était
inondée. Le cheik Omar (sultan du Bornou) m’avait bien promis son
concours pour mon voyage au Ouadaï ; mais rien ne m’assurait que je
pourrais parvenir jusqu’auprès du sultan Ali. Le cheik ne voulait pas me
laisser partir avec une caravane quelconque. Il redoutait, à bon droit,
le fanatisme des chefs de bandes du Ouadaï qui m’auraient fait subir le
sort de Beurmann. Il m’avait promis un de ses fonctionnaires s’il ne se
présentait aucune occasion pour voyager en toute sécurité. Avec le
concours du sultan Djourab, du Fitri, celui-ci eût dû me conduire
jusqu’à Abecher. La date du départ était remise, mais j’avais toute
confiance dans le cheik.
Ce ne fut qu’à la mi-décembre que les eaux, qui couvraient la rive Sud-
Ouest du Tchad, baissèrent un peu, mais les Djellaba’s, qui avaient
quitté Kouka et se trouvaient à Ngala, n’osaient encore entreprendre le
voyage. Tant que le Kotoko et le Fitri sont inondés, des mouches
venimeuses menacent, en effet, la vie des bêtes de somme ou de selle.
A ma grande joie un courrier du roi Ali du Ouadaï fit son entrée le 10
janvier 1873. Il portait des lettres de son maître et de l’envoyé du
cheik Omar, le hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas. Le retour de ce dernier
était imminent. La principale mission de l’envoyé du Ouadaï consistait à
s’approvisionner, sur le marché bien pourvu de Kouka, de nombreuses
marchandises occidentales qui ne venaient que rarement sur les marchés
du Ouadaï. Le messager était un Djellabi, il s’appelait Otman Ouled el
Fadl, on le connaissait bien au Bornou et à la cour. Ses lettres
contenaient des bonnes nouvelles et le cheik me promit sur le champ de
me faire voyager avec cet homme qui, très pressé, devait retourner sous
peu au Ouadaï. Les renseignements d’Otman sur son pays étaient
encourageants, mais son voyage avait été difficile, il avait traversé
avec beaucoup de peine et au prix de sensibles dommages les régions
inondées du Fitri, du Bahr el Ghazal et du Kotoko. Je rencontrai un soir
Otman chez mon ami le chérif El Medeni ; il accueillit mieux que je ne
l’avais pensé, la proposition de m’avoir pour compagnon de voyage. Il
est vrai que la responsabilité qu’il prenait vis-à-vis du cheik de me
conduire, sain et sauf jusqu’à la capitale du roi du Ouadaï n’était pas
sans lui donner des inquiétudes. De même pour la responsabilité qu’il
assumait vis-à-vis de son propre prince en introduisant un chrétien dans
ses états ; mais il ne pouvait se dérober à la mission dont le cheik
Omar le chargeait. Il était d’ailleurs convaincu que je n’aurais plus
rien à craindre dès que je serais en présence du roi Ali. J’exposai à
Otman que j’avais hâte de revoir ma patrie, que je ne voulais à aucun
prix faire une seconde fois la route fatigante et monotone par laquelle
j’étais venu au Bornou et que j’espérais bien atteindre le bassin du
Nil, par un chemin beaucoup moins pénible en passant par le Ouadaï et le
Darfour, Otman fut un peu rassuré quand je lui affirmai que je
« n’inscrirais » pas le pays ; mais il insista sur l’absolue nécessité
de ne pas interroger les habitants durant le voyage, de ne pas écrire et
de ne pas essayer, arrivé à Abecher, de voyager dans l’intérieur du
pays. Cela était absolument impossible aux étrangers ; depuis sept ans
il habitait le Ouadaï, me disait il, le Sultan ne lui voulait que du
bien et cependant il ne connaissait que les grandes routes fréquentées
par les caravanes, allant au Bornou ou au Darfour. Jamais il n’eût osé
entreprendre un voyage dans l’intérieur du Ouadaï, son parent, le hadj
Ahmed Tangatanga, un ami du roi Ali, qui se proposait de faire un
pèlerinage à la Mecque se chargerait de me conduire sain et sauf du
Ouadaï en Egypte. Je pouvais donc enfin commencer mes préparatifs.
