Comment messire Pierre de Craon, par haine et mauvais aguet,
battit messire Olivier de Cliçon, dont le roi et ses consaulx
furent moult courroucés.
Vous avez bien ici-dessus ouï parler et proposer comment messire
Pierre de Craon, lequel étoit un chevalier en France de grand lignage
et affaire, fut éloigné de l'amour et grâce du roi de France et du duc
de Touraine, son frère, et par quelle achoison. Si cause y avoit
d'avoir courroucé si avant le roi et son frère, ce fut mal fait. Et si
avez bien ouï recorder comment il étoit venu en Bretagne de lès le
duc, et lui avoit dit et conté toutes ses meschéances; le duc y avoit
entendu par cause de lignage et de pitié, et lui avoit ainsi dit que
Olivier de Cliçon lui avoit tout promu et brassé ce contraire:
Or, peuvent aucuns supposer que de ce il l'avoit informé et enflammé,
pour tant que sur le dit connétable il avoit très-grand haine, et ne
le savoit comment honnir ni détruire; et messire Pierre de Craon étant
de lès le duc de Bretagne, souvent ils parloient ensemble et
devisoient de messire Olivier de Cliçon, comment ni par quelle manière
ils le mettroient à mort; car bien disoient que s'il étoit occis par
quelque voie que ce fût, nul n'en feroit guerre ni contrevengeance. Et
trop se repentoit le duc de Bretagne qu'il ne l'avoit occis, quand il
le tint à son aise au chastel de l'Ermine de lès Nantes. Et voulsist
bien que du sien il lui eût coûté cent mille francs et il le tînt à sa
volonté.
Ce messire Pierre de Craon, qui se tenoit de lès le duc et considéroit
ses paroles, et comment mortellement il héoit Cliçon, proposa une
merveilleuse imagination en soi-même, car par les apparences se jugent
les choses. Il s'avisa, comment que ce fût, que il mettroit à mort le
connétable, et n'entendroit jamais à autre chose, si l'auroit occis de
sa main ou fait occire; et puis on traiteroit de la paix. Il ne
doutoit ainsi que néant Jean de Blois, qui avoit sa fille, ni le fils
au vicomte de Rohan, qui avoit l'autre; avecques l'aide du duc et de
son lignage il se cheviroit bien contre ces deux: car ceux de Blois
étoient encore trop fort affoiblis, et si avoit le comte Guy de Blois
vendu l'héritage de Blois, qui devoit retourner par succession
d'hoirie à ce comte de Paintieuvre, Jean de Blois, et viendroit au duc
de Touraine; là lui avoit-il montré petite amour et confidence, et
alliance de lignage. Et si ce fait étoit advenu, et Cliçon mort, petit
à petit on détruiroit tous les marmousets du roi et du duc de
Touraine, c'est à entendre le seigneur de la Rivière, messire Jean le
Mercier, Montagu, le Bègue de Vilaines, messire Jean de Beuil et
aucuns autres de la chambre du roi, lesquels aidoient à soutenir
l'opinion du connétable: car le duc de Berry et le duc de Bourgogne ne
les aimoient que un petit, quel semblant qu'ils leur montrassent.
Advint que il persévéra en sa mauvaiseté; et tant considéra le dit
messire Pierre de Craon ses besognes et subtilla sus, par mauvais argu
et l'ennort de l'ennemi qui oncques ne dort, mais veille et réveille
les cœurs des mauvais qui à lui s'inclinent, et jeta tout son fait
devant ses yeux avant qu'il osât rien entreprendre, en la forme et
manière que je vous dirai; et si il eut justement pensé et imaginé les
doutes, les périls et meschefs qui par son fait pouvoient venir et
descendre, et qui depuis en descendirent, raison et attrempance y
eussent eu en son cœur autrement leur lieu que elles ne eurent; mais
on dit, et il est vérité, que le grand désir que on a aux choses que
elles adviennent éteint le sens, et pour ce sont les vices maîtres, et
les vertus violées et corrompues. Car pour ce par espécial que le dit
messire Pierre de Craon avoit si grand affection à la destruction du
connétable, il s'inclina et accorda de tous points aux consaulx de
outrage et de folie; et lui étoit avis, en proposant son fait, mais
que sauvement il pût retourner en Bretagne devers le duc, le
connétable mort, il n'auroit jamais garde que nul ne le vînt là
querre, car le duc le aideroit à délivrer et à se excuser; et au fort,
si la puissance du roi de France étoit si grande que il en voulsist
faire fait, et le vînt quérir en Bretagne, sur une nuit il se mettroit
en un vaissel, et s'en iroit à Bordeaux, à Bayonne ou en Angleterre.
