8. _Affaires de Flandre._

1382.

_Froissart._

Dès 1379 les prodigalités, les exactions et les violences du

comte de Flandre avaient soulevé les Gantois contre lui. Cette

puissante ville pouvait mettre 80,000 hommes sous les armes;

aussi fit-elle au comte et à la noblesse une guerre fort sérieuse

et cruelle, dans laquelle aucun prisonnier ne fut épargné, tant

ces castes rivales se haïssaient profondément. En 1382, Pierre

Dubois et Philippe Arteveld devinrent les chefs de Gand et

battirent le comte de Flandre, le 3 mai, à la bataille de

Beverhout, après laquelle ils se rendirent maîtres de Bruges, où

résidait le comte de Flandre. Le comte manqua d'être pris dans la

déroute.

Comment le comte Louis de Flandre, cuidant garder Bruges contre

les Gantois, fut en grand péril; et comment le comte se esseula.

Entrementes[111] que le comte étoit en son hôtel, et que il envoyoit

les clers des doyens des métiers de rue en rue pour faire tous hommes

traire sur le marché et garder la ville, les Gantois, qui

poursuivaient âprement leurs ennemis, vinrent de bon pas et entrèrent

en la ville de Bruges avecques ceux de la ville proprement: et le

premier chemin que ils firent, sans retourner çà ni là, ils s'en

allèrent sur le marché tout droit, et là se rangèrent et s'arrêtèrent.

Messire Robert Mareschaut, un chevalier du comte, avoit été envoyé à

la porte pour savoir comment on s'y maintenoit, entrementes que le

comte faisoit son mandement pour aider recouvrer la ville; mais il

trouva que la porte étoit volée hors des gonds, et que les Gantois en

étoient maîtres; et proprement il trouva de ceux de Bruges qui là

étoient, qui lui dirent: «Robert, Robert, retournez, et vous sauvez

si vous pouvez, car la ville est conquise de ceux de Grand. Adonc

retourna le chevalier au plus tôt qu'il put devers le comte, qui se

partoit de son hôtel tout à cheval, et grand foison de fallots devant

lui, et s'en venoit sur le marché: si lui dit le chevalier ces

nouvelles. Nonobstant ce, le comte, qui vouloit tout recouvrer, s'en

vint sur le marché; et si comme il y entroit à grand foison de

fallots, en écriant: «Flandre! au Lyon, au comte!» ceux qui étoient à

son frein et devant lui regardèrent et virent que toute la place étoit

chargée de Gantois. Si lui dirent: «Monseigneur, pour Dieu, retournez!

Si vous allez plus avant, vous êtes mort ou pris de vos ennemis au

mieux venir; car ils sont tous rangés sur le marché, et vous

attendent.» Et ceux lui disoient voir; car les Gantois disoient jà, si

très tôt que ils virent naître de une ruelle les fallots: «Véez-ci

monseigneur, véez-ci le comte; il vient entre nos mains.» Et avoit dit

Philippe d'Artevelle et fait dire de rang en rang: «Si le comte vient

sur nous, gardez-vous bien que nul ne lui fasse mal; car nous

l'emmenerons vif et en santé à Gand; et là aurons-nous paix à notre

volonté.» Le comte, qui venoit et qui cuidoit tout recouvrer,

encontra, assez près de la place où les Gantois étoient tous rangés,

de ses gens qui lui dirent: «Ha, monseigneur! n'allez plus avant; car

les Gantois sont seigneurs du marché et de la ville; et si vous entrez

au marché, vous êtes mort. Et encore en êtes-vous en aventure; car jà

vont grand foison de Gantois de rue en rue, querant leurs ennemis; et

ont mêmement de ceux de Bruges assez en leur compagnie, qui les mènent

d'hôtel en hôtel querre ceux que ils veulent avoir; et êtes tout

ensoigné de vous sauver: ni par nulle des portes vous ne pouvez issir

ni partir que ne soyez ou mort ou pris; car les Gantois en sont

seigneurs; ni à votre hôtel vous ne pouvez retourner, car ils y vont

une grand route de Gantois.»

[111] Pendant ce temps; _interea_.

Quand le comte entendit ces nouvelles, si lui furent très-dures; et

bien y ot raison, et se commença grandement à ébahir et à imaginer le

péril où il se véoit. Si crut conseil de non aller plus avant et de

lui sauver s'il pouvoit; et fut tantôt de soi-même conseillé. Il fit

éteindre tous les fallots qui là étoient, et dit à ceux qui de lès lui

étoient: «Je vois bien qu'il n'y a point de recouvrer; je donne congé

à tout homme, et que chacun se sauve qui peut ou sait!» Ainsi comme il

ordonna, il fut fait: les fallots furent éteints et jetés parmi les

rues, et tantôt s'espardirent ceux qui là étoient. Le comte se tourna

en une ruelle, et là se fit désarmer par un sien varlet et jeter

toutes ses armures à val, et vêtit la houppelande de son varlet, et

puis lui dit: «Va-t'en ton chemin et te sauves, si tu peux. Aie bonne

bouche: si tu eschiés ès mains de mes ennemis et on te demande de moi,

garde-toi que tu n'en dises rien.» Cil répondit: «Monseigneur, pour

mourir non ferai-je.» Ainsi demeura le comte de Flandre tout seul; et

pouvoit adonc dire que il se trouvoit en grand péril et en grand

aventure; car si à celle heure par aucune infortunité il fust échu ès

mains des routiers qui aval Bruges alloient, et qui les maisons

cherchoient et les amis du comte occioient, ou au marché les

amenoient, et là tantôt devant Philippe d'Artevelle et les capitaines

ils étoient morts et écervellés, sans nul moyen ni remède, il eust été

mort. Si fut Dieu proprement pour lui, quand de ce péril il le délivra

et sauva; car oncques en si grand péril en devant n'avoit été ni ne

fut depuis, si comme je vous recorderai présentement.

Comment le comte Louis de Flandre fut préservé d'un grand péril

en la maison d'une povre femme à Bruges, qui bonne lui fut.

Tant se démena à celle heure, environ mie nuit ou un peu outre, le

comte de Flandre par rues et par ruelles, que il le convint entrer

dedans aucun hôtel; autrement il eust été trouvé et pris des routiers

de Gand et de Bruges aussi, qui parmi la ville l'alloient incessament

cherchant. Et entra en l'hôtel d'une povre femme. Ce n'étoit pas hôtel

de seigneur, de salles, de chambres ni de palais; mais une povre

maisonnelle enfumée, aussi noire que atrement pour la fumée des

tourbes qui s'y ardoient; et n'y avoit en celle maison fors le bouge

devant et une povre couste de vieille toile enfumée pour estuper le

feu, et par-dessus un povre solier auquel on montoit par une échelle

de sept échelons; en ce solier avoit un povre literon, où les enfants

de la povre femme gisoient.

Quand le comte fut tout tremblant et tout ébahi entré en celle maison,

il dit à la femme, qui étoit tout effréée: «Femme, sauve-moi; je suis

ton sire le comte de Flandre; mais maintenant me faut mussier, car mes

ennemis me chassent, et du bien que tu me feras je te rendrai le

guerredon.» La povre femme le reconnut assez; car elle avoit été par

plusieurs fois à l'aumône à sa porte: si l'avoit vu aller et venir,

ainsi que un seigneur va en ses déduits, et fut tantôt avisée de

répondre, dont Dieu aida le comte, car elle ne pouvoit si peu détrier

que on eût trouvé le comte devant le feu parlant à elle: «Sire, montez

à mont en ce solier, et vous boutez dessous un lit où mes enfants

dorment.» Il le fit; et entrementes la femme s'ensoigna entour le feu

et à un autre petit enfant qui gisoit en un repos.

Le comte de Flandre entra en ce solier, et se bouta au plus bellement

et souef que il put entre la couste et le feure de ce pauvre literon,

et là se quatit et fit le petit; et faire lui convenoit.

Et véez-ci ces routiers de Gand qui routoient, qui entrèrent en la

maison de celle povre femme, et avoient, ce disoient les aucuns de

leur route, vu entrer un homme dedans. Ils trouvèrent celle povre

femme séant à son feu, qui tenoit son enfant. Tantôt ils lui

demandèrent: «Femme, où est un homme que nous ayons vu entrer céans et

puis l'huis reclore!»--Par ma foi! dit elle, je ne vis huy de celle

nuit homme entrer céans; mais j'en issis n'a pas grandement, et jetai

un petit d'eau et puis reclouy mon huis; ni je ne le saurois où

mussier. Vous véez tous les aisements de céans; véez là mon lit, et là

sus gisent mes enfants.»

