Comment Henri, roi d'Angleterre, fit grands préparations en son
royaume pour venir en France; et des lettres qu'il envoya à Paris
devers le roi de France.
Or convient retourner en l'état et gouvernement de Henri, roi
d'Angleterre, lequel, pour parfournir son entreprise à venir en
France, comme dit est ailleurs, faisoit grands préparations, tant de
gens comme d'habillemens de guerre, et tout faisoit tirer vers le
passage de la mer, auprès de Hantonne. Et après le second jour
d'août, que les trêves furent finées entre les deux royaumes de France
et d'Angleterre, les Anglois de Calais et autres lieux de la frontière
commencèrent à courir et dégâter le pays de Boulenois en divers lieux.
Pour auxquels résister furent envoyés de par le roi de France le
seigneur de Rambures, maître des arbalétriers, et le seigneur de
Louroy avec cinq cents combattans pour défendre le pays sus dit. Et
brefs jours ensuivant, le dessus dit roi Henri, qui avoit ses besognes
prêtes pour passer en France, envoya un sien héraut, nommé Excestre, à
Paris devers le roi de France, lui présenter unes lettres, desquelles
la teneur s'ensuit:
«A très noble prince Charles, notre cousin, adversaire de France,
Henri, par la grâce de Dieu, roi d'Angleterre et de France.
«A bailler à un chacun ce qui est sien est œuvre d'inspiration et de
sage conseil. Très noble prince, cousin et notre adversaire, jadis les
nobles royaumes d'Angleterre et de France étoient en union, maintenant
ils sont divisés. Et adonc ils avoient accoutumé d'eux exhausser en
tout le monde par leurs glorieuses victoires; et étoit à iceux une
seule vertu d'embellir et décorer la maison de Dieu, à laquelle
appartient sainteté, et mettre paix ès régions de l'église, en mettant
par leur bataille concordable heureusement les ennemis publics en leur
sujétion. Mais, hélas! celle foi de lignage a perverti celle occision
fraternelle, et Loth persécute Abraham par impulsion humaine; la
gloire d'amour fraternelle est morte, et la dissence d'humaine
condition, ancienne mère d'ire, est ressuscitée de mort à vie. Mais
nous contestons le souverain jugé en conscience, qui n'est ployé et
incliné par prière ou par dons, qu'à notre pouvoir les moyens de par
pure amour nous avons procuré paix. Si ce non, nous laisserions par
épée et par conseil le juste titre de notre héritage, au préjudice de
notre anciennableté; car nous ne sommes pas tenus par si grand
annulement de petit courage que nous ne veuillons combattre jusqu'à la
mort pour justice. Mais l'autorité écrite au livre Deutéronome
enseigne qu'en quelque cité que ly homs viendra pour icelle et
impugner et combattre, premièrement il lui offre paix. Et jà soit ce
que violence, ravisseresse de justice, a soustrait, et de longtemps,
la noblesse de notre couronne et nos droits héritages, toutefois
charité de par nous, en tant qu'elle a pu, a fait son devoir pour le
recouvrer d'iceux et le remettre à l'état primerain. Et ainsi donc,
par défaut de justice, nous pouvons avoir recours aux armes.
Toutefois, afin que gloire soit témoin à notre conscience, maintenant
et par personnelle requête en ce trépas de notre chemin, auquel nous
traite icelle défaut de justice, nous enhortons és entrailles de
Jésus-Christ ce qu'enhorte la perfection de la doctrine évangélique:
ami, rends ce que tu dois, et il nous soit fait par la volonté de Dieu
souverain. Et afin que le sang humain ne soit pas répandu, qui est
créé selon Dieu, l'héritage est due restitution des droits cruellement
soustraite, ou au moins des choses que nous instamment et tant de fois
par nos ambassadeurs et messages demandons, et desquelles nous
seulement fit être content la souveraine révérence d'icelui souverain
Dieu et le bien de paix. Et nous, pour notre parti, en cause de
mariage, étions incliné de lâcher et laisser 50,000 écus d'or à nous
offerts, nous désirant plus la paix que l'avarice, et avions préélu
iceux nos droits de patrimoine, que si grands nous ont laissés nos
vénérables antécesseurs, avec notre très chère cousine Catherine,
votre glorieuse fille, qui avec la pécune d'iniquité, multiplier
mauvais trésor, et déshériter par honte et mauvais conseils la
couronne de notre royaume, que Dieu ne veuille!
«Donné sous notre scel privé, en notre châtel de Hantonne, au rivage
de la mer, le cinquième jour du mois d'août.»
Lesquelles lettres dessus dites, après que par le dit héraut eurent
été présentées au roi de France, comme dit est, lui fut dit par aucuns
à ce commis que le roi et son conseil avoient vu les lettres qu'il
avoit apportées de son seigneur le roi d'Angleterre, sur lesquelles on
auroit avis, et pourvoiroit le roi sur le contenu en icelles, en temps
et en lieu comme bon lui sembleroit, et qu'il s'en allât quand lui
plairoit devers son dessus dit seigneur le roi d'Angleterre.
Comment le roi Henri vint à Hantonne; de la conspiration faite
contre lui par ses gens; du siége qui fut mis à Harfleur, et de
la reddition d'icelle ville.
Ledit roi d'Angleterre venu au port de Hantonne avec tout son
exercite, prêt pour passer la mer et venir en France, fut averti
qu'aucuns grands seigneurs de son hôtel avoient fait conspiration à
l'encontre de lui, veuillant remettre le comte de Marche, vrai
successeur et héritier de feu le roi Richard, en possession du royaume
d'Angleterre. Ce qui étoit véritable, car le comte de Cambrai et
autres avoient conclu de prendre le dessus dit roi et ses frères, sur
intention d'accomplir les besognes dessus dites. Si s'en découvrirent
au comte de Marche, lequel le révéla au roi Henri, en lui disant qu'il
avisât à son fait, ou il seroit trahi; et lui nomma les dits
conspirateurs, lesquels le dessus dit roi fit tantôt prendre. Et bref
ensuivant fit trancher les têtes à trois des principaux, c'est à
savoir au comte de Cantbrie, frère au duc d'York, au seigneur de
Scruppe, lequel couchoit toutes les nuits avec le roi, et au seigneur
de Grez, et depuis en furent aucuns exécutés.
Après lesquelles besognes, peu de jours ensuivant, le dit roi
d'Angleterre et toute son armée montèrent en mer; et en grand
diligence, et la vigile de l'Assomption Notre-Dame, par nuit, prirent
port à un havre étant entre Harfleur et Honfleur, où l'eau de Seine
chet en la mer. Et pouvoient être environ seize cents vaisseaux tous
chargés de gens et habillements. Et prirent terre sans effusion de
sang. Et après que tous furent descendus, le roi se logea à Graville
en un prioré, et les ducs de Clarence et de Glocestre, ses frères;
étoient assez près de lui le duc d'York et le comte d'Orset, ses
oncles; l'évêque de Norwègue, le comte d'Exindorf, maréchal, les
comtes de Warwick et de Kime, les seigneurs de Chamber, de Beaumont,
de Villeby, de Trompantin, de Cornouaille, de Molquilat et plusieurs
autres se logèrent où ils purent le mieux, et après assiégèrent très
puissamment la ville de Harfleur, qui étoit la clé sur la mer de toute
la Normandie.