La plus grande difficulté de mon voyage était de m’en procurer les
moyens. Belaïd avait reçu du Fezzan l’ordre de me payer trois cents
thalari’s ; il était animé des meilleures intentions et me faisait les
offres les plus séduisantes ; mais comme je l’ai dit, il n’avait pas de
numéraire et je ne pouvais m’occuper de la vente de ses esclaves et de
ses chameaux. Près de six mois s’étaient écoulés, j’avais depuis mon
retour du Baguirmi, épuisé à peu de chose près, les fonds laissés entre
les mains du chérif Ahmed pour servir en cas de besoin. J’avais déjà
fortement ébréché la somme de cent cinquante thalari’s qui me venait de
la vente de mon ivoire au Maina Adam du Kaouar ; quant à la somme que le
malheureux Hadj Bou Hadi me devait et qu’il avait espéré me rapporter de
Kano, je l’avais perdue par sa mort. J’essayai bien de me faire
rembourser sur sa succession et je reçus les promesses les plus
solennelles. Mais, à Kouka, les successions, quel que soit leur montant
et quels que soient leurs bénéficiaires, sont administrées par les soins
de l’Etat et, sous ce régime, leur actif — j’en fis l’expérience — se
réduit à rien. Le hadj Mohammed El Amri de Mourzouk, un des musulmans
les plus intelligents que j’aie rencontrés, aurait bien pu m’avancer une
somme assez considérable, car il était riche et habitué aux opérations
avec les Européens ; mais il n’avait retiré qu’un revenu insignifiant de
ses nombreuses propriétés. Dès lors il ne me restait plus qu’à compter
sur celui auquel jamais un Européen, voyageant au Bornou, n’a fait en
vain appel : le cheik Omar.
J’en causai avec mon propriétaire Ahmed. Il examina froidement l’affaire
et dans un esprit tout à fait mercantile ; il se fit fort de me faire
équiper complètement par le cheik moyennant un courtage déterminé. A la
mi-janvier, des qu’il fut arrêté que je me mettrais en route avec Otman,
j’allai voir le souverain pour lui exposer ma situation. Mais le bon
prince avait coutume de recevoir à chaque visite un cadeau, si minime
fût-il, et je ne savais guère que lui offrir. J’eus toutes les peines du
monde à trouver quelques objets dans mes hardes ; ce furent un
instrument géodésique et son trépied, une éponge de toilette, un gobelet
en fer blanc en trois pièces se glissant l’une dans l’autre, une petite
boîte remplie de bouchons de liège et quelques paquets de cartouches à
revolver.
Lors de mon voyage au Kanem et au Borkou, le cheik avait déjà été
mécontent de me voir emprunter à Bou Aïcha et à Mohammed El Titoui
quelques centaines de thalari’s au taux de cent cinquante pour cent.
Avec beaucoup d’amabilité, il se déclara prêt à me tirer d’embarras et à
m’éviter ainsi de recourir à de pieux musulmans et à leurs taux
usuraires. Quelques jours après ma visite, le Mala Abd El Kerim vint
m’apporter plus de cent tourkedi’s, vingt tobe’s Kororobdji (teints en
indigo, de Kano), dix autres vêtements d’étoffes variées de Nife et du
Bornou, un grand nombre de chemises de femmes brodées de soie, de
grosses couvertures des pays Haoussa’s, des couvercles de plats en
sparterie du Bornou, enfin des peaux de lion et de panthère. Le prince
me faisait en outre savoir qu’au jour fixé pour le départ, il ajouterait
à ces dons les provisions de bouche et les chameaux. Je dus abandonner
un tiers à peu près de cette fortune à mon propriétaire Ahmed et au
Mala. Je devais aussi me procurer les présents destinés aux souverains
du Ouadaï et du Darfour. J’avais encore un couple de pistolets d’arçon
incrustés d’or, une longue-vue et une carabine revolver ; je comptais
les offrir au roi du Ouadaï. Mais comme je savais la passion du roi Ali
pour les chevaux, j’essayai de me procurer un beau cheval en sacrifiant
ma carabine-revolver. Le roi du Ouadaï était d’ailleurs homme pratique
et cette arme qui exigeait des cartouches spéciales ne lui eût guère
plu. On m’avait dit aussi qu’il avait un goût marqué pour les longs
fusils à pierre des Arabes. Je pensais que le cheik Omar serait, au
contraire, bien heureux d’avoir une arme d’un mécanisme nouveau, qui ne
figurait pas encore dans son importante collection. Dans sa passion pour
les armes, le cheik n’était guère conduit par des considérations
pratiques, mais il s’entendait décidément aux nouveautés du domaine de
la mécanique. Pour apprécier les objets de sa collection, il se plaçait
moins au point de vue de leurs applications qu’à celui de leur
fonctionnement. Un jour donc, je lui fis présent de la carabine,
j’ajoutai qu’elle m’était devenue inutile par les effets de sa bonté,
car il m’avait équipé et m’avait ouvert par ses recommandations le
chemin du Nil. Je lui demandai franchement l’autorisation de choisir en
échange un beau cheval dans ses haras. L’affaire fut conclue. A la fin
de janvier, le cheik m’envoya encore deux pots de miel et six de beurre,
ainsi qu’une tente. J’étais équipé de pied en cap, seules les bêtes de
somme me manquaient. Mais le voyage fut retardé jusqu’à la fin de
février. Le djellabi Otman avait, en effet, vendu au cheik les objets
qu’il avait apportés du Ouadaï et il avait quelque difficulté à s’en
faire payer le prix qui se montait à trois cents thalari’s environ.
