2. _Récit de Saint-Rémy[146]._

De l'emprinse que dix-huit gentilshommes Franchois firent contre

la personne du roy d'Angleterre; et du parlement qui fut tenu

entre les deux batailles. De la bataille d'Azincourt, ou l'armée

des Franchois fut de tous points défaite par le roy Henry

d'Angleterre.

En ces ordonnances faisant, du costé des Franchois, ainsi que depuis

l'ouys recorder par chevaliers notables de la bannière du seigneur de

Croy, s'eslirent ensemble et jurèrent dix-huit gentilshommes, de toute

leur puissance joindre si près du roy d'Angleterre qu'ils lui

abattroient la couronne sur la teste, ou ils mourroient tous, comme

ils firent; mais avant ce se trouvèrent si près du roy que l'un d'eux,

d'une hache qu'il tenoit, le férit sur son bachinet un si grant coup

qu'il lui abattit un des fleurons de sa couronne, comme l'on disoit.

Mais guères ne demeura que tous ces gentilshommes fussent morts et

détranchés, que oncques un seul n'eschappa, dont ce fut grant dommage;

car si chacun se fust ainsi employé de la partie des Franchois, il est

à croire que les Anglois eussent eu mauvais parti. Et estoit chef et

conducteur des dessusdits dix-huit escuyers, Louvelet de Masinguehem

et Gaviot de Bournonville.

[146] Jean Lefebvre, seigneur de Saint-Rémy, né à Abbeville,

conseiller et héraut du duc de Bourgogne, premier roi d'armes de

la Toison d'Or, a écrit des mémoires sur les événements de son

temps, de 1407 à 1436. Il assista à la bataille d'Azincourt, dans

l'armée anglaise, et mourut en 1468. Ce fut un personnage assez

important de la cour de Philippe le Bon et de Charles le

Téméraire.

Quand les gens du roy d'Angleterre le eurent ainsi ouy parler, comme

par ci-devant avez ouy, et faire ses remonstrances, cœur et hardement

leur crust, car bien savoient qu'il estoit heure de eux deffendre, qui

ne vouloit mourir. Aucuns de la part des Franchois veulent dire que

le roy d'Angleterre envoya secrettement devers les Franchois, par

derrière son ost, deux cens archers afin qu'ils ne fussent perçus,

vers Tramecourt, par dedans un pré assez près, et à l'endroit de

l'avant-garde des Franchois, afin que, au marcher que feroient les

Franchois, lesdits deux cens Anglois les verseroient de ce costé; mais

j'ai ouy dire et certifier pour vérité, par homme d'honneur qui en ce

jour estoit avecques et en la compagnie du roy d'Angleterre, comme

j'estois, qu'il n'en fust rien.

Or donc, comme dessus touché, les Anglois, oyant le roy eux ainsi

admonester, jetèrent un grant cri en disant: «Sire, nous prions Dieu

qu'il vous donne bonne vie et la victoire sur vos ennemis.» Alors,

après ce que le roy d'Angleterre eut ainsi admonesté ses gens, ainsi

comme il estoit monté sur un petit cheval, se mit devant la bannière,

et lors marcha atout sa bataille en très belle ordonnance en

approchant ses ennemis; puis fit une reposée en icelle place, où il

s'arresta. Il députa gens en qui il avoit grand fiance, et par lui

furent ordonnés eux assembler et communiquer avec plusieurs notables

Franchois; lesquels Franchois et Anglois s'assemblèrent entre les deux

batailles, ne sais à quelle requeste; mais vrai est qu'il y eut

ouvertures et offres faictes d'un costé et d'autre pour venir à paix

entre les deux roys et royaumes de France et d'Angleterre. Et fut

offert, de la part des Franchois, comme j'ai ouy dire, si il vouloit

renoncer au titre que il prétendoit avoir à la couronne de France, et

de tout le quitter et délaisser, et rendre la ville de Harfleur que de

nouvel il avoit conquise, le roy seroit content de lui laisser ce

qu'il tenoit en Guyenne et ce qu'il tenoit d'ancienne conqueste en

Picardie. Le roy d'Angleterre ou ses gens respondirent que si le roy

de France lui vouloit laisser la duché de Guyenne et cinq cités que

lors il nomma, et qui appartenoient et devoient estre à la duché de

Guyenne, la comté de Ponthieu, madame Katerine, fille du roy de

France, pour l'avoir à mariage, comme il l'eut depuis, et pour joyaux

et vesture de la dite dame, huit cent mille escus, il seroit content

de renoncer au titre de la couronne de France et rendre la ville de

Harfleur. Lesquelles offres et demandes, tant d'un costé comme de

l'autre, ne furent point acceptées, et retournèrent chacun en sa

bataille. Ne demoura guère depuis que, sans plus espérance de paix,

chacun des deux parties se prépara à combattre. Comme devant est dit,

chacun archer anglois avoit un peuchon[147] aiguisé à deux bouts

qu'ils mettoient devant eux, et dont ils se fortifioient.