Et étoient en l'ost du roi environ six mille bassinets et vingt-quatre
mille archers, sans les canonniers et autres usant de fronde et
engins, dont ils avoient grand abondance. En laquelle ville de
Harfleur étoient entrés avec ceux de la ville environ quatre cents
hommes d'armes élus pour garder et défendre la dite ville; entre
lesquels étoient le seigneur d'Estouteville, capitaine de la ville de
par le roi, les seigneurs de Blainville, de Bacqueville,
d'Hermanville, de Gaillart, de Bos, de Clerre, de Breton, de
Adsanches, de Briauté, de Gaucourt, de l'Ile-Adam, et plusieurs
vaillans chevaliers et écuyers, jusqu'au nombre dessus dit, résistant
moult fort aux Anglois descendus à terre; mais rien n'y valut pour la
très grand multitude et puissance. Et à peine purent-ils rentrer en
leur dite ville; et ainçois que les dits Anglois descendissent à
terre, iceux François ôtèrent la chaussée étant entre Moûtier-Villiers
et la dite ville, pour empirer la voie, aux dits Anglois, et mirent
les pierres en leur ville. Néanmoins les dits Anglois, vaguant par le
pays, prirent et amenèrent plusieurs prisonniers et proies, et
assirent leurs gros engins ès lieux plus convenables entour de ladite
ville, et prestement icelle moult travaillèrent par grosses pierres et
dommageant les murs.
D'autre part, ceux de ladite ville moult fort se défendoient d'engins
et d'arbalètes, occisant plusieurs des dits Anglois. Et sont à la dite
ville tant seulement deux portes, c'est à savoir la porte Calcinences
et la porte Moûtier-Villiers, par lesquelles ils faisoient souvent
grands envahies sur les dits Anglois, et les Anglois fort se
défendoient.
Icelle ville étoit moult forte de murs et tours moult épaisses, fermée
de toutes parts et ayant grands et profonds fossés. Adonc advint aux
dits assiégés male aventure; car les chariots chargés de poudre à
canon, envoyés à iceux par le roi de France, furent rencontrés et pris
des dits assiégeans.
Durant lequel temps furent envoyés de par le roi de France à Rouen et
en la frontière contre les dits Anglois, atout grand nombre de gens
d'armes, le connétable, le maréchal Boucicaut, le sénéchal de Hainaut,
le seigneur de Ligny, le seigneur de Hamède, messire Clignet de
Brabant et plusieurs autres capitaines, lesquels atout leurs gens très
diligemment gardèrent le pays; et tant qu'iceux Anglois, en tant
qu'ils étoient au dit siége de Hanfleur, ne prirent aucune ville ou
forteresse sur leurs adversaires; jà soit ce qu'à ce faire missent
grand peine par plusieurs fois, et chevauchoient très souvent à grand
puissance sur le plat pays pour querir vivres, et aussi pour
rencontrer les François leurs ennemis. Auquel pays firent de très
grands dommages, et ramenoient souvent à leur ost grands proies.
Toutefois, par le moyen de ce que les dits François les gardoient de
si près, eurent assez de disettes de vivres. Avecque ce, ceux qu'ils
avoient apportés de leur pays furent en la plus grand' partie gatés de
l'air de la mer; et avecque ce se férit entre eux maladie de cours de
ventre, dont il en mourut bien deux mille ou plus, entre lesquels
furent les principaux le comte de Stafford, l'évêque de Norwègue, les
seigneurs de Beaumont, de Trompenton, Morisse Brunel, avec plusieurs
autres nobles. Néanmoins le dit roi d'Angleterre, en grand diligence
et labeur, persévéra toujours en son siége; et fit faire trois mines
par dessous la muraille qui étoient prêtes pour effondrer. Et avec ce
fit par ses engins confondre et abattre grand partie des portes, tours
et murs d'icelle ville; par quoi finablement les assiégés, sachant
qu'ils étoient tous les jours en péril d'être pris de force, se
rendirent au dit roi anglois et se mirent à sa volonté, au cas qu'ils
n'auroient secours dedans trois jours ensuivant; et sur ce baillèrent
leurs otages, moyennant qu'ils auroient leurs vies sauves et seroient
quittes pour payer finances.
Si envoyèrent tantôt le seigneur de Bacqueville et aucuns autres
devers le roi de France et le duc d'Aquitaine, qui étoit à
Vernon-sur-Seine; à eux noncer leur état et nécessité, en suppliant
qu'il leur voulsît bailler secours devant trois jours dessus dits, ou
autrement il perdroit sa ville et ceux qui étoient dedans; mais à bref
dire il leur fut répondu que la puissance du roi n'étoit pas
assemblée ni prête pour bailler le dit secours hâtivement. Et sur ce
s'en retourna le dit seigneur de Bacqueville à Harfleur, laquelle fut
mise en la main du roi d'Angleterre le jour Saint-Maurice, à la grand
et piteuse déplaisance de tous les habitants, et aussi des François,
car, comme dit est dessus, c'étoit le souverain port de toute la duché
de Normandie.
Comment le roi de France fit grand assemblée de gens d'armes par
tout son royaume, pour résister à l'encontre du roi Henri, et des
mandements qu'il envoya pour ce faire.
Après qu'il fut venu à la connoissance du roi de France, de ses
princes et de son grand conseil comment la ville de Harfleur étoit
rendue en la main de son adversaire le roi d'Angleterre, doutant que
celui roi voulsît derechef faire autres entreprises sur son royaume,
afin d'y résister, fit mander par tous ses pays la plus grand
puissance de gens d'armes qu'il put finer. Et pour ce faire envoya à
tous ses baillis et sénéchaux ses mandements royaux contenant entre
les autres choses comment il avoit envoyé par avant ses ambassadeurs
devers le dit roi d'Angleterre en son pays lui offrir sa fille en
mariage avec terres et grands finances pour venir à paix, laquelle il
n'avoit pu trouver; mais de fait icelui roi d'Angleterre l'étoit venu
envahir en son pays et assiéger la dite ville de Harfleur et la
conquerre, dont il étoit moult déplaisant; et pour ce requéroit bien
instamment à tous ses vassaux et sujets que sans délai le voulsissent
aller servir.
Et mêmement manda en Picardie, par ses lettres closes, aux seigneurs
de Croy, de Waurin, de Fosseux, de Créquy, de Helchin, de Brimeu, de
Mammez, de la Viefville, de Beaufort, d'Inchy, de Noyelle, de
Neufville et autres nobles, que incontinent le vinssent servir avec
toute leur puissance, sur tant qu'ils doutoient à encourir son
indignation, et qu'ils allassent devers le duc d'Aquitaine, son fils,
lequel il avoit commis chef et capitaine général de tout son royaume.
Lesquels seigneurs de Picardie délayèrent à y aller, pource que le duc
de Bourgogne leur avoit mandé et écrit et à tous ses sujets qu'ils
fussent prêts pour aller avec lui quand il les manderoit, et
n'allassent à quelque mandement d'autre seigneur, de quelque état
qu'il fût. Et pource que les dessus dits gens d'armes ne se hâtoient
pas assez pour aller servir le roi, furent derechef publiés nouveaux
mandements, dont la teneur s'ensuit:
«Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, au bailli d'Amiens ou à
son lieutenant, salut.