Là ne seroit-il point poursuivi, car bien savoit que les Anglois le
héoient mortellement, pour les grandes cruautés qu'il leur avoit
faites et consenti faire, depuis les jours que il s'étoit tourné
François; car au devant il leur avoit fait plusieurs beaux et grands
services, si comme ils sont contenus et devisés notoirement ici-dessus
en notre histoire.
Messire Pierre de Craon, si comme vous orrez, pour accomplir son
désir, avoit de longtemps en soi-même proposé et jeté son fait, et à
nullui ne s'en étoit découvert. Je ne puis savoir si oncques il en
avoit parlé au duc de Bretagne. Les aucuns supposoient que oil, et les
autres non. Mais la cause de la supposition de plusieurs est pour tant
que, le délit fait par lui et par ses complices, le plus tôt comme il
put et par le plus bref chemin, il s'en retourna en Bretagne, et s'en
vint comme à sauf garant et à refuge devers le duc de Bretagne; et
outre, en devant le fait, il avoit rendu et vendu ses châteaux et
héritages qu'il tenoit en Anjou au duc de Bretagne, et renvoyé au roi
de France son hommage; et se feignoit, et disoit qu'il vouloit voyager
outre mer. De toutes ces choses je me passerai brièvement, mais je
vous éclaircirai le fait; car je, auteur et proposeur de cette
histoire, pour les jours que le meschef advint sur le connétable de
France messire Olivier de Cliçon, j'étois à Paris. Si en dus par
raison bien être informé, selon l'enquête que je fis.
Vous savez, ou devez savoir, que pour ce temps le dit messire Pierre
de Craon avoit en la ville de Paris, en la cimetière que on dit
Saint-Jean, un très-bel hôtel, ainsi que plusieurs grands seigneurs de
France y ont, pour là avoir à leur aise leur retour. Cet hôtel, ainsi
comme coutume est, il le faisoit garder par un concierge. Messire
Pierre de Craon avoit envoyé, dès le Carême-Prenant, à Paris, au dit
hôtel, de ses varlets qui le servoient pour son corps, et par iceux
faire l'hôtel pourvoir bien et largement de vins et de pourvéances, de
farines, de chairs, de sel, et de toutes choses qui appartiennent à un
hôtel. Avec tout ce il avoit écrit au concierge que il lui achetât
des armures, cottes de fer, gantelets, coiffettes d'acier et telles
choses, pour armer quarante compagnons; et quand il en seroit pourvu,
il lui signifiât et il les envoieroit querir, et que tout ce il fit
secrètement.
Le concierge, qui nul mal n'y pensoit, et qui vouloit obéir au
commandement de son maître, avoit quis, pourvu et acheté toute cette
marchandise. Tout ce terme pendant et ces besognes faisant, se tenoit
encore en Anjou, en un chastel de son héritage, bel et fort, que on
clame Sablé; et envoyoit compagnons forts, hardis et outrageux, une
semaine deux, l'autre trois, l'autre quatre, tout secrètement et
couvertement à son hôtel à Paris. A leur département il ne leur disoit
pas pourquoi c'étoit faire, mais bien leur enditoit: «Vous venus à
Paris, tenez-vous des biens de mon hôtel tout aises; et ce qui vous
sera métier demandez-le au concierge, vous l'aurez tout prêt; et point
ne vous montrez pour chose qui soit. Je vous ensonnierai un jour tout
acertes, et vous donnerai bons gages.» Ceux, sur la forme et état
qu'il leur disoit, ouvroient et venoient à Paris; et y entroient de
nuit ou de matin, car pour lors les portes de Paris nuit et jour
étoient ouvertes. Tant s'y amassèrent que ils furent environ quarante
compagnons hardis et outrageux. D'autres gens n'avoit le dit messire
Pierre que faire; et de ce il y en avoit plusieurs que, si ils eussent
sçu pourquoi c'étoit faire, là ils n'y eussent entré; mais de
découvrir son secret il se gardoit bien.
