DÉMENCE DE CHARLES VI.

1392.

_Récit du Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.

Le roi est atteint d'une grave maladie, au moment où il allait

soumettre par la force des armes le duc de Bretagne.

Les hommes d'armes ayant été promptement rassemblés, le roi se mit à

leur tête, et marcha en toute hâte sur le Mans. Il y attendit ses

oncles les ducs de Berri et de Bourgogne, qui n'obéissaient qu'avec

lenteur à ses ordres, parce qu'ils désapprouvaient l'expédition.

Malgré leur retard, il leur témoigna sa joie de leur arrivée. Le duc

de Berri obtint même par ses instances que le roi lui rendît le

gouvernement et la garde du duché d'Aquitaine; mais il lui recommanda

d'obliger ses lieutenants à se conduire désormais avec plus de

douceur, et à ne pas écraser le pays d'impôts et d'exactions, comme

ils l'avaient toujours fait.

Après cela, le roi fit part de ses desseins aux deux ducs. Comme il

avait été décidé que tout ce qui appartenait à messire Pierre de Craon

serait confisqué, il avait envoyé des hommes d'armes contre la place

de Sablé. Il apprit bientôt que les portes leur en avaient été fermées

par la garnison qui la défendait au nom du duc de Bretagne; il en fut

vivement courroucé. Le duc, voulant apaiser son ressentiment, envoya

des gens pour lui porter des excuses, et pour lui dire que cette place

était à sa disposition, qu'il priait le roi de venir pacifiquement, et

qu'il offrait de lui ouvrir également les portes de toutes ses autres

places. Il redoutait l'armée royale, qui se grossissait chaque jour

par l'arrivée de nouveaux corps; il avait vu le Maine cruellement

dévasté, et il craignait que le roi n'exerçat les mêmes ravages dans

son pays, comme les gens qui l'entouraient lui en donnaient le

conseil. Mais de soudains revers viennent souvent se mêler au cours

des événements. Une maladie étrange et jusqu'alors inconnue arrêta le

roi dans ses projets.

J'étais alors au camp. En songeant à tout ce qu'un pareil malheur

avait de cruel, j'aurais volontiers laissé tomber la plume de mes

mains, pour ne point transmettre ce souvenir à la postérité. Mais il

est de mon devoir de raconter tous les événements de ce règne, quels

qu'ils soient, heureux ou malheureux. S'il faut en croire des

personnes dignes de foi, cet accident déplorable avait été annoncé par

des signes précurseurs. Ainsi une petite statue de la bienheureuse

Vierge Marie, qui faisait partie des joyaux précieux de l'église de

Saint-Julien au Mans, avait, dit-on, tourné sur elle-même pendant une

demi-heure environ, sans que personne y touchât; comme ce prodige

avait déjà eu lieu précédemment, on en augura qu'une grande calamité

était près d'éclater dans le royaume. On ignorait sans aucun doute la

maladie du roi.

Cette maladie était pour ses familiers un juste sujet d'étonnement. En

effet, dès les premiers jours d'août, le roi avait commencé à donner

des signes de démence par des propos insensés et par des gestes

indignes de la majesté royale. Le 5 du mois, malgré les

représentations de ses oncles et de ses parents, il fit publier, par

la voix du héraut et à son de trompe, l'ordre de prendre les armes; il

sortit de la ville armé de pied en cap, à la tête des troupes. Mais à

peine était-il arrivé jusqu'à la léproserie, qu'un misérable, couvert

de haillons, vint à sa rencontre et lui causa une vive frayeur. Malgré

les efforts qu'on fit pour éloigner cet homme par les menaces et la

terreur, il suivit le roi pendant près d'une demi-heure, en lui criant

d'une voix terrible: «Ne va pas plus loin, noble roi, car on te

trahit!» L'imagination du roi, déjà troublée, lui fit ajouter foi à

ces paroles, et un nouvel incident acheva d'égarer ses esprits. Un des

hommes d'armes qui chevauchaient à ses côtés, se trouvant trop pressé

dans la foule, laissa tomber à terre son épée. Au bruit du fer, le roi

fut saisi tout à coup d'un accès de fureur; dans son égarement, il

tira son épée du fourreau, et tua cet homme. En même temps il donna de

l'éperon à son cheval, et pendant près d'une heure entière il fut

emporté de côté et d'autre avec une extrême rapidité, en criant: «On

veut me livrer à mes ennemis!» et en frappant ses amis aussi bien que

les premiers venus. Tout le monde fuyait devant lui comme devant la

foudre.

Pendant cet accès de fureur, le roi tua quatre hommes, entre autres un

fameux chevalier de Gascogne, nommé de Polignac, qui était bâtard. Il

aurait causé de plus grands malheurs encore si son épée ne se fût

brisée. Alors on l'entoura, on l'attacha sur un chariot et on le

ramena au Mans, pour lui faire prendre un peu de repos. Ses forces

étaient tellement épuisées, qu'il resta deux jours sans connaissance

et privé de l'usage de ses membres. Bientôt son état empira; le corps

commença à se refroidir; la poitrine seule conservait encore un reste

de chaleur et de vie qu'on distinguait à peine aux légers battements

de son cœur; les médecins même déclaraient que le roi allait mourir.

Cette nouvelle plongea toute la cour dans la désolation. Les

seigneurs, atterrés de ce malheur, témoignaient leur affliction par

leurs larmes et par leurs cris; ils prenaient des habits de deuil, et

donnaient toutes les marques d'un profond désespoir. Les accents de la

tragédie pourraient seuls exprimer les lamentations des princes du

sang, et surtout celles du duc de Bourgogne. Il ne cessait d'embrasser

le corps du roi, qu'il croyait inanimé, et d'une voix entrecoupée de

sanglots, il s'écriait: «Mon bien aimé sire et neveu, je vous en prie,

soulagez ma douleur par un mot seulement.»

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 67 / 126 题