Adonc prit l'un d'eux une chandelle, et monta à mont sur l'échelle; et

bouta la tête au solier, et n'y vit autre chose que ce povre literon

des enfants qui dormoient. Si regarda bien partout haut et bas. Adonc

dit-il à ses compagnons: «Allons, allons, nous perdons le plus pour le

moins; la povre femme dit voir: il n'y a âme, fors elle et ses

enfants.»

A ces paroles, issirent-ils hors de l'hôtel de la femme, et s'en

allèrent router autre part. Oncques puis nul n'y entra qui y voulsist

mal faire.

Toutes ces paroles avoit ouïes le comte de Flandre, qui étoit couché

et quati en ce povre literon. Si pouvez imaginer que il fut adonc en

grand effroi de sa vie. Quelle chose pouvoit-il lors dire, penser ni

imaginer, quand matin il pouvoit bien dire: «Je suis un des grands

princes chrétiens du monde:» et la nuit ensuivant il se trouvoit en

celle petitesse? Il pouvoit bien dire et imaginer que les fortunes de

ce monde ne sont pas trop estables. Encore grand heur pour lui quand

il en put issir sauve sa vie: toutefois celle dure et périlleuse

aventure lui devoit bien être un grand mirouer toute sa vie. Nous

lairons le comte de Flandre en ce parti, et parlerons de ceux de

Bruges, et comment les Gantois persévérèrent.

Comment ceux de Gand firent grands murdres et dérobements en

Bruges; et comment ils répourvéirent leur ville de vivres,

qu'ils prirent au Dam et à L'Écluse.

François Acreman étoit l'un des plus grands capitaines des routiers,

et envoyé de par Philippe d'Artevelle et Piètre du Bois pour cerchier

et router la ville de Bruges: et ils gardoient le marché, et le

gardèrent toute la nuit et à l'endemain, jusques à tant que ils se

virent tous seigneurs de la ville. Bien étoit défendu à ces routiers

que ils ne portassent nul dommage ni nul contraire aux marchands et

bonnes gens étrangers qui, pour ce temps, étoient à Bruges; car ils

n'avoient que faire de comparer leur guerre. Ce commandement fut assez

bien gardé; ni oncques François, ni sa route ne firent mal ni dommage

à nul homme étrange. La vindication étoit sçue et jetée des Gantois

sur les quatre métiers de Bruges, coulettiers, virriers, bouchers et

poissonniers, à tous occire quants que on en trouverait, sans nul

déporter, pourtant que ils avoient été de la faveur du comte, et

devant Audenarde et ailleurs. On alloit par ces hôtels querre ces

bonnes gens; et partout où ils étoient trouvés ils étoient morts sans

merci. Celle nuit, en y ot des occis plus de douze cents, que uns que

autres, et faits plusieurs autres murdres, larcins et maufaits qui

point ne vinrent en connoissance, et moult de maisons et de femmes

robées et pillées, violées et détruites et des coffres effondrés, et

tant fait que les plus povres de Gand furent tous riches. Le dimanche

au matin, à sept heures, vinrent les joyeuses nouvelles en la ville

de Gand, que leurs gens avoient déconfit le comte et sa chevalerie et

ceux de Bruges; et étoient par conquêt seigneurs et maîtres de Bruges.

Vous pouvez bien croire et savoir que à ces nouvelles, à Gand, ce fut

un peuple réjoui, qui en grandes transes et tribulations avoit été; et

firent par les églises plusieurs processions et dévots oblations en

louant Dieu, qui les avoit regardés en pitié et tellement reconfortés

que envoyé victoire à leurs gens. Plus venoit le jour avant, et plus

leur venoient bonnes nouvelles; et étoient si trespercés de joie, que

ils ne savoient auquel entendre. Et je le dis pourtant que si le sire

de Harselles, qui demeuré étoit à Gand, eût pris, ce dimanche ou le

lundi ensuivant, trois ou quatre mille hommes d'armes, et si s'en fût

venu en Audenarde, il eût eu la ville à sa volonté; car ceux

d'Audenarde furent si ébahis quand ces nouvelles leur vinrent, que à

peine, pour la paour de ceux de Gand, que ils vidoient leur ville pour

aller tenir les bois, ou eux retraire en sauveté en Hainaut ou

ailleurs, et en furent tous appareillés. Mais quand ils virent que

ceux de Gand ne venoient point et que nulles nouvelles n'en avoient,

ils recueillirent courage et confort en eux, et aussi trois chevaliers

qui là étoient qui s'y boutèrent: messire Jean Bernage, messire

Thierry d'Olbaing et messire Florens de Heulles. Ces trois chevaliers

gardèrent, confortèrent et conseillèrent les gens d'Audenarde jusques

à tant que messire Daniaulx de Hallevyn y vint depuis, qui y fut

envoyé de par le comte, ainsi que je vous recorderai quand je serai

venu jusques à là.

Oncques gens qui sont au-dessus de leurs ennemis, ainsi que ceux de

Gand furent adonc de ceux de Bruges, ne se portèrent ni passèrent plus

bellement de ville que ceux de Gand firent de ceux de Bruges; car

oncques ils ne firent mal à nul homme de menu peuple ou de métier, si

il n'étoit trop vilainement accusé.

Quand Philippe d'Artevelle, Piètre du Bois et les capitaines de Gand

se virent tout au-dessus de la dite ville de Bruges, et que tout étoit

en leur commandement et obéissance, on fit un ban de par Philippe

d'Artevelle et Piètre du Bois et les bonnes gens de Gand, que, sur la

tête, toutes manières de gens se traïssent en leurs hôtels, et que nul

ne pillât ni efforçât maison, ni prensist rien de l'autrui s'il ne le

payoit; et que nul ne se logeât au logement d'autrui, et que nul

n'émût mêlée ni débât sans commandement; et tout sur la tête. Adonc

fut demandé si on savoit que le comte étoit devenu. Les aucuns

disoient qu'il étoit issu de la ville dès le samedi; et les autres

disoient que encore étoit-il à Bruges, et respous quelque part où on

le pourroit trouver. Les capitaines de Gand n'en firent compte; car

ils étoient si réjouis de la victoire que ils avoient, et de ce que

au-dessus de leurs ennemis se véoient, que ils n'accomptoient mais

rien à comte ni à baron ni à chevalier qui fût en Flandre; et se

tenoient si grands, que tout viendroit, se disoient-ils, en leur

obéissance. Et regardèrent Philippe d'Artevelle et Piètre du Bois, que

quand ils se départirent de la ville de Gand, ils l'avoient laissée si

dégarnie et dépourvue de tous vivres, tant que de vins et de blés il

n'y avoit rien: si envoyèrent tantôt une quantité de leurs gens au Dam

et à L'Écluse, pour être seigneurs de ces villes et des pourvéances

qui dedans étoient et repourvoir la ville de Gand.

Quand ceux qui envoyés y furent vinrent au Dam, on leur ouvrit les

portes; et furent tantôt la ville et les pourvéances mises en leur

commandement. Adonc furent traits hors de ces beaux celliers au Dam

tous les vins qui là étoient de Poitou, de Gascogne, de La Rochelle et

des lointaines marches, plus de six mille tonneaux, et mis à voitures

et à nefs, et envoyés à Gand par chars, et par la rivière que on dit

la Liève. Et puis passèrent ces Gantois outre, et s'en vinrent à

L'Écluse, laquelle ville se ouvrit contre eux, et se mit en leur

obéissance; et là trouvèrent-ils grand foison de blés et de farines en

tonneaux, en nefs et en greniers, de marchands étranges. Tout fut pris

et mis en voitures et envoyé à Gand, tant par chars comme par eau.

Ainsi fut la ville de Gand rafreschie et repourvue, et délivrée de

misère, par la grâce de Dieu. Autrement ne fut-ce pas. Et bien en dobt

aux Gantois souvenir, que Dieu leur avoit aidé pleinement, quand cinq

mille hommes, tous affamés, avoient déconfit, devant leurs maisons,

quarante mille hommes. Or, se gardent de eux enorgueillir et leurs

capitaines aussi; mais non feront: ils s'enorgueilliront tellement,

que Dieu se courroucera et leur remontrera leur orgueil avant que

l'année soit hors, si comme vous orrez recorder en l'histoire plus

avant, et pour donner exemple à toutes autres gens.

Comment le comte Louis de Flandre échappa hors de Bruges, et

chemina à pied vers Lille; et comment en moult de lieux on

murmuroit sur son fait.

