1382, 27 novembre.
_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Ordre de bataille de l'armée royale.--Défaite des ennemis à
Rosebèque.
Les douze mille hommes d'armes qui se trouvaient dans le camp furent
partagés en cinq corps: le premier, suivant la coutume de France, fut
placé sous le commandement du connétable et des maréchaux de France
Louis de Sancerre et Mouton de Blainville. A ces capitaines s'étaient
joints beaucoup de chevaliers fameux, non moins recommandables par
leur naissance que par leur valeur, tels que les comtes de Flandre, de
Saint-Pôl, d'Harcourt, de Grand-Pré, de Solms en Allemagne et de
Tonnerre; le vicomte d'Aulnay et les illustres barons les sires
d'Antoing, de Châtillon, de La Fère, d'Anglure, de Hangest, et tous
ceux qui venaient d'être armés chevaliers et qui voulaient signaler
leur vaillance en cette journée. Messeigneurs les ducs de Berry et de
Bourbon, et avec eux aussi messire de Saimpy et l'évêque de Beauvais,
Miles de Dormans, occupaient les deux ailes du corps d'armée du roi,
dont ils n'étaient séparés que par un petit intervalle, afin de
pouvoir au besoin porter secours à l'avant-garde. Messire Jean
d'Artois, comte d'Eu, conduisait l'arrière-garde avec un grand nombre
de chevaliers et d'écuyers. Le roi, le duc de Bourgogne, son oncle, et
le comte de Valois, son frère, avec beaucoup de chevaliers au service
et de nobles seigneurs d'une illustre origine, formaient le centre de
la bataille.
Les troupes ainsi rangées, il fut défendu à tous, par la voix du
héraut, de quitter les rangs, sous peine, pour quiconque s'échapperait
du camp furtivement et sans permission, d'être flétri à jamais comme
homicide et condamné en outre à subir le dernier supplice, quelles que
fussent sa condition et sa dignité. Les chevaux même furent éloignés
de la vue des combattants, afin que chacun, perdant tout espoir de se
soustraire au danger par la fuite, montrât plus de cœur. Le roi resta
seul à cheval; à ses côtés se tenaient messire Raoul de Raineval, Le
Bègue de Vilaines, messire de Pommiers, le vicomte d'Arcy, Guy dit _le
Baveux_ et Enguerrand de Heudin, chevaliers renommés pour leur valeur.
Le messager de Philippe, accourant en toute hâte, lui rapporte tout
cela en détail, et l'engagea même secrètement à fuir. Philippe
commençait à s'étonner: sa présomption l'abandonnait; il demeura
quelque temps immobile, et son cœur se serra d'effroi. Saisi d'un
repentir tardif, il dit à voix basse au messager: «Tu m'apportes une
triste nouvelle, lorsque tu m'assures qu'il y a tant de Français avec
le roi; j'étais loin de m'y attendre.» Ainsi déchu de son coupable
espoir et ne sachant quel parti prendre, il eut recours à l'artifice;
prenant un prétexte pour s'éloigner, il s'adressa à toute son armée:
«C'est une rude guerre, dit-il, que celle que nous avons désirée
jusqu'ici et que nous entreprenons. Il nous faut la conduire avec plus
de prudence que jamais. En conséquence, j'estime que pour la terminer
heureusement il est à propos que j'aille en personne hâter le secours
de dix mille de nos compagnons qui nous doivent venir.» Il serait
parti sans doute à l'instant même si quelques-uns de ceux qui étaient
là ne s'y fussent opposés. «Quelle nécessité t'oblige, dirent-ils, à
laisser ton camp sans chef? Peut-être n'est-ce qu'une ruse. C'est pour
obéir à tes ordres et dans l'espoir de vaincre que nous nous sommes
engagés dans cette entreprise. Il faut donc que tu restes pour tenter
avec nous les chances du combat.» Vaincu par ces paroles, il dut se
soumettre à la volonté de tous et se ranger à leur avis; il se résolut
ainsi malgré lui à combattre.