J’achetai un second cheval au Hadj el Amri pour en faire présent au
sultan du Darfour. Bien entendu, je fis cet achat à crédit, c’était le
seul moyen de me faire consentir une avance. Malheureusement, mon propre
cheval de selle fut atteint dans les premiers jours de janvier de la
maladie que les Kanouri’s appellent toso. Les Arabes prétendent que
c’est la syphilis chevaline, mais la maladie n’a guère de ressemblance
avec les affections syphilitiques. La peau est tout à coup bourrelée de
varices très dures, en nombre variable, se développant sur le corps
comme des cordes. Le phénomène s’observe surtout aux jarrets, au
poitrail et aux paturons. Les jarrets enflent et l’animal peut à peine
se traîner. Mais la maladie est peu grave. Mon cheval fut rapidement
guéri par un traitement à base de macha, le fruit du karassou, et de
farine de douchn.
L’envoyé du cheik Omar, le Hadj Abdalla Ibn Hadj Abbas était enfin
revenu porteur de nouvelles favorables. On régla définitivement Otman
Ouled El Fadl et le départ fut proche. Depuis quelques jours déjà,
j’avais reçu les lettres du cheik Omar ; l’une pour le roi du Ouadaï,
l’autre pour celui du Darfour, la troisième pour l’empereur d’Allemagne.
Le premier mars, je fis ma dernière visite au généreux souverain du
Bornou. Il estimait que l’étape de Kouka à Abecher était la partie la
plus dangereuse de mon voyage ; il me mit en garde contre les akadé’s,
chefs des armées du roi Ali ; Beurmann avait été massacré par l’un
d’eux. De Kouka à Abecher la distance était d’environ mille kilomètres.
Les caravanes mettaient ordinairement vingt-huit à trente-quatre jours
pour franchir cette distance.
Mon compagnon de voyage Otman avait quitté Kouka le 1er mars au matin.
Il devait m’attendre à Mongono, légèrement au Sud-Sud-Ouest de Ngornou.
Je pris congé le plus cordialement du monde de l’aimable souverain dont
j’avais été si longtemps l’hôte et qui m’avait témoigné tant de
bienveillance. Vers midi, je pouvais charger mes chameaux et je quittais
Kouka à trois heures, entouré de la majeure partie des habitants du
quartier occidental de la ville et accompagné par Ahmed, qui devait me
conduire à Mongono ainsi que par le chérif El Medeni. Le caractère
aimable et pacifique du peuple se manifesta à ces adieux. J’avais, il
est vrai, vécu longtemps parmi eux, mais des centaines de voisins et
d’amis, plus ou moins proches, plus ou moins intimes, s’étaient réunis
pour me souhaiter cordialement un bon voyage et un heureux retour dans
ma patrie. Je pus me rendre compte combien, à ce moment, le fanatisme
religieux était loin de leurs pensées. Amed ben Brahim seul, qui devait
m’être plus attaché qu’aucun autre, conserva son habituelle froideur.
Après une dure chevauchée vers le Sud, à travers ce paysage steppeux qui
caractérise les environs de Kouka, nous parvenions à trois heures et
demie au but de la journée. Les chameaux venaient d’y arriver. Nous
poursuivions notre voyage le lendemain avant le point du jour. Un temps
précieux fut perdu les premiers jours ; il fallut apprendre à connaître
les chameaux et arriver à répartir les charges de la façon la plus
logique. Mais Otman, homme plein d’énergie et de plus très pressé de
rentrer à Abecher, marchait toujours de l’avant. Notre caravane
comprenait encore le moallim Abou, un Arabe choua, banni du Ouadaï par
le roi Ali et qui s’était retiré à Kouka, un chingiti du pays à l’ouest
de Tombouctou, pèlerin de la Mecque, quelques gens du Bornou, nés au
Ouadaï et un grand nombre de pèlerins haoussa’s et fellata’s. Le moallim
Abou s’était marié pendant son séjour au Bornou avec une femme tundzour,
nommée Hayamat. Elle m’avait fourni régulièrement mon lait à Kouka, mais
son époux, espérant rentrer en grâce auprès du roi Ali, l’avait
abandonnée.
