2. _Récit de Froissart._

L'aventure d'une danse faite en semblance de hommes sauvages, là

où le roi fut en péril.

Avint que un mariage se fit en l'hôtel du roi, de un jeune chevalier

de Vermandois et de une des damoiselles de la roine; et tous deux

étoient de l'hôtel du roi et de la roine. Si en furent les seigneurs,

les dames et damoiselles et tout l'hôtel plus réjouis; et pour cette

cause le roi voult faire les noces; et furent faites dedans l'hôtel de

Saint-Pol à Paris, et y eut grand foison de bonnes gens et de

seigneurs; et y furent les ducs d'Orléans, de Berry, de Bourgogne et

leurs femmes. Tout le jour des noces qu'ils épousèrent, on dansa et

mena-t-on grand joie: le roi fit le souper aux dames, et tint la roine

de France l'état; et s'efforçoit chacun de joie faire, pour cause

qu'ils véoient le roi qui s'en en sonnioit[126] si avant. Là avoit un

écuyer d'honneur en l'hôtel du roi, et moult son prochain, de la

nation de Normandie, lequel s'appeloit Hugonin de Guisay; si s'avisa

de faire aucun ébattement pour complaire au roi et aux dames qui là

étoient. L'ébattement qu'il fit, je le vous dirai.

Le jour des noces, qui fut par un mardi devant la Chandeleur[127], sur

le soir, il fit pourvoir six cottes de toile et mettre à part dedans

une chambre, et porter et semer sus délié lin; et les cottes

couvertes de délié lin, en forme et couleur de cheveux, il en fit le

roi vêtir une, et le comte de Joigny, un jeune et très-gentil

chevalier, une autre, et mettre très-bien à leur point; et ainsi une

autre à messire Charles de Poitiers, fils au comte de Valentinois; et

à messire Yvain de Galles, le bâtard de Foix, une autre; et la

cinquième au fils du seigneur de Nantouillet, un jeune chevalier; et

il vêtit la sixième. Quand ils furent tous six vêtus de ces cottes qui

étoient faites à leur point, et ils furent dedans enjoins et cousus,

ils se montroient être hommes sauvages, car ils étoient tous chargés

de poil, du chef jusques à la plante du pied.

[126] S'en embarrassait, qui en prenait soin.

[127] Le 29 janvier 1393.

Cette ordonnance plaisoit grandement bien au roi de France, et en

savoit à l'écuyer, qui avisée l'avoit, grand gré; et se habillèrent de

ces cottes si secrètement en une chambre, que nul ne savoit de leur

affaire, fors eux-mêmes et les varlets qui vêtus les avoient. Messire

Yvain de Foix, qui de la compagnie étoit, imagina bien la besogne, et

dit au roi: «Sire, faites commander bien acertes que nous ne soyons

approchés de nulles torches, car si l'air du feu entrât en ces cottes

dont nous sommes déguisés, le poil happeroit l'air du feu, si serions

ars et perdus sans remède, et de ce je vous avise.»--«En nom Dieu,

répondit le roi à Yvain, vous parlez bien et sagement; et il sera

fait.» Et de là endroit le roi défendit aux varlets, et dit: «Nul ne

nous suive.» Et fit là venir le roi un huissier d'armes qui étoit à

l'entrée de la chambre, et lui dit: «Va-t'en à la chambre où les dames

sont, et commande de par le roi que toutes torches se traient à part

et que nul ne se boute entre six hommes sauvages qui doivent là

venir.» L'huissier fit le commandement du roi moult étroitement, que

toutes torches et torchins, et ceux qui les portoient, se missent en

sus au long près des parois, et que nul n'approchât les danses,

jusques à tant que six hommes sauvages qui là devoient venir seroient

retraits. Ce commandement fut ouï et tenu; et se trairent tous ceux

qui torches portoient à part; et fut la salle délivrée, que il n'y

demeura que les dames et damoiselles, et les chevaliers et écuyers qui

dansoient. Assez tôt après ce, vint le duc d'Orléans, et entra en la

salle; et avoit en sa compagnie quatre chevaliers et six torches tant

seulement, et rien ne savoit du commandement qui fait avoit été, ni

des six hommes sauvages qui devoient venir; et entendit à regarder les

danses et les dames, et même il commença à danser. Et en ce moment

vint le roi de France, lui sixième seulement, en l'état et ordonnance

que dessus est dit, tout appareillé comme homme sauvage et couvert de

poil de lin, aussi délié comme cheveux, du chef jusques au pied. Il

n'étoit homme ni femme qui les pût connoître, et étoient les cinq

attachés l'un à l'autre, et le roi tout devant qui les menoit à la

danse.