Je fus adoncques informé, et je le veuil bien croire, que le dimanche

à la nuit le comte de Flandre issit hors de la ville de Bruges; la

manière, je ne le sais pas, ni aussi si on lui fit voie aucune aux

portes; je crois bien que ouil; mais il issit tout seul et à pied,

vêtu de une povre et simple houppelande. Quand il se trouva aux

champs, il fut tout réjoui; et pouvoit bien dire qu'il étoit issu de

grand péril. Et commença à cheminer à l'aventure, et s'en vint dessous

un buisson pour aviser quel chemin il tiendroit; car pas ne

connoissoit le pays ni les chemins, ni oncques à pied ne les avoit

allés. Ainsi que il étoit dessous le buisson, et là quati, il

entendit et ouït parler un homme; et c'étoit un sien chevalier qui

avoit épousé une sienne fille bâtarde, et le nommoit on messire Robert

Mareschaut. Le comte le reconnut au parler. Si lui dit en passant:

«Robert, es-tu là?»--«Ouil, monseigneur, dit le chevalier, qui tantôt

le reconnut au parler; vous m'avez fait huy beaucoup de peine à

cherchier autour de Bruges; comment en êtes-vous issu?»--«Allons,

allons, dit le comte, Robin, il n'est pas maintenant temps de ici

recorder ses aventures; fais tant que je puisse avoir un cheval, car

je suis jà lassé d'aller à pied, et prends le chemin de Lille, si tu

le sais.»--«Monseigneur, dit messire Robert, ouil, je le sais bien.»

Adonc cheminèrent-ils celle nuit et l'endemain jusques à prime,

ainçois que ils pussent recouvrer un cheval, et le premier que le

comte ot, ce fut une jument que ils trouvèrent chez un prud'homme en

un village. Si monta le comte sus, sans selle et sans pannel, et vint

ainsi ce lundi au soir, et se bouta par les champs au chastel de

Lille. Et là s'en retournoient la greigneur partie des chevaliers qui

étoient échappés de la bataille de Bruges, et s'étoient sauvés au

mieux qu'ils avoient pu, les aucuns à pied et les autres à cheval. Et

tous ne tinrent mie ce chemin; et s'en allèrent les aucuns par mer en

Hollande et en Zélande, et là se tinrent-ils tant qu'ils ouïrent

nouvelles autres. Messire Guy de Ghistelles arriva à bon port; car il

trouva en Zélande, en une de ses villes, le comte Guy de Blois, qui

lui fit bonne chère, et lui départit largement de ses biens pour lui

remonter et remettre en état, et le retint de lès lui tant que y volt

demeurer. Ainsi étoient les desbaretés reconfortés par les seigneurs

de là où ils se trayoient, qui en avoient pitié; et c'étoit raison,

car noblesse et gentillesse doivent être aidées et conseillées par

gentillesse.

Les nouvelles s'espardirent par trop de lieux et de pays de la

déconfiture de ceux de Bruges et du comte leur seigneur, comment les

Gantois les avoient déconfits. Si en étoient plusieurs manières de

gens réjouis, et principalement communautés. Tous ceux des bonnes

villes de Flandre et de l'évêché de Liége en étoient si lies, que il

sembloit proprement que la besogne fût leur. Aussi furent ceux de

Rouen et de Paris, si pleinement ils en osassent parler.

Quand pape Clément en ot les nouvelles, il pensa un petit, et puis dit

que cette déconfiture avoit été une verge de Dieu pour donner exemple

au comte, et que il lui envoyoit cette tribulation pour la cause de ce

que il étoit rebelle à ses opinions. Aucuns autres grands seigneurs

disoient, en France et ailleurs, que le comte ne faisoit que un petit

à plaindre si il avoit à porter et à souffrir, car il étoit si

présomptueux, que il ne prisoit ni aimoit nul seigneur voisin que il

eut, ni le roi de France ni autre, si il ne lui venoit bien à point;

pourquoi ils le plaignoient moins de ses persécutions. Ainsi advint,

et que le vocable soit voir que on dit que: A celui à qui il meschiet,

chacun lui mésoffre. Par espécial ceux de la ville de Louvain furent

trop réjouis de la victoire des Gantois et de l'ennui du comte; car

ils étoient en différend et dur parti envers le duc Wincelant de

Brabant, leur seigneur, qui les vouloit guerroyer et abattre leurs

portes, mais or se tiendroit-il mieux un petit en paix. Et disoient

ainsi en la ville de Louvain: «Si Gand nous étoit aussi prochaine,

sans quelque entre deux, comme Bruxelles est, nous serions tous un,

eux avec nous et nous avecques eux. De toutes leurs devises et paroles

étoient informés le duc de Brabant et la duchesse; mais il leur

convenoit cligner les yeux et baisser les têtes, car pas n'étoit heure

de parler.

Comment Philippe d'Artevelle et les Gantois mirent la ville de

Bruges et la plupart de Flandre en leur obéissance.

Ceux de Gand, eux étant maîtres et obéis entièrement à Bruges, y

firent moult de nouvelletés. Avisèrent que ils abattroient au lès

devers eux deux portes et les murs et feroient remplir les fossés,

afin que ceux de Bruges ne fussent jamais rebelles envers eux; et

quand ils s'en partiroient, ils emmèneroient cinq cents hommes,

bourgeois de Bruges des plus notables, avec eux en la ville de Gand;

par quoi ils fussent tenus en plus grand cremeur et subjection.

Entrementes que ces capitaines se tenoient à Bruges, et que ils

faisoient abattre portes et murs et remplir les fossés, ils envoyèrent

à Ypres, à Courtray, à Berghes, à Cassel, à Pourpringhes, à

Bourbourch, et par toutes les villes et chastellenies de Flandre sur

la marine, et au Franc de Bruges, que tous vinssent à obéissance à

eux, et leur apportassent ou envoyassent les clefs des villes et des

chasteaux, en remontrant service, à Bruges. Tous obéirent, ni nul ne

osa adonc contester; et vinrent tous à obéissance à Bruges, à Philippe

d'Artevelle et à Piètre du Bois. Ces deux se nommoient et escrisoient

souverains capitaines de tous, et par espécial Philippe d'Artevelle.

Cil étoit qui le plus avant s'ensoignoit et se chargeoit des besognes

de Flandre; et tant que il fut à Bruges, il tint état de prince, car

tous les jours, par ses menestrels, il faisoit sonner et corner devant

son hôtel à ses dîners et à ses soupers, et se faisoit servir en

vaisselle couverte d'argent, ainsi comme si il fût comte de Flandre;

et bien pouvoit tenir cel état, car il avoit toute la vaisselle du

comte, d'or et d'argent, et tous les joyaux, chambres et sommiers qui

avoient été trouvés en l'hôtel du comte à Bruges; ni rien on ne avoit

sauvé. Encore fut envoyée une route de Gantois à Mâle, un très-bel

hôtel du comte, à demie lieue de Bruges. Ceux qui y allèrent y firent

moult de desroys; car ils dérompirent tout l'hôtel, et abattirent et

effondrèrent les fonts où le comte avoit été baptisé; et mirent à

voitures, sur chars, tout le bien, or et argent et joyaux, et

envoyèrent tout à Gand.

Le terme de quinze jours avoit allant et venant de Gand à Bruges et de

Bruges à Gand, tous les jours charriant, deux cents chars qui menoient

or, argent, vaisselle, draps, pennes et toutes richesses prises et

levées à Bruges, de Bruges à Gand: ni du grand conquêt et pillage que

Philippe d'Artevelle et les Gantois firent là, en celle prise de

Bruges, à peine le pourroit-on priser ni estimer, tant y orent-ils

grand profit.

Quand ceux de Gand eurent fait tout leur bon vouloir de la ville de

Bruges, ils envoyèrent de la ville de Bruges à Gand cinq cents

bourgeois des plus notables pour là demeurer en cause d'otagerie, et

François Acreman et Piètre de Vintre, et mille de leurs hommes, les

envoyèrent; et demeura Piètre du Bois, capitaine de Bruges, tant que

ces portes, ces murs et ces fossés, fussent mis à uni. Et adonc se

départit Philippe d'Artevelle à quatre mille hommes et prit le chemin

de Ypres, et fit tant que il y parvint. Toute manière de gens issirent

au-devant de lui et le recueillirent aussi honorablement comme si ce

fût leur seigneur naturel qui vînt premièrement à seigneurie, et se

mirent tous en son obéissance. Et renouvela mayeurs et échevins, et

fit toute nouvelle loi; et là vinrent ceux des chastellenies de outre

Ypres, de Cassel, de Berghes, de Bourbourch, de Furnes et de

Pourpringhes, qui se mirent en son obéissance, et jurèrent foi et

loyauté à tenir ainsi comme à leur seigneur le comte de Flandre. Et

quand il ot ainsi exploité, et que il ot de tous l'assurance, et il ot

séjourné à Ypres huit jours, il s'en partit et s'en vint à Courtray,

où il fut aussi reçu à grand joie, et se y tint cinq jours. Et envoya

ses lettres et ses messages à la ville d'Audenarde, en leur mandant

que ils vinssent devers lui en obéissance; et que trop y avoient mis,

quand ils véoient que tout le pays se tournoit avecques ceux de Gand,

et ils demeuroient derrière; et que si ce ne faisoient, ils se

pouvoient bien vanter que temprement ils auroient le siége; et que

jamais ne se partiroit du siége si auroit la ville, et la mettroit à

uni et à l'épée tout ce que ils trouveroient dedans.......