«Comme par nos autres lettres nous vous eussions mandé faire
commandement par proclamations et publications par tout votre
bailliage à tous nobles et autres ayant puissance et coutume d'eux
armer, et à tous autres gens de guerre et de trait demeurant en votre
dit bailliage et ès mettes d'icelui qu'ils fussent appareillés et
venissent hâtivement devers nous et notre très cher et très aimé fils
le duc d'Aquitaine, notre lieutenant et capitaine général, car jà
pieça que nous partîmes à aller contre notre adversaire d'Angleterre,
qui adonc étoit descendu en moult grand puissance de gens d'armes et
de trait et maints habillements de guerre en notre pays de Normandie,
auquel pays après ils se tinrent à siége devant notre ville de
Harfleur, laquelle, par négligence ou remanance ou retardement que
vous et autres avez fait d'exécuter nos dites lettres, et par défaut
de secours et aide, il convient que nos nobles et bons et loyaux
sujets étant en icelle, nonobstant très grand et très notable défense
qu'ils firent, et que plus ne pouvoient résister à l'oppression et à
la force des dits nos ennemis, rendirent à iceux la ville par
violence; et pource qu'il touche à chacun de nos sujets la
conservation et défense de notre domination, nous qui avons délibéré
et du tout conclu de ravoir et recouvrer par puissance notre dite
ville, et combattre et débouter de notre royaume notre dit adversaire
et sa puissance, à sa grande confusion, à l'aide de Dieu et de la
benoite Vierge Marie et de nos bons, vrais et loyaux parents et
sujets, desquels de présent nous requérons l'aide et secours: vous
mandons, et le plus expressément que faire pouvons, enjoignons et
commandons, en commettant par ces présentes, que sur la foi et loyauté
que nous devez, et sur tout ce que vous pouvez forfaire envers nous,
que derechef, incontinent vues ces présentes, vous fassiez
commandement à tous autres de votre dit bailliage, à leurs personnes,
à leurs hôtels et domiciles, et à toutes gens qui ont accoutumé d'eux
armer et servir guerre, et aux autres ayant puissance d'eux armer, par
proclamations solennelles ès bonnes villes et autres lieux èsquels en
votre dit bailliage on a acccoutumé de faire proclamations, tant et si
souvent qu'aucun ne puisse prétendre ignorance, que sur peine d'être
réputé pour inobédients et de forfaire corps et biens iceux,
incontinent après les dites proclamations, publications et
commandements, viennent armés et suffisamment habillés, et iceux qui
ne pourroient venir pour trop grand' vieillesse, débilité, infirmité
ou jeunesse, qu'ils envoient personnes suffisantes, armés et habillés
chacun selon sa puissance, devers nous et notre dit fils; et à ce
faire vous les contraigniez par la caption de leurs biens, en mettant
en leurs maisons mangeurs à leurs dépens, et par toutes autres voies
et manières qu'en tels cas est accoutumé de faire, pour nous aider à
combattre notre dit adversaire et sa puissance, et à débouter hors de
notre dit royaume à sa grand confusion, comme dit est.
«Et néanmoins ces choses signifiées aux bourgeois et habitants des
bonnes villes de votre bailliage, en commandant à iceux et requérant
de par nous que tous les engins, canons et artilleries qu'ils ont, et
dont maintenant ils n'ont point besoin, ils, sans délai, envoient pour
nous aider en ce que dit est, lesquels nous leur ferons rendre et
restituer; et en ce vous procédiez par si grand diligence que par vous
plus nuls inconvéniens n'en puissent ensuivre à nous, à notre
domination et sujets. Sachant que si aucunes choses par votre défaut
s'ensuivoient, que Dieu ne veuille! nous de ce nous ferions si
grièvement punir que ce seroit exemple à tous autres. Mandons et
commandons à tous nos justiciers, officiers et sujets qu'à vous et à
vos commis en cette partie obéissent et entendent diligemment; et de
la réception de ces présentes renvoyez certification à nos amés et
loyaux les gens de nos comptes à Paris, pour valoir en temps et en
lieu.
«Donné à Meulan, le vingtième jour du mois de septembre l'an de grâce
mil quatre cent et quinze, et de notre règne le trente-six.
«Ainsi signé par le roi et son conseil.»
Après lequel mandement publié à Paris, Amiens et autres lieux du
royaume, le roi envoya devers les ducs d'Orléans et de Bourgogne ses
ambassadeurs eux requerre bien acertes que chacun d'eux lui voulsît
envoyer cinq cents bassinets. Le dit duc d'Orléans fut content
d'envoyer; mais depuis y alla lui-même avec toute sa puissance. Et le
duc de Bourgogne fit réponse que point n'y enverroit ses gens, mais
iroit en propre personne avec tous ceux de ses pays servir le roi;
néanmoins, par aucune attargation qui survint entre eux, n'y alla
pas, mais grand partie de ses gens se mirent sus et y allèrent.
Comment le roi d'Angleterre entra dedans Harfleur; des
ordonnances qu'il y fit; du voyage qu'il entreprit à venir à
Calais, et du gouvernement des François.
Or est vrai qu'après le traité fait et conclu entre le roi
d'Angleterre et ceux de la ville de Harfleur, comme dit est, et que
les portes furent ouvertes et ses commis entrés dedans, icelui roi à
entrer en la porte descendit de dessus son cheval et se fit
déchausser; et en tel état s'en alla jusqu'à l'église Saint-Martin,
parrochiale d'icelle ville; et là fit son oraison très dévotement, en
regraciant son créateur de sa bonne fortune. Et après ce qu'il eut ce
fait, fit prisonniers tous les nobles et gens de guerre qui étoient
léans, et depuis, bref ensuivant, les fit mettre hors de la ville,
grand partie vêtus de leurs pourpoints tant seulement, moyennant
qu'ils furent mis tout par nom et surnom en écrit; et jurèrent sur
leur foi d'eux rendre prisonniers en la ville de Calais, dedans la
Saint-Martin d'hiver prochain ensuivant. Et sur ce se partirent. Et
pareillement furent mis prisonniers grand partie des bourgeois de la
ville; et fallut qu'ils se rachetassent de grand finance; et avec ce
furent boutés dehors la plus grand partie des femmes avec leurs
enfants; et leur bailloit-on au partir à chacune cinq sous et une
partie de leurs vêtements. Si étoit piteuse chose de voir les regrets
que faisoient iceux habitans, délaissant ainsi leur ville avec leurs
biens. En outre furent licenciés tous les prêtres et gens d'église. Et
quant est des biens qui là furent trouvés, il en y avoit sans nombre,
lesquels demeurèrent au dit roi, et les fit départir selon son bon
plaisir. Toutefois deux tours qui étoient sur la mer moult fortes se
tinrent environ dix jours, depuis la rendition de la ville, et après
se rendirent comme les autres.
En après, le dit roi anglois envoya en Angleterre, par Calais, grand
partie de son ost, menant par navire grands dépouilles de prisonniers
et engins, en laquelle compagnie étoit principal capitaine son frère
le duc de Clarence et le comte de Warwick. Et le dit roi fit réparer
les murs et fossés de la dite ville de Harfleur, et puis y mit
garnison de ses Anglois, cinq cens hommes d'armes et mille archers,
desquels étoit capitaine sire Jean Le Blond, chevalier, et avecque ce
y mit grand provision de vivres et habillemens de guerre.
Après, en la fin de quinze jours, se partit le dit roi de la ville de
Harfleur, veuillant aller à Calais accompagné de deux mille hommes
d'armes et treize mille archers ou environ, avecque grand nombre
d'autres gens, et s'en alla loger à Fauville et ès lieux voisins.
