(Traduction de M. Bellaguet.)
Comment les Français furent vaincus par les Anglais.
Afin d'appeler la faveur du ciel sur l'expédition du roi, on faisait
partout, depuis son départ de Paris, des processions d'église en
église, on adressait à Dieu des prières publiques et on chantait des
messes solennelles. A Paris, un grand nombre de prélats, vêtus de
leurs habits pontificaux, et accompagnés de tout le clergé et de la
vénérable Université, prirent part avec beaucoup d'empressement à ces
dévotions, et pour redoubler par une pompe extraordinaire le zèle de
la foule immense d'hommes et de femmes qui les suivaient, ils
portaient tous à la main des cierges allumés. On se flattait de
l'espoir que la Providence avait exaucé ces ferventes prières; car le
bruit s'était déjà partout répandu que l'ennemi, épuisé de faim et de
froid, était presque hors d'état de se défendre, et que l'armée
française le serrait de si près, que, si elle n'eût pas quitté sa
position, elle en eût triomphé facilement et sans effusion de sang.
Mais tout à coup, sur les ordres de quelques chefs dont j'ignore les
noms, les Français opérèrent un mouvement, et allèrent s'établir
ailleurs. Ils n'obéirent pas sans regret, prévoyant bien que ce
mouvement était favorable à l'ennemi. En effet les Anglais passèrent
aussitôt la Somme sans obstacle, et se dirigèrent lentement et pour la
plupart à pied sur Calais. Mais arrivés à trois lieues au delà de
Hesdin, et n'étant plus qu'à neuf lieues de Calais, ils rencontrèrent
encore les Picards, qui les empêchèrent d'aller plus loin et les
forcèrent de s'arrêter.
Le roi d'Angleterre, alarmé de tant de difficultés, tint conseil avec
les principaux chefs de son armée sur le parti qu'il y avait à
prendre. Ils furent d'abord tous d'avis qu'il fallait s'ouvrir un
passage les armes à la main, et tenter les chances d'une bataille; ils
recommandèrent en même temps aux ecclésiastiques qui étaient à leur
suite d'adresser, selon la coutume, des prières au Seigneur pendant
l'office divin pour lui demander la victoire. Mais quand ils virent
qu'il fallait combattre contre des troupes quatre fois plus nombreuses
que les leurs et commandées par les principaux ducs, comtes et barons
de France, ils envoyèrent des députés auxdits seigneurs, le 24
octobre, pour leur offrir la réparation de tous les dommages qu'ils
avaient causés et la restitution de tout ce qu'ils avaient pris, à
condition qu'on s'engagerait à les laisser retourner librement dans
leur pays.
Les annales des règnes précédents devaient avoir appris aux seigneurs
de France qu'on s'était souvent repenti d'avoir rejeté des conditions
raisonnables. Ils en avaient même un exemple récent dans la personne
de l'illustre roi de France Jean, qui, pour avoir attaqué les Anglais
en pareille circonstance, avait été vaincu et fait prisonnier. Mais
présumant trop de leurs forces et entraînés par les mauvais conseils
de quelques-uns d'entre eux, ils repoussèrent toute proposition de
paix, et firent répondre au roi d'Angleterre qu'ils livreraient la
bataille le lendemain. Le roi communiqua cette réponse à toute son
armée: «Braves compagnons d'armes, leur dit-il, et vous tous, mes
fidèles sujets, nous voici réduits à tenter les chances d'un combat
plein de hasards. Espérons en l'assistance de Dieu, qui sait que les
offres que nous avons faites étaient raisonnables, et que nos
adversaires les ont rejetées avec orgueil, par un excès de confiance
en leur nombre, sans songer que Dieu aime la paix, et qu'il donne
aussi souvent la victoire à une poignée d'hommes qu'aux armées les
plus redoutables.» Après avoir prononcé ces paroles, il fit avancer
son armée environ la portée d'un arc, et se voyant dans une vaste
plaine, il ajouta: «Il faut nous arrêter ici, recueillir tout notre
courage et attendre l'ennemi de pied ferme, en bataillons serrés, sans
diviser nos forces. Nos douze mille archers se rangeront en cercle
autour de nous, pour soutenir au besoin le choc de l'ennemi.