Comment le roi de France vint à Comines, et tout son arroi, et de

là devant Ypres; et comment la ville d'Ypres se rendit à lui par

composition.

Nous parlerons du roi de France, et recorderons comment il persévéra.

Quand les nouvelles lui furent venues que le pas de Comines étoit

délivré de Flamands et le pont refait, il se départit de l'abbaye de

Marquette, où il étoit logé, et chevaucha vers Comines à grand route,

et toutes gens en ordonnance, ainsi comme ils devoient aller. Si vint

le roi ce mardi à Comines, et se logea en la ville et ses oncles, dont

la bataille et l'avant-garde s'étoient délogées et étoient allées

outre sur le mont d'Ypres, et là s'étoient logées. Le mercredi au

matin, le roi s'en vint loger sur le mont d'Ypres, et là s'arrêta; et

tous gens passoient, et charrois, tant à Comines comme à Warneston,

car il y avoit grand peuple et grands frais de chevaux. Ce mercredi

passa l'arrière-garde du roi le pont de Comines, où il y avoit deux

mille hommes d'armes et deux cents arbalétriers, desquels le comte

d'Eu, le comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte de Harecourt;

le sire de Châtillon et le sire de la Fère étoient gouverneurs et

meneurs; et se logèrent ces seigneurs et leurs gens, ce mercredi, à

Comines et là environ. Quand ce vint de nuit, que les seigneurs

cuidoient reposer, qui étoient travaillés, on cria à l'arme; et

cuidèrent pour certain les seigneurs et leurs gens avoir bataille, et

que les Flamands des chastellenies d'Ypres, de Cassel et de Berghes

fussent recueillis et vinssent les combattre. Adonc s'armèrent les

seigneurs et mirent leurs bassinets, et boutèrent leurs bannières et

leurs pennons hors de leurs hôtels, et allumèrent fallots; et se

traïrent tous sur les chaussées, chacun seigneur dessous sa bannière

ou son pennon. Et ainsi comme ils venoient ils s'ordonnoient; et se

mettoient leurs gens dessous leurs bannières, ainsi qu'ils dévoient

être et aller. Là furent en celle peine et en l'ordure presque toute

la nuit, jusques en my-jambe. Or, regardez si les seigneurs l'avoient

davantage, le comte de Blois et les autres, qui n'avoient pas appris à

souffrir telle froidure ni telle mésaise, à telles nuits comme au mois

devant Noël, qui sont si longues; mais souffrir pour leur honneur leur

convenoit, et ils cuidoient être combattus, et de tout ce ne fut rien;

car le haro étoit monté par varlets qui s'étoient entrepris ensemble.

Toutefois, les seigneurs en orent celle peine, et la portèrent au plus

bel qu'ils purent.

Quand ce vint le jeudi au matin, l'arrière-garde se délogea de

Comines; et chevauchèrent ordonnément et en bon arroi devers leurs

gens, lesquels étoient tous logés et arrêtés sur le mont de Ypres,

l'avant-garde, la bataille du roi et tout. Là orent les seigneurs

conseil quelle chose ils feroient, ou si ils iroient devant Ypres ou

devant Courtray ou devant Bruges; et entrementes qu'ils se tenoient

là, les fourrageurs françois couroient le pays, où ils trouvoient tant

de biens, de bêtes et de toutes autres pourvéances pour vivre, que

merveille est à considérer: ni depuis qu'ils furent outre le pas de

Comines, ils n'eurent faute de nuls vivres. Ceux de la ville d'Ypres,

qui sentoient le roi de lès eux et toute sa puissance, et le pas

conquis, n'étoient mie bien assurs, et regardèrent entre eux comment

ils se maintiendroient. Si mirent ensemble le conseil de la ville. Les

hommes notables et riches, qui toujours avoient été de la plus saine

partie, si ils l'eussent osé montrer, vouloient que on envoyât devers

le roi crier merci, et que on lui envoyât les clefs de la ville. Le

capitaine, qui étoit de Gand, et là établi par Philippe d'Artevelle,

ne vouloit nullement que on se rendît, et disoit: «Notre ville est

forte assez, et si sommes bien pourvus; nous attendrons le siége, si

assiéger on nous veut: entrementes fera Philippe, notre regard, son

amas, et venra combattre le roi à grand puissance de gens, ne créez jà

le contraire, et lèvera le siége.»

Les autres répondoient, qui point n'étoient assurés de celle aventure,

et disoient: que il n'étoit point en la puissance de Philippe ni de

tout le pays de Flandre de déconfire le roi de France, si il n'avoit

les Anglois avecques lui, dont il n'étoit nulle apparence, et que

brièvement pour le meilleur on se rendit au roi de France, et non à

autrui. Tant montèrent ces paroles que riote s'émut; et furent ces

seigneurs maîtres, et le capitaine occis, qui s'appeloit Piètre

Wanselare. Quand ceux de Ypres orent fait ce fait, ils prirent deux

frères prêcheurs, et les envoyèrent devers le roi et ses oncles sur le

mont de Ypres, et lui remontrèrent que il voulsist entendre à traité

amiable à ceux de Ypres. Le roi fut conseillé que il leur donnerait

jusques à eux douze et à un abbé qui se boutoit en ces traités, qui

étoit de Ypres, sauf allant et sauf venant, pour savoir quelle chose

ils vouloient dire. Les frères prêcheurs retournèrent à Ypres. Les

douze bourgeois qui furent élus par le conseil de toute la ville, et

l'abbé et leur compagnie, vinrent sur le mont de Ypres, et

s'agenouillèrent devant le roi, et représentèrent la ville au roi à

être en son obéissance à toujours, sans nuls moyens ni réservation. Le

roi de France, parmi le bon conseil que il ot, comme celui qui

contendoit à acquerre tout le pays par douceur ou par austérité, ne

voulsist mie là commencer à montrer son mautalent, mais les reçut

doucement, parmi un moyen que il ot là, que ceux de Ypres payeroient

au roi quarante mille francs pour aider à payer une partie des menus

frais que il avoit faits à venir jusques à là.

A ce traité ne furent oncques rebelles ceux de Ypres, mais en furent

tout joyeux quand ils y purent parvenir, et l'accordèrent liement.

Ainsi furent pris ceux de Ypres à merci, et prièrent au roi et à ses

oncles que il leur plût à venir rafreschir en la ville de Ypres, et

que les bonnes gens en auroient grand joie. On leur accorda voirement

que le roi iroit, et prendroit son chemin par là pour aller et entrer

en Flandre auquel lès qu'il lui plairoit. Sur cel état retournèrent

ceux de Ypres en leur ville; et furent tous ceux du corps de la ville

réjouis, quand ils sçurent que ils étoient reçus à paix et à merci au

roi de France. Si furent tantôt, par taille, les quarante mille francs

cueillis et payés au roi ou à ses commis, ainçois qu'il entrât en

Ypres.

Comment le roi de France fut averti de la rébellion des Parisiens

et d'autres, et de leur intention, lui étant en Flandre.

Encore se tenoit le roi de France sur le mont de Ypres quand nouvelles

vinrent que les Parisiens s'étoient rebellés et avoient eu conseil, si

comme on disoit, entre eux là et lors pour aller abattre le beau

chastel de Beauté qui siéd au bois de Vincennes, et aussi le chastel

du Louvre et toutes les fortes maisons d'environ Paris, afin que ils

n'en pussent jamais être grevés. Quand un de leur route, qui cuidoit

trop bien dire, mais il parla trop mal, si comme il apparut depuis,

dit: «Beaux seigneurs, abstenez-vous de ce faire tant que nous verrons

comment l'affaire du roi notre sire se portera en Flandre: si ceux de

Gand viennent à leur entente, ainsi que on espère bien que ils y

venront, adonc sera-t-il heure du faire et temps assez. Ne commençons

pas chose dont nous puissions repentir.» Ce fut Nicolas le Flamand qui

dit celle chose, et par celle parole la chose se cessa à faire des

Parisiens et cel outrage. Mais ils se tenoient à Paris pourvus de

toutes armures, aussi bonnes et aussi riches comme si ce fussent

grands seigneurs; et se trouvèrent armés de pied en cap comme droites

gens d'armes, plus de soixante mille, et plus de cinquante mille

maillets et autres gens, comme arbalétriers et archers; et faisoient

ouvrer les Parisiens nuit et jour les haulmiers, et achetoient les

harnois de toutes pièces tout ce que on leur vouloit vendre.