Après, en trépassant le pays de Caux, vint vers le comté d'Eu. Et fut
vrai que les coureurs des dits Anglois vinrent devant la ville d'Eu,
dedans laquelle étoient plusieurs François qui saillirent à rencontre
d'eux, entre lesquels étoit un très vaillant homme d'armes nommé
Lancelot Pierres, lequel, courant contre un Anglois, de fer de lance
fut féru par entre deux lames au travers du ventre, dont en la fin en
mourut; et depuis qu'il fut navré à mort, tua le dit Anglois. Pour
laquelle mort du dessus dit Lancelot furent le comte d'Eu et plusieurs
autres François très ennuyés. Et de là, icelui roi d'Angleterre,
trépassant le Vimeu, avoit volonté de passer la rivière de Somme à la
Blanche Tache, où jadis passa son aïeul Edouard, roi d'Angleterre,
quand il gagna la bataille de Crécy contre le roi Philippe de Valois;
mais, pour tant que les François à grand puissance gardoient le dit
passage, comme il fut averti par les dits coureurs, reprit son chemin,
tirant vers Araines, embrasant et ardant plusieurs villes, prenant
hommes et emmenant grands proies. Et le dimanche treizième jour
d'octobre fut logé à Bailleul en Vimeu. Et de là passant pays, envoya
grand nombre de ses gens pour gagner le passage du pont de Remy; mais
les seigneurs de Gaucourt et du pont de Remy avec ses enfants et grand
nombre de gens d'armes défendirent bien et roidement le dit passage
contre iceux Anglois; pour quoi le roi d'Angleterre, non pouvant
passer, s'en alla loger à Hangest-sur-Somme et ès villages à
l'environ.
Et adonc étoient à Abbeville messire Charles d'Albret, connétable de
France, le maréchal Boucicaut, le comte de Vendôme, grand-maître-d'hôtel
du roi, le seigneur de Dampierre, soi disant amiral de France, le duc
d'Alençon et le comte de Richemont avec autre grand et notable
chevalerie, lesquels, oyant les nouvelles du chemin que tenoit le
roi d'Angleterre, se départirent et allèrent à Corbie et de là à
Péronne, toujours leurs gens sur le pays assez près d'eux, contendant
garder tous les passages de l'eau de Somme contre les dits Anglois.
Et le dit roi d'Angleterre de Hangest s'en alla passer au Pont-Audemer
et par devant la ville d'Amiens, s'en alla loger à Boves et après à
Harbonnières, Vauviller, Bauviller. Et toujours les dits François
côtoyoient par l'autre lez de la Somme. Finablement le roi
d'Angleterre passa l'eau de la Somme le lendemain de la Saint-Luc, par
le passage de Voyenne et de Béthencourt, lesquels passages n'avoient
pas été rompus par ceux de Saint-Quentin, comme il leur avoit été
enjoint de par le roi de France. Et alla le dit roi d'Angleterre loger
à Mouchy-la-Gache et vers la rivière de Miraumont; et les seigneurs
de France et tous les François se tirèrent à Bapaume et au pays à
l'environ.
Comment le roi de France et plusieurs de ses princes étant avec
lui à Rouen conclurent en conseil que le roi d'Angleterre seroit
combattu.
Durant le temps dessus dit, le roi de France et le duc d'Aquitaine
vinrent à Rouen, auquel lieu, le vingtième jour d'octobre, fut tenu un
conseil pour savoir ce qui étoit à faire contre le roi d'Angleterre.
Auquel lieu furent présents le roi Louis, les ducs de Berry et de
Bretagne, le comte de Ponthieu, mainsné fils du roi, les chanceliers
de France et d'Aquitaine et plusieurs autres notables conseillers,
jusqu'au nombre de trente-cinq; lesquels, après que plusieurs choses
en présence du roi eurent été pourparlées et débattues sur cette
matière, fut en la fin conclu par trente conseillers du nombre dessus
dit que le roi d'Angleterre et sa puissance seroient combattus; et les
cinq, pour plusieurs raisons, conseilloient pour le meilleur à leur
avis qu'on ne les combattît pas au jour nommé; mais en la fin fut
tenue l'opinion de la plus grand partie. Et incontinent le roi manda
détroitement à son connétable, par ses lettres, et à ses autres
officiers, que tantôt se missent tous ensemble avec toute la puissance
qu'ils pourraient avoir et combattissent le dit roi d'Angleterre et
les siens. Et lors après ce fut hâtivement divulgué par toute France
que tous nobles hommes accoutumés de porter armes, veuillant avoir
honneur, allassent nuit et jour devers le connétable où qu'il fût. Et
mêmement Louis, duc d'Aquitaine, avoit grand désir d'y aller,
nonobstant que par le roi, son père, lui eût été défendu; mais par le
moyen du roi Louis de Sicile et du duc de Berry il fut attargé de non
y aller.
Et adonc tous seigneurs en grand diligence se tirèrent tous ensemble
devers le dit connétable, lequel approchant le pays d'Artois envoya
devers le comte de Charolois, seul fils du duc de Bourgogne, le
seigneur de Montgoguier, pour lui certifier la conclusion qui étoit
prise de combattre les Anglois, en lui requérant bien affectueusement
de par le roi et le dit connétable qu'il voulsît être à icelle
journée. Lequel de Montgoguier le trouva à Arras, et fut de lui et de
ses seigneurs très honorablement reçu. Et après qu'il eut exposé la
cause de sa venue au dit comte de Charolois, présent son grand
conseil, lui fut répondu par les seigneurs de Roubaix et de la
Viefville, qui étoient avec lui ses principaux gouverneurs, que sur sa
requête il feroit si bonne intelligence qu'il appartiendroit, et sur
ce se partit. Toutefois, jà soit ce que le dessus dit comte de
Charolois désirât de tout son cœur d'être à combattre les dits
Anglois, et aussi que les dits gouverneurs lui donnassent à entendre
qu'il y seroit, néanmoins leur étoit défendu expressément de par le
duc Jean de Bourgogne, son père, et sur tant qu'ils pouvoient
méprendre envers lui, qu'ils gardassent bien qu'il n'y allât pas. Et
pour cette cause, afin de l'éloigner, le menèrent de ladite ville
d'Arras à Aire. Auquel lieu furent derechef envoyés de par le
connétable aucuns seigneurs et Montjoie, roi d'armes du roi de France,
pour faire pareilles requêtes au dit comte de Charolois comme les
devant dits. Mais à bref dire fut la besogne toutefois attargée par
les dessus dits gouverneurs; et mêmement trouvèrent manière de le
tenir dedans le châtel d'Aire le plus coyment et secrètement qu'ils
purent faire, afin que pas il ne fût averti des nouvelles ni du jour
de la dite bataille.
Et entre-temps la plus grand partie des gens de son hôtel, qui
savoient bien les besognes approchées, se partirent coyment et
secrètement sans son su, et s'en altèrent secrètement avec les
François pour être à la dite journée et combattre les dits Anglois. Et
demeurèrent avec le dit comte de Charolois le jeune seigneur d'Antoing
et ses gouverneurs dessus dits. Lesquels en la fin, pour l'apaiser,
lui déclarèrent la défense de non le laisser aller à icelle besogne,
ce qu'il ne prit pas bien en gré; et comme je fus informé, pour la
déplaisance qu'il en eut se retrahit en sa chambre très fort pleurant.