Souvenez-vous donc de la valeur dont firent preuve vos ancêtres,
lorsqu'ils mirent en fuite le roi Philippe de Valois, lorsqu'ils
vainquirent et firent prisonnier le roi Jean, son successeur; lorsque
plus tard ils traversèrent six fois la France sans obstacle. C'est
maintenant qu'il faut déployer toute votre intrépidité. La nécessité
doit augmenter votre courage. Loin de vous effrayer d'avoir affaire à
tant de princes et de barons, ayez la ferme espérance que leur grand
nombre tournera, comme jadis, à leur honte et à leur éternelle
confusion.»
Des personnes dignes de foi, auprès desquelles je me suis enquis
soigneusement de l'état et des habitudes des ennemis, m'ont assuré que
jusqu'à ce moment ils avaient fait maigre chère, et qu'ils avaient
grand peine à se procurer des vivres; qu'ils avaient considéré comme
un crime presque impardonnable d'avoir dans leur camp des femmes de
mauvaise vie; qu'ils montraient plus d'égards que les Français
eux-mêmes pour les habitants qui se déclaraient en leur faveur; qu'ils
observaient sévèrement les règles de la discipline militaire et qu'ils
obéissaient scrupuleusement aux ordres de leur roi. Aussi ses paroles
furent-elles accueillies avec enthousiasme; et non-seulement les
principaux chefs, mais encore les gens de pied et les autres troupes
légères qui formaient comme de coutume l'avant-garde, promirent de
combattre jusqu'à la mort.
En l'absence du roi de France et de messeigneurs les ducs de Guienne,
de Berri, de Bretagne et de Bourgogne, les autres princes s'étaient
chargés de la conduite de cette guerre. Il n'est pas douteux qu'ils ne
l'eussent terminée heureusement, s'ils n'avaient pas dédaigné le petit
nombre des ennemis, et s'ils n'avaient pas engagé brusquement la
bataille, malgré l'avis des chevaliers les plus recommandables par
leur âge et par leur expérience. Telle fut, vous le savez, ô Jésus,
notre souverain juge, qui lisez au fond des cœurs, telle fut la cause
première de ce malheur, auquel je ne puis songer sans verser des
larmes, et qui couvrit la France et ses habitants de honte et de
confusion. Je m'acquitterai cependant de mon devoir d'historien,
quelque pénible qu'il me soit, et je transmettrai à la postérité le
récit de cette triste journée, pour qu'elle évite avec soin de
pareilles fautes. Lorsqu'il fut question, comme il est toujours
d'usage avant d'en venir aux mains, de mettre l'armée en bataille,
chacun des chefs revendiqua pour lui l'honneur de conduire
l'avant-garde; il en résulta des contestations, et pour se mettre
d'accord, ils convinrent malheureusement qu'ils se placeraient tous
en première ligne. Presque tout le monde dans le camp se flattait d'un
vain espoir, surtout les jeunes gens, qui n'écoutaient que leur
bouillante ardeur. Comme s'ils pouvaient gouverner au gré de leurs
désirs la fortune inconstante, ils se persuadaient que la vue de tant
de princes frapperait les ennemis de terreur et leur ferait perdre
courage, et que pour remporter la victoire il ne fallait qu'une charge
exécutée avec promptitude et hardiesse. Les principaux seigneurs
oublièrent en cette occasion que, quelque confiance que puisse
inspirer l'ardeur de la jeunesse, l'expérience et l'autorité de la
vieillesse doivent prévaloir dans les conseils. Adoptant l'avis le
moins sage, ils formèrent deux autres corps d'armée, qui devaient
suivre le leur, et décidèrent qu'ils se porteraient en avant et
s'approcheraient de l'ennemi d'environ deux milles, mouvement dans
lequel ils eurent à surmonter des difficultés de toutes sortes.
Était-ce ignorance, ou le conseil fut-il donné par quelques traîtres?