[147] Pieu.

Vérité est que les Franchois avoient ordonné les batailles entre deux

petits bois, l'un serrant à Azincourt, et l'autre à Tramecourt. La

place estoit estroite et très avantageuse pour les Anglois, et au

contraire pour les Franchois; car les Franchois avoient esté toute la

nuict à cheval, et si pleuvoit. Pages et varlets, et plusieurs, en

promenant leurs chevaux, avoient tout dérompu la place qui estoit

molle et effondrée des chevaux, en telle manière que à grand peine se

pouvoient ravoir hors de la terre, tant estoit molle. Or, d'autre

part, les Franchois estoient si chargés de harnois qu'ils ne pouvoient

aller avant. Premièrement estoient armés de cottes d'acier longues,

passant les genoux et moult pesantes; et par-dessous harnois de jambe,

et par-dessus blancs harnois, et de plus bachinets de cerveil. Et tant

pesamment estoient armés, avec la terre qui estoit molle, comme dit

est, que à grand peine povoient lever leurs bastons. A merveille y

avoit-il de bannières, et tant que fut ordonné que plusieurs seroient

ostées et pliées; et aussi fut ordonné, entre les Franchois, que

chacun racourcist sa lance afin qu'elles fussent plus roides quand ce

viendroit à combattre. Assez avoient archers et arbalestriers; mais

point ne les voulurent laisser tirer; et la cause si estoit pour la

place qui estoit si estroite, qu'il n'y avoit place fors pour les

hommes d'armes.