Or, regardez la grand diablerie que ce eût été si le roi de France eût

été déconfit en Flandre, et la noble chevalerie qui étoit avecques lui

en ce voyage. On peut bien croire et imaginer que toute gentillesse et

noblesse eût été morte et perdue en France, et autant bien ens ès

autres pays; ni la jacquerie ne fut oncques si grande ni si horrible

qu'elle eût été; car pareillement à Reims, à Châlons en Champagne et

sur la rivière de Marne, les vilains se rebelloient et menaçoient jà

les gentilshommes, et dames et enfants qui étoient demeurés derrière;

aussi bien à Orléans, à Blois, à Rouen en Normandie et en Beauvoisis,

leur étoit le diable entré en la tête pour tout occire, si Dieu

proprement n'y eût pourvu de remède; ainsi comme orrez recorder

ensuivant en l'histoire.

Comment les chastellenies de Cassel, de Berghes, de Bourbourch,

de Gravelines et autres se mirent en l'obéissance du roi; et

comment le roi entra en la ville de Ypres, et du convenant de

ceux de Bruges.

Quand ceux de la chastellenie de Cassel, de Berghes, de Bourbourch, de

Gravelines, de Furnes, de Dunkerque, de Pourperinghe, de Tourout, de

Bailleul et de Messines, orent entendu que ceux de la ville de Ypres

s'étoient tournés François et avoient rendu leur ville et mis en

l'obéissance du roi de France, qui bellement les avoit pris à merci,

si furent tous effréés et réconfortés aussi, quand ils orent bien

imaginé leurs besognes. Car toutes ces villes, chastellenies,

bailliages et mairies, prirent leurs capitaines, leur lièrent les

membres, et les lièrent bien et fort qu'ils ne leur échappassent,

lesquels Philippe d'Artevelle avoit mis et semés au pays; et les

amenèrent au roi, pour lui complaire et le apaiser envers eux, sur le

mont de Ypres, et lui dirent, criant merci à genoux: «Noble roi, nous

nous mettons, nos corps, biens, et les villes où nous demeurons, en

votre obéissance. Et pour vous montrer plus plein service, et

reconnoitre que vous êtes notre droicturier seigneur, véez-ci les

capitaines lesquels Philippe d'Artevelle nous a baillés depuis que par

force, et non autrement il nous fit obéir à lui: si en pouvez faire

votre plaisir; car ils ne nous ont menés et gouvernés à notre

entente.» Le roi fut conseillé de prendre toutes ces gens des

seigneuries dessus dites à merci, parmi un moyen qu'il y ot, que ces

chastellenies et ces terres et villes dessus nommées payeroient au roi

pour les menus frais soixante mille francs; et encore étoient réservés

tous vivres, bestial et autres choses que on trouveroit sur les

champs; mais on les assuroit de non être ars ni pris. Tout ce leur

suffit grandement; et remercièrent le roi et son conseil, et furent

moult lies quand ils virent qu'ils pouvoient ainsi échapper; mais tous

les capitaines de Philippe qui furent là amenés passèrent parmi être

décollés sur le mont de Ypres.

De toutes ces choses, ces traités et ces apaisements, on ne parloit en

rien au comte de Flandre, ni il n'étoit mie appelé au conseil du roi,

ni nul homme de sa cour. S'il lui en ennuyoit, je n'en puis mais, car

tout le voyage il n'en ot autre chose; ni proprement ses gens, ni ceux

de sa route, ni de sa bataille, ne se osoient déranger ni dérouter de

la bataille sus aile où ils étoient mis par l'ordonnance des maîtres

des arbalétriers pourtant qu'ils étoient Flamands; car il étoit

ordonné et commandé, de par le roi et sur la vie, que nul en l'ost ne

parlât flamand ni portât bâton à virole.

Quand le roi de France et tout l'ost, avant-garde et arrière-garde,

orent été à leur plaisir sur le mont de Ypres, et que on y ot tenu

plusieurs marchés et vendu grand planté de butin à ceux de Lille, de

Douay, d'Artois et de Tournay, et à tous ceux qui acheter le

vouloient, où ils donnoient un drap de Wervy[112], de Messines, de

Pourperinghe et de Comines, pour un franc; on étoit là revêtu à trop

bon marché; et les aucuns Bretons et autres pillards, qui vouloient

plus gagner, s'accompagnoient ensemble, et chargeoient sur chars et

sur chevaux leurs draps bien emballés, nappes, toiles, coutis, or,

argent en plate et en vaisselles si ils en trouvoient; puis

l'envoyoient en sauf-lieu outre le Lys, ou par leurs varlets en

France. Adonc vint le roi à Yprès, et tous les seigneurs; et se

logèrent en la ville tous ceux qui s'y loger purent: si s'y rafreschit

quatre ou cinq jours.

[112] Wervicq en Flandre. Il se fabriquait beaucoup de draps en

cette ville.

Ceux de Bruges étoient bien informés du convenant du roi, comment il

étoit à séjour à Ypres, et que tout le pays en derrière lui jusques à

Gravelines se rendoit et étoit rendu à lui: si ne sa voient que faire,

d'envoyer traiter devers lui ou du laisser. Toutefois, tant que pour

ce terme ils le laissèrent; et la cause principale qui plus les

inclina à ce faire de eux non rendre, ce fut qu'il y avoit grand

foison de gens d'armes de leur ville, bien sept mille, avecques

Philippe d'Artevelle, au siége d'Audenarde; et aussi en la ville de

Gand étoient en otages des plus notables de Bruges, plus de cinq cents

chefs, lesquels Philippe d'Artevelle y avoit envoyés quand il prit

Bruges, à celle fin qu'il en fût mieux sire et maître.

Outre, Piètre du Bois et Piètre de Vintre étoient là qui les

reconfortoient et leur remontroient, en disant: «Beaux seigneurs, ne

vous ébahissez mie si le roi de France est venu jusques à Ypres; vous

savez comment anciennement toute la puissance de France envoyée du

beau roi Philippe vint jusques à Courtray; et de nos ancesseurs ils

furent là tous morts et déconfits. Pareillement aussi sachez qu'ils

seront morts et déconfits; car Philippe d'Artevelle a tout grand

puissance ne laira mie que il ne voise combattre le roi et sa

puissance; et il peut trop bien être, sur le bon droit que nous avons

et sur la fortune qui est bonne pour ceux de Gand, que Philippe

déconfira le roi, ni jà pied n'en échappera, ni ne repassera la

rivière; et sera tout sur heure ce pays reconquis; et ainsi vous

demeurerez comme bonnes et loyales gens, en votre franchise, et en la

guerre de Philippe et de nous autres gens de Gand.»

Comment les messagers de Gand arrivèrent et un messager anglois à

Calais, et comment Philippe d'Artevelle fit grand amas de gens

pour aller combattre les François.

Ces paroles et autres semblables, que Piètre du Bois et Piètre de

Vintre remontroient pour ces jours à ceux de Bruges, refrenèrent

grandement les Brugiens de non traiter devers le roi de France.

Entrementes que ces choses se demenoient ainsi, arrivoient à Calais

les bourgeois de Gand et messire Guillaume de Firenton, Anglois,

lesquels étoient envoyés de par le roi d'Angleterre, et tout le pays

de çà la mer, pour remontrer au pays de Flandre et sceller les

alliances et convenances que le roi d'Angleterre et les Anglois

vouloient avoir aux Flamands. Si leur vinrent ces nouvelles de messire

Jean d'Ewerues, capitaine de Calais, qui leur dit: «Tant que pour le

présent, vous ne pouvez passer, car le roi de France est à Ypres; et

tout le pays d'ici jusques à là est tourné devers lui: temprement nous

aurons autres nouvelles; car on dit que Philippe d'Artevelle met

ensemble son pouvoir pour venir combattre le roi; et là verra-t-on qui

aura le meilleur. Si les Flamands sont déconfits, vous n'avez que

faire en Flandre; si le roi de France perd, tout est nôtre.»--«C'est

vérité,» ce répondit le chevalier anglois.

Ainsi se demeurèrent à Calais les bourgeois de Gand et messire

Guillaume Firenton. Or, parlerons-nous de Philippe d'Artevelle comment

il persévéra.

Voirement étoit-il en grand volonté de combattre le roi de France: et

bien le montra, car il s'en vint à Gand, et ordonna que tout homme

portant armes dont il se pouvoit aider, la ville gardée, le suivît.

