DES SEIGNEURS SONT BRULÉS DANS UNE MASCARADE.

1393.

_Récit du Religieux de Saint-Denis._

(Traduction de M. Bellaguet).

J'aurais voulu passer sous silence l'événement que je vais raconter;

mais comme l'historien doit enregistrer les faits qui peuvent

détourner l'homme du mal et lui apprendre à se conduire avec

modération, j'ai cru devoir insérer ici le récit d'un malheur aussi

déplorable qu'inattendu.

A l'exemple de ses prédécesseurs, le roi Charles aimait à distribuer

des grâces et à répandre des bienfaits autour de lui. Ses largesses

s'adressaient surtout à ceux de sa cour qui, par leurs complaisances

et leur dévouement, cherchaient à mériter son affection et celle de

son épouse bien aimée. Parmi les dames d'honneur attachées au service

de la reine, il s'en trouvait une, nommée Catherine, qui jouissait

d'une faveur toute particulière. La reine l'aimait tendrement, parce

qu'elle était Allemande et qu'elle parlait allemand comme elle. Le roi

résolut de la marier à un riche seigneur d'Allemagne, et se proposa de

déployer à cette occasion une grande magnificence et une générosité

sans exemple. Pour donner plus d'éclat à la cérémonie, il y fit

inviter en son nom la reine et les illustres duchesses de Bourgogne,

de Berri et d'Orléans. Elles se réunirent le 29 janvier, avec un

nombreux cortége de seigneurs et de nobles dames, à l'hôtel royal de

Saint-Paul, où devait se célébrer le mariage. Rien ne manqua à la

splendeur de cette fête toute royale. Rien ne fut oublié de ce qui

pouvait contribuer à divertir les personnes invitées. Il y eut toutes

sortes de mascarades, et l'on dansa au son des instruments jusqu'au

milieu de la nuit. On ne savait pas, hélas! que toutes ces

réjouissances allaient se terminer par une horrible tragédie.

Voici quelle en fut l'occasion. La mariée était veuve pour la

troisième fois. Or, dans plusieurs endroits du royaume, il y a des

gens qui ont la sottise de croire que c'est le comble du déshonneur

pour une femme de se remarier, et en pareille circonstance ils se

livrent à toutes sortes de licences, se déguisent avec des masques et

des travestissements, et font essuyer mille avanies aux deux époux.

C'est un usage ridicule et contraire à toutes les lois de la décence

et de l'honnêteté. Cependant, entraîné par les conseils de quelques

jeunes seigneurs de sa cour, le roi, qui se laissait aller trop

facilement à son goût pour les plaisirs, voulut se donner ce

divertissement; il prit avec lui cinq d'entre eux, et voici ce qu'ils

firent. Ils se vêtirent de la tête aux pieds d'habits de lin, sur

lesquels on avait collé des étoupes avec de la poix. Ensuite ils se

masquèrent, entrèrent dans la salle sous cet affreux déguisement qui

les rendait méconnaissables, et se mirent à courir de tous côtés en

faisant des gestes obscènes, en poussant d'horribles cris et en

imitant les hurlements des loups. Leurs mouvements ne furent pas moins

inconvenants que leurs cris; ils dansèrent la sarrasine avec une sorte

de frénésie vraiment diabolique. L'ennemi du genre humain leur avait

sans doute tendu ce piége pour les perdre, et la France aurait été

affligée d'un malheur irréparable, d'une honte éternelle, si l'ange

gardien du roi et la Providence qui veillait sur lui ne l'eussent en

ce moment tenu à quelque distancé de ses compagnons.

Pendant que les jeunes seigneurs ne songeaient qu'à se divertir, un

des assistants, sans prévoir sans doute le mal qu'il pouvait faire,

jeta une flammèche sur un de ceux qui faisaient partie de la

mascarade. Aussitôt les vêtements inflammables des danseurs

s'embrasèrent tous en un clin d'œil. Il eût fallu avoir un cœur de

roche pour entendre sans frémir les cris affreux que poussèrent alors

ces malheureux, pour les voir de sang-froid courir en désordre et dans

les transports d'une frénésie qui n'était maintenant que trop

véritable. La flamme dévorante s'élevait jusqu'au plafond; la poix

liquéfiée ruisselait sur leur corps et pénétrait dans leurs chairs.