Or, convient retourner au roi d'Angleterre, lequel de Mouchy-la-Gache,
où il étoit logé, comme dit est dessus, se tira par devers Encre, et
alla loger en un village nommé Forceville, et ses gens se logèrent à
Acheu et ès villes voisines. Et le lendemain, qui étoit le mercredi,
chevaucha par emprès Lucheu, et alla loger à Bouviers-l'Ecaillon; et
le duc d'York, son oncle, menant l'avant-garde, se logea à Frémont sur
la rivière de Canche.
Et est vrai que pour cette nuit les dits Anglois furent bien logés en
sept ou huit villages en l'éparse. Toutefois, ils n'eurent nuls
empêchements, car les François étoient allés pour être au-devant
d'iceux Anglois vers Saint-Pol et sur la rivière d'Anjain. Et le
jeudi, le dessus dit roi d'Angleterre de Bouviers se délogea; et puis,
chevauchant en moult belle ordonnance, alla jusqu'à Blangy, auquel
lieu, quand il eut passé l'eau et qu'il fut sur la montagne, ses
coureurs commencèrent à voir de toutes parts les François venant par
grands compagnies de gens d'armes, pour aller loger à Roussauville et
à Azincourt, afin d'être au-devant des dits Anglois pour le lendemain
les combattre.
Et ce propre jeudi, vers le vêpre, à aucunes courses fut Philippe,
comte de Nevers, fait nouveau chevalier par la main de Boucicaut,
maréchal de France, et avecque lui plusieurs autres grands seigneurs.
Et assez tôt après arriva le dit connétable assez près du dit
Azincourt; auquel lieu avec lui se rassemblèrent tous les François en
un seul ost; et là se logèrent tous à pleins champs, chacun au plus
près de sa bannière; sinon aucunes gens de petit état, qui se logèrent
ès villages au plus près de là. Et le roi d'Angleterre avec tous ses
Anglois se logea en un petit village nommé Maisoncelles, à trois
traits d'arc ou environ des François.
Lesquels François, avec tous les autres officiers royaux, c'est à
savoir le connétable, le maréchal Boucicaut, le seigneur de Dampierre
et messire Clignet de Brabant, tous deux se nommant amiraux de France,
le seigneur de Rambures, maître des arbalétriers, et plusieurs
princes, barons et chevaliers, fichèrent leurs bannières en grand
liesse, avec la bannière royale du dit connétable, au champ par eux
avisé et situé en la comté de Saint-Pol, au territoire d'Azincourt,
par lequel le lendemain devoient passer les Anglois pour aller à
Calais; et firent celle nuit moult grands feux, chacun au plus près de
la bannière sous laquelle ils devoient l'endemain combattre. Et jà
soit ce que les François fussent bien cent cinquante mille
chevaucheurs, et grand nombre de chars et charrettes, canons,
ribaudequins et autres habillemens de guerre, néanmoins si avoient-ils
peu d'instrumens de musique pour eux réjouir; et à peine hennissoient
nuls de leurs chevaux toute la nuit; dont plusieurs avoient grand
merveille, disant que c'étoit signe de chose à venir.
Et les dits Anglois en toute celle nuit sonnèrent leurs trompettes et
plusieurs manières d'instrumens de musique, tellement que toute la
terre entour d'eux retentissoit par leurs sons, nonobstant qu'ils
fussent moult lassés et travaillés de faim, de froid et autres
mésaises, faisant paix avecque Dieu, confessant leurs péchés, en
pleurs, et prenant plusieurs d'iceux le corps de Notre-Seigneur; car
le lendemain, sans faillir, attendoient la mort, comme depuis il fut
relaté par aucuns prisonniers.
Et fut vrai que le duc d'Orléans en cette nuit manda le comte de
Richemont, qui menoit les gens du duc d'Aquitaine et les Bretons; et
eux assemblés, jusqu'à deux mille bassinets et gens de trait, allèrent
jusqu'assez près du logis des Anglois. Lesquels, doutant que les
François ne les voulsissent envahir, se mirent tous en ordonnance
dehors les haies en bataille, et commencèrent à traire l'un contre
l'autre. Adonc fut le duc d'Orléans fait chevalier, et avec lui
plusieurs autres. Après laquelle entreprise les dits François
retournèrent en leur logis; et pour cette nuit ne fut fait autre chose
entre icelles parties.
Durant lequel temps le duc de Bretagne vint de Rouen à Amiens, atout
six mille combattants, pour être en l'aide des François, s'ils eussent
attendu jusqu'au samedi. Et pareillement le seigneur de Longny,
maréchal de France, venant en l'aide des dits François atout six cens
hommes d'armes, coucha ce dit jour à six lieues près de l'ost; et le
lendemain se partit très matin pour y cuider venir.
Comment les François et Anglois s'assemblèrent à batailler l'un
contre l'autre, auprès d'Azincourt, en la comté de Saint-Pol, et
obtinrent les dits Anglois la journée.
En après, le lendemain, qui fut le vendredi vingt-cinquième jour du
mois d'octobre mil quatre cent et quinze, les François, c'est à
savoir le connétable et tous les autres officiers du roi, les ducs
d'Orléans, de Bourbon, de Bar et d'Alençon, les comtes de Nevers,
d'Eu, de Richemont, de Vendôme, de Marle, de Vaudemont, de Blamont, de
Salm, de Grand-Pré, de Roussy, de Dammartin, et généralement tous les
autres nobles et gens de guerre s'armèrent et issirent hors de leurs
logis. Et adonc, par le conseil du connétable et aucuns sages du
conseil du roi de France, fut ordonné à faire trois batailles, c'est à
savoir avant-garde, bataille et arrière-garde. En laquelle avant-garde
furent mis environ huit mille bassinets, chevaliers et écuyers, quatre
mille archers et quinze cens arbalétriers. Laquelle avant-garde
conduisoit le dit connétable, et avec lui les ducs d'Orléans et de
Bourbon, les comtes d'Eu et Richemont, le maréchal Boucicaut, le
maître des arbalétriers, le seigneur de Dampierre, amiral de France,
messire Guichard Dauphin, et aucuns autres capitaines. Le comte de
Vendôme, et aucuns autres officiers du roi, atout seize cens hommes
d'armes, fut ordonné faire une aile pour férir les dits Anglois de
côté; et l'autre aile conduisoient messire Clignet de Brabant, amiral
de France, et messire Louis Bourdon, atout huit cens hommes d'armes de
cheval, gens d'élite, avec lesquels étoient, pour rompre le trait
d'iceux Anglois, messire Guillaume de Saveuse, Hector et Philippe, ses
frères, Ferry de Mailly, Aliaume de Gapaumes, Alain de Vendôme, Lamont
de Launoy et plusieurs autres, jusqu'au nombre dessus dit.
Et en la bataille furent ordonnés autant de chevaliers et écuyers, et
gens de trait, comme en l'avant-garde; desquels étoient conduiseurs
les ducs de Bar et d'Alençon, les comtes de Nevers, de Vaudemont, de
Blamont, de Salm, de Grand-Pré et de Roussy.
Et en l'arrière-garde étoit tout le surplus des gens d'armes, lesquels
conduisoient les comtes de Marle, de Dammartin, de Fauquembergue et le
seigneur de Launoy, capitaine d'Ardres, qui avoit amené ceux des
frontières de Boulenois.