Je l'ignore; mais il leur fallut camper dans un terrain d'une étendue
considérable, fraîchement labouré, que des torrents de pluie avaient
inondé et converti en une espèce de marais fangeux; il leur fallut
passer la nuit sans dormir, et attendre le jour, en marchant, à leur
grand déplaisir, au milieu de la boue où ils enfonçaient jusqu'aux
chevilles. Aussi étaient-ils déjà harassés de fatigue, lorsqu'ils
s'avancèrent contre l'ennemi, et ils ne tardèrent pas à apprendre à
leurs dépens que les chances des combats dépendent non des forces
humaines, mais de la fortune, ou, pour mieux dire, du souverain
arbitre de la fortune. Quatre mille de leurs meilleurs arbalétriers,
qui devaient marcher en avant et commencer l'attaque, ne se trouvèrent
pas à leur poste, au moment de l'action, et l'on assure qu'ils
avaient été congédiés par des seigneurs de l'armée, sous prétexte
qu'on n'avait pas besoin de leur secours.
Entre neuf et dix heures du matin on chargea l'amiral de France
messire Clignet de Brabant, Louis Bourdon et le sire de Gaule d'aller,
avec mille hommes d'armes d'élite et des mieux montés, disperser les
archers anglais qui avaient déjà engagé le combat. Mais à la première
volée de flèches que l'on fit pleuvoir sur eux, ils lâchèrent pied à
leur éternelle honte, laissèrent leurs chefs seuls au milieu du danger
avec un petit nombre de braves, se replièrent en toute hâte sur le
centre de l'armée, comme s'ils eussent fui devant la foudre et la
tempête, et répandirent l'effroi et l'épouvante parmi leurs
compagnons. Cependant les Anglais, à la faveur du désordre occasionné
par leurs archers, dont les traits, aussi pressés que la grêle,
obscurcissaient le ciel et blessaient un grand nombre de leurs
adversaires, s'étaient mis en ligne de bataille devant le front de
l'armée royale, et sans s'effrayer de la multitude des Français, comme
l'avaient prédit nos jeunes présomptueux, ils marchèrent résolûment
sur eux, déterminés à tenter les chances d'un combat, et s'exhortant
les uns les autres à se défendre vaillamment jusqu'à la mort, ainsi
qu'ils en avaient fait le serment.
A peu près au même instant, les illustres ducs et comtes de France,
après avoir invoqué l'assistance du ciel et avoir fait le signe de la
croix, se dirent adieu les uns aux autres et s'embrassèrent
affectueusement; puis ils s'avancèrent contre l'ennemi à la tête de
leurs hommes d'armes; avec une contenance hardie et en criant
gaiement: _Mont-joie! mont-joie!_ O aveuglement et imprévoyance des
mortels! ils ne pensaient guère qu'à cette joie présomptueuse allaient
bientôt succéder le deuil et la tristesse. J'ai appris de source
certaine qu'on se battit de part et d'autre jusqu'au milieu du jour
avec acharnement, en faisant usage de toutes sortes d'armes, mais que
les Français étaient fort gênés et embarrassés dans leurs mouvements.
Leur avant-garde, qui se composait de près de cinq mille hommes, se
trouva d'abord si serrée, que ceux qui étaient au troisième rang
pouvaient à peine se servir de leurs épées; cela leur apprit que si le
grand nombre des combattants est quelquefois un avantage, il y a des
occasions où il devient un embarras. Ils étaient déjà fatigués par une
longue marche et succombaient sous le poids de leurs armes. Ils eurent
aussi la douleur de voir que les deux illustres chevaliers qui
commandaient les ailes de l'avant-garde, le comte de Vendôme, cousin
du roi et grand maître de sa maison, et messire Guichard Dauphin, non
moins renommés pour leur prudence que pour leur valeur et leur
fidélité, étaient forcés de reculer devant les archers ennemis, après
avoir perdu plusieurs des plus braves de leurs gens.
Ce fut précisément ce qui devait, dans l'opinion des Français, nuire
le plus à leurs ennemis qui assura la victoire des Anglais, surtout la
continuité avec laquelle ils firent pleuvoir sur nos troupes une
effroyable grêle de traits. Comme ils étaient légèrement armés et que
leurs rangs n'étaient pas trop pressés, ils avaient toute la liberté
de leurs mouvements et pouvaient porter à leur aise des coups mortels.