Le 8 mars au soir, nous arrivions à Goulfei, sur les bords du Chari,
après avoir marché trois à quatre heures vers l’Est-Sud-Est et avoir
traversé, tout comme la veille, de nombreux villages, habités en général
par des choua’s. Le premier quart de notre voyage, en territoire
bornouan, prenait fin à Goulfei.
Il fallait, pour effectuer le second quart, du Chari au Fitri, faire
provision de céréales, car le pays était peu habité et mes trois chevaux
en faisaient grande consommation. Nous dressions le camp au Sud de la
ville, tout contre le Chari, et l’après-midi même de ce jour, nous
allions nous présenter à l’alifa, car notre intention était de
poursuivre notre voyage dès le lendemain. Goulfei avait deux
administrateurs, un alifa et un mai, mais contrairement à ce qui se
passait à Maffate, où le mai détenait le pouvoir, c’était l’alifa qui
régnait. C’était un homme très sensé et très aimé. Il s’était fait
remarquer par la fidélité et le dévouement, avec lesquels il servait le
roi du Baguirmi. Il appartenait par son père à la tribu arabe des Oulad
Bokhter. Sa mère était une makari.
De toutes les villes makari’s que j’avais visitées, Goulfei était la
mieux entretenue ; non seulement les murs étaient en bon état et bien
plus solides que ceux de Kouka ; mais encore les maisons avaient
meilleur aspect que dans la plupart des cités de Bornou. Elles étaient
du type bongo, à mur d’enceinte circulaire, surmonté d’un toit de chaume
en coupole. Quelques-unes étaient de grandes bâtisses en pisé, à allure
de château fort ; leurs tourelles et leurs murs crénelés leur donnaient
un certain cachet architectural ; d’autres, enfin, étaient de hautes
maisons à pignons que j’avais déjà vues à Logone.
Le nombre des habitants ne devait pas dépasser huit mille, quoiqu’on
disait communément Goulfei plus peuplé que Ngala. L’alifa nous reçut
dans la petite salle d’audience de sa maison, le sol était couvert de
paille, de même d’ailleurs, que la grande cour qui se trouvait devant la
maison et qui servait aux prières et aux réceptions. L’alifa était assis
sur une haute estrade, recouverte d’un tapis, qu’on nomme diggeli au
Bornou. Otman lui transmit les salutations de son maître. Il descendit
alors de son estrade, ôta son bonnet de coton et, avant d’engager la
conversation, dit : Que Dieu protège la vie de notre Seigneur ! Le reste
de la journée fut employé à acheter les céréales dont nous avions
besoin. La chose ne fut pas facile, par suite de la grande quantité
qu’il nous fallait pour nos chevaux. Toute la matinée du 10 mars fut
perdue à passer le fleuve ; l’opération ne fut terminée que vers midi,
car les rives avaient de trois à cinq mètres de haut et la largeur du
fleuve était presque celle du Rhin a Cologne.
Ce jour là nous ne marchions que quelques heures vers l’Est, jusqu’au
village du cheik Saleh, des Oulad Bokhter. Les villages occupés par les
autochtones étaient rares dans tout le pays depuis le Chari jusqu’aux
villages construits par les Kouka’s dans les roches. Le pays était aux
arabes (choua’s), ceux-ci ne devenaient sédentaires qu’à regret et
seulement quand la misère et le besoin les y contraignaient. Les Oulad
Bokhter et leur chef Saleh ne jouissaient pas d’une bonne réputation
auprès des voyageurs isolés. Pour les atteindre on traversait une forêt
assez épaisse. J’y vis beaucoup d’arbres et de plantes, que je n’avais
point encore rencontrés. On trouvait en abondance, non seulement les
acacias, dont j’ai souvent fait mention, mais encore l’espèce dite kouk,
avec ses gousses gigantesques, les kourna’s et les nabak’s (Zizyphus
Spina Christi), que les Arabes appelaient le dal ou le nabak el fil,
c’est-à-dire le nabak des éléphants, l’arbre avait de gros fruits amers.