Après ce que le parlement se fut tenu entre les deux batailles, et que

les députés furent retournés chacun avec leurs gens, le roy

d'Angleterre, qui avoit ordonné un chevalier ancien, nommé messire

Thomas Herpinghen, pour ordonner ses archers et les mettre au front

devant en deux aisles, icelui messire Thomas enhorta à tous

généralement, de par le roy d'Angleterre, qu'ils combattissent

vigoureusement contre les Franchois. Et ainsi chevauchant, lui

troisième, par-devant la bataille des archers, après ce que il eut

faict les ordonnances, jeta un baston contre mont qu'il tenoit en sa

main, et en après descendit à pied et se mit en la bataille du roy

d'Angleterre, qui estoit pareillement descendu à pied entre ses gens

et la bannière devant lui. Lors les Anglois commencèrent soudainement

à marcher, en jetant un cri moult grant, dont grandement

s'esmerveillèrent les Franchois. Et quand les Anglois virent que les

Franchois point ne les approchoient, ils marchèrent vers eux tout

bellement en belle ordonnance; et derechef firent un très grant cri en

eux arrestant et reprenant leur haleine. Lors les archers

d'Angleterre, qui estoient, comme j'ai dit, bien dix mille combattans,

commencèrent à tirer à la volée contre iceux Franchois, de aussi loin

comme ils povoient tirer de leur puissance; lesquels archers estoient

la plus grand partie sans armures à leur pourpoint, leurs chausses

avalées, ayant haches et cognées pendant à leurs ceintures, ou

longues espées, les aucuns tout nuds pieds, et les aucuns portaient

hamettes ou capelines de cuir bouilli, et les aucuns d'osier, sur

lesquels avoit une croisure de fer. Alors les Franchois, vers eux

voyant venir les Anglois, se mirent en ordonnance, chacun dessous sa

bannière, ayant le bachinet en sa teste. Le connestable, le mareschal

et les princes admonestaient moult fort leurs gens à bien combattre,

et hardiment. Les Anglois, quand ce vint à l'approcher, leurs

trompettes et clairons demenèrent grant bruit. Les Franchois

commencèrent à incliner le chef, en espécial ceux qui n'avoient point

de pavais, pour le traict des Anglois, lesquels tirèrent si hardiment

qu'il n'estoit nul qui les osast approcher; et ne s'osoient les

Franchois descouvrir. Et ainsi allèrent allencontre d'eux, et les

firent un petit reculer. Mais avant qu'ils puissent aborder ensemble,

il y eut moult de Franchois blessés et navrés par le traict des

Anglois; et quand ils furent venus, comme dit est, jusques à eux, ils

estoient si pressés l'un de l'autre qu'ils ne povoient lever leurs

bras pour férir sur leurs ennemis, sinon aucuns qui estoient au front

devant, lesquels les boutoient de leurs lances qu'ils avoient coppéés

par le milieu, pour estre plus fortes et plus roides, afin qu'ils

pussent approcher de plus près leurs ennemis. Et avoient fait les

Franchois, le connestable et le mareschal, une ordonnance de mille à

douze cens hommes d'armes, dont la moitié d'eux devoient aller par le

costé d'Azincourt, et l'autre par devers Tramecourt, afin de rompre

les ailes des archers Anglois, mais quand ce vint à l'approcher, ils

n'y trouvèrent pas huit vingts hommes d'armes. Là estoit messire

Clignet de Brabant, qui en espécial avoit la charge de ce faire. Lors

messire Guillaume de Saveuse, un très vaillant chevalier, lui

troisiesme, s'avança devant les autres, et estoit du lez d'Azincourt,

et bien trois cens lances; lesquels se férirent dedans les archers

Anglois qui avoient leurs peuchons aiguisés mis et affichés devant

eux. Mais la terre étoit si molle que lesdits peuchons chéoient; et

retournèrent tous, excepté trois hommes d'armes, dont messire

Guillaume en estoit l'un. Si leur mésadvint que leurs chevaux chéirent

entre les peuchons; si tombèrent par terre entre les archers, lesquels

furent tantost occis. Les autres, ou la plus grand partie, atout leurs

chevaux, pour la force et doute du traict, retournèrent parmi

l'avant-garde des Franchois, auxquels ils firent de grans

empeschemens, et les dérompirent et ouvrirent en plusieurs lieux, et

les firent reculer en terre nouvelle semée; car leurs chevaux estoient

tellement navrés du traict qu'ils ne les povoient tenir ni gouverner.

Et ainsi, par iceux fut l'avant-garde désordonnée, et commencèrent à

cheoir hommes d'armes sans nombre; et leurs chevaux se mirent à fuir

arrière de leurs ennemis, à l'exemple desquels se partirent et mirent

en fuite grand partie des Franchois. Et tantost après, les archers

anglois voyant ceste rompture et division en l'avant-garde, tous

ensemble issirent hors de leurs peuchons, et jetèrent jus arcs et

flesches, en prenant leurs espées, hasches et autres armures et

bastons. Si se boutèrent par les lieux où ils voyoient les romptures.

Là abattoient et occisoient Franchois, et tant, que finablement

ruèrent jus l'avant-garde, qui peu ou néant s'estoient combattus. Et

tant alloient Anglois, frappant à dextre et à sénestre, qu'ils

vindrent à la seconde bataille, qui estoit derrière l'avant-garde.

Lors se férirent dedans, et le roy d'Angleterre en personne avec ses

gens d'armes. Alors survint le duc Antoine de Brabant, qui avoit esté

mandé de par le roy de France; lequel y arriva moult hastivement et à

peu de compagnie, car ses gens ne le purent suivre, pour le désir que

il avoit de soy y trouver. Si ne les voulut attendre, de haste que il

avoit; et print une des bannières de ses trompettes, et y fit un

pertuis par le milieu, dont il fit cotte d'armes. Jà si tost n'y fut

descendu, que tantost et incontinent par les Anglois fut mis à mort.

Lors commença la bataille et occision moult grande sur les Franchois,

qui petitement se défendirent; car à la cause des gens de cheval, la

bataille des Franchois fut rompue. Lors les Anglois envahirent de plus

en plus les Franchois, en desrompant les deux premières batailles; et

en plusieurs lieux abattant et occisant cruellement sans mercy. Et

entre temps les aucuns se relevèrent par l'aide des varlets, qui les

menèrent hors de la bataille; car les Anglois estoient attentifs et

occupés à combattre, occire et prendre prisonniers; pourquoy ils ne

chassoient ne poursuivoient nully[148]. Et lors toute l'arrière-garde

estant encore à cheval, véant les deux batailles premières avoir le

pieur[149], se mirent à fuir, excepté aucuns des chefs et conduiseurs

d'icelles. Si est assavoir que, entre temps que la bataille duroit,

les Anglois, qui estoient au-dessus, avoient prins plusieurs

prisonniers Franchois, et lors vindrent nouvelles au roy d'Angleterre

que les Franchois assailloient par derrière, et qu'ils avoient desjà

prins ses sommiers et autres bagues; laquelle chose estoit véritable;