En outre, ils avaient adopté pour la plupart une espèce d'arme
jusqu'alors inusitée: c'étaient des massues de plomb, dont un seul
coup appliqué sur la tête tuait un homme ou l'étendait à terre privé
de sentiment. Ils se maintinrent ainsi avec avantage au milieu de
cette sanglante mêlée, non sans perdre beaucoup des leurs, mais
combattant avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils savaient qu'il y
allait pour eux de la vie. Ils rompirent enfin par un effort désespéré
la ligne de bataille des Français, et s'ouvrirent un passage sur
plusieurs points. Alors la noblesse de France fut faite prisonnière et
mise à rançon, comme un vil troupeau d'esclaves, ou elle périt sous
les coups d'une obscure soldatesque. O déshonneur éternel! ô désastre
à jamais déplorable! si c'est ordinairement une consolation pour les
hommes de cœur et un adoucissement à leur douleur de penser qu'ils
ont été vaincus par des adversaires de noble origine et d'une valeur
reconnue, c'est au contraire une double honte, une double ignominie,
que de se laisser battre par des gens sans mérite et sans naissance.
Cette défaite inattendue jeta l'épouvante dans les deux corps d'armée
qui restaient. Au lieu de marcher au secours de leurs compagnons qui
pliaient, ils n'écoutèrent que leur frayeur, n'ayant plus de chef pour
les conduire, et ils abandonnèrent lâchement le champ de bataille.
Cette fuite ignominieuse les couvrit d'un opprobre éternel. Il arriva
qu'au même instant un corps nombreux de gens d'armes, qui se trouvait
à l'extrémité de l'avant-garde, fit un mouvement en arrière pour se
soustraire à la fureur aveugle des vainqueurs. Le roi d'Angleterre,
croyant qu'ils voulaient revenir à la charge, ordonna qu'on tuât tous
les prisonniers. Cet ordre fut aussitôt exécuté, et le carnage dura
jusqu'à ce qu'il eût reconnu et vu de ses propres yeux que tous ces
gens-là songeaient plutôt à fuir qu'à continuer le combat......
De ce qui suivit la victoire des Anglais.
Je reprends la suite de mon récit. Après cette sanglante bataille, le
roi d'Angleterre et les nobles de son armée achetèrent aux simples
soldats, ainsi qu'aux gens des métiers et du menu peuple, les plus
marquants des seigneurs de France, afin de les mettre à rançon et d'en
tirer de fortes sommes d'argent. Les Anglais rançonnèrent aussi sans
pitié tous les autres, même ceux qui gisant à terre parmi les morts
respiraient encore et donnaient quelques signes de vie. Le roi,
s'éloignant ensuite à quelque distance du champ de bataille, assembla
ses troupes victorieuses, et après avoir fait signe de la main qu'on
lui prêtât silence, il remercia tous les siens d'avoir si bravement
exposé leur vie pour son service, et les engagea à se souvenir de ce
brillant succès, comme d'un témoignage évident de la justice de sa
cause et des efforts qu'il faisait pour recouvrer les domaines de ses
ancêtres injustement usurpés. Toutefois il leur recommanda
particulièrement de ne point se laisser aveugler par l'orgueil et de
ne pas attribuer leur victoire à leurs prouesses, mais d'en rapporter
tout le mérite à une grâce spéciale de la Providence, qui avait livré
à leurs faibles bras une armée si nombreuse et si redoutable, et
humilié l'insolence et l'orgueil des Français. Il ajouta qu'il fallait
remercier Dieu de ce que presque aucun de leurs chevaliers n'était
resté sur le champ de bataille; qu'il avait horreur de tant de sang
répandu et qu'il compatissait vivement à la mort de tous, et
principalement à celle de ses compagnons d'armes. Il leur fit rendre
les derniers devoirs et ordonna qu'on les enterrât, pour qu'ils ne
restassent pas exposés aux injures du temps et qu'ils ne fussent pas
dévorés par les bêtes féroces et les oiseaux de proie. Il permit aussi
qu'on rendit les mêmes devoirs aux Français, et que l'évêque de
Térouanne bénît, à cette occasion, le lieu profane qui leur servit de
cimetière. Il accorda cette faveur aux prières des princes du sang de
France, qu'il traita comme ses bien aimés cousins, cherchant à les
consoler, et les exhortant à supporter avec résignation ce coup de la
fortune, qui par un de ses caprices accoutumés avait fait aboutir à un
revers les plus belles espérances de succès: résultat qu'ils devaient
attribuer surtout aux mauvaises dispositions qu'ils avaient prises.