J’y vis aussi une nouvelle espèce, l’aboungati. Dans les steppes
inhabités son rôle est très important, car il décèle la présence de
l’eau à une petite profondeur. Honte à celui qui meurt de soif, près
d’un aboungati ! disent souvent les Arabes du pays. Dans les arbres il y
avait de nombreux nids de ces petits oiseaux tisserands qu’on appelle
dilediles ; ils me rappelaient le hedjlidj dans ma cour à Kouka et les
ébats de ses habitants. Le sol était couvert d’une herbe fine et
fibreuse qu’on nommait adar ; on l’employait surtout pour en faire des
couvercles de plats. En cas de besoin, la graine rouge pouvait servir à
l’alimentation. On trouvait aussi une herbe plus grossière, le tébi qui
servait à rembourrer les selles des chameaux ; enfin il y avait
l’arkala, une plante grimpante ; les graines de ces deux dernières
espèces étaient comestibles.
A une demi-heure du Chari, nous laissions au Nord, un village assala
nommé Raouadja. Le sol était sablonneux. En de nombreux endroits il
paraissait à peine sec. Il nous fut impossible de nous procurer du
douchn pour les chevaux, mais les gens du village des Oulad Bokhter
vinrent nous vendre du maïs. On achetait des poulets magnifiques pour
une feuille de grossier papier à lettre, marchandise très prisée par les
Arabes nomades.
Après une étape de neuf heures environ vers l’Est-Sud-Est, dont la durée
avait été allongée, il est vrai, par un détour, nous arrivions le
lendemain, chez les Arabes Dekena’s du cheik Moussa. Le sol était plat ;
une grande partie venait d’être abandonnée par l’eau ; une broussaille
plus ou moins dense y poussait. Au début de la marche, il avait fallu
passer un Komadougou, couvert de laiches, de quatre-vingt pieds de large
et d’un mètre de profondeur ; vers midi nous en passions un second, tout
aussi large ; son lit paraissait sans pente mais très marécageux ; ces
deux cours d’eau devaient être des affluents du Chari. Entre les filets
d’eau, on relevait de nombreuses pistes de girafes et d’éléphants. Jadis
les Dekena’s conduisaient leurs troupeaux jusqu’au Bahr El Ghazal ;
depuis quelque temps ils s’étaient peu à peu rapprochés du Chari et de
nomades (Boadi’s) qu’ils étaient, étaient devenus à peu près
sédentaires. La cause déterminante de cette modification dans leurs
mœurs était une épidémie de tuberculose bovine, qui, pendant des années,
avait réduit considérablement leur bétail. Ils affirmaient descendre
d’Ali Kerrar, leur teint était étonnamment clair. J’avais déjà entendu
parler au Bornou et au Baguirmi de l’ancienne puissance et de la
richesse des Dekena’s. Il y a quelques dizaines d’années, ils pouvaient
mettre en ligne plus de mille cavaliers ; c’est à peine s’ils pouvaient
en fournir encore une centaine. On me raconta, que le chef nominal de la
tribu, le cheik El-Baheiri, qui résidait près de là, ne serait jamais
allé à pied en ces jours de gloire, fût-ce d’une tente à une autre. Le
véritable chef était son frère cadet, le cheik Moussa ; le roi du Ouadaï
l’avait en grande estime. Le cheik fit cadeau d’une vache à mon
compagnon Otman quoique son troupeau fut bien petit, sans doute il
croyait que les prétentions du sultan du Ouadaï s’étendaient sur tout le
pays jusqu’au Chari.
Un courrier royal, un koursi du Ouadaï, était chez les Dekena’s ; son
intention était de se joindre à nous ; et il fallut demeurer toute la
journée du lendemain chez les Dekena’s. Quatre étapes à travers un pays
tout à fait inhabité nous attendaient. L’eau y était abondante, mais le
cours des fleuves tellement capricieux, que le voyage exigeait une
certaine prudence. Nous partions en conséquence le lendemain vers midi
seulement, nous dirigeant vers le Nord-Est ; nous marchions jusqu’après
le coucher du soleil, en faisant de nombreux détours. Le camp fut dressé
sur les bords d’un cours d’eau assez important, le Machtour. On le
disait un des effluents du Tchad. Au début de la marche nous avions
passé le Sere déjà à sec, il paraissait devoir atteindre le Tchad en se
dirigeant au Nord, peut-être même était-ce un affluent du Chari. Quoique
le Machtour n’eût que quelques pieds de large et que son lit fût
marécageux, ses rives étaient couvertes d’arbres magnifiques et le nal,
une haute herbe fibreuse, était abondant, on s’en servait pour faire des
clôtures et des cloisons appelées siggedi’s au Bornou et cherkanya’s par
les Choua’s. La partie inférieure de la tige, très forte, servait à
fabriquer des plumes à écrire.