Tous obéirent, car il leur donnoit à entendre que par la grâce de Dieu

ils déconfiroient les François, et seroient seigneurs ceux de Gand et

souverains de toutes autres nations. Environ dix mille hommes pour

l'arrière-ban emmena Philippe avecques lui, et s'en vint devant

Courtray; et jà avoit-il envoyé à Bruges, au Dam et à Ardembourg, et à

L'Écluse, et tout sur la marine ès Quatre-Métiers, et en la

chastellenie de Grantmont, de Tenremonde et d'Alost; et leva bien de

ces gens-là environ trente mille, et se logea une nuit devant

Audenarde; et à l'endemain il s'en partit et s'en vint vers Courtray;

et avoit en sa compagnie environ cinquante mille hommes.

Comment le roi, averti que Philippe d'Artevelle l'approchoit, se

partit de Ypres et son arroi, et tint les champs pour le

combattre.

Nouvelles vinrent au roi et aux seigneurs de France que Philippe

d'Artevelle approchoit durement, et, disoit-on, qu'il amenoit en sa

compagnie bien soixante mille hommes. Adonc se départit l'avant-garde

d'Ypres, le connétable de France et les maréchaux, et vinrent loger à

lieue et demie grand de Ypres, entre Roulers et Rosebecque; et puis à

l'endemain le roi et tous les seigneurs s'en vinrent là loger,

l'avant-garde et l'arrière-garde, et tout. Si vous dis que sur les

champs les seigneurs pour ce temps y orent moult de peine; car il

étoit au cœur d'hiver, à l'entrée de décembre, et pleuvoit toujours.

Et si dormoient les seigneurs toutes les nuits tous armés sur les

champs; car tous les jours et toute les heures ils attendoient la

bataille. Et disoit-on en l'ost communément: «Ils venront demain.» Et

ce savoit-on par les fourrageurs qui couroient aux fourrages sur le

pays, qui apportoient ces nouvelles. Si étoit le roi logé tout au

milieu de ses gens. Et de ce que Philippe d'Artevelle et ses gens

détrioient tant, étoient les seigneurs de France plus courroucés; car,

pour le dur temps qu'il faisoit, ils voulsissent bien être délivrés.

Vous devez savoir que avecques le roi étoit toute fleur de vaillance

et de chevalerie. Si étoient Philippe d'Artevelle et les Flamands

moult oultrecuidés, quand ils s'enhardissoient du combattre; car ils

se fussent tenus en leur siége devant Audenarde et aucunement

fortifiés, avecques ce qu'il faisoit pluvieux temps, frais et

brouillards chus en Flandre, on ne les fût jamais allé querre; et si

on les y eût quis, on ne les eût pu avoir pour combattre, fors à trop

grand peine, meschef et péril. Mais Philippe se glorifioit si en la

belle fortune et victoire qu'il ot devant Bruges, qu'il lui sembloit

bien que nul ne lui pourroit forfaire, et espéroit bien à être sire de

tout le monde. Autre imagination n'avoit-il, ni rien il ne doutoit le

roi de France ni sa puissance; car s'il eût eu doute, il n'eût pas

fait ce qu'il fit, si comme vous orrez recorder ensuivant.

Comment à un souper ce Philippe d'Artevelle arrangea ses

capitaines, et comment ils conclurent ensemble.

Le mercredi au soir, dont la bataille fut à l'endemain, s'en vint

Philippe d'Artevelle et sa puissance loger en une place assez forte,

entre un fossé et un bosquet, et si forte haie étoit que on ne pouvoit

venir aisément jusqu'à eux; et fut entre le Mont-d'Or et la ville de

Rosebecque, où le roi étoit logé. Ce soir, Philippe donna à souper en

son logis à tous les capitaines grandement et largement; car il avoit

bien de quoi; foison de pourvéances le suivoient. Quand ce vint après

souper, il les mit en paroles, et leur dit: «Beaux seigneurs, vous

êtes en ce parti et en celle ordonnance d'armes mes compagnons:

j'espoire bien que demain nous aurons besogne; car le roi de France,

qui a grand désir de nous trouver et combattre, est logé à Rosebecque.

Si vous prie que vous teniez tous votre loyauté, et ne vous ébahissez

de chose que vous oyez ni voyez; car c'est sur notre bon droit que

nous nous combattrons, et pour garder les juridictions de Flandre et

nous tenir en droit. Admonestez vos gens de bien faire, et les

ordonnez sagement et tellement que on die que par votre bon arroi et

ordonnance nous ayons eu la victoire. La journée pour nous eue demain,

à la grâce de Dieu, nous ne trouverons jamais seigneurs qui nous

combattent ni qui s'osent mettre contre nous aux champs; et nous sera

l'honneur cent fois plus grande que ce que nous eussions le confort

des Anglois; car s'ils étoient en notre compagnie, ils en auroient la

renommée, et non pas nous. Avecques le roi de France est toute la

fleur de son royaume, ni il n'a nullui laissé derrière: or, dites à

vos gens que on tue tout sans nullui prendre à merci: par ainsi

demeurerons-nous en paix car je vueil et commande, sur la tête, que

nul ne prenne prisonnier, si ce n'est le roi. Mais le roi vueil-je

bien déporter; car c'est un enfès: on lui doit pardonner: il ne sait

qu'il fait, il va ainsi que on le mène. Nous le mènerons à Gand

apprendre à parler et à être Flamand. Mais ducs, comtes et autres gens

d'armes, occiez tout: les communautés de France ne nous en sauront jà

nul mal gré; car ils voudroient, de ce suis-je tout assuré, que jamais

pied n'en retournât en France; et aussi ne fera-t-il.»

Ces capitaines qui étoient là à cette admonition, après souper

avecques Philippe d'Artevelle en son logis, de plusieurs villes de

Flandre et du Franc de Bruges, s'accordèrent tous à celle opinion, et

la tinrent à bonne; et répondirent tous d'une voix à Philippe, et lui

dirent: «Sire, vous dites bien, et ainsi sera fait.» Lors

prindrent-ils congé à Philippe, et retournèrent chacun en son logis

entre leurs gens, et leur recordèrent et les endittèrent de tout ce

que vous avez ouï.

Ainsi se passa la nuit en l'ost Philippe d'Artevelle; mais environ

minuit, si comme je fus adonc informé, advint en leur ost une moult

merveilleuse chose, ni je n'ai point ouï la pareille en nulle manière.

Comment la nuit dont l'endemain fut la bataille à Rosebecque

advint un merveilleux signe au-dessus de l'assemblée des

Flamands.

Quand ces Flamands furent assis et que chacun se tenoit en son logis

(et toutefois ils faisoient bon gait, car ils sentoient leurs ennemis

à moins de une lieue de eux), il me fut dit que Philippe d'Artevelle

avoit à amie une damoiselle de Gand, laquelle en ce voyage étoit venue

avecques lui; et entrementes que Philippe dormoit sur une

courte-pointe de lès le feu de charbon, en son pavillon, celle femme,

environ minuit, issit hors du pavillon pour voir le ciel et le temps,

et quelle heure il étoit, car elle ne pouvoit dormir. Si regarda au

lès devers Rosebecque, et vit en plusieurs lieux du ciel fumées et

étincelles de feu voler, et ce étoit des feux que les François

faisoient dessous haies et buissons. Celle femme écoute et entend, ce

lui fut avis, grand friente et grand noise entre leur ost et l'ost des

François, et crier Mont-Joye et plusieurs autres cris; et lui sembloit

que ce étoit sur le Mont-d'Or, entre eux et Rosebecque. De celle chose

elle fut tout effrayée, et se retraïst dedans le pavillon Philippe, et

l'éveilla soudainement, et lui dit: «Sire, levez-vous tôt et vous

armez et appareillez, car j'ai ouï trop grand noise sur le Mont-d'Or,

et crois que ce sont les François qui vous viennent assaillir.»

Philippe à ces paroles se leva moult tôt, et affubla une gonne, et

prit une hache et issit hors de son pavillon, pour venir voir et

mettre au voir ce que la damoiselle disoit.

En celle manière que elle l'avoit ouï Philippe l'ouït, et lui sembloit

qu'il y eût un grand tournoiement. Il se retraïst tantôt en son

pavillon, et fit sonner sa trompette pour réveiller son ost. Sitôt que

le son de la trompette Philippe se épandit ens ès logis, on le

reconnut; tous se levèrent et armèrent. Ceux du gait qui étoit au

devant de l'ost envoyèrent de leurs compagnons devers Philippe pour

savoir quelle chose il leur failloit, quand ils s'armoient: et

trouvèrent ceux qui envoyés y furent, et rapportèrent qu'ils avoient

été moult blâmés de ce qu'ils avoient ouï noise et friente devers les

ennemis, et s'étoient tenus tous cois: «Ha! ce dirent iceux, allez,

dites à Philippe que voirement avons-nous bien ouï noise sur le

Mont-d'Or; et avons envoyé savoir que ce pouvoit être; mais ceux qui y

ont été ont rapporté que ce n'est rien, et que nulle chose ils ne ont

trouvé ni vu; et pour ce que nous ne vîmes de certain nul apparent

d'émouvement, ne voulions-nous pas réveiller l'ost, que nous n'en

fussions blâmés.» Ces paroles de par ceux du gait furent dites à

Philippe; il se apaisa sur ce; mais en courage il s'émerveilla trop

grandement que ce pouvoit être. Or, disent aucuns que c'étoient les

diables d'enfer qui là jouoient et tournoient où la bataille devoit

être, pour la grand proie qu'ils en attendoient.