Dans l'armée du roi, ceux qui commandaient exhortaient vivement leurs
soldats à tenir ferme, à se rappeler les triomphes continuels de leurs
pères, à espérer dans le Seigneur et à lui recommander dévotement leur
cause, ainsi que celle du roi et du royaume, en le priant de ne point
donner la victoire aux Flamands, si turbulents dans la paix et
toujours si lâches à la guerre. Déjà les Français avaient fait
pleuvoir sur eux, pendant l'espace d'un jour environ, une grêle de
traits et toutes sortes de projectiles. Le bruit de l'artillerie, qui
parvenait jusqu'au roi, ne lui inspirait aucune frayeur, et on
l'entendit prononcer ces paroles remarquables: «On voit bien à présent
que ces gens-là brûlent d'une ardeur guerrière; mais bientôt, avec
l'aide de Dieu, ils seront exterminés.» En disant cela, il donna ordre
que l'on s'approchât de l'ennemi à la portée des traits. Le ciel était
depuis six jours couvert d'un brouillard si épais, qu'à peine des
premiers rangs apercevait-on les tentes de l'ennemi; les ténèbres
continuelles, et pour ainsi dire palpables, qui enveloppaient
l'atmosphère, étaient telles, que ceux de l'arrière-garde voyaient à
peine la trace de ceux qui marchaient en avant, et ces derniers ne
distinguaient pas devant eux au-delà d'un jet de pierre. La Providence
divine permettait sans doute cette particularité, pour rendre plus
éclatante la victoire du jeune roi.
Déjà, conformément à son ordre, le connétable s'était approché de
l'ennemi par une marche lente; il parcourut les rangs de ses soldats:
«Je sais bien, mes chers compagnons, leur dit-il, que les paroles ne
donnent point de courage, et que le discours d'un général ne fait
point d'une armée lâche et timide une brave et vaillante armée. Vous
déploierez toute l'audace que la nature ou l'éducation a donnée à
chacun de vous. Dans le moment critique, il faut agir et non
délibérer. Conduisez-vous donc en hommes de cœur, et que des ennemis
sans expérience de la guerre ne résistent pas à vos coups.» Il les
engagea tous aussi à ne point se laisser troubler par l'aspect d'une
multitude extraordinaire; et pour frapper les esprits en finissant son
discours, il s'écria à haute voix: «Voici le moment de recueillir le
fruit de vos longs travaux.» Puis il donna le signal de l'attaque,
contre les ennemis. Au même instant une grêle de traits couvrit les
deux armées. L'air retentit de cris confus et effroyables, poussés de
part et d'autre et répétés par les échos d'alentour. Le roi entendant
le bruit des armes, nouveau pour lui, et informé par Collard de
Tanques, son écuyer, que l'heure du combat était arrivée, éleva
dévotement les mains au ciel, pria Dieu de lui donner la victoire, et
invoquant le secours des saints, se recommanda humblement à la
bienheureuse Vierge Marie et à saint Denis, le patron particulier de
la France.
En ce moment, messire Pierre de Villiers, garde de l'oriflamme,
déploya sa bannière d'après l'ordre du roi. Tout à coup, par un
miracle spécial de la Providence divine, le brouillard se dissipant,
le ciel devint pur et serein comme en un jour d'été, et le soleil
dardant ses rayons, comme pour favoriser les Français, éblouit les
yeux des ennemis par une réverbération éclatante. On s'attaqua d'abord
de part et d'autre avec une grande animosité et un acharnement
inexprimable; les combattants se frappaient à coups d'épées et de
godendac, aspirant à se donner mutuellement la mort. Mais les ennemis,
par leur masse serrée, présentaient un front impénétrable; ils firent
reculer les Français d'un pas et demi. Il était assurément difficile
qu'une petite armée, quelque supérieure qu'elle fût par son expérience
et son habitude des combats, tint longtemps contre des troupes
innombrables. Aussi ceux qui se trouvèrent là racontent-ils que le
succès fut quelque temps douteux, et que la bataille eût été perdue
par les Français s'ils n'avaient triomphé des difficultés par
l'adresse et la ruse.
Un des combattants, dont le nom est resté jusqu'ici inconnu, comme
s'il fût descendu du ciel, profitant du désordre de la mêlée, s'écria
à haute voix: «Courage, mes bons amis! voici que les manants tournent
le dos.» Ceux des ennemis qui combattaient au premier rang regardèrent
alors derrière eux, et aussitôt la face du combat fut changée. Les
Français se ranimant cessèrent de reculer, et reprirent l'avantage.
Ceux qui étaient aux deux ailes quittèrent leurs rangs; suivis d'une
foule de gens de pied qui accouraient en toute hâte, ils fondirent sur
les ennemis, frappant à coups redoublés de droite et de gauche avec
une force irrésistible, et cherchant surtout à les atteindre à la
gorge au défaut de leurs armures. Partout où ils se portaient, leurs
adversaires tremblaient, comme sous l'influence d'un astre malin. Ce
ne fut plus alors partout qu'un champ de carnage: la terre fut inondée
d'un fleuve de sang; ceux qui occupaient le centre de la bataille,
pressés de tous côtés par des masses nombreuses, furent étouffés; et
bientôt les morts et les mourants, en tombant les uns sur les autres,
formèrent en plusieurs endroits des monceaux de cadavres qui
s'élevaient à la hauteur d'une lance.
L'action se passait sous les yeux du roi. Déjà passionné pour la
gloire, il ne voulait pas laisser les siens en péril, ni rester dans
une honteuse inaction, et il répétait souvent ces paroles inspirées
par son courage: «Pourquoi ne pas secourir nos soldats, qui affrontent
pour nous le danger de la mort, et qui préfèrent notre gloire à leur
propre vie?» Mais le duc de Bourgogne le retenait toujours, en lui
remontrant qu'un roi doit aspirer à vaincre autant par sa sagesse et
sa prudence que par son épée. Un si long carnage avait lassé les
combattants; les ennemis, voyant que le succès n'avait point répondu à
leurs espérances et que de tous côtés la mort les menaçait, sentirent
leur ardeur s'affaiblir; comme plongés dans l'abîme du découragement
et du désespoir, ils s'enfuirent au plus vite, jetant dans les marais
voisins l'image et la bannière de saint Georges. Il est difficile
d'indiquer avec certitude le nombre des morts; cependant ceux qui
assistèrent à cette journée, et je suis disposé à suivre leur récit,
prétendent que vingt-cinq mille Flamands tombèrent avec leur chef, qui
était l'artisan de cette coupable rébellion. Les Français perdirent
dans cette lutte, si périlleuse, de nobles chevaliers, non moins
illustres par leur naissance que par leur valeur, messire Flotte de
Revel, messire Antoine et messire Guy de Cousant, messire de Bavay,
Jean Brides Breton et Moreau de Halluin. Avec eux succombèrent aussi
quarante-quatre vaillants hommes, qui, commençant l'attaque avant les
autres, se jetèrent sur l'ennemi et s'acquirent une gloire immortelle
par cette mort courageuse. La fleur des braves, messire Renaud, dit
_le Baveux_, gentilhomme beauceron, de haute réputation dans les
armes, fut aussi en cette occasion blessé à mort; après la victoire on
le conduisit à Tournai, où il cessa de vivre au bout de trois jours,
couronnant par cette fin glorieuse une carrière illustrée par de
nombreux exploits. Ainsi, pour n'avoir pas voulu suivre de sages
conseils, le peuple rebelle et intraitable de Flandre fut complétement
battu et descendit tout entier dans la tombe; et pour n'avoir pas su
se soumettre à un joug salutaire, il recueillit le triste fruit de ses
révoltes en tombant sous le fer des Français.
Les Français poursuivent les Flamands dans leur fuite.
Le lendemain de la Saint-Martin d'hiver, après cette cruelle
boucherie, on donna le signal de la retraite à tous les gens de
guerre, excepté aux sires de Coucy et d'Albret, qui eurent ordre de
ne point s'arrêter, mais de poursuivre le cours de leurs succès pour
empêcher les fuyards de se rallier. Animés par leur victoire, ces deux
seigneurs prirent avec eux 400 cavaliers armés de toutes pièces, et,
précipitant leur course, atteignirent bientôt les Flamands. Alors,
comme des lions furieux, ils se jetèrent sur eux le fer à la main, les
frappant à droite et à gauche de leurs épées et de leurs poignards.
Ils s'abandonnèrent aux transports d'une ardeur presque forcenée; les
chemins et les routes d'alentour furent inondés du sang des mourants.
Tous ceux qui essayèrent ou de se rallier pour combattre, ou de se
cacher au milieu des saules, des buissons, des bois ou des marais,
montrèrent à leurs dépens que l'on peut triompher aisément de la
valeur isolée; ils furent exterminés jusqu'au dernier. Quelques-uns,
gagnant des lieux rendus inaccessibles par des pluies abondantes,
essayèrent de sauter des fossés, en se fiant à leur agilité ordinaire;
mais, épuisés par une course trop longue ou par le poids de leurs
armes, ils disparurent engloutis sous les eaux. Dans cette poursuite
si acharnée, quelques Français, émus de pitié, furent d'avis qu'on
pouvait épargner des malheureux qui criaient merci; que le crime de la
rébellion avait été suffisamment expié, puisque les chefs de la
sédition avaient péri. Ils retournèrent sur leurs pas, et il ne resta
plus qu'environ deux cents hommes, qui donnèrent libre carrière à leur
cruauté jusqu'au coucher du soleil.
J'ai appris de source certaine que le nombre de ceux qui succombèrent
dans la fuite égala le nombre de ceux qui étaient restés sur le champ
de bataille, à l'exception de mille hommes, qui, se sauvant d'une
course plus rapide, rejoignirent les Flamands au siége d'Audenarde;
mais ils ne furent pas plus heureux. Le comte, se défiant de leurs
habitudes de ruse, et voulant empêcher qu'ils n'effrayassent les
assiégés en se disant vainqueurs, envoya vers la ville un écuyer
porteur d'une lettre qui annonçait sa victoire. Ce messager, étant
lui-même Flamand, n'inspirait aucun soupçon. Fuyant à toute bride avec
les apparences de la frayeur, il suivit les autres jusqu'au camp; et
usant d'un stratagème adroit, il s'écria d'une voix tonnante: «Hé
bien, messieurs les paysans! nous sommes vainqueurs; la plupart des
Français ont été tués; ceux qui restent sont à demi morts;» et il
lança dans la ville sa lettre attachée à une flèche. Dès qu'on l'eut
trouvée, on la porta au capitaine; elle ne contenait que ce peu de
mots: « Nos ennemis sont vaincus; persistez, je vous en conjure, dans
votre courageuse résolution.» Le capitaine, qui était un homme avisé,
devinant aussitôt la vérité, remplit ses compagnons de joie et de
confiance; il donna le signal d'une sortie, tomba tout à coup sur les
fuyards et en tua près de neuf cents. En voyant ce coup de main, ceux
qui avaient été laissés à la garde du camp levèrent le siége.
Le roi, ayant ainsi triomphé d'une nation si fière et si indomptable,
passa la nuit dans sa tente, et dans les transports de sa joie il
remercia Dieu de lui avoir accordé, par l'intercession de la
bienheureuse Vierge Marie, sa mère, et de saint Denis, le patron
particulier de la France, une victoire si désirée et si peu sanglante
pour les siens.