Le courrier du Ouadaï, suivi des bestiaux qu’il avait reçus des
Dekena’s, ne nous rejoignait que tardivement et le lendemain 14 mars, on
ne levait le camp que dans l’après-midi. On se dirigeait vers le Nord-
Est par une marche rapide qui dura jusqu’après minuit. Cette hâte était
désirable et même nécessaire, car les nombreux pèlerins haoussa’s et
fellata’s que nous avions avec nous, n’avaient ni outres, ni bêtes de
somme. Le pays était sablonneux, la végétation arborescente clairsemée,
les broussailles de doum, le louban rabougri et le siwak parfumé
dominaient.
Une étape de cinq heures au Nord-Est, nous menait ensuite, à travers une
forêt de palmiers doums assez élevés, à un nouvel effluent du Tchad dont
la présence nous avait été décelée à l’horizon par une ligne serrée
d’arbres. Le courant, faible il est vrai, était visiblement Nord-Sud, ce
cours d’eau était très poissonneux.
Le courrier du Ouadaï n’avait pas de tente, mais il emportait avec lui
un mobilier complet. Il s’isolait complètement en étendant une grande
pièce de coton sur une douzaine de piquets, disposés en cercle. Otman
avait un angreb, un de ces lits rudimentaires, dont le siège se compose
d’un canevas de lanières en peau, et qui est d’un usage universel au
Ouadaï, au Darfour et dans le bassin du Nil. Je ne faisais pas usage de
ma tente un peu lourde, massive et difficile à monter. La nuit, la pluie
n’était pas à craindre et le jour, l’ombre des arbres me protégeait
suffisamment contre le soleil.
Le 16 mars, nous arrivions enfin au Bahr-el-Ghazal, que j’attendais avec
tant d’impatience ; malheureusement, je fus très désappointé en le
voyant. Dans cette partie de son cours, à peine sorti du Tchad et
immédiatement après la saison des pluies, il devait être plein d’eau.
Cependant il était impossible de déterminer exactement sa direction,
elle demeurait énigmatique. Le fleuve n’était qu’une rigole, entourée
d’une épaisse végétation ; l’œil n’en pouvait suivre la direction et sur
les rives même, la nappe d’eau restait invisible. Il fallut marcher deux
heures vers l’Est pour l’atteindre ; nous le suivions ensuite pendant
quelques heures d’abord, en marchant à l’Est-Sud-Est puis au Sud-Est ;
car le fleuve s’infléchit au Sud, avant de prendre la direction du Nord-
Est. Les pistes de buffles et de girafes étaient abondantes dans
l’épaisse forêt qui bordait les rives. Le groupe des îles Karka était au
Nord-Nord-Ouest du point où nous étions, le poste de Tegaga, près de la
sortie du Bahr El Ghazal du Tchad, au Nord-Ouest. Nous nous approchions
du lieu, où plusieurs de nos compagnons de voyage, qui avaient
l’intention d’aller au Kanem, devaient nous quitter, pour se diriger
vers le Nord. A midi, pendant la forte chaleur, on campa près du fleuve,
dans la zone dépendant de la station bien connue d’Oum Dokhan. Nous
relevions des traces d’un camp kreda (Koran ou Daza du Bahr-el-Ghazal) ;
ils venaient dans ces régions depuis que les Dekena’s s’étaient retirés
vers l’Ouest, ruinés par les épizooties.
Notre itinéraire reprenait la direction du Nord-Est et le Bahr-el-Ghazal
sa direction définitive. Dans le voisinage de cette large vallée,
soufflait très souvent, un vent assez violent du Nord-Est.
Encore cinq heures de marche dans la direction Est-Nord-Est et nous
arrivions dans le pays dit El-Kara. Le sol était très plat, la couche de
sable habituelle faisait défaut, le sol était crevassé et d’un noir
profond. Le pays devenait de plus en plus pauvre, on ne voyait plus que
quelques arbres isolés : palmiers doums, kourna’s, hedjlidjs (Balanites
aegyptiaca) et le toundoub, un arbre presque complètement dépourvu de
feuilles (capparis sodada). Plus le pays devenait désert, plus le Bahr-
el-Ghazal et ses affluents devenaient visibles à travers le rideau
d’arbres et de roseaux qui les cachaient. A El-Kara, nous campions sur
les rives d’un affluent qui se dirigeait très nettement du Sud-Ouest au
Nord-Est. Le sol s’élevait, car nous approchions du plateau qui marque
la ligne de partage des eaux entre le Fitri et le Chari.