Messire Pierre de Craon, environ la Pentecôte en les fêtes, il vint
secrètement à Paris et se bouta en son hôtel, non en son état, mais
ainsi que les autres y étoient venus. Il manda le varlet qui gardoit
la porte: «Je te commande, sur les yeux de ta tête à crever, dit
messire Pierre de Craon, quand il fut venu en son hôtel, que tu ne
mettes céans homme ni femme, ni laisses issir aussi, si je ne te le
commande.» Le varlet obéit, ce fut raison; aussi fit le concierge qui
avoit la garde de l'hôtel. La femme du concierge, ses enfants et la
chambrière on faisoit tenir en une chambre, sans point issir. Il avoit
droit; car si femmes ou enfants fussent allés sur les rues, la venue
de messire Pierre eût été sçue, car jeunes enfants et femmes par
nature cèlent envis ce que ils voient et que on veut céler. En tel
état et arroi que je vous conte, furent-ils là-dedans cet hôtel enclos
jusques au jour du Saint-Sacrement. Et avoit tous les jours, ce
devez-vous croire et savoir, ce messire Pierre ses espies allant où il
les envoyoit, et retournant vers lui, qui épioient sur son fait, et
lui rapportoient la vérité de ce que il vouloit savoir. Et n'avoit
point encore le dit messire Pierre, jusques à ce jour du Sacrement, vu
son heure, dont il s'en ennuyoit bien en soi-même.
Or, advint que, ce jour du Saint-Sacrement, le roi de France, en son
hôtel de Saint-Pol à Paris, avoit tenu de tous les barons et
seigneurs, qui pour ce jour étoient à Paris, cour ouverte; et fut ce
jour le roi en très-grand soulas, et aussi fut la roine et la duchesse
de Touraine. Et pour les dames solacier et le jour persévérer en joie,
après dîner, dedans le clos de l'hôtel de Saint-Pol[125] à Paris, les
jeunes chevaliers et écuyers montés sur coursiers et tous armés pour
la joute, la lance au poing, étoient là venus, et avoient jouté fort
et roidement; et furent ce jour les joutes moult belles, et volontiers
vues du roi, de la roine, des dames et des damoiselles, et ne
cessèrent point jusques au soir. Et eut le prix, pour le mieux
joutant, parle record des dames, premièrement de la roine de France,
de la duchesse de Touraine et des héraults à ce ordonnés du donner et
du juger, messire Guillaume de Flandre, comte de Namur. Et donna le
roi le souper, à Saint-Pol, à tous les chevaliers qui y vouldrent
être. Et après ce souper on dansa et carola jusques à une heure après
mienuit. Après ces danses on se départit; et se traït chacun en son
logis, ou à son hôtel sans doute et sans guet, l'un ça et l'autre là.
Messire Olivier de Cliçon, connétable de France pour lors, se départit
tout dernier. Et avoit pris congé au roi et s'en étoit revenu par la
chambre du duc de Touraine, et lui avoit demandé: «Monseigneur,
demeurez-vous ici, ou si vous retournerez chez Poullain?» Ce Poullain
étoit trésorier du duc de Touraine, et demeuroit à la Croix du Tiroy
assez près de l'hôtel, au Lion d'argent. Le duc de Touraine lui avoit
répondu et dit: «Connétable, je ne sçais encore lequel je ferai du
demeurer ou de retourner. Allez-vous en; il est meshui bien heure de
partir pour vous.» Donc prit à celle parole le connétable congé au duc
de Touraine, en disant: «Monseigneur, Dieu vous doint bonne nuit!» Et
se départit sur cet état, et vint en la place devant l'hôtel de
Saint-Pol, et trouva ses gens et ses chevaux qui le attendoient. Et
tout compté il n'y en avoit que huit et deux torches, lesquelles les
varlets allumèrent sitôt que le connétable fut monté; et les torches
portées devant lui se mirent au chemin parmi la rue pour entrer en la
grand'rue Sainte-Catherine.
[125] L'emplacement de l'hôtel Saint-Paul s'étendait depuis la
rue Saint-Antoine jusqu'au cours de la Seine, et depuis la rue
Saint-Paul jusqu'aux fossés de l'Arsenal et de la Bastille.
Messire Pierre de Craon avoit ce soir si bien épié, que il savoit tout
le convenant du connétable, et comment il étoit demeuré derrière, et
de ses chevaux qui l'attendoient. Si étoit parti et issu hors de son
hôtel, et ses gens tous armés à la couverte, et tous montés sur leurs
chevaux, et n'y avoit de ceux de sa route pas six qui sçussent encore
quelle chose il avoit en propos de faire. Et étoit venu le dit messire
Pierre sur la chaussée au carrefour Sainte-Catherine; et là se
tenoit-il et ses gens tous cois, et attendoient le connétable. Sitôt
que le connétable fut issu hors de la rue Saint-Pol et tourné au
carrefour de la grand rue, et que il s'en venoit tout le pas sur son
cheval, les torches sur son lès pour lui éclairer, et jangloit à un
écuyer, et disoit: «Je dois demain avoir au dîner chez moi monseigneur
de Touraine, le seigneur de Coucy, messire Jean de Vienne, messire
Charles d'Hangiers, le baron d'Ivery et plusieurs autres; or, pensez
que ils soient tous aisés, et que rien n'y soit épargné.» Ces paroles
disant, véez-cy messire Pierre de Craon et sa route qui s'avancent, et
premièrement ils entrèrent entre les gens du connétable, qui étoient
sans lumière, sans parler, ni sans écrier.