Des Français faits prisonniers et tués dans la bataille.
Dès que la nouvelle de ce triste événement fut connue du roi et de ses
sujets, la consternation fut générale; chacun ressentit une amère
douleur, en songeant que le royaume était ainsi privé de tant
d'illustres défenseurs, et que le trésor, appauvri déjà par la solde
des troupes, allait être complétement ruiné par la rançon des
prisonniers. Mais ce qui leur fut le plus sensible, ce fut de penser
que ce revers allait rendre la France la fable et la risée des nations
étrangères. Le roi ayant demandé aux porteurs de cette triste nouvelle
quel était le nombre des morts, ils lui répondirent que sept de ses
cousins germains avaient succombé en faisant des prodiges de valeur,
savoir: l'illustre duc de Bar[150], un de ses frères[151], leur neveu
Robert de Marle, le comte de Nevers[152], messire Charles d'Albret,
connétable de France, le duc de Brabant, Antoine, frère du duc de
Bourgogne, jeune prince généralement aimé, sur qui l'on fondait de
grandes espérances pour le bien du royaume, s'il eût vécu, et qui,
abandonnant la conduite des troupes placées sous son commandement pour
se distinguer par quelque prouesse, était allé se joindre à
quelques-uns des principaux barons qui s'étaient portés en avant avec
une imprudente précipitation; enfin le duc d'Alençon[153], qui
l'emportait sur les autres princes par les agréments de sa personne et
par ses immenses richesses, et qui jusqu'alors avait joui d'une grande
réputation de prudence; mais emporté par une folle ardeur et par un
désir insensé de combattre, il avait quitté le principal corps d'armée
qu'il était chargé, dit-on, de conduire, et s'était jeté témérairement
au milieu de la mêlée.
[150] Édouard.
[151] Henri.
[152] Philippe.
[153] Jean Ier.
«Outre ces princes, ajoutèrent les messagers qui apportaient ces
tristes détails, on a aussi à regretter le grand-maître des
arbalétriers de France, le sire de Bacqueville, garde de l'oriflamme,
Guichard Dauphin, plusieurs de vos baillis et sénéchaux, de vieux
chevaliers renommés par leur naissance et par leurs longs services, et
dont les sages conseils aidaient au gouvernement du royaume. Ils sont
tous d'autant plus à plaindre, qu'ils s'étaient constamment opposés à
ce qu'on livrât bataille, et que pourtant ils aimèrent mieux affronter
tous les hasards de la mêlée que de se déshonorer en retournant chez
eux.» Ils indiquèrent les noms de chacun d'eux (puissent ces noms
mériter d'être écrits dans le livre de vie!), et ils firent remarquer
que parmi les ecclésiastiques un seul, messire de Montaigu, archevêque
de Sens, avait osé prendre part à cette sanglante bataille, et que
tandis qu'il frappait vaillamment l'ennemi de droite et de gauche, il
avait enfin, comme les autres, payé de sa vie son entreprise
téméraire, avec son neveu le vidame de Laon. Tel fut aussi le sort
d'un très-grand nombre de chevaliers, d'écuyers et de braves
bourgeois, qui avaient engagé la meilleure partie de leurs biens pour
venir en pompeux équipage se ranger sous les bannières desdits
seigneurs et chercher l'occasion de se signaler par quelque action
d'éclat. Les messagers citèrent encore comme très-regrettable la perte
de beaucoup de nobles étrangers, qui s'étaient joints aux seigneurs de
France en cette occasion, et notamment de plusieurs chevaliers, fameux
du Hainaut, entre autres du sénéchal de ce pays, qui par sa vaillance
éprouvée et par ses exploits dans diverses contrées avait mérité
d'être appelé la fleur des braves.
«Sérénissime prince, dirent-ils en finissant, il serait difficile
d'indiquer d'une manière certaine le nombre des morts. Cependant, s'il
faut en croire le bruit commun, plus de quatre mille des meilleurs
hommes d'armes de votre royaume ont péri en combattant avec courage,
et il ne reste plus qu'à adresser pour eux au ciel de ferventes
prières, afin qu'ils partagent avec les saints la béatitude éternelle.