Comment le jeudi au matin, environ deux heures devant l'aube du

jour, fut la bataille, et comment les Flamands se mirent en fort

lieu en conroi; et de leur conduite.

Oncques puis ce réveillement de l'ost, Philippe d'Artevelle ni les

Flamands ne furent assurs, et se doutèrent toujours qu'ils ne fussent

trahis et surpris. Si s'armèrent bien et bellement de tout ce qu'ils

avoient, par grand loisir, et firent grands feux en leurs logis, et se

déjeunèrent tout à leur aise; car ils avoient vins et viandes assez.

Environ une heure devant le jour, ce dit Philippe: «Ce seroit bon que

nous traïssions tous sur les champs et que nous ordonnassions nos

gens; par quoi sur le jour, si les François viennent pour nous

assaillir, nous ne soyons pas dégarnis, mais pourvus d'ordonnance et

avisés que nous devrons faire.» Tous s'accordèrent à sa parole, et

issirent hors de leurs logis, et s'en vinrent en une bruyère au dehors

d'un bosquet; et avoient au devant d'eux un fossé large assez, et

nouvellement relevé; par derrière eux grand foison de ronces et de

genestes et d'autres menus bois. Et là, en ce fort lieu, s'ordonnèrent

tout à leur aise, et se mirent tous en une grosse bataille, drue et

espesse; et se trouvoient, par rapport des connétables, environ

cinquante mille, tous à élection, des plus forts, des plus apperts et

des plus outrageux, et qui le moins accomptoient de leurs vies. Et

avoient soixante archers anglois qui s'étoient emblés de leurs gens de

Calais pour venir prendre greigneur profit à Philippe; et avoient

laissé en leur logis ce de harnois qu'ils avoient, malles, lits et

toutes autres ordonnances, hormis leurs armures, chevaux, charrois et

sommiers, femmes et varlets. Mais Philippe d'Artevelle avoit son page

monté sur un coursier moult bel de lès lui, qui valoit encore pour un

seigneur cinq cents florins; et ne le faisoit pas venir avec lui pour

chose qu'il se voulsist embler ni fuir des autres, fors que pour état

et pour grandeur, et pour monter sus, si chasse se faisoit sur les

François, pour commander et dire à ses gens: «Tuez, tuez tout!» En

celle entente le faisoit Philippe d'Artevelle demeurer de lès lui.

De la ville de Gand avoit le dit Philippe, en sa compagnie, environ

neuf mille hommes tout armés, lesquels il tenoit de côté de lui, car

il y avoit greigneur fiance qu'il n'avoit ès autres. Et se tenoient

ceux de Grand et Philippe et leurs bannières tout devant, et ceux de

la chastellenie d'Alost et de Grantmont; après, ceux de la

chastellenie de Courtray; et puis ceux de Bruges, du Dam et de

L'Écluse; et ceux du Franc de Bruges étoient armés la greigneure

partie de maillets, de houètes et de chapeaux de fer, d'hauquetons et

de gants de baleine; et portoit chacun un plançon à picot de fer et à

virole. Et avoient par villes et par chastellenies parures semblables

pour reconnoître l'un l'autre; une compagnie, cottes faissées de jaune

et de bleu; les autres, à une bande de noir sur une cotte rouge; les

autres, cheveronnées de blanc sur une cotte bleue; les autres,

ondoyées de vert et de bleu; les autres, une faisse échiquetée de

blanc et de noir; les autres, écartelées de blanc et de rouge; les

autres, toutes bleues et un quartier de rouge; les autres, coupées de

rouge dessus et de blanc dessous. Et avoient chacuns bannières de

leurs métiers, et grands couteaux à leurs côtés parmi leurs ceintures,

et se tenoient tout cois en cel état en attendant le jour, qui vint

tantôt.

Or, vous dirai de l'ordonnance des François autant bien comme j'ai

recordé des Flamands.

Comment le roi se mit aux champs emprès Rosebecque, où il fut

surtout ordonné; et comment le connétable s'excusa au roi.

Bien savoit le roi de France et les seigneurs qui de lès lui étoient

et qui sur les champs se tenoient que les Flamands approchoient, et

que ce ne se pouvoit passer que bataille n'y eût; car nul ne traitoit

de la paix, et aussi toutes les parties en avoient grand volonté. Si

fut crié et noncié le mercredi au matin, parmi la ville de Ypres, que

toutes manières de gens d'armes se traïssent sur les champs de lès le

roi et se missent en ordonnance, ainsi qu'ils savoient qu'ils devoient

être. Tous obéirent à ce ban fait de par le roi, de par le connétable

et de par les maréchaux: ce fut raison; et ne demeura nuls hommes

d'armes ni gros varlets en Ypres, quand leurs maîtres furent

descendus. Mais toutefois ceux de l'avant-garde en avoient grand

foison avecques eux, pour les aventures du chasser et pour découvrir

les batailles; à ceux-là besognoit-il le plus que il ne faisoit aux

autres. Ainsi se tinrent les François ce mercredi sur les champs assez

près de Rosebecque; et entendoient les seigneurs à leurs besognes et à

leur ordonnance.

Quand ce vint au soir, le roi donna à souper à ses trois oncles, au

connétable de France, au sire de Coucy et à aucuns autres seigneurs

étrangers de Hainaut, de Brabant, de Hollande et de Zélande,

d'Allemagne, de Lorraine, de Savoie, qui l'étoient venus servir; et

les remercia grandement, et aussi firent ses oncles, du bon service

qu'ils lui faisoient et montroient à faire. Et fit ce soir le gait

pour la bataille du roi, le comte de Flandre; et avoit en sa route

bien six cents lances et douze cents hommes d'autres gens. Ce mercredi

au soir, après ce souper que le roi avoit donné à ces seigneurs, et

que ils furent retraits, le connétable de France demeura derrière, et

dernièrement au prendre congé, pour parler au roi et à ses oncles de

leurs besognes. Ordonné étoit du conseil du roi ce que je vous dirai:

que le connétable, messire Olivier de Cliçon, se desmettroit pour le

jeudi, l'endemain, car on espéroit bien que on auroit la bataille, de

l'office de la connétablie; et le seroit seulement pour ce jour en son

lieu le sire de Coucy, et il demeureroit de lès le roi. Et avint que

quand le connétable, prit congé au roi, le roi lui dit moult doucement

et amiablement, si comme il étoit enditté de dire: «Connétable, nous

voulons que vous nous rendiez votre office pour le jour de demain; car

nous y avons autre ordonné, et voulons que vous demeuriez de lès

nous.» De ces paroles, qui furent toutes nouvelles au connétable,

fut-il moult grandement émerveillé: si répondit, et dit: «Très-cher

sire, je sais bien que je ne puis avoir plus haut honneur que de aider

à garder votre personne; mais, cher sire, il venroit à grand contraire

et déplaisance à mes compagnons et à ceux de l'avant-garde si ils ne

m'avoient en leur compagnie; et plus y pourriez perdre que gagner. Je

ne dis mie que je sois si vaillant que par moi se puist achever celle

besogne, mais je dis, cher sire, sauve la correction de votre noble

conseil, que depuis quinze jours en çà je n'ai à autre chose entendu,

fors à parfournir à l'honneur de vous et de vos gens mon office, et ai

enditté les uns et les autres comment ils se doivent maintenir; et si

demain que nous nous combattrons, par la grâce de Dieu, ils ne me

véoient et je les défaillois d'ordonnance et de conseil, qui suis usé

et fait en telles choses, ils en seroient tout ébahis, et en recevrois

blâme. Et pourroient dire les aucuns que je me serois dissimulé, et

que couvertement je aurois tout ce fait et avisé pour fuir les

premiers horions. Si vous prie, très-cher sire, que vous ne veuillez

mie briser ce qui est fait et arrêté pour le meilleur; et je vous dis

que vous y aurez profit.»