Tout premier on prit les torches, et furent éteintes et jetées contre
terre. En les prenant, le connétable avoit parlé tout bas et dit
ainsi, pour tant que quand il sentit l'effroi des chevaux qui venoient
derrière, il cuidoit que ce fût le duc de Touraine qui s'ébattoit à
lui et à ses gens: «Monseigneur, par ma foi, c'est mal fait, mais je
vous le pardonne, car vous êtes jeune; si sont tous revaux et jeux en
vous.» A ces mots dit messire Pierre de Craon, en tirant son épée hors
du feurre: «A mort, à mort, Cliçon! si vous faut mourir!»--«Qui es-tu,
dit Cliçon, qui dis telles paroles?»--«Je suis Pierre de Craon, votre
ennemi. Vous m'avez tant de fois courroucé, que ci le vous faut
amender. Avant! dit-il à ses gens; j'ai celui que je demande et que je
veuil avoir.» Et en disant ces paroles, il fiert et lance après lui.
Ses gens tirent épées, et lancent après lui. Coups commencent à voler
et à croiser sur le connétable, et il, qui étoit tout nu et dépourvu,
et ne portoit fors un coutel, espoir de deux pieds de long, trait le
coutel et commence à estremir. Ses gens étoient tous nus et dépourvus;
si se effrayèrent, et furent tantôt ouverts et épars. Les aucuns des
hommes de messire Pierre de Craon demandèrent: «Occirons-nous
tous?»--«Oil, dit-il, ceux qui se mettront à défense.» La défense
étoit petite, car ils n'étoient que eux huit et sans nulle armure, et
tous entendoient au connétable occire et aterrer; ni messire Pierre de
Craon ne demandoit autre chose que le connétable mort. Et vous dis, si
comme aucuns connurent depuis qui à cet assaut et emprise furent, les
plusieurs, quand ils eurent la connoissance que c'étoit le connétable
qu'ils assailloient, furent si eshidés que, en férant sur lui ou
contre lui, leurs coups n'avoient point de puissance; et aussi ce
qu'ils faisoient, il le faisoient paoureusement, car en trahison
faisant nul n'est hardi. Le connétable contre les coups se couvroit de
son bras, et croisoit de son badelaire en soi défendant vaillamment.
Sa défense ne lui eût rien valu, si la grâce de Dieu ne l'eût gardé et
défendu. Et toudis se tenoit sur son cheval, et tant qu'il fut féru
sur le chef d'une épée à plein coup moult vaillamment, duquel coup il
versa jus de son cheval, droit à l'encontre de l'huis d'un fournier,
qui jà était découché pour ordonner ses besognes et faire son pain et
cuire, et au devant il avoit ouï les chevaux fretiller sur la
chaussée, et plusieurs des paroles qui y furent dites; et avoit le dit
fournier un petit entr'ouvert son huis, dont trop bien en prit et chéy
au seigneur de Cliçon de ce que l'huis étoit entr'ouvert; car au
cheoir que il fit contre l'huis il s'ouvrit, et le connétable chéy du
chef par dedans la maison. Ceux qui étoient à cheval ne purent férir
dedans, car l'huis n'étoit pas trop haut ni trop large, et si
faisoient leur fait paoureusement. Vous devez savoir, et vérité est,
que Dieu fit adonc grand grâce au connétable; car si il fût aussi bien
chéy dehors l'huis, comme il fit par dedans, ou que l'huis eût été
fermé, il étoit mort, et l'eussent tout défroissé et pietellé de leurs
chevaux; mais ils n'osèrent descendre. De ce coup du chef duquel il
étoit chéy, cuidèrent bien les plusieurs, messire Pierre de Craon et
ceux qui sur lui féru avoient, que du moins ils lui eussent donné le
coup de la mort. Si dit messire Pierre de Craon: «Allons, allons, nous
en avons assez fait. S'il n'est mort, si mourra-t-il du coup de la
tête, car il a été féru de bon bras.» A cette parole ils se
recueillirent tous ensemble, et se départirent de la place, et
chevauchèrent le bon pas, et furent tantôt à la porte Saint-Antoine;
et vidèrent par là, et prirent les champs; car pour lors la porte
étoit tout ouverte, et avoit bien été dix ans au devant, que le roi de
France retourna de la bataille de Rosebecque, et que le connétable
dont je parle ôta les maillets de Paris, et en châtia au corps et de
leur chevance les plusieurs, si comme j'en traite ci-derrière en notre
histoire.