Notre marche vers l’Est-Sud-Est dura quatorze heures. Nous passions
d’abord la région bien connue du Fatjatjo, puis un pays mamelonné, à la
végétation clairsemée. Par son sol nu et rocheux, alternant avec le
sable, ce pays ressemblait décidément au Kanem. Nous arrivions enfin
dans le voisinage des premiers groupes de roches qui cachaient les toits
des cases de la ville de Ngourra. Les rochers étaient de grands blocs de
granit rougeâtre, leur hauteur ne dépassait pas trente ou trente-cinq
mètres ; ils formaient trois groupes distincts, aux pieds desquels
étaient les cases. La ville avait moins d’habitants que je ne l’avais
pensé, mais elle a dû être jadis plus peuplée. Elle paraissait avoir
souffert des récentes incursions des bandes du Ouadaï ; le nombre des
cases ne dépassait pas deux cents. Les habitants de Ngourra étaient des
Kouka’s et des Boulala’s ; ils parlaient la même langue et se mariaient
entre eux ; tous comprenaient l’arabe. Ils étaient de taille moyenne,
leur teint était noir et rougeâtre, leur visage agréable. Les femmes,
particulièrement, étaient bien faites et avaient des traits réguliers,
ce qui leur valait, à travers tout le Ouadaï, une réputation de grande
beauté. Leurs coiffures étaient très ingénieuses. Partant de leur front,
une grosse et large tresse allait jusqu’à la nuque pour revenir de là à
son point de départ ; des rubans attachaient les deux fractions de la
tresse, souvent coiffée en écharpe ; des petites tresses de vingt à
trente centimètres de long pendaient librement sur les côtés, en passant
par-dessous ou derrière les oreilles ; enfin, de toutes petites tresses
étaient ajustées avec beaucoup d’habileté sur la tête. La narine droite
était percée ; on y portait, soit l’inévitable morceau de corail, soit
un petit fragment d’argent ou de cuivre, soit un anneau en métal ou des
perles enfilées. Les colliers étaient en perles d’ambre, de grosseur
variable, que les Arabes estimaient beaucoup.
Nos provisions étant épuisées, nous étions contraints d’acheter des
vivres ; c’était d’autant plus difficile que les achats en gros étaient
encore bien moins pratiqués qu’au Bornou. Les femmes apportaient bien
des céréales, mais elles n’en vendaient que quelques poignées, qu’elles
présentaient sur les couvercles de leurs paniers. Rien ne pouvait les
détourner de cette vente au détail qu’elles croyaient devoir leur
assurer les bénéfices les plus considérables. Au Bornou, où la
population arabe, mêlée aux Makari’s, était nombreuse, surtout dans le
Kotoko, les monnaies les plus prisées étaient le poivre de Kemba, les
cauris, le kohl, (poudre d’antimoine, appelée santerem dans le dialecte
kanouri). Les femmes arabes recherchaient les perles, mais elles étaient
très difficiles, car la mode était inflexible sur ce chapitre. Dans la
partie Sud-Ouest du Bornou, les cauris n’avaient plus cours, et, avec le
kemba et le kohl, le papier, nommé kalkal, était l’objet d’échange
préféré. La valeur du papier hausse dès que l’on a passé le Chari ; chez
les Dekena’s, une feuille valait souvent deux poulets. A Ngourra et dans
les villages voisins, on nous demandait du kemba, du kohl et du papier.
L’eau était très rare dans ces villages construits près des roches et
les puits étaient profonds. Aussi les gens se refusaient-ils à abreuver
nos animaux et nous permettaient à peine de remplir quelques-unes de nos
outres. Arrivés le matin, nous reprenions notre voyage le soir-même,
marchions quelques heures et après un court repos dans la nuit, nous
repartions pour profiter de la fraîcheur de la matinée, pendant laquelle
la soif se faisait moins sentir.