car un nommé Robinet de Bournonville, Riflart de Plamasse, Yzambart

d'Azincourt, et aucuns hommes d'armes, accompaigniés d'aucuns paysans,

environ six cens, allèrent au bagage du roy d'Angleterre et prinrent

les bagues et autres choses, avec grand nombre de chevaux anglois, en

tant que les gardes d'iceux estoient occupés en la bataille, pour

laquelle destrousse le roy d'Angleterre fut moult troublé. Lors

derechef, en poursuivant sa victoire et voyant ses ennemis déconfits,

et voyant que plus ne povoient résister allencontre de lui,

encommencèrent à prendre prisonniers à tous costés, dont ils cuidèrent

estre tous riches; et à la vérité aussi estoient-ils; car tous

estoient grands seigneurs qui estoient à ladite bataille. Et quand

iceux Franchois furent prins, ceux qui les avoient prisonniers les

désarmoient de la teste. Lors leur survint une moult grand fortune,

car une grand assemblée de l'arrière-garde, en laquelle il y avoit

plusieurs Franchois, Bretons, Gascons, Poitevins et autres, qui

s'estoient mis en fuite, avoient avec eux grand foison d'étendarts et

d'enseignes, eux monstrant signe vouloir combattre; et de faict

marchèrent en ordonnance. Quand les Anglois perçurent iceux ensemble

en telle manière, il fut ordonné, de par le roy d'Angleterre, que

chacun tuast son prisonnier; mais ceux qui les avoient prins ne les

vouloient tuer, pour ce qu'il n'y avoit celui qui ne s'attendist d'en

avoir grand finance. Lors, quand le roy d'Angleterre fut adverti que

nul ne vouloit tuer son prisonnier, ordonna un gentilhomme avec deux

cens archers et lui commanda que tous prisonniers fussent tués. Si

accomplit ledit escuyer le commandement du roy, qui fut moult

pitoyable chose; car de froid sang toute celle noblesse franchoise

furent là tués et découpés, testes et visages, qui estoit une

merveilleuse chose à voir. Ceste maudite compagnie de Franchois, qui

aussi firent mourir celle noble chevalerie, quand ils virent que les

Anglois estoient prests de les recevoir et combattre, tous se mirent à

fuir subit et à eux sauver, qui sauver se put; et se sauvèrent la

plupart de ceux qui estoient à cheval; mais de ceux de pied, en y eut

plusieurs morts. Quand le roy d'Angleterre vit et aperçut clairement

avoir obtenu la victoire contre ses adversaires, il remercia Nostre

Seigneur de bon cœur; et bien y avoit cause, car de ses gens ne

furent morts sur la place que environ seize cens hommes de tous

estats, entre lesquels y mourut le duc d'York, son grand-oncle, et le

comte d'Oxenfort. Et pour vérité, la journée durant qu'ils

s'assemblassent en bataille, y eut faict cinq cens chevaliers ou plus.

[148] Personne.

[149] Pire.

Comment le roy d'Angleterre, après la bataille d'Azincourt, tint

son chemin vers Guisnes, et de là à Calais et à Londres, avec ses

prisonniers, entre lesquels estoit le duc d'Orléans, qui fut

trouvé entre les morts; et comment il fut reçu en son royaume

d'Angleterre.