Ainsi fut messire Olivier de Cliçon en ce parti laissé comme mort chez
le fournier, qui fut moult ébahi quand il vit et connut que c'étoit le
connétable. Les gens du connétable auxquels on fit moult petit de mal,
car tous avoient entendu au connétable occire, se remirent ensemble du
mieux et du plus tôt qu'ils purent, et descendirent devant l'huis du
fournier, et entrèrent en la maison, et trouvèrent leur seigneur et
leur maître blessé, navré, et le chef durement entamé, et le sang qui
lui couvroit le viaire. Si furent tous ébahis, ce fut raison. Là y
eut de grands pleurs et grands cris, car du premier ils cuidèrent bien
qu'il fût mort.
Tantôt les nouvelles en vinrent à l'hôtel de Saint-Pol, et jusques à
la chambre du roi. Et fut dit au roi tout effrayement, et sur le point
de l'heure qu'il devoit entrer dedans son lit: «Ha! sire, nous ne vous
osons céler le grand meschef qui est présentement advenu à
Paris.»--«Quel meschef? dit le roi.»--«De votre connétable,
répondirent-ils, messire Olivier de Cliçon, qui est occis.»--«Occis!
dit le roi, et comment? Qui a ce fait?»--«Sire, nous ne savons; mais
ce meschef est advenu sur lui et bien près d'ici, en la grand rue
Sainte-Catherine.»--«Or, tôt, dit le roi, aux torches! aux torches! je
le vueil aller voir.» On alluma torches; varlets saillirent avant. Le
roi tant seulement vêtit une houpelande. On lui bouta ses souliers aux
pieds. Ses gens d'armes et huissiers, qui ordonnés étoient pour faire
le guet et garder la nuit l'hôtel de Saint-Pol, saillirent tantôt
avant. Ceux qui couchés étoient, auxquels les nouvelles vinrent,
s'ordonnèrent pour suivre le roi, qui issit de l'hôtel Saint-Pol sans
nul arroi, ni attendit homme fors ceux de sa chambre. Et s'en vint le
bon pas, les torches devant lui et derrière. Et n'y avoit de ses
chambellans tant seulement que messire Guillaume Martel et messire
Hélion de Lignac. En cet état et arroi s'en vint jusques à la maison
du fournier, et entra dedans. Plusieurs torches et chambellans
demeurèrent dehors.
Quand le roi fut venu, il trouva son connétable presque au parti que
on lui avoit dit, réservé que il n'étoit pas mort. Et l'avoient ses
gens jà dépouillé, pour tâter, savoir et voir plus aisément les lieux
où il étoit navré et les plaies comme elles se portoient. La
première parole que le roi dit, ce fut: «Connétable, comment
vous sentez-vous?» Il répondit: «Cher sire, petitement et
foiblement.»--«Et qui vous a mis en ce parti? dit le roi.--Sire,
répondit-il, Pierre de Craon et ses complices, traîtreusement et sans
nulle défiance.»--«Connétable, dit le roi, oncques chose ne fut si
comparée comme celle sera, ni si fort amendée. Or, tôt, dit le roi, aux
médecins et surgiens!» Et jà les étoit-on allé quérir; et venoient de
toutes parts, et personnellement les médecins du roi. Quand ils furent
venus, le roi en eut grand joie, et leur dit: «Regardez-moi mon
connétable, et me sachez à dire en quel point il est; car de sa
navrure j'en suis moult dolent.» Les médecins répondirent: «Sire,
volontiers.» Si fut par eux tâté, visité, regardé et appareillé de
tous points à son devoir; et toujours le roi, qui trop fort étoit
courroucé de cette aventure, demanda aux surgiens et médecins:
«Dites-moi, y a-t-il nul péril de mort?» Ils répondirent tous d'une
sieute: «Certes, sire, nennil; dedans quinze jours nous le vous
rendrons chevauchant.» Cette réponse réjouit grandement le roi, et il
dit: «Dieu en soit loué! ce sont riches nouvelles.» Et puis dit au
connétable: «Connétable, pensez de vous, et ne vous souciez point de
rien, car oncques délit ne fut si cher comparé ni amendé sur les
traiteurs, comme cil sera; car la chose est mienne.» Le connétable
répondit moult foiblement: «Sire, Dieu le vous puisse rendre, et la
bonne visitation que faite m'avez!» A ces mots prit le roi congé au
connétable, et s'en retourna à Saint-Pol; et manda incontinent le
prévôt de Paris, et sans séjourner vint à Saint-Pol; et jà étoit-il
jour tout clair. Quand il fut venu, le roi lui commanda: «Prévôt,
prenez gens de toutes parts bien montés et appareillés, et poursuivez
par clos et chemins ce traître Pierre de Craon, qui traîtreusement
a navré, blessé et mis en péril de mort notre connétable. Vous ne
nous pourrez faire service plus agréable que le trouver, le prendre
et le nous amener.» Le prévôt répondit, et dit: «Sire, j'en ferai
toute ma puissance. Mais quel chemin peut-on supposer qu'il
tienne?»--«Informez-vous, dit le roi, et si en faites bonne
diligence.»