Quand ils entrèrent en la salle, on entendit tant à eux regarder qu'il

ne survint de torches ni de torchins. Le roi, qui étoit tout devant,

se départit de ses compagnons, dont il fut heureux, et se trait devers

les dames pour lui montrer, ainsi que jeunesse le portoit. Et passa

devant la roine, et s'en vint à la duchesse de Berry, qui étoit sa

tante et la plus jeune. La duchesse par ébattement le prit, et voult

savoir qui il étoit; le roi étant devant elle, ne se vouloit nommer.

Adonc dit la duchesse de Berry: «Vous ne m'échapperez point ainsi,

tant que je saurai votre nom.» En ce point avint le grand meschef sur

les autres, et tout par le duc d'Orléans, qui en fut cause, quoique

jeunesse et ignorance lui fit faire; car si il eût bien présumé et

considéré le meschef qui en descendit, il ne l'eût fait pour nul

avoir. Il fut trop en volonté de savoir qui ils étoient. Ainsi que les

cinq dansoient, il approcha la torche, que l'un de ses varlets tenoit

devant lui, si près de lui que la chaleur du feu entra au lin. Vous

savez que en lin n'a nul remède et que tantôt il est enflambé. La

flamme du feu échauffa la poix à quoi le lin étoit attaché à la toile.

Les chemises linées et poyées[128] étoient sèches et déliées et

joignans à la chair, et se prirent au feu à ardoir; et ceux qui vêtues

les avoient et qui l'angoisse sentoient commencèrent à crier moult

amèrement et horriblement. Et tant il y avoit de meschef que nul ne

les osoit approcher. Bien y eut aucuns chevaliers qui s'avancérent

pour eux aider et tirer le feu hors de leurs corps. Mais la chaleur de

la poix leur ardoit toutes les mains et en furent depuis moult

mésaisés. L'un des cinq, ce fut Nantouillet, s'avisa que la

bouteillerie étoit près de là; si fut celle part, et se jeta en un

cuvier tout plein d'eau où on rinçoit tasses et hanaps. Cela le sauva;

autrement il eût été mort et ars ainsi que les autres; et nonobstant

tout, si fut-il en mal point.

[128] Enduites de poix et de lin, ou de filasse de lin.

Quand la roine de France ouït les grands cris et horribles que ceux

qui ardoient faisoient, elle se douta de son seigneur le roi qu'il ne

fût attrapé; car bien savoit, et le roi lui avoit dit, que ce seroit

l'un des six. Si fut durement ébahie et chéy pâmée. Donc saillirent

les chevaliers et dames avant en lui aidant et confortant. Tel

meschef, douleur et crierie avoit en la salle qu'on ne savoit auquel

entendre. La duchesse de Berry délivra le roi de ce péril, car elle le

bouta dessous sa gonne[129] et le couvrit pour eschiver le feu; et

lui avoit dit, car le roi se vouloit partir d'elle à force: «Où voulez

vous aller? Vous véez que vos compagnons ardent. Qui êtes vous? Il est

heure que vous vous nommez.»--«Je suis le roi.»--«Ha! monseigneur, or

tôt allez vous mettre en autre habit, et faites tant que la roine vous

voie, car elle est moult mésaisée pour vous.»

[129] Robe; _gown_ en anglais.

Le roi à cette parole issit hors de la salle, et vint en sa chambre,

et se fit déshabiller le plus tôt qu'il put et remettre en ses

garnemens[130], et vint devers la roine; et là étoit la duchesse de

Berry, qui l'avoit un peu reconfortée et lui avoit dit: «Madame,

reconfortez-vous, car tantôt vous verrez le roi; certainement j'ai

parlé à lui.» A ces mots, vint le roi en la présence de la roine; et

quand elle le vit, de joie elle tressaillit; donc fut-elle prise et

embrassée[131] de chevaliers et portée en sa chambre, et le roi en sa

compagnie, qui toujours la reconforta.

[130] Habillements, vêtements, ce qui garnit.

[131] Prise et portée entre les bras.

Le bâtard de Foix, qui tout ardoit, crioit à hauts cris: «Sauvez le

roi, sauvez le roi!» Et voirement fut-il sauvé par la manière et

aventure que je vous ai dit; et Dieu le voult aider, quand il se

départit de la compagnie pour aller voir les dames; car s'il fût

demeuré avecques ses compagnons, il étoit perdu et mort sans remède.

En la salle de Saint-Pol à Paris, sur le point de l'heure de minuit,

avoit telle pestilence et horribleté que c'étoit hideur et pitié de

l'ouïr et du voir. Des quatre qui là ardoient, il y en eut là deux

morts éteints sur la place. Les autres deux, le bâtard de Foix et le

comte de Joigny, furent portés à leurs hôtels et moururent dedans deux

jours, à grand peine et martire.

Ainsi se dérompit cette fête et assemblée de noces en tristesse et en

ennui, quoique l'époux et l'épouse ne le pussent amender. Car on doit

supposer et croire que ce ne fut point leur coulpe[132], mais celle du

duc d'Orléans, qui nul mal n'y pensoit quand il avala[133] la torche.

Jeunesse lui fit faire. Et bien dit, tout en audience, quand il vit

que la chose alloit mal: «Entendez à moi, tous ceux qui me peuvent

ouïr. Nul ne soit demandé ni inculpé de cette aventure, car ce qui

fait en est, c'est tout par moi et en suis cause. Mais ce pèse moi que

oncques m'avint; et ne cuidois pas que la chose dût ainsi tourner; car

si je l'eusse cuidé et sçu, je y eusse pourvu.» Et puis si s'en alla

le duc d'Orléans devers le roi pour se excuser, et le roi le tint pour

tout excusé.

[132] Faute.--Disculper, inculper.

[133] Descendit, abaissa;--en aval, en bas.

Cette dolente aventure avint en l'hôtel de Saint-Pol à Paris, en l'an

de grâce 1392[134], le mardi devant la Chandeleur, de laquelle avenue

il fut grand nouvelle parmi le royaume de France et en autre pays. Le

duc de Bourgogne et le duc de Berry n'étoient point pour l'heure là,

mais à leurs hôtels; et avoient le soir pris congé au roi, à la roine

et aux dames, et retrait à leurs hôtels pour être mieux à leurs aises.

[134] Ancien style; en 1393, nouveau style.

Quand ce vint au matin et la nouvelle fut sçue et épandue parmi la

ville et cité de Paris, vous devez savoir que toutes gens furent moult

émerveillées. Et disoient plusieurs communément parmi la ville de

Paris: que Dieu avoit montré encore secondement un grand exemple et

signe sur le roi, et qu'il convenoit et appartenoit qu'il y regardât

et qu'il se retrait de ses jeunes huiseuses[135], et que trop en

faisoit et avoit fait, lesquelles ne appartenoient point à faire à un

roi de France; et que trop jeunement se maintenoit et étoit maintenu

jusques à ce jour. La communauté de Paris en murmuroit, et disoit sans

contrainte: «Regardez le grand meschef qui est près avenu sur le roi;

et s'il eût été attrapé et ars, que fussent ses oncles et son frère

devenus? Ils doivent être tous certains que jà pied d'eux n'en fût

échappé, car tous eussent été occis, et les chevaliers que on eût

trouvé dedans Paris.»

[135] Frivolités, oisivetés.

Or avint, si très tôt que les ducs de Berry et de Bourgogne au matin

sçurent les nouvelles, ils furent tout ébahis et émerveillés; et bien

y eut cause. Si montèrent aux chevaux et vinrent à l'hôtel du roi à

Saint-Pol, et le trouvèrent. Si le consolèrent; et bien en avoit

mestier, car encore étoit-il tout effrayé et ne se pouvoit r'avoir de

l'imagination, quand il pensoit au péril où il avoit été. Et bien dit

à ses oncles que sa belle tante de Berry l'avoit sauvé et ôté hors du

péril, mais il étoit trop fort courroucé du comte de Joigny et de

messire Yvain de Foix et de messire Charles de Poitiers. Ses oncles,

en lui reconfortant, lui dirent: «Monseigneur, ce qui est avenu ne

peut-on recouvrer. Il vous faut publier la mort d'eux et louer Dieu et

regracier de la belle aventure qui vous est avenue, car votre corps et

tout le royaume de France a été pour cette incidence en grand aventure

d'être tout perdu; et vous le pouvez imaginer, car jà ne s'en peuvent

les vilains taire, et disent que si le meschef fût tourné sur vous,

ils nous eussent tous occis. Si vous ordonnez, appareillez et mettez

en état royal, ainsi que à vous appartient, et montez à cheval. Si

allez à Notre-Dame de Paris en pélerinage. Nous irons en votre

compagnie; et vous montrez au peuple, car on vous désire à voir par la

cité et ville de Paris.» Le roi répondit que ainsi le feroit-il. Sur

ces paroles, s'embatit[136] le duc d'Orléans, frère du roi, qui moult

l'aimoit comme son frère. Et ses oncles le recueillirent doucement, et

le blâmèrent un petit de la jeunesse que faite avoit. A ce qu'il

montra, il leur en sçut bon gré, et dit bien que il ne cuidoit point

mal faire. Assez tôt après, sur le point de neuf heures, montèrent le

roi et tous les compagnons à cheval, et se départirent de Saint-Pol,

et chevauchèrent parmi Paris pour apaiser le peuple, qui trop fort

étoit ému; et vinrent en la grande église; et là ouït le roi la messe

et y fit ses offrandes, et depuis retournèrent le roi et les seigneurs

en l'hôtel de Saint-Pol, et là dinèrent. Si se passa et oublia cette

chose petit à petit, et fit-on obsèques, prières et aumônes pour les

morts.

[136] Tomba, s'évanouit.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 69 / 126 题