Vos bien aimés cousins les ducs d'Orléans et de Bourbon, les comtes de
Vendôme et de Richemont, et quatorze cents chevaliers et écuyers ont
été faits prisonniers et mis à rançon; d'autres, en beaucoup plus
grand nombre, ont cédé à la peur et se sont couverts d'une éternelle
infamie en fuyant sans être poursuivis.»
Le roi est vivement affligé de la défaite de son armée, que bien
des gens imputent aux fautes des Français.
En entendant ce triste récit, le roi et les ducs de Guienne et de
Berri furent frappés d'une vive douleur et tombèrent dans un profond
abattement. Ils ne purent s'empêcher de témoigner leur affliction et
leur désespoir par des gémissements et des larmes. Les seigneurs de la
cour et tous les habitants du royaume, hommes et femmes, en méditant
sur ce cruel malheur, regardaient leur siècle comme à jamais flétri et
déshonoré aux yeux de la postérité: «En quels mauvais jours
sommes-nous venus au monde, disaient-ils, puisque nous sommes témoins
de tant de confusion et de honte!» Partout les nobles dames et
demoiselles changeaient leurs vêtements tissus d'or et de soie en
habits de deuil. C'était un spectacle à arracher des larmes à tous les
yeux que de voir les unes pleurant amèrement la perte de leurs époux,
les autres inconsolables de la mort de leurs enfants et de leurs plus
proches parents, mais surtout de ceux qui en succombant ainsi sans
gloire avaient emporté avec eux dans la tombe les noms fameux de leurs
ancêtres, ces noms si souvent illustrés dans les combats.
Il y en eut qui, dans l'amertume de leur douleur, accusaient la
Providence divine et demandaient pourquoi elle avait permis que la
France, qui lui était autrefois si chère, éprouvât une pareille
infortune. J'ai entendu quelques personnages de savoir et d'expérience
répondre à ce propos que ce malheur avait été attiré sur le royaume
par les iniquités de ses habitants, et que s'ils avaient mérité que
Dieu leur fût propice, il était vraisemblable qu'ils auraient pu
facilement détruire les forces de leurs ennemis et humilier leur
orgueil excessif. Ils disaient encore à l'appui de leur raisonnement:
«Les Français d'autrefois, qui étaient de vrais catholiques, vivant
dans la crainte de Dieu, sont remplacés par des fils corrompus, des
fils criminels, qui méprisent la foi chrétienne et se plongent sans
pudeur ni retenue dans toutes sortes de vices, suivant le mal et
évitant le bien, semblables à ceux qui ont dit au Seigneur leur Dieu:
_Retire-toi de nous, nous ne voulons pas connaître tes voies_. Et le
Seigneur, justement irrité, leur a retiré sa grâce.»
J'inclinerais volontiers à partager l'opinion de ces gens sages; car
en voyant les mœurs corrompues des Français, on peut dire que jamais
peuple n'a été plus adonné à la bonne chère. On pourrait les mettre au
nombre de ceux qui n'ont d'autre dieu que leur ventre; la débauche
règne si souverainement parmi eux, que les liens du mariage ne sont
plus respectés, même entre alliés et parents, et que la fraude, la
ruse et l'intrigue se rencontrent partout. L'avarice, qui, selon
l'expression de l'Apôtre, est la servitude des idoles, exerce un tel
empire, qu'il n'est aucun subterfuge auquel les petites gens n'aient
recours, soit dans le payement des dîmes ecclésiastiques, soit dans
leurs transactions commerciales. Ils blasphèment continuellement dans
leurs discours le nom du Seigneur. Mais peut-être dira-t-on: «Pourquoi
Dieu, qui jadis aurait épargné un peuple entier de coupables, s'il
s'était trouvé seulement dix justes dans le nombre, n'a-t-il pas
épargné notre royaume, dans lequel il y a des clercs, des prélats et
des religieux qui le servent assidûment?» J'avoue que cette objection
n'est pas sans fondement. Ce sont eux en effet que Dieu a
principalement institués pour donner l'exemple de l'obéissance à ses
commandements, pour être le miroir de l'honneur, le modèle de la
chasteté et de l'abstinence, la règle de l'humilité et de la patience,
la consolation des pauvres et des affligés; voulant qu'ils fuient les
passions, qu'ils repoussent l'ambition, qu'ils vaquent à la prière, et
consacrent leur temps à de pieuses lectures. Mais ils n'observent rien
de tout cela; ils se précipitent dans le vice sans pudeur ni retenue.