Le roi ne sçut que dire sur celle parole: aussi ne firent ceux qui de

lès lui étoient, et qui entendu l'avoient, fors tant que le roi dit

moult sagement: «Connétable, je ne dis pas que on vous ait en rien

desvéé que en tous cas vous ne soyez très-grandement acquitté, et

ferez encore: c'est notre entente; mais feu mon seigneur mon père vous

aimoit sur tous autres, et se confioit en vous; et pour l'amour et la

grand confidence qu'il y avoit, je vous voulois avoir de lès moi, à ce

besoin, et en ma compagnie.»--«Très-cher sire, dit le connétable, vous

êtes si bien accompagné de si vaillants gens, et tout a été fait par

si grand délibération de conseil, que on n'y pourroit rien amender; et

ce vous doit bien et à votre noble et discret conseil suffire. Si vous

prie que pour Dieu, très-cher sire, laissez-moi convenir en mon

office; et vous aurez demain, par la grâce de Dieu, en votre jeune

avénement, si belle journée et aventure, que tous vos amis en seront

réjouis, et vos ennemis courroucés.»

A ces paroles ne répondit rien le roi, fors tant qu'il dit:

«Connétable, et je le vueil: et faites, au nom de Dieu et de saint

Denis, votre office, je ne vous en quiers plus parler; car vous y

voyez plus clair que je ne fais ni tous ceux qui ont mises avant ces

paroles. Soyez demain à ma messe.»--«Sire, dit le connétable,

volontiers.» Atant prit-il congé du roi, qui lui donna liement: si

s'en retourna à son logis avecques ses gens et compagnons.

Comment le jeudi au matin les Flamands partirent d'un fort lieu;

et comment ils s'assemblèrent sur le Mont-d'Or; et là furent ce

jour combattus et déconfits.

Quand ce vint le jeudi au matin, toutes gens d'armes s'appareillèrent,

tant en l'avant-garde et en l'arrière-garde, comme aussi en la

bataille du roi; et s'armèrent de toutes pièces, hormis les bassinets,

ainsi que pour entrer en la bataille; car bien savoient les seigneurs

que point n'istroient du jour sans être combattus, pour les apparences

que leurs fourrageurs, le mercredi, leur avoient rapportées des

Flamands, qu'ils avoient cru qui les approchoient, et qui la bataille

demandoient. Le roi de France ouït à ce matin sa messe, et aussi

firent plusieurs seigneurs, qui tous se mirent en prière et en

dévotion envers Dieu qu'il les voulsist jeter du jour à honneur. Celle

matinée leva une très-grande bruine et très-épaisse, et si continuelle

que à peine véoit-on un arpent loin, dont les seigneurs étoient tout

courroucés; mais amender ne le pouvoient. Après la messe du roi, où le

connétable et plusieurs hauts seigneurs furent pour parler ensemble et

avoir avis quelle chose on feroit, ordonné fut que messire Olivier de

Cliçon, connétable de France, messire Jean de Vienne, amiral de

France, messire Guillaume de Poitiers, bâtard de Langres, ces trois

vaillants chevaliers et usés d'armes, iroient pour découvrir et aviser

de près les Flamands, et en rapporteroient au roi et à ses oncles la

vérité; et entrementes le sire de Coucy, le sire de la Breth et

messire Hugues de Châlons entendroient à ordonner les batailles.

Adonc se départirent du roi les trois dessus nommés, montés sur fleur

de coursiers, et chevauchèrent en cel endroit où ils pensoient qu'ils

les trouveroient et la nuit logés ils étoient.

Vous devez savoir que le jeudi au matin, quand cette forte bruine fut

levée, les Flamands qui s'étoient traits dès devant le jour en ce fort

lieu, si comme ci-dessus est dit, et ils se furent là tenus jusques à

environ huit heures, et ils virent que ils ne oyoient nulles nouvelles

des François, et ils se trouvèrent une si grosse bataille ensemble,

orgueil et outrecuidance les réveilla; et commencèrent les capitaines

à parler l'un à l'autre, et plusieurs de eux aussi, en disant: «Quelle

chose fesons-nous ci, étant sur nos pieds, et nous refroidons? Que

n'allons-nous avant de bon courage, puisque nous en avons la volonté,

requerre nos ennemis et combattre? Nous séjournons ci pour néant;

jamais les François ne nous venroient ci querre: allons à tout le

moins jusques sur le Mont-d'Or, et prenons l'avantage de la montagne.»

Ces paroles monteplièrent tant, que tous s'accordèrent à passer outre

et venir sur le Mont-d'Or, qui étoit entre eux et les François. Adonc,

pour eschever le fossé qui étoit par-devant eux, tournèrent-ils autour

du bosquet et prirent l'avantage des champs.

A ce qu'ils se traïrent ainsi sur les champs, et au retourner ce

bosquet, les trois chevaliers dessus nommés vinrent si à point que

tout et à grand loisir ils les avisèrent; et chevauchèrent les plaines

en côtoyant la bataille, qui se remit, tout ensemble, à moins d'un

trait d'arc près de eux; et quand l'orent passée une fois au senestre

et ils furent outre, ils reprirent le dextre. Ainsi virent-ils et

avisèrent le long et l'épais de leur bataille. Bien les virent les

Flamands; mais ils n'en firent compte, ni oncques ils ne s'en

déroutèrent. Et aussi les trois chevaliers étoient si bien montés et

si usés de faire ce métier, qu'ils n'en avoient-garde. Là dit Philippe

d'Artevelle aux capitaines de son côté: «Tout coi! tout coi!

mettons-nous meshui en ordonnance et en arroi pour combattre; car nos

ennemis sont près de ci, j'en ai bien vu les apparents: ces trois

chevaliers qui passent et repassent nous ravisent et ont ravisé.» Lors

s'arrêtèrent tous les Flamands, ainsi qu'ils devoient venir sur le

Mont-d'Or, et se remirent tous en une bataille forte et épaisse; et

dit Philippe tout haut: «Seigneurs, quand ce venra à l'assembler,

souvienne-vous de nos ennemis, comment ils furent tous déconfits et

ouverts à la bataille de Bruges, par nous tenir drus et forts

ensemble, que on ne nous puist ouvrir. Si faites ainsi; et chacun

porte son bâton tout droit devant lui, et vous entrelacez de vos bras,

parquoi on ne puist entrer dedans vous; et allez toujours le bon pas

et par loisir dedans vous, sans tourner à dextre ni à senestre; et

faites à l'heure de l'assembler, quand il viendra à joindre, jeter nos

bombardes et nos canons, et traire nos arbalétriers; ainsi s'ébahiront

nos ennemis.»

Quand Philippe d'Artevelle ot ainsi ses gens endittés, et mis en

ordonnance et arroi de bataille, et montré comment ils se

maintiendroient, il se mit sur une des ailes, et ses gens là où il

avoit la greigneure fiance de lès lui; et à son page qui étoit sur son

coursier dit: «Va, si m'attends à ce buisson hors du trait; et quand

tu verras jà la déconfiture et la chasse sur les François, si m'amène

mon cheval et crie mon cri; on te fera voie; et viens à moi; car je

veuil être au premier chef de chasse.» Le page à ces paroles se partit

de Philippe, et fit tout ce que son maître lui avoit dit. Encore mit

Philippe sus de côté lui environ quarante archers d'Angleterre, qu'il

tenoit à ses gages; or regardez si ce Philippe ordonnoit bien ses

besognes. Il m'est avis que oil, et aussi est-il à plusieurs qui se

connoissent en armes, fors tant qu'il se forfit d'une seule chose. Je

vous la dirai: ce fut quand il se partit du fort et de la place où au

matin il s'était trait; car jamais on ne les eût allé là combattre,

pour tant que on ne les eût point eus sans trop grand dommage; mais

ils vouloient montrer que c'étoient gens de fait et de volonté, et qui

petit craignoient leurs ennemis.

Comment le jeudi les François se mirent en toute ordonnance pour

combattre les Flamands, qu'ils tenoient incrédules.

Or, revinrent ces trois chevaliers et vaillants hommes dessus nommés

devers le roi de France et les batailles, qui jà étoient mises en

pas, en arroi et en ordonnance, ainsi comme elles devoient aller: car

il y avoit tant de si sages hommes et bien usés d'armes en

l'avant-garde, qu'ils savoient tous quelle chose ils feroient et

devoient faire; car là étoit la fleur de la bonne chevalerie du monde.

On leur fit voie: le sire de Cliçon parla premier, en inclinant le roi

de dessus son cheval, et en ôtant jus de son chef un chapelet de

bièvre qu'il portoit; et dit: «Sire, réjouissez-vous, ces gens sont

nôtres; nos gros varlets les combattroient.»--«Connétable, dit le roi,

Dieu vous en oye. Or, allons donc avant, au nom de Dieu et de

monseigneur saint Denis.»

Là étoient les huit chevaliers dessus nommés, pour le corps du roi

garder, mis en bonne ordonnance. Là fit le roi plusieurs chevaliers

nouveaux: aussi firent tous les seigneurs en leurs batailles. Là y ot

boutées hors et levées plusieurs bannières: là fut