Ils furent pendant près d'une demi-heure en proie à ces souffrances.

En essayant d'éteindre le feu, en cherchant à déchirer leurs

vêtements, ils se brûlèrent et se calcinèrent les mains. Le feu

consuma aussi les parties inférieures de leurs corps, et leurs

membres, qui tombaient par lambeaux, inondèrent de sang le plancher de

la salle.

Au milieu de ces cruelles tortures, le comte de Joigny, gentilhomme

d'une illustre naissance, expira dans les bras de ceux qui

l'emportaient. Le bâtard de Foix et Aymeri de Poitiers moururent deux

jours après; Huguet de Guisay seul vécut trois jours encore.

C'étaient, à l'exception de ce dernier, de jeunes seigneurs de la plus

grande espérance, et leur mort fut à tous égards déplorable. Mais

Huguet de Guisay était un homme perdu de vices et passait pour un

misérable aux yeux de tous les honnêtes gens; sa perversité était

telle, que, dans sa haine pour les gens du petit peuple, qu'il

appelait des chiens, il les forçait souvent à imiter toutes sortes

d'aboiements. Souvent aussi, pendant son dîner, il les obligeait à

soutenir sa table, et si l'un d'eux avait le malheur de lui déplaire

en quelque chose, il le faisait coucher à terre, montait sur son dos

et le frappait de l'éperon jusqu'au sang, en disant qu'avec des gens

de cette espèce il fallait employer non pas les coups de poing, mais

le fouet, comme avec les bêtes brutes. Au milieu même des tourments,

il ne put s'empêcher de traiter de chiens ses propres serviteurs; il

ne cessa point de répéter qu'ils étaient indignes de lui survivre,

jusqu'au moment où la mort mit fin à ses injures. En apprenant qu'il

venait de rendre le dernier soupir, les seigneurs ne purent contenir

leur joie, et ils s'écrièrent en pleine cour: «_Dieu soit loué!_» On

transporta son corps dans le Bourbonnais, d'où il était originaire.

Pendant que le cercueil traversait les rues de Paris, presque tous

ceux qui se trouvaient sur le passage du convoi répétaient tout haut

ces mots, qu'il avait l'habitude de dire: «_Aboie, chien!_» Ainsi ce

débauché, dont les conseils et les exemples funestes entraînaient,

dit-on, si souvent les jeunes seigneurs au mal, et qui s'était attiré

la haine générale, enveloppa ses compagnons dans sa perte. Le sire de

Nantouillet fut le seul qui échappa à la mort ainsi que le roi. Il

faisait partie de la mascarade; mais dès qu'il sentit les atteintes du

feu, il courut précipitamment à la cuisine du palais, et se plongea

dans une chaudière pleine d'eau. Cette heureuse idée lui sauva la vie.

La reine, dans le premier moment d'effroi, s'était enfuie avec ses

dames d'honneur dans une chambre éloignée. Mais comme elle ignorait si

le roi avait péri avec ses compagnons, ou s'il avait échappé à la mort

ainsi que nous l'avons dit, elle tomba à terre demi morte de frayeur.

Elle ne reprit l'usage de ses sens que quand elle vit le roi, qui vint

la rassurer après avoir quitté son travestissement. La nouvelle de ce

malheur parvint bientôt aux oreilles des bourgeois du voisinage. Ils

crurent que le roi était mort, se réunirent au nombre de cinq cents,

et se présentèrent à l'hôtel royal de Saint-Paul, dont ils se firent

ouvrir les portes de force. Ils se disposaient à venger sur les gens

de la cour la mort de leur maître bien aimé, lorsque le roi se montra

sous le dais royal et calma leur fureur de la voix et du geste. Dès le

lendemain messeigneurs les ducs de Berri et de Bourgogne, oncles du

roi, et le duc d'Orléans, son frère, voulurent témoigner au ciel leur

reconnaissance pour un si grand bienfait; ils allèrent nu-pieds en

procession de la porte Montmartre à l'église de Notre-Dame. Le roi

s'y rendit à cheval; il entendit la messe avec eux, et rendit grâces à

Dieu et à la bienheureuse Vierge Marie d'avoir échappé au danger.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 68 / 126 题