Et après que toutes les batailles dessus dites furent mises en
ordonnance, comme dit est, c'étoit grand noblesse de les voir. Et,
comme on pouvoit estimer à la vue du monde, étoient bien en nombre six
fois autant que les Anglois. Et lorsque ce fut fait, les dits François
séoient par compagnies divisées, chacun au plus près de sa bannière,
attendant la venue des dits Anglois, en eux repaissant, et aussi
faisant l'un avec l'autre paix et union ensemble des haines, noises et
dissensions qu'ils pouvoient avoir eues, en temps passé les uns contre
les autres. Et furent en ce point jusque entre neuf et dix heures du
matin, tenant iceux François pour certain, vu la grand multitude
qu'ils étoient, que les Anglois ne pourroient échapper de leurs mains.
Toutefois y en avoit plusieurs des plus sages qui moult doutoient et
craignoient à les combattre en bataille réglée.
Pareillement les dits Anglois, ce vendredi au matin, voyant que les
François ne les approchoient pas pour les envahir, burent et
mangèrent; et après, appelant la divine aide contre iceux François qui
les dépitoient, se délogèrent de la dite ville de Maisoncelles; et
allèrent aucuns de leurs coureurs par derrière la ville d'Azincourt,
où ils ne trouvèrent nuls gens d'armes; et, pour effrayer les dits
François, embrasèrent une grange et maison de la prioré Saint-Georges
de Hesdin. Et d'autre part, envoya le dit roi anglois environ deux
cens archers par derrière son ost, afin qu'ils ne fussent pas aperçus
des dits François; et entrèrent secrètement à Tramecourt, dedans un
pré assez près de l'avant-garde d'iceux François; et là se tinrent
tout coyment jusqu'à tant qu'il fût temps de traire; et tous les
autres Anglois demeurèrent avec leur roi. Lequel tantôt fit ordonner
sa bataille par un chevalier chenu de vieillesse, nommé Thomas
Epinhen, mettant les archers au front devant, et puis les gens
d'armes; et après fit ainsi comme deux ailes de gens d'armes et
archers; et les chevaux et bagages furent mis derrière l'ost. Lesquels
archers fichèrent devant eux chacun un pieu aiguisé à deux bouts.
Icelui Thomas enhorta à tous généralement, de par ledit roi
d'Angleterre, qu'ils combattissent vigoureusement pour garantir leurs
vies; et ainsi chevauchant lui troisième par-devant la dite bataille,
après qu'il eut fait les dites ordonnances, jeta en haut un bâton
qu'il tenoit en sa main en disant: _Ne strecke[144]!_ et descendit à
pied comme étoit le roi, et tous les autres; et au jeter le dit bâton,
tous les Anglois soudainement firent une très grand huée, dont
grandement s'émerveillèrent les François.
[144] Hollingshed dit que le jet de ce bâton était le signal pour
que les archers commençassent la bataille. Il est donc présumable
qu'au lieu de _ne strecke_, qui ne signifie rien, ni en français
ni en anglais, il faut lire _now, strike_, qui signifie
_maintenant, frappez_. Le sens est raisonnable, et la
ressemblance des sons aura pu tromper des copistes qui ne
savaient pas la langue. (_Note de M. Buchon._)
Et quand les dits Anglois virent que les François ne les approchoient,
ils allèrent devers eux tout bellement par ordonnance; et derechef
firent un très grand cri en arrêtant et reprenant leur haleine. Et
adonc les dessus dits archers abscons au dit pré tirèrent
vigoureusement sur les François, en élevant, comme les autres, grand
huée; et incontinent les dits Anglois approchant les François,
premièrement leurs archers, dont il y en avoit bien treize mille,
commencèrent à tirer à la volée contre iceux François, d'aussi loin
qu'il pouvoient tirer de toute leur puissance; desquels archers la
plus grand partie étoient sans armures en leurs pourpoints, leurs
chausses avalées, ayant haches pendues à leurs courroies ou épées; et
si en y avoit aucuns tout nu-pieds et sans chaperon.
Les princes étant avec le dit roi d'Angleterre étoient son frère le
duc de Glocestre, le duc d'York, son oncle, les comtes Dorset,
d'Oxinforde et de Suffort, le comte Maréchal et le comte de Kent, les
seigneurs de Chamber, de Beaumont, de Villeby et de Cornouaille, et de
plusieurs autres notables barons et chevaliers d'Angleterre.
En après, les François, voyant iceux Anglois venir devers eux, se
mirent en ordonnance chacun dessous sa bannière, ayant le bassinet au
chef; toutefois ils furent admonestés par le dit connétable et aucuns
autres princes à confesser leurs péchés en vraie contrition, et
enhortés à bien et hardiment combattre, comme avoient été les dits
Anglois.
Et là les Anglois sonnèrent fort leurs trompettes à l'approcher; et
les François commencèrent à incliner leurs chefs, afin que les traits
n'entrassent en les visières de leurs bassinets, et ainsi allèrent un
petit à l'encontre d'eux et les firent un peu reculer; mais avant
qu'ils pussent aborder ensemble, il y eut moult de François empêchés
et navrés par le trait des dits archers anglois. Et quand ils furent
venus, comme dit est, jusqu'à eux, ils étoient si bien et près serrés
l'un de l'autre qu'ils ne pouvoient lever leurs bras pour férir sur
leurs ennemis, sinon aucuns qui étoient au front devant, lesquels les
boutèrent de leurs lances, qu'ils avoient coupées par le milieu afin
qu'elles fussent plus fortes et qu'ils pussent approcher de plus près
les dits Anglois. Et ceux qui devoient rompre les dits archers, c'est
à savoir messire Clignet de Brabant et les autres avec lui, qui
devoient être huit cens hommes d'armes, ne furent que sept vingts qui
s'efforçassent de passer parmi les dits Anglois. Et fut vrai que
messire Guillaume de Saveuse, qui étoit ordonné à cheval comme les
autres, se dérangea tout seul devant ses compagnons à cheval, cuidant
qu'ils le dussent suivre, et alla frapper dedans les dits archers; et
là incontinent fut tiré jus de son cheval et mis à mort. Les autres,
pour la plus grand partie, atout leurs chevaux, pour la force et doute
du trait, redondèrent parmi l'avant-garde des dits François, auxquels
ils firent de grands empêchements, et les dérompirent en plusieurs
lieux, et firent reculer en terres nouvelles parsemées, car leurs
chevaux étoient tellement navrés du trait des archers anglois qu'ils
ne les pouvoient tenir ni gouverner; et ainsi par iceux fut la dite
avant-garde désordonnée; et commencèrent à cheoir hommes d'armes sans
nombre, et les dessus dits de cheval, pour peur de mort, se mirent à
fuir arrière de leurs ennemis; à l'exemple desquels se départirent et
mirent en fuite grand partie des dessus dits François.
Et tantôt après, voyant les dessus dits Anglois cette division en
l'avant-garde, tous ensemble entrèrent en eux et jetèrent jus leurs
arcs et sagettes, et prirent leurs épées, haches, maillets,
becs-de-faucons et autres bâtons de guerre, frappant, abattant et
occisant iceux François, tant qu'ils vinrent à la seconde bataille,
qui étoit derrière ladite avant-garde; et après les dits archers
suivoit et marchoit le dit roi anglois moult fort atout ses gens
d'armes.