En après, le roy d'Angleterre se voyant demeuré victorieux sur le

champ, comme dit est, tous les Franchois départis, sinon ceux qui

estoient demeurés prisonniers ou morts en la place, il appela avec lui

aucuns princes au champ où la bataille avoit esté. Quand il eut

regardé la place, il demanda comment avoit nom le chastel qu'il véoit

assez près de lui? On lui répondit qu'il avoit nom Azincourt. Lors le

roy d'Angleterre dit: «Pourtant que toutes batailles doivent porter le

nom de la prochaine forteresse où elles sont faites, ceste-ci

maintenant et pardurablement aura nom la bataille d'Azincourt.» Puis,

quand le roy et ses princes eurent esté là une espasse, et que nuls

Franchois ne se monstroient pour lui porter dommage, et qu'il vit que

sur le champ il y avoit esté bien quatre heures, et aussi véant qu'il

plouvoit et que le vespre approchoit, se tira en son logis de

Maisoncelles. Et là archers ne firent depuis la desconfiture que

deschausser gens morts et désarmer, sous lesquels trouvèrent plusieurs

prisonniers en vie; entre lesquels le duc d'Orléans en fut un, et

plusieurs autres. Iceux Anglois portèrent les harnois des morts en

leur logis par chevaliers; et aussi emportèrent les Anglois morts en

la bataille, entre lesquels y fut porté le duc d'York et le comte

d'Oxenfort, qui morts avoient esté en la bataille; et à la vérité les

Anglois n'y firent pas grand perte, sinon de ces deux là. Quand ce

vint au soir, le roy d'Angleterre fut adverti et sut que tant de

harnois on avoit apporté en son logis, fit crier en son ost que nul ne

se chargeast néant plus qu'il en falloit pour son corps, et qu'encore

n'estoit pas hors des dangers du roy de France. On fit bouillir le

corps du duc d'York et du comte d'Oxenfort, afin d'emporter leurs os

au royaume d'Angleterre. Lors le roi d'Angleterre commanda que tout le

harnois qui seroit outre et pardessus ce que ses gens emporteroient

avecques les corps d'aucuns Anglois qui morts estoient en la bataille,

fussent boutés en une maison ou grange, où là on fit tout ardoir, et

ainsi en fut fait. Lendemain, qui fut samedi, les Anglois se

deslogèrent très matin de Maisoncelles; et, atout leurs prisonniers,

derechef allèrent sur les champs et sur le champ où avoit esté la

bataille; et ce qu'ils trouvèrent de Franchois encore en vie, les

firent prisonniers ou occirent. Le roy d'Angleterre s'arresta sur le

champ en regardant les morts; et là estoit pitoyable chose à voir la

grand noblesse qui là avoit esté occise pour leur souverain seigneur,

lesquels estoient désjà tout nuds comme ceux qui naissent.

Après ces choses faictes, le roy d'Angleterre passa outre et print

chemin vers Calais. Si advint que, à une reposée qu'il fit en son

chemin, il fit apporter du pain et du vin, et l'envoya au duc

d'Orléans, mais il ne vollut ne boire ne manger; ce qui fut rapporté

au roy d'Angleterre; et le roy cuidant que par desplaisance le duc

d'Orléans ne voulsist ne boire ne mangier, tira devers lui, disant:

«Beau cousin, comment vous va?» Et le duc d'Orléans respondit: «Bien,

monseigneur.» Lors le roy lui demanda: «D'où vient ce que ne voulez ne

boire ne manger?» Il respondit que à la vérité il jusnoit. Si lui dit

adonc le roy d'Angleterre: «Beau cousin, faites bonne chière; je

connois que Dieu m'a donné la grâce d'avoir eu la victoire sur les

Franchois, non pas que je le vaille; mais je crois certainement que

Dieu les a vollu punir. Et s'il est vray ce que j'en ai ouy dire, ce

n'est de merveilles; car on dit que oncques plus grand desroy ne

désordonnance de voluptés, de péchés et de mauvais vices, ne fut vu,

qui règnent en France aujourd'hui, et est pitié de l'ouyr recorder, et

horreur aux escoutans. Et si Dieu en est courrouché, ce n'est pas de

merveilles, et nul ne s'en doibt esbahir.» Plusieurs devises et

entrevalles eurent le roy d'Angleterre et le duc d'Orléans; et

tousjours exploitoient chemin de chevaucher en très belle ordonnance,

ainsi que tousjours avoient faict, excepté que, après la bataille, ne

portèrent plus cottes d'armes en chevauchant, comme par avant avoient

fait. Tant exploitèrent qu'ils arrivèrent à Guisnes, où le roy fut du

capitaine de la place reçu en grand honneur et révérence. Si sçachez

que tousjours il faisoit chevaucher et mettre les prisonniers

Franchois entre l'avant-garde et bataille.