Les évêques, oublieux de leurs devoirs, sont devenus comme des chiens
sans voix, qui ne peuvent plus aboyer; ils font acception des
personnes, ils oignent leur tête de l'huile du pécheur, et
abandonnent, comme des mercenaires, aux loups ravissants les brebis
qui leur sont confiées; ils n'ont point horreur de l'hérésie
simoniaque; ils vivent dans la corruption, et sont tout couverts de
taches et de souillures. Ils ne détestent ni l'avarice ni les
présents; ils n'attaquent pas les impies en prêchant librement la
vérité; et au lieu de conseiller la sainteté aux princes de la terre,
il les flattent et les caressent. En considérant tant de vices et tant
d'indifférence pour ce qui est saint, juste, raisonnable et honnête,
nous pouvons dire avec le divin Psalmiste: «Nous sommes tous vraiment
bien déchus; nous sommes devenus inutiles. Il n'est personne qui fasse
le bien, personne sans exception.»
Je laisse toutefois aux hommes d'expérience et de savoir le soin de
décider s'il faut attribuer la ruine du royaume aux désordres de la
noblesse française, qui est, comme chacun sait, toute plongée dans les
délices, toute livrée aux passions et aux vanités du monde, au point
qu'il n'y a plus personne parmi elle qui suive les traces de ses
ancêtres. Les chevaliers et les écuyers n'ont pas oublié que naguère
les ducs et princes du royaume, poussés par le diable, ennemi de la
paix, ont dépouillé leurs sentiments d'affection réciproque, à
l'occasion de la déplorable mort du duc d'Orléans, se sont voué une
haine mortelle et ont enfreint à plusieurs reprises les traités jurés;
qu'ils ont ainsi fourni à ceux qui combattaient sous leurs ordres
l'occasion de mettre tout à feu et à sang; que ces détestables
ministres de leurs fureurs, dignes de l'animadversion de Dieu et des
hommes, n'ont épargné ni les biens des églises ni ceux des monastères
et n'ont respecté aucun des priviléges accordés par la piété des
princes à ces asiles inviolables; qu'ils ont forcé les sanctuaires,
dérobé les vases sacrés et porté leurs mains sacriléges sur les
choses saintes comme sur les choses profanes. Il est notoire pour tous
les Français que ce sont les divisions obstinées des princes qui ont
inspiré à nos ennemis l'audace d'envahir le royaume; que c'est contre
l'avis des chevaliers les plus expérimentés qu'on a livré bataille, et
que pendant ce temps des gens de guerre, qui se prétendaient enrôlés
sous leurs bannières, exerçaient des brigandages intolérables dans
presque toutes les provinces de France, sous prétexte qu'ils n'étaient
pas suffisamment payés de leurs services.
Tous ces crimes et d'autres pires encore, pour le dire en un mot, ont
excité à si juste titre la colère de Dieu contre les grands du
royaume, qu'il leur a ôté la force de vaincre leurs ennemis et même de
leur résister. Et qu'on n'attribue pas ce malheur à la conjonction de
certains astres ou à l'influence de certaines planètes, comme l'ont
publié quelques charlatans dans leurs assertions mensongères et
extravagantes. C'est le Tout-Puissant, dis-je, qui, poussé à bout par
les péchés des habitants, a inspiré aux uns l'audace d'envahir le
royaume et aux autres la pensée de fuir. Je ne crois pas que depuis
cinquante ans la France ait éprouvé un désastre plus grand et qui
doive avoir, à mon avis, de plus funestes conséquences. Car le roi
d'Angleterre est retourné dans ses États avec la ferme résolution de
lever de nouvelles troupes en plus grand nombre, pour attaquer une
seconde fois la France, dès les premiers jours du printemps, et il a
répété plus d'une fois aux seigneurs ses prisonniers: «C'est vous, mes
chers cousins, qui payerez, je l'espère bien, tous les frais de la
guerre.»