Et adonc Antoine, duc de Brabant, qui avoit été mandé de par le roi
de France, accompagné de petit nombre, se bouta entre la dite
avant-garde et bataille. Et pour la grand hâte qu'il avoit eue, avoit
laissé ses gens derrière; mais sans délai il fut mis à mort des dits
Anglois. Lesquels conjointement et vigoureusement envahirent de plus
en plus les dits François, en dérompant les deux premières batailles
dessus dites en plusieurs lieux, et abattant et occisant cruellement
et sans merci iceux. Et entre-temps aucuns furent relevés par l'aide
de leurs varlets et menés hors de la dite bataille; car les dits
Anglois si étoient moult ententieux et occupés à combattre, occire et
prendre prisonniers, pour quoi ils ne chassoient ni poursuivoient
personne.
Et alors toute l'arrière-garde étant encore à cheval et voyant les
deux premières batailles dessus dites avoir le pire, se mirent à fuir,
excepté aucuns des chefs et conducteurs d'icelle; c'est à savoir
qu'entre-temps que la dite bataille duroit, les Anglois, qui jà
étoient au-dessus, avoient pris plusieurs prisonniers françois. Et
adonc vinrent nouvelles au roi anglois que les François les
assailloient par derrière, et qu'ils avoient déjà pris ses sommiers et
autres bagues, laquelle chose étoit véritable; car Robinet de
Bournonville, Rifflart de Clamasse, Ysambert d'Azincourt et aucuns
autres hommes d'armes, accompagnés de six cents paysans, allèrent
férir au bagage du dit roi d'Angleterre, et prirent les dites bagues
et autres choses avecque grand nombre de chevaux des dits Anglois,
entre-temps que les gardes d'iceux étoient occupés en la bataille.
Pour laquelle détrousse le dit roi d'Angleterre fut fort troublé;
voyant avecque ce devant lui à plein champ les François, qui s'en
étoient fuis, eux recueillir par compagnies, et doutant qu'ils ne
voulsissent faire nouvelle bataille, fit crier à haute voix, au son de
la trompette, que chacun Anglois, sur peine de la hart, occit ses
prisonniers, afin qu'ils ne fussent en aide au besoin à leurs gens. Et
adonc soudainement fut faite moult grand occision des dits François
prisonniers. Pour laquelle entreprise les dessus dits Robinet de
Bournonville et Ysambert d'Azincourt furent depuis punis et détenus
prisonniers longue espace par le commandement du duc Jean de
Bourgogne, combien qu'ils eussent donné à Philippe, comte de
Charolois, son fils, une moult précieuse épée, ornée de riches pierres
et autres joyaux, laquelle étoit au roi d'Angleterre; et avoit été
trouvée et prise avecque ses autres bagues par iceux, afin que s'ils
avoient aucune occupation pour le cas dessus dit, icelui comte les eût
pour recommandés. En outre, le comte de Marle, le comte de
Fauquembergue, les seigneurs de Launoy et de Chin, atout six cents
hommes d'armes qu'ils avoient à grand peine retenus, allèrent frapper
très-vaillamment dedans les dits Anglois, mais ce rien n'y valut; car
tantôt furent tous morts ou pris. Et là en plusieurs lieux les
François s'assemblèrent par petits morceaux; mais par iceux Anglois,
sans faire grand défense, furent tous assez bref abattus et occis ou
pris. Et en la conclusion, le dit roi d'Angleterre obtint la victoire
contre ses adversaires; et furent morts sur la place, de ses Anglois,
environ seize cens hommes de tous états, entre lesquels y mourut le
duc d'York, oncle du dessus dit roi d'Angleterre. Et pour vrai, en ce
propre jour, devant qu'ils s'assemblassent à bataille, et la nuit de
devant, furent faits, de la partie des François, bien cinq cens
chevaliers ou plus.
En après, le dit roi d'Angleterre, quand il fut demeuré victorieux sur
le champ, comme dit est, et tous les François, sinon ceux qui furent
pris ou morts, se furent départis, fuyant en plusieurs et divers
lieux, il environna avecque aucun de ses princes le champ dessus dit
où la bataille avoit été. Et entre-temps que ses gens étoient occupés
à dénuer et dévêtir ceux qui étoient morts, il appela le héraut du roi
de France, roi d'armes, nommé Montjoie, et avecque lui plusieurs
autres hérauts anglois et françois, et leur dit: «Nous n'avons pas
fait cette occision; ains a été Dieu tout-puissant, comme nous
croyons, par les péchés des François.» Et après leur demanda auquel la
bataille devoit être attribuée, à lui ou au roi de France. Et lors
icelui Montjoie répondit au dit roi d'Angleterre qu'à lui devoit être
la victoire attribuée, et non au roi de France. Après, icelui roi leur
demanda le nom du châtel qu'il véoit assez près de lui, et ils
répondirent qu'on le nommoit Azincourt. «Et pour tant, ce dit-il, que
toutes batailles doivent porter le nom de la plus prochaine
forteresse, village ou bonne ville où elles sont faites, celle-ci, dès
maintenant et perdurablement, aura en nom la bataille d'Azincourt.»
Et après que les dits Anglois eurent été grand espace sur le champ
dessus dit, voyant qu'ils étoient délivrés de tous leurs ennemis et
aussi que la nuit approchoit, s'en retournèrent tous ensemble en la
ville de Maisoncelles, où ils avoient logé la nuit de devant; et là se
logèrent portant avecque eux plusieurs de leurs gens navrés.
Et après leur département, aucuns François étant entre les morts,
navrés, se traînèrent par nuit, au mieux qu'ils purent, à un bois qui
étoit assez près du dit champ, et là en mourut plusieurs; les autres
se retirèrent à aucuns villages et autres lieux où ils purent le
mieux. Et le lendemain le dit roi d'Angleterre et ses Anglois se
délogèrent très matin de la dite ville de Maisoncelles, et atout leurs
prisonniers derechef allèrent sur le champ; et ce qu'ils trouvèrent
des dits François encore en vie les firent prisonniers ou ils les
occirent. Et puis de là prenant leur chemin, se départirent; et en y
avoit bien les trois quarts à pied, lesquels étoient moult travaillés,
tant de la dite bataille comme de famine et autres mésaises. Et par
cette manière retourna le roi d'Angleterre en la ville de Calais,
après sa victoire, sans trouver aucun empêchement; et là laissa les
François en grand douleur et tristesse pour la perte et destruction de
leurs gens.
Comment plusieurs princes et autres notables seigneurs de divers
pays furent morts à cette piteuse besogne, et aussi les aucuns
faits prisonniers.
S'ensuivent les noms des seigneurs et gentilshommes qui moururent à la
dite bataille de la partie des François. Premièrement les officiers du
roi, c'est à savoir messire Charles d'Albret, connétable du roi de
France; le maréchal Boucicaut, qui fut mené au pays d'Angleterre et
tenu prisonnier, et là mourut; messire Jacques de Châtillon, seigneur
de Dampierre, amiral de France; le seigneur de Rambures, maître des
arbalétriers; messire Guichard Dauphin, maître d'hôtel du roi.
Les princes: le duc Antoine de Brabant, frère au duc Jean de
Bourgogne; le duc Edouard de Bar; le duc d'Alençon; le comte de
Nevers, frère au dit duc de Bourgogne; messire Robert, comte de Marle;
le comte de Vaudemont; Jean, frère au duc de Bar; le comte de Blamont,
le comte de Grand-Pré, le comte de Roussy, le comte de Fauquembergue,
messire Louis de Bourbon, fils au seigneur de Préaux.........