Le roy d'Angleterre se logea dedans le chastel de Guisnes; mais la

grosse flotte des gens d'armes tirèrent vers Calais, moult las et

travaillés, et chargés de prisonniers et de proyes, excepté les ducs,

comtes et hauts barons de France, que le roy d'Angleterre retint avec

lui. Mais quand iceux gens d'armes arrivèrent à Calais, où ils

cuidèrent bien entrer, pour eux refaire et aisier, comme bien mestier

en avoient, car la pluspart d'eux tous avoient esté par l'espace de

huit jours ou dix sans manger pain, mais d'autres vivres, chairs,

beurres, œufs, fromages, tousjours quelque peu en avoient finé; si

eussent alors voulu donner pour en avoir plus que on ne sauroit vous

dire, car si grand disette avoient de pain qu'il ne leur chaloit qu'il

en coustast, mais qu'ils en eussent. Si est assez à penser que les

povres prisonniers Franchois, dont le plus estoient navrés et blessés,

estoient en grand destresse, car bien cuidèrent entrer tous dedans

Calais; mais ceux de la ville ne les vouldrent laisser entrer,

exceptés aucuns seigneurs d'Angleterre; et le faisoient afin que

vivres ne leur faulsissent, et que la ville, qui estoit en frontière,

demourast tousjours bien garnie. Et par ainsi gens d'armes et archers

qui estoient chargés de bagues et de prisonniers, la pluspart d'eux,

pour avoir argent, vendoient à ceux de la ville de leurs bagues et

assez de leurs prisonniers; et ne leur chaloit, mais qu'ils eussent

argent et fussent en Angleterre. Et d'autre part, en y ot assez qui

mirent leurs prisonniers à courtoise rançon; et les recevoient sur

leur foy et donnoient à ce jour ce qui valoit dix nobles pour quatre,

et ne leur chaloit, mais qu'ils eussent du pain pour manger, ou qu'ils

pussent estre passés en Angleterre. Le roy d'Angleterre, qui estoit à

Guisnes, sut et fut adverti en quelle disette ses gens estoient, et il

y pourvéy tantost; car, à grand diligence, il commanda que pourvéance

de bateaux fust faicte; sur lesquels gens d'armes, archers et leurs

prisonniers passèrent en Angleterre, les uns à Douvres, les autres à

Sandvich, où moult joyeux furent quand là se trouvèrent, et aussi pour

la belle victoire qu'ils avoient eue contre les Franchois. Si se

partirent et allèrent chacun en son lieu. Après, le roy, quand il eut

séjourné aucuns jours à Guisnes, s'en alla à Calais; et en allant se

print à deviser avec les princes Franchois, en les réconfortant

amiablement, comme celui qui bien le sçavoit faire; et tant

chevauchèrent qu'ils vindrent à Calais, où le roy d'Angleterre fut

reçu du capitaine et de ceux de la ville, lesquels lui vindrent

au-devant jusques au plus près de Guisnes; et d'autre part les

prestres et clercs, tous revestus, avec les croix et fanons de toutes

les églises de la ville, en chantant: _Te Deum laudamus_. Hommes et

femmes s'esjouissoient, et petits enfants, à sa venue, disant: «Bien

venu soit le roy nostre souverain seigneur.» Et ainsi en grand gloire

et triomphe entra dedans la ville de Calais, et là séjourna le roy

aucuns jours. Si y tint la feste de Tous-les-Saincts; et tantost après

fit apprester ses navires pour passer en Angleterre, qui furent prests

de partir le onze de novembre; mais avant son département vindrent

par-devers lui les prisonniers de Harfleur, comme ils avoient promis.

Le roy d'Angleterre fit faire voiles. Tantost qu'ils furent eslongiés

de terre et entrés en mer, un moult grand vent s'esleva; et fut la mer

très fort troublée, et tant que deux des vaisseaux du seigneur de

Cornouailles périrent en mer et tous ceux qui dedans estoient, que

oncques un seul ne s'en eschappa, que tous ne fussent péris et noyés;

et mesmement aucuns povres prisonniers allèrent arriver en Zélande, au

port de Zerixée. Toutefois le roy d'Angleterre arriva sain et sauf en

Angleterre, et prit terre à Douvres. Le roy d'Angleterre, pour la

belle victoire de sa bataille d'Azincourt, et aussi pour la conqueste

d'un si noble port comme de Harfleur, fut très grandement loé et

gracié du clergié et peuple de son royaume, comme bien y avoit raison.

De Douvres alla à Cantorbie. Si lui vint au-devant de lui

l'archevesque, l'abbé et tous les religieux de ses églises, comme

raison estoit. Puis pour abréger, quand eut là séjourné une espasse,

il se mit à chemin pour tirer à Londres, où il fut honorablement reçu;

et vindrent au-devant de lui à croix et gonfanons, avec toutes les

reliques des corps saints. Quand il vint vers Sainct-Pol, il descendit

de son cheval; si baisa les reliques et fit son offrande, puis se

départit et entra en un batel sur la Thamise, et vint descendre en son

palais de Wesmouster, lequel estoit moult richement paré et tendu,

comme bien appartenoit à sa personne, et aussi pour l'honneur des

princes de France ses prisonniers.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 87 / 126 题