Pour le temps de lors les quatre souveraines portes de Paris étoient
toudis nuit et jour ouvertes; et avoit celle ordonnance été faite au
retour de la bataille qui fut en Flandre, où le roi de France déconfit
les Flamands à Rosebecque, et les Parisiens se vouldrent rebeller, et
que les maillets furent restorés, et pour mieux aisément à toute heure
châtier et seigneurir les Parisiens. Messire Olivier de Cliçon avoit
donné ce conseil de ôter toutes les chaînes des rues et des carrefours
de Paris, pour aller et chevaucher de nuit. Partout furent ôtées hors
des gonds des souveraines portes de Paris les feuilles, et là
couchées. Et furent en cel état environ dix ans; et entroit-on à toute
heure dedans Paris. Or, considérez comme les choses adviennent et
comment les saisons payent. Le connétable avoit cueilli la verge dont
il fut battu; car si les portes de Paris eussent été closes et les
chaînes levées, jamais messire Pierre de Craon n'eût osé avoir fait ce
délit et outrage qu'il fit; car il ne pût avoir issu de Paris. Et pour
ce qu'il savoit bien qu'il istroit de Paris à toute heure,
s'avisa-t-il de faire ce maléfice. Et quand il se départit du
connétable, il le cuidoit avoir laissé mort. Mais non fit, si comme
vous oyez dire; dont depuis il fut moult courroucé.
Quand il issit de Paris, il étoit une heure après mienuit; et issit
par la porte de Saint-Antoine; et disent les aucuns qu'il passa la
Seine au pont à Charenton, et depuis il prit le chemin de Chartres; et
les aucuns disent que à l'issir de Paris il retourna devers la porte
Saint-Honoré dessous Montmartre, et vint passer la rivière de Seine au
Ponçon. Par où qu'il passât la rivière, il vint sur le point de huit
heures à Chartres, et aucuns des siens les mieux montés; car tous ne
le suivirent pas, mais se désassemblèrent pour faire le moins de
montre et pour les poursuites. Au passer il avoit ordonné jusques à
vingt chevaux et laissé chez un chanoine de Chartres, lequel étoit un
de ses clercs et l'avoit servi, dont mieux lui voulsist que oncques ne
l'eût connu, quoique de ce délit et forfait le dit chanoine ne sçût
rien. Messire Pierre, quand il fut venu à Chartres, but un coup et se
renouvela de chevaux; et se partit de Chartres tantôt et prit le
chemin du Maine, et exploita tant et si bien qu'il vint en un fort
chastel qui encore se tenoit pour lui, et que on dit Sablé; et là
s'arrêta et rafreschit, et dit qu'il n'iroit plus avant, si auroit
appris des nouvelles.
Vous devez savoir que ce vendredi, dont le jeudi par nuit ce délit fut
fait par messire Pierre de Craon et ses complices, il fut grandes
nouvelles parmi Paris de cet outrage; et moult grandement en fut blâmé
messire Pierre de Craon. Le sire de Coucy, qui se tenoit en son hôtel,
sitôt qu'il sçut au matin les nouvelles, monta à cheval, et se partit
lui cinquième tant seulement, et vint à l'hôtel du connétable derrière
le Temple où on l'avoit rapporté, car moult s'entre-aimoient, et
s'appeloient frères et compagnons d'armes. La visitation du seigneur
de Coucy fit au connétable grand bien. Aussi tous autres seigneurs à
leur tour le venoient voir. Et par espécial avecques le roi, son frère
le duc de Touraine en fut grandement courroucé, et disoient bien les
deux frères que Pierre de Craon avoit fait ce délit et outrage en leur
dépit, et que c'étoit une chose faite et pourpensée par traitour, et
pour troubler le royaume. Le duc de Berry, qui pour ces jours étoit à
Paris, s'en dissimula grandement; et à ce qu'il montra il n'en fit pas
grand compte; et je, auteur de cette histoire, fus adonc informé que
de cette aventure il n'eût rien été, s'il voulsist, et que trop
clairement eût brisée et allé au-devant; et je vous déclarerai et
dirai raison pourquoi et comment.