Finalement, tant princes, chevaliers, écuyers comme autres gens,
furent morts en la dite journée, par la relation de plusieurs hérauts
et autres personnes dignes de foi, dix mille hommes et au-dessus;
desquels grand partie furent emportés par leurs amis, après le
département des dits Anglois, pour enterrer où bon leur sembleroit:
desquels dix mille on espéroit y avoir environ seize cents varlets, et
tout le surplus gentilshommes; et fut trouvé, qu'à compter les
princes, y avait mort de cent à six vingts bannières.
Durant laquelle bataille, le duc d'Alençon dessus nommé, à l'aide de
ses gens, tresperça très vaillamment grand partie de la bataille des
dits Anglois, et alla jusqu'assez près du roi d'Angleterre, en
combattant moult puissamment; et tant, qu'il navra et abattit le duc
d'York. Et adonc le dit roi, voyant ce, approcha pour le relever, et
s'inclina un petit. Et lors le dit duc d'Alençon le férit de sa hache
sur son bassinet, et lui abattit une partie de sa couronne. Et en ce
faisant, les gardes du corps du roi environnèrent très-fort icelui;
lequel, apercevant qu'il ne pouvoit échapper du péril de la mort, en
élevant sa main, dit au dessusdit roi: «Je suis le duc d'Alençon, et
me rends à vous.» Mais, ainsi qu'icelui roi vouloit prendre sa foi,
fut occis présentement par les dites gardes. Et en icelle même heure,
le seigneur de Longny, maréchal de France, dont dessus est faite
mention, venoit atout six cents hommes d'armes des gens du roi Louis
de Sicile, pour être à la dite bataille. Et déjà étoit à une lieue
près, quand il rencontra plusieurs François navrés et autres qui
s'enfuyoient; lesquels lui dirent qu'il retournât, et que les
seigneurs de France étoient tous morts ou pris par les Anglois; lequel
Longny, étant grièvement au cœur courroucé, s'en retourna à Rouen
devers le roi de France.
S'ensuivent les seigneurs et gentilhommes qui furent prisonniers aux
Anglois à la dite journée, lesquels on estimoit à quinze cents ou
environ, tous chevaliers et écuyers. Premièrement Charles, duc
d'Orléans[145], le duc de Bourbon, le comte d'Eu, le comte de Vendôme,
le comte de Richemont, messire Jacques de Harcourt, messire Jean de
Craon, seigneur de Dommart; le seigneur de Fosseux, le seigneur de
Humières, le seigneur de Roye, le seigneur de Chauny, messire Boors
Quiret, seigneur de Heuchin; messire Pierre Quiret, seigneur de
Hamecourt; le seigneur de Ligne, en Hainaut; le seigneur de Noyelle,
nommé le blanc chevalier, et Baudon son fils; le jeune seigneur
d'Inchy, messire Jean de Vaucourt, messire Athis de Brimeu, messire
Jannet de Poix, le fils aîné et héritier du seigneur de Ligne; messire
Gilbert de Launoy, le seigneur d'Aviel, en Ternois.
[145] Père de Louis XII.
Comment, après le partement du roi d'Angleterre, plusieurs
François vinrent sur le champ pour trouver les amis du comte de
Charolois, qu'ils firent mettre en terre, et autres matières.
Après ce que le roi d'Angleterre et ses Anglois se furent partis le
samedi, pour aller à Calais, comme dit est, plusieurs François vinrent
et retournèrent sur le dit champ; et ce que par plusieurs avoit été
remué fut d'iceux de nouvel renversé; les aucuns, pour trouver leurs
maîtres et seigneurs, afin de les emporter en leur pays enterrer. Les
autres y vinrent pour piller ce que les dits Anglois avoient laissé;
car ils n'avoient emporté fors or, argent, vêtemens précieux, hauberts
et heaumes de grand'valeur. Pour quoi la plus grand partie des harnois
des dits François fut trouvée en le champ; mais il ne demeura pas
grandement qu'ils furent tous dénués de leurs vêtemens; et mêmement à
la plus grand partie furent ôtés leurs linges, draps, braies,
chausses et tous autres habillemens, par les paysans, hommes et femmes
des villages à l'environ. Et demeurèrent sur le champ tout dénués,
comme ils étoient quand ils issirent du ventre de leur mère.
Et en ce dit samedi, dimanche, lundi, mardi et mercredi, furent levés
et bien lavés plusieurs seigneurs et princes, c'est à savoir les ducs
de Brabant, de Bar et d'Alençon; les comtes de Nevers, de Baumont, de
Vaudemont, de Fauquembergue; le seigneur de Dampierre, amiral; messire
Charles d'Albret, sénéchal de France, lequel fut enterré à Hesdin, en
l'église des frères mineurs; et les autres furent emportés par leurs
serviteurs, les uns en leur pays, et les autres en diverses églises.
Et quant à ceux du pays, tous ceux qui purent être connus furent levés
et emportés pour mettre en terre ès églises de leurs seigneuries.
En après, Philippe, comte de Charolois, sachant la dure et piteuse
aventure des François, de ce ayant au cœur grand tristesse, et par
spécial de ses deux oncles, c'est à savoir du duc de Brabant et du
comte de Nevers, mu par pitié, fit enterrer à ses dépens tous les
morts qui étoient demeurés nus sur le champ. Et à ce faire furent
commis, de par lui, l'abbé de Rousseville et le bailli d'Aire,
lesquels firent mesurer en carrure vingt-cinq verges de terre, en
laquelle furent faits trois fossés de la largeur de deux hommes,
dedans lesquels furent mis, par compte fait, cinq mille huit cens
hommes, sans iceux qui avoient été levés par leurs amis, et aussi les
autres navrés à mort qui allèrent mourir ès bonnes villes aux hôpitaux
et ailleurs, tant aux villages comme par les bois qui étoient au plus
près, desquels y eut un très grand nombre, comme dit est ailleurs.
Laquelle terre et fossés dessus dits furent assez tôt bénits et faits
cimetière par l'évêque de Guines, au commandement et comme procureur
de Louis de Luxembourg, évêque de Thérouenne. Et après furent faites
tout autour fortes haies bien épinées par-dessus, afin que les loups,
chiens ou autres bêtes ne pussent entrer dedans, ou déterrer et manger
les dessus dits corps.
Comment le dessus dit roi d'Angleterre alla par mer en
Angleterre, où il fut joyeusement reçu pour sa bonne fortune.
Le sixième jour de novembre, après ce que Henri, roi d'Angleterre, eut
rafraîchi ses gens en la ville de Calais, et aussi que les prisonniers
qui avoient tenu Harfleur furent venus devers lui, qui promis
l'avoient, monta sur la mer et alla arriver à Douvres en Angleterre;
mais il advint que en trespassant fut la dite mer moult fort troublée,
et tant que deux vaisseaux, pleins des gens du seigneur de
Cornouaille, furent péris, et aucuns autres allèrent arriver vers
Zélande, au port de Cirixée. Toutefois le dit roi d'Angleterre,
retourné en son pays, pour la victoire de la dite bataille, et, avec
ce, pour la conquête qu'il avoit faite de si noble port comme
Harfleur, fut très-grandement loué et glorifié du clergé et peuple de
son royaume; et s'en alla à Londres, menant toujours avec lui les
princes de France qu'il tenoit prisonniers.