La direction suivie était celle de l’Est, mais la nuit nous avions
marché au Nord-Est. Au Sud, à une journée de voyage environ, on voyait
de nombreux amas de roches ; au point du jour, on passait le village
d’Abou Koakib bâti dans les roches ; nous y remplissions nos outres ;
vers sept heures, c’étaient les roches de Mouti, où se trouvait un
village insignifiant ; de là on apercevait dans le Sud-Ouest, les roches
de Moïto et peu après, nous campions aux roches de Ganzouz. Celles-ci
étaient à huit ou neuf heures de Ngourra ; le désert qui les en séparait
avait partout le même aspect, nu, sablonneux et aride. Partis le 20 mars
avant le point du jour, après quelques heures de marche vers l’Est, nous
passions les roches d’Auni et l’important village d’Hissena. Au Nord, le
terrain avait une tendance générale à s’élever ; on voyait les roches de
Fali ; au Sud, au contraire, l’altitude diminuait visiblement. Partout
les habitants montraient une grande répugnance à nous laisser abreuver
nos animaux ; nous devions cependant insister, surtout pour les chevaux,
dont nous avions un grand nombre, car Otman et le faki Abou en voulaient
faire commerce au Ouadaï. Les puits avaient environ trente mètres de
profondeur. La dernière étape — elle était de dix à onze heures de
marche et devait nous conduire aux premiers villages du Fitri — fut
épuisante, tant par le manque d’eau que celui de nourriture pour les
animaux.
Le 21 mars, à la première heure et après avoir marché une partie de la
nuit vers l’Est-Sud-Est, nous parvenions au premier village du Fitri,
Mai Dana. Il n’avait que cent cases ; peu après nous arrivions à Karfa,
plus important, mais bâti sur les bords d’un marais, où pullulaient de
gros taons. Le palmier doum, l’arbre type, dans tout le pays de Fitri,
était abondant ; malheureusement, la mauvaise herbe si vivace des
environs de Kouka, l’ochar (calotropis procera), reparaissait en grandes
quantités. Après quelques heures de marche dans l’après-midi, nous
passions la nuit près du village de Koudou ; on nous y apprit que le roi
du Fitri, Djourab, se trouvait avec plusieurs chefs du Ouadaï à Melme.
Le lendemain, marche vers l’Est ; Mondogué fut passé, mais quand nous
arrivâmes à Melme, le souverain était déjà reparti plus loin, nous ne
devions le rejoindre que le lendemain. Melme était une des villes les
plus importantes du pays de Fitri. Elle était bâtie en roseaux et les
maisons n’y brillaient ni par leur solidité, ni par leur apparence. La
population était de quelques milliers d’habitants qui paraissent tous
être d’authentiques Boulala’s. Quelques Djellabi’s s’y étaient fixés ;
ils se livraient, avec l’infatigable ardeur qui les caractérise, à un
modeste commerce avec le Kanem, le Bornou, le Ouadaï et le Baguirmi. Le
soir, un fils du sultan Djourab vint nous saluer au nom de son père et
nous prévenir que celui-ci nous recevrait le lendemain. Le lendemain
matin après quelques heures de marche vers l’Est-Nord-Est, nous
parvenions à Boukkou, où le sultan avait fixé provisoirement sa
résidence. Nous allions immédiatement nous présenter à ce prince, ami du
cheik Omar ; il était dans une case ordinaire, assis sur un tapis
égyptien très simple ; il tenait dans la main un grand coutelas. Il
était vêtu d’un long tobe d’une propreté douteuse et sa bouche était
cachée par un étroit litam. C’était un homme maigre mais qui paraissait
en bonne santé ; son teint était noir, avec des reflets rougeâtres, il
portait la barbe blanche et clairsemée, en collier ; il pouvait avoir
soixante ans. Il parlait à haute voix, avec beaucoup de bienveillance et
de bon sens ; ses observations étaient empreintes de justesse et de
franchise. Il justifiait pleinement, par la bonne impression qu’il
faisait, la grande réputation qu’il avait, tant au Bornou qu’au Ouadaï.
Il m’accueillit en me tendant la main ; il est vrai qu’il ne savait pas
qui j’étais, mais quand il l’eut appris, ses procédés ne changèrent pas.
Il lut à haute voix les lettres de recommandation que m’avait données le
cheik Omar. Il discuta le cas du faki Abou qui avait commis, il y a
quelque huit ans, un crime de lèse-majesté. Il lui donna l’assurance que
le roi Ali lui pardonnerait. Il m’affirma de même que je pouvais
poursuivre mon voyage en toute sécurité en compagnie d’Otman et entama
avec moi une conversation sur l’origine des Boulala’s que Barth dit être
une fraction des Kanouri’s. Cela m’avait toujours paru invraisemblable,
car il n’était pas admissible, si ces gens avaient si longtemps habité
le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié
complètement leur langue maternelle, le kanouri.
L’opinion de Barth fut énergiquement combattue par le roi Djourab, un
homme plein de bon sens et un véritable savant aux yeux des gens du
pays.