Ce propre jour du Sacrement, étoit venu au duc de Berry un clerc,
lequel étoit familier au dit messire Pierre de Craon, et lui avoit dit
ainsi et révélé en secret: «Monseigneur, je vous ouvrirais volontiers
aucunes choses qui ne sont pas bien convenables, mais taillées de
venir à très-povre conclusion; et vous êtes mieux taillé de y pourvoir
que nul autre.»--«Quelles choses?» avoit dit le duc.--«Monseigneur,
avoit répondu ce clerc, je mets bien en termes que je ne vueil point
être nommé; et pour obvier au grand meschef et eschever le péril qui
peut venir de la matière, je me découvre à vous.»--«Dis hardiment,
avoit répondu le duc de Berry; je t'en porterai tout outre.» Donc
avoit parlé et dit le clerc ainsi: «Monseigneur, je me doute trop
grandement de messire Pierre de Craon que il ne fasse murdrir ni
occire monseigneur le connétable; car il a amassé en son hôtel, en la
cimetière Saint-Jean, grand foison de compagnons, et les y a tenus
couvertement depuis la Pentecôte; et si il faisoit ce délit, le roi en
seroit trop grandement courroucé, et trop grand trouble au royaume de
France en pourroit advenir; et pourtant, monseigneur, je le vous
remontre, car je même en suis si eshidé, que quoique je sois clerc
secrétaire à monseigneur Pierre de Craon et que je aie mon serment à
lui, je n'ose passer cet outrage: car si vous n'y pourvéez, nul n'y
pourvoiera pour le présent; et de ce que je vous dis et remontre, je
vous supplie humblement que il vous en souvienne, si il me besogne;
car, sur l'état où je vois que messire Pierre veut persévérer pour
éloigner et fuir, je ne vueil plus retourner vers lui.»
Le duc de Berry très-bien en soi-même avoit glosé et entendu ces
paroles, et répondit au clerc, et dit: «Demeurez de lès moi meshui, et
demain de matin j'en informerai monseigneur; il est meshui trop haut
jour, je ne vueil pas troubler le roi; et de matin sans faute nous y
pourvoierons, puisque messire Pierre de Craon est en la ville; je ne
lui savois point.» Ainsi se déporta le duc de Berry de cette chose et
négligea, et cependant le meschef advint en la forme et manière que
vous avez ouï recorder.
Le prévôt du Châtelet de Paris, à plus de soixante hommes à cheval
tous armés, issit hors de Paris par la porte Saint-Honoré, et suivit
au pas les esclos de messire Pierre de Craon; et vint à Chenevières
passer outre au Ponçon la rivière de Seine, et demanda au pontonnier
si du matin nul étoit passé. Il répondit: «Oil, environ douze chevaux;
mais je n'y vis nul chevalier ni homme que je connusse.»--«Et quel
chemin tiennent-ils? demanda le prévôt.--«Sire, répondit le
pontonnier, le chemin d'Évreux.»--«Ha! dit le prévôt, il peut bien
être; ils s'en vont droit à Chierbourch.»
Adonc entrèrent-ils en ce chemin, et laissèrent le chemin de Chartres,
et par cette manière perdirent-ils la juste poursuite de messire
Pierre de Craon; et quand ils eurent chevauché jusques au dîner le
chemin d'Évreux, il leur fut dit par un chevalier du pays qui chassoit
aux lièvres, à qui ils en demandèrent, qu'il avoit vu environ quinze
hommes à cheval du matin traverser les champs; et avoient, selon son
avis, pris le chemin de Chartres. Donc entrèrent le prévôt et sa route
au chemin de Chartres, et le tinrent jusques au soir; et vinrent là au
gîte, et sçurent la vérité, que messire Pierre de Craon, sur le point
de huit heures, avoit là été chez le chanoine, et s'étoit déjeuné et
renouvelé de chevaux. Il vit bien que il perdroit sa peine de plus
poursuivir, et que messire Pierre s'étoit trop éloigné. Si retourna le
samedi à Paris.
Pour ce que on ne savoit au vrai, ni savoir on ne pouvoit, quand ledit
messire Pierre de Craon issit hors de Paris, quel chemin il tenoit, le
roi de France et le duc de Touraine, qui trop grand affection avoient
à ce que messire Pierre fût attrapé, firent partir et issir hors de
Paris messire Jean le Barrois des Barres à plus de soixante chevaux.
Et issirent hors par la porte Saint-Antoine; et passèrent la rivière
de Marne et de Seine au pont à Charenton; et tournèrent tout le pays,
et vinrent devers Étampes; et finablement, le samedi au dîner, ils
furent à Chartres, et en ouïrent les vraies nouvelles. Quand le
Barrois sçut que messire Pierre étoit passé outre, si vit bien que en
vain il se travailleroit de plus poursuivir, et qu'il étoit jà trop
éloigné. Si retourna le dimanche vers Paris, et recorda au roi tout le
chemin que il avoit tenu; et tout aussi avoit fait le prévôt du
Châtelet de Paris.
Le samedi au matin, furent trouvés des sergents du roi, qui
poursuivoient les esclos en un village à sept lieues de Paris, deux
écuyers, hommes d'armes, et un page des gens de messire Pierre de
Craon; et étoient là arrêtés, et n'avoient pu suivre la route, ou ne
vouloient. Toutefois ils furent pris par les dits sergents et amenés à
Paris et boutés en Châtelet, et le lundi ils furent décolés. Et
premièrement, où le délit avoit été fait ils furent amenés, et là
leur trancha-t-on à chacun le poing; et furent décolés aux halles et
menés au gibet, et là pendus.
Le mercredi ensuivant, le concierge de l'hôtel messire Pierre fut
aussi exécuté et décolé. Et disoient plusieurs gens que on lui faisoit
tort; mais pour ce que point il n'avoit révélé la venue de messire
Pierre de Craon, il eut cette pénitence. Aussi le chanoine de
Chartres, où messire Pierre de Craon étoit descendu et rafreschi et
renouvelé de chevaux, fut accusé, pris et mis en la prison de
l'évêque; on lui ôta tout le sien et ses bénéfices, et fut condamné en
chartre perpétuelle au pain et à l'eau; ni excusation qu'il montrât ou
dît ne lui valut rien; si avoit-il renommée en la cité de Chartres
d'être un vaillant prud'homme.
Trop fut courroucé messire Pierre de Craon qui arrêté s'étoit au
chastel de Sablé, quand les nouvelles véritables lui vinrent que
messire Olivier de Cliçon n'étoit point mort et n'avoit plaie ni
blessure dont dedans six semaines il laissât à chevaucher. Lors
s'avisa-t-il, tout considéré, que en ce chastel de Sablé il n'étoit
pas trop sûrement; et quand on sauroit la vérité, sur le pays et en
France, que il seroit là enclos et bouté, on l'enclorroit de tous
points, tellement qu'il ne s'en départiroit pas quand il voudroit. Si
le rechargea à aucuns de ses hommes, et puis en issit secrètement et
couvertement, et chevaucha tant par ses journées qu'il vint en
Bretagne et trouva le duc au Suseniot. Le duc le recueillit, qui jà
savoit toutes les nouvelles du fait, et comment le connétable n'étoit
point mort. Si dit ainsi à messire Pierre de Craon: «Vous êtes un
chétif, quand vous n'avez sçu occire un homme duquel vous étiez
au-dessus.»--«Monseigneur, répondit messire Pierre, c'est bien
diabolique chose: je crois que tous les diables d'enfer, à qui il
est, l'ont gardé et délivré de mes mains; car il y eut sur lui lancé
et jeté plus de soixante coups, que d'épées et de grands couteaux.
Quand il chéy jus du cheval, en bonne vérité je cuidois qu'il fût
mort; et la bonne aventure que il eut pour lui de bien cheoir, ce fut
de l'huis d'un fournier qui étoit entr'ouvert; et parce que il chéy à
l'encontre, il entra dedans, car si il fût chu sur les rues, nous
l'eussions partué et défoulé de nos chevaux.»--«Or, dit le duc, pour
le présent il ne sera autrement; je suis tout certain que j'en aurai
de par le roi de France prochainement nouvelles, et aurai pareillement
la guerre et la haine que vous aurez; si vous tenez tout coiement de
lès moi, car la chose ne demeurera pas ainsi; et puisque je vous ai
promis sauf garant à tenir, je vous le tiendrai.»