1383, 10 janvier.
_Le Religieux de Saint-Denis_, traduit par M. Bellaguet.
Vers le coucher du soleil, le prévôt des marchands et quelques
notables de Paris allèrent trouver les princes, à l'insu du petit
peuple, et leur assurèrent avec serment qu'ils pouvaient entrer sans
résistance à Paris, ainsi qu'ils l'avaient longtemps désiré, en tel
équipage qu'il leur plairait, en appareil de paix ou de guerre. Pour
donner plus de poids à leurs paroles, ils offrirent de marcher à la
tête du cortége royal, consentant à subir le dernier supplice si leurs
promesses ne se réalisaient pas. La proposition fut agréée, et le
lendemain au point du jour les ducs firent publier, par la voix du
héraut et à son de trompe, que tous les capitaines, chevaliers,
écuyers et gens d'armes se tinssent prêts à entrer dans la ville en
appareil de guerre, pour graver dans l'esprit de la populace un
souvenir plus durable de leur récente victoire.
L'armée fut partagée en trois corps; le roi était seul à cheval au
milieu. Les bourgeois sortirent de la ville pour aller à sa rencontre
et lui offrir leurs hommages accoutumés; mais on leur enjoignit
brusquement de retourner aussitôt sur leurs pas, et on leur répondit
que le roi et ses oncles ne pouvaient oublier des offenses si
récentes, et avaient une trop belle occasion de venger à la fois les
injures faites à leur personne et à l'État. Alors, sans plus tarder,
des paroles on en vint aux effets: on se jeta avec fureur sur les
barrières en bois qui avaient été placées devant les portes pour qu'on
ne pût entrer sans permission dans la ville; on les brisa à coups de
hache; on arracha les portes même de leurs gonds et on les renversa
sur la chaussée du roi. Le cortége passa dessus, comme pour fouler aux
pieds l'orgueil farouche des Parisiens, et conduisit le roi à pas
lents jusqu'à l'église de Notre-Dame. Lorsque le roi eut fait ses
prières et qu'il eut déposé en présent devant l'image de la
bienheureuse Vierge Marie une bannière semée de fleurs de lis d'or, il
fut escorté jusqu'au Palais avec la même pompe militaire.
Le connétable, les maréchaux et les grands du royaume allèrent
s'établir dans les principaux postes de la ville, et surtout dans les
carrefours populeux, lieux ordinaires de réunions pour les habitants,
afin d'apaiser promptement par la force les nouveaux mouvements qui
pourraient éclater. Quant aux autres hommes d'armes, partout où ils
voulurent se loger, il fallut leur ouvrir les portes en toute hâte
pour éviter qu'elles ne fussent brisées. Mais, de peur qu'au milieu de
cette excessive liberté on n'en vînt des paroles outrageantes aux
actes coupables, on fit publier dans les carrefours, par la voix du
héraut, une ordonnance qui défendait d'insulter les bourgeois ou de
leur faire éprouver aucun dommage en quoi que ce fût, sous peine, pour
quiconque oserait enfreindre cette défense, d'être flétri à jamais
comme homicide et condamné au dernier supplice, quelles que fussent sa
condition et sa dignité. Cependant quelques gens avides de pillage, à
qui il était difficile de se défaire de leurs habitudes, n'obéirent
pas à l'ordre du roi. Le connétable fit pendre deux d'entre les
coupables aux fenêtres des maisons où ils avaient commis leurs vols;
il voulait que le lieu témoin du délit fût aussi le théâtre de leur
exécution, pour que leur misérable fin servît d'exemple aux autres et
les détournât du crime.
Lorsque le vol eut été ainsi défendu sous peine de mort, les ducs,
suivant ce qui avait été convenu entre eux, envoyèrent leurs gens par
toute la ville pour arrêter trois cents des plus riches bourgeois,
dont les principaux étaient messire Guillaume de Sens, maîtres Jean
Filleul, Jacques du Châtel et Martin le Double, avocats au Parlement
ou au Châtelet du roi; Jean Flamand, Jean le Noble, et Jean de
Vandetar; on les enferma tous en diverses prisons. Les autres
bourgeois, frappés d'épouvante, craignirent avec raison que la colère
du roi et des princes ne s'étendît sur eux, surtout lorsqu'ils virent
que le lundi suivant deux des prisonniers, dont l'un était orfèvre et
l'autre marchand de draps, furent mis à mort en expiation des crimes
précédemment commis contre la majesté royale. Le désespoir de la femme
de l'orfévre rendit la chose plus déplorable. Elle était sur le point
d'accoucher; en apprenant la fin ignominieuse de son mari, elle fut
saisie d'épouvante; puis, égarée par cette frayeur qui est naturelle à
son sexe, elle se jeta par la fenêtre de sa maison sur le pavé de la
rue, et tomba morte avec le fruit qu'elle portait dans son sein.
Cinq jours après, suivant le conseil donné au roi et aux ducs, les
chaînes de fer que l'on tendait dans chaque rue pendant la nuit furent
enlevées et transportées au bois de Vincennes. Une ordonnance royale
enjoignit aussi, sous peine de mort, à tous les habitants, de porter
leurs armes soit au Palais, soit au Louvre; et il s'en trouva une si
grande quantité, qu'il y en avait, disait-on, assez pour armer huit
cent mille hommes. Puis le roi, voulant pouvoir entrer librement dans
la ville et en sortir avec autant de gens qu'il lui plairait, sans
avoir rien à craindre des Parisiens, fit abattre l'ancienne porte de
Saint-Antoine, et achever le château fort[116] que son père avait
commencé dans le même faubourg; il fit, en outre, construire, près du
Louvre, une tour solide que venaient baigner les eaux de la Seine.
[116] La Bastille.
Le second samedi de ce mois, l'auguste duchesse d'Orléans[117] arriva
à Paris; par ses douces paroles et ses instantes prières, elle essaya
de calmer le courroux du roi et des princes. Mais le temps de la
miséricorde n'était pas encore venu; tout ce qu'elle put obtenir, ce
fut que l'on différât jusqu'à la semaine suivante l'exécution de sept
malfaiteurs que l'on conduisait au supplice. Le même jour, le recteur
de l'université de Paris, accompagné des docteurs et des maîtres les
plus distingués, alla trouver le roi, le suppliant humblement de
suivre l'exemple de ses prédécesseurs, qui, dans tous leurs actes,
avaient préféré la clémence à toutes les vertus; de sorte qu'on
pouvait leur appliquer cet éloge: _Les rois d'Israel sont cléments_.
Je ne rapporterai pas tout au long cette harangue; je dirai seulement
que l'orateur fit valoir beaucoup de raisons pour fléchir le cœur du
roi et obtenir que dans sa bonté il épargnât le sang des bourgeois,
lui remontrant par beaucoup d'exemples, que l'emportement aveugle
d'une populace inconsidérée ne devait pas tourner au détriment des
gens de bien.
[117] Fille de Charles le Bel et belle-sœur du roi Jean.
Quand l'orateur eut fini de parler, le duc de Berry, oncle du roi,
répondit en ces termes: «Il appartient à un roi de punir les coupables
et les perturbateurs de la paix publique; et puisque la rébellion a
éclaté si publiquement, il est constant que tous ont mérité la mort et
la confiscation de leurs biens. Cependant le roi, notre sire, n'ignore
pas que tous n'ont point trempé dans ce qui s'est fait, et qu'il y en
a beaucoup qui ont désapprouvé les attentats commis envers la majesté
royale. Aussi, ne voulant pas faire retomber sur tous le crime des
coupables, ni confondre les bons avec les méchants, il a résolu de
mettre des bornes à son courroux et de se montrer aussi humain que
possible, en ne punissant que les principaux auteurs de la révolte,
afin qu'ils servent d'exemple aux autres.»
Pendant les deux semaines suivantes, plusieurs complices de la
sédition furent décapités, à différents jours, par sentence du prévôt
de Paris. De ce nombre était un bourgeois très-considéré, nommé
Nicolas Flamand, qui jadis, au temps du roi Jean, avait pris part au
meurtre du maréchal de monseigneur le dauphin Charles. A cette
nouvelle, deux des prisonniers, tremblant comme s'ils allaient être
frappés par l'influence d'un astre malin, se dérobèrent, par une mort
volontaire, à la honte du supplice.
Ceux qui, par leurs fonctions, avaient entrée au conseil du roi et des
princes, et qui étaient initiés aux secrets ressorts de la politique,
m'ont assuré qu'au milieu de toutes ces exécutions et de l'embarras
des affaires, on agita pendant quelque temps la question des subsides.
On savait bien qu'ils avaient été établis récemment pour subvenir aux
besoins de la guerre et pour réparer les maisons royales, et que
depuis le temps du feu roi Charles jusqu'à ce jour ils avaient été
payés, contrairement aux anciens usages, sans le consentement du
peuple. Néanmoins quelques-uns proposaient non-seulement de les
rétablir, mais encore d'en faire un pur domaine du roi et d'en confier
l'administration à des juges royaux. D'autres, plus clairvoyants,
jugeant de l'avenir par le passé, craignirent que cette innovation
inouïe ne fît éclater dans le royaume une rébellion générale; ils
conseillèrent de ne point s'écarter de la voie ordinaire; on se rendit
enfin à leur avis. En vertu d'une décision prise de l'assentiment de
tous, l'impôt fut publié dans les carrefours de la ville, par la voix
du héraut et à son de trompe; il fut annoncé qu'on payerait aux
exacteurs royaux la gabelle, douze deniers par livre sur la vente de
toutes les marchandises, et le quart pour chaque mesure de vin vendu
en détail. Ainsi, le peuple fut réduit à subir le joug onéreux qu'il
avait jusque-là refusé insolemment de porter.
Depuis longtemps les Parisiens renouvelaient par voie d'élection et
choisissaient parmi les notables le prévôt et les échevins chargés de
régler les différends qui s'élevaient à l'occasion des marchandises
entre les bourgeois ou les marchands étrangers. Ce privilége fut
entièrement supprimé, le dernier jour du mois, par décision des
conseillers du roi, et l'on décréta que la charge de prévôt serait
confiée à un magistrat nommé par le roi et non plus par les bourgeois.
Il y avait encore des confréries, formées en l'honneur de quelques
saints et dans le but d'enrichir certaines chapelles; les membres de
ces confréries avaient coutume de se réunir pour faire ensemble
joyeuse chère. On crut que ces réunions pouvaient être l'occasion de
complots dangereux, et on les suspendit jusqu'à ce qu'il plût au roi
d'en ordonner autrement.
Le même jour, une sentence fut portée contre douze criminels complices
de la sédition; avec eux on condamna à la peine de mort messire Jean
des Marets, et l'on ordonna qu'il serait placé sur la charrette plus
haut que les autres, afin d'être mieux vu de tout le monde. Il n'avait
pu obtenir la permission de se défendre, quoiqu'il eût réclamé
plusieurs fois le privilége des gens d'église et demandé instamment à
être envoyé devant l'Ordinaire. Pendant presque toute une année il
avait servi de médiateur entre le roi et les Parisiens; il avait
souvent modéré la fureur du peuple et arrêté ses excès en l'empêchant
de lâcher la bride à sa cruauté. Il remontrait toujours aux factieux
que c'était s'exposer à une mort presque certaine que de provoquer la
colère du roi et des princes. Mais, cédant aux prières de cette
multitude rebelle et turbulente, au lieu de quitter Paris, comme
avaient fait les autres personnes de sa profession, il y était resté,
et se jetant trop hardiment au milieu des orages de la discorde
civile, il avait donné le conseil de prendre les armes et de défendre
la ville; ce qu'il savait bien déplaire au roi et aux grands. Cette
offense, disait-on, avait été la cause de sa mort. Ainsi, cet homme,
qui pendant soixante-dix années d'une vie honorable avait secondé par
sa prudence les rois et les princes dans le gouvernement de l'État,
fit voir par son exemple qu'on ne doit pas se croire solidement établi
parce qu'on jouit d'une grande considération à la cour; la fortune,
l'accablant de ses rigueurs, l'entraîna dans l'abîme et le fit périr
d'une mort ignominieuse.
J'arrive à la fin de ce récit. Plus de cent criminels ayant expié
leurs offenses par un châtiment semblable, le ressentiment du roi et
des seigneurs se calma, et le 1er mars, jour où l'année précédente
avait commencé la sédition, ils résolurent d'accomplir de la manière
suivante les vengeances qui leur restaient encore à exercer. Sous une
tente magnifique et spacieuse, élevée sur les degrés du Palais, le roi
prit place avec ses oncles et une foule d'illustres chevaliers. Les
bourgeois, suivant l'ordre qu'ils en avaient reçu, se réunirent, en
aussi grand nombre qu'ils purent, dans la cour du Palais. On voyait
parmi eux les femmes dont les maris étaient en prison; les vêtements
en désordre, les cheveux épars et les mains tendues vers le roi, elles
implorèrent sa miséricorde avec des cris et des larmes. Alors, ainsi
qu'il avait été réglé, messire Pierre d'Orgemont, chancelier de
France, reprochant aux Parisiens tous leurs attentats anciens et
récents, rappela, dans un éloquent discours, comment, sous le règne de
Jean, ils avaient souillé la chambre royale du sang de deux nobles
seigneurs, et comment cette année même ils avaient indignement
massacré les juifs qui vivaient sous la sauvegarde du roi et violé le
respect dû à la maison royale; puis, réprouvant leur emportement
téméraire et exagérant leurs crimes, il exposa les peines qu'ils
avaient méritées et maudit publiquement leurs trahisons. Tels furent
les griefs qu'il développa dans un long discours. Plusieurs des
assistants, frappés d'épouvante, crurent que ce tonnerre de paroles
finirait par attirer sur eux les éclats de la foudre. Mais les oncles
et le frère du roi se jetant humblement à ses pieds, demandèrent et
obtinrent qu'au lieu d'une condamnation criminelle on prononçât une
condamnation civile.
Cela fait, messire d'Orgemont harangua de nouveau le peuple: «Sachez
tous, dit-il, que le roi ne veut pas abuser de tout son pouvoir, mais
qu'il aime mieux gouverner ses sujets avec clémence. Cédant aux
prières de messeigneurs les ducs, et se réglant sur l'autorité divine,
qui fait grâce aux coupables même les plus indignes de pardon, il vous
remet la peine de mort pour toutes vos révoltes et tous vos attentats.
Il daigne effacer de son cœur tout ressentiment. Mais si vous
retombez dans les mêmes fautes, il n'y aura plus de grâce pour vous.»
L'assemblée s'étant séparée, on mit tous les prisonniers en liberté,
après leur avoir fait payer toutefois une forte amende, qui égalait la
valeur de tous leurs biens; encore leur disait-on lorsqu'ils sortaient
de prison: «Vous devez remercier le roi de ce qu'il vous accorde la
vie en échange de biens si fragiles.» Pareille exaction fut imposée à
tous les bourgeois qui avaient été pendant la révolte centeniers,
soixanteniers, cinquanteniers ou dizeniers, ou qui étaient fort
riches; on envoya chez eux les gens du roi, qui, en s'emparant
d'objets précieux et en pillant leur mobilier, les forcèrent de se
soumettre à la taxe. Ruinés par cette amende, qui était au-dessus de
leurs moyens, ils se virent dépouillés de leurs patrimoines, de leurs
héritages et de tout leur avoir, et furent enfin réduits à la plus
affreuse misère. Les intendants du trésor royal m'ont assuré qu'il
n'entra pas le tiers de ces sommes immenses dans les coffres du roi,
et que le reste fut abandonné aux capitaines pour payer les services
des gens de guerre. Mais les capitaines gardèrent tout pour eux, et
leur cupidité fut cause que leurs soldats continuèrent à exercer des
brigandages en sortant de Paris.