(Traduction de M. Bellaguet).
La trêve conclue avec l'Angleterre avait rendu la paix au royaume.
Mais les dissensions des seigneurs soulevèrent des orages à la cour,
et amenèrent des événements qui méritent d'être rapportés. Je citerai
entre autres l'attentat commis par messire Pierre de Craon, que le roi
et le duc d'Orléans traitaient avec une affection toute particulière,
à cause de la parenté qui les unissait.
Pierre de Craon, s'il faut en croire ses assertions, avait encouru la
colère du duc d'Orléans en l'accusant à plusieurs reprises de se
laisser aller trop facilement à ses passions, et d'accorder trop de
faveurs à des sorciers, qui composaient des sortiléges avec des os de
morts. Le duc le fit bannir de la cour. Pierre de Craon, sachant
qu'il devait sa disgrâce aux suggestions de messire Olivier de
Clisson, connétable de France, conçut contre lui une haine implacable,
et suivant l'habitude des gens de cœur, il ne respira plus que la
vengeance. Il le menaça par lettres et par messages de le faire
mourir, et se disposa à réaliser ses menaces par une trahison. Il
avait une maison près de l'hôtel royal de Saint-Paul; il s'y rendit
secrètement au mois de juin avec vingt de ses complices, et s'y tint
caché jusqu'au 14, c'est-à-dire jusqu'à la fête du Saint-Sacrement,
attendant une occasion favorable pour mettre son projet à exécution.
Ce jour-là, le connétable, qui avait soupé à la cour, ayant pris congé
du roi, se disposait à rentrer chez lui, sans se défier de rien,
lorsqu'il fut assailli tout à coup par les gens que messire Pierre de
Craon, moins criminel peut-être qu'égaré par le ressentiment, avait
placés en embuscade. D'après son ordre, ces assassins se jetèrent avec
fureur sur le connétable, qui, abandonné de tous ses serviteurs à
l'exception d'un seul, ne pouvait guère résister. Il se défendit
pourtant avec courage. Garanti par une forte cuirasse qu'il portait
sous ses vêtements, et armé de son poignard, il para quelque temps les
coups mortels qu'on lui portait de tous côtés; mais ayant reçu une
blessure grave à la tête, il se laissa glisser à bas de son cheval, et
chercha à se sauver en toute hâte dans une maison voisine. Un des
assaillants s'en aperçut et lui donna trois grands coups de son épée
dans le dos; puis la retirant toute sanglante il la montra à messire
Pierre de Craon. Celui-ci, convaincu que le connétable avait été percé
de part en part, se félicita du succès de son crime, sans songer qu'il
avait ainsi entaché son honneur et terni l'éclat de sa noblesse.
«C'est fini,» dit-il à ses complices; et à l'instant même ils
s'enfuirent tous précipitamment.
Le roi confisque les biens de Pierre de Craon, en punition de son
crime.
Le roi regarda comme un attentat contre sa personne la trahison
commise sur le principal défenseur de l'État. Aussi, dès qu'il en fut
informé, il alla consoler le connétable, et lui promit que le crime ne
resterait pas impuni. Il craignait, en fermant les yeux sur cet
assassinat, d'encourager les autres à des crimes semblables et pires
encore. Pierre de Craon avait déjà passé la Seine, et avait fait
couper les cordes des bacs pour ôter les moyens de le poursuivre. A
cette nouvelle, le roi, animé d'un juste ressentiment, ordonna qu'on
courût sur les traces des coupables. Trois d'entre eux furent arrêtés,
amenés à Paris, et décapités pour servir d'exemple aux traîtres.
Cependant le roi, irrité de voir que les autres complices lui avaient
échappé, et ne pouvant frapper leur personne, ordonna que leurs biens,
meubles et immeubles, fussent confisqués au profit du trésor royal. Il
fit raser les maisons que Pierre de Craon possédait à Paris. Il y en
avait une qui était située au cimetière Saint-Jean, et qui passait
pour la plus belle: le roi en donna les matériaux aux seigneurs de sa
cour. Ayant appris que cet hôtel était bâti sur l'emplacement de
l'ancien cimetière de la paroisse de Saint-Jean, comme le prouvaient
d'ailleurs les ossements desséchés qu'on trouva dans les fondations,
il rendit le terrain à sa première destination, et en fit don à la
paroisse. La vengeance du roi ne se borna pas à la destruction des
maisons que Pierre de Craon possédait à Paris: il fit démolir
également son magnifique château de Porchefontaine, qui était à douze
milles de la capitale, et en donna les revenus au duc d'Orléans; ce
prince les céda plus tard aux Célestins de Paris, pour la fondation
d'une chapelle qu'il fit élever dans leur église, comme on le verra.
Outre ce château fort, le roi accorda aussi à perpétuité au duc
d'Orléans la Ferté-Bernard, qui était la résidence principale de
Pierre de Craon. Mais il chargea auparavant l'amiral de France,
messire Jean de Vienne, de saisir et d'appliquer au trésor royal tout
ce qui s'y trouvait. La Ferté-Bernard, qui renfermait un riche
mobilier et des trésors considérables, était habitée par la femme et
la fille unique de Pierre de Craon. L'amiral s'y rendit, et exécuta
les ordres du roi avec la dernière rigueur. Il ne se borna pas à
piller le mobilier et tous les objets de prix, dont la valeur
s'élevait à plus de quarante mille écus d'or, il poussa la brutalité
jusqu'à chasser ignominieusement les deux femmes en chemise. Cette
conduite inhumaine fut réprouvée par toute la noblesse.
Les conseillers du roi l'engagent à combattre le duc de Bretagne.
Après avoir exercé cette première vengeance, le roi fit publier par la
voix du héraut et à son de trompe, dans toutes les villes et cités du
royaume, la sentence de proscription et de bannissement portée contre
les complices de l'assassinat. Informé que messire Pierre de Craon
s'était enfui en Bretagne afin d'échapper au juste châtiment qu'il
redoutait, il adressa un message au duc de ce pays pour le sommer de
lui livrer le coupable, sous peine d'être traité comme criminel de
lèse-majesté. Tout le monde tenait pour certain que Pierre de Craon
était alors auprès du duc de Bretagne, son cousin, et ennemi personnel
du connétable. Cependant le duc répondit au roi qu'il avait bien vu le
meurtrier après l'exécution du crime, qu'il lui avait même fait bon
accueil, mais que Pierre de Craon avait quitté la Bretagne, et qu'il
ne savait où il était allé.
Cette réponse satisfit d'autant moins le roi, qu'on croyait fermement
le duc complice de l'assassinat et qu'on n'avait guère foi en ses
paroles. Aussi dès que le connétable fut rétabli, le roi assembla ses
barons et ses chevaliers, et leur demanda ce qu'il y avait à faire
pour sauver l'honneur de sa couronne. Parmi les principaux personnages
qui assistèrent à ce conseil, on remarquait, outre le connétable,
messire Bureau de la Rivière et Jean Mercier, alors sire de Noviant.
Tous furent d'avis qu'on poursuivît par les armes la réparation de
cette injure, et que le roi enjoignît aux seigneurs du royaume, et
surtout à ses oncles, de réunir des gens de guerre.
Les princes, en recevant l'ordre du roi, regardèrent comme une insulte
personnelle qu'on eût décidé la guerre sans les consulter. Ils
obéirent cependant, bien que malgré eux; mais en même temps ils
conçurent une haine implacable contre les conseillers du roi, et
songèrent aux moyens d'anéantir leur crédit. Telle était en effet
l'influence dont jouissaient ces derniers, que le roi leur abandonnait
entièrement la direction des affaires, ne suivait que leurs conseils,
et ne tenait aucun compte de ceux des autres. A force d'habileté et
d'adresse ils étaient parvenus à former entre eux l'union la plus
étroite, croyant que personne ne pourrait s'opposer à leurs volontés.
Leurs prévisions ne furent pas trompées. Ils se mêlèrent d'abord à
toutes les intrigues de la cour, et on ne put obtenir que par leur
entremise les charges publiques ou la ferme des impôts; on n'arrivait
aux offices de la cour qu'en leur promettant un dévouement et une
amitié à toute épreuve. Ils acquirent d'immenses richesses, soit par
des dons, soit par des pensions exorbitantes; ils achetèrent des
palais plus somptueux que ceux du roi, et devinrent possesseurs de
tant de biens, que leur fortune égala bientôt celle des premières
familles du royaume. Mais l'opulence et les honneurs sont
ordinairement l'écueil de la modération. Ils écrasèrent de leur faste
insolent les plus grands personnages de France, et excitèrent ainsi
contre eux une jalousie violente. Au moment même où ils croyaient
avoir assis leur puissance sur une base inébranlable, ils apprirent à
leurs dépens, comme on le verra plus tard, que les choses humaines
sont fragiles, et qu'il n'est rien de si haut qui ne puisse être
abaissé, ni de si brillant qui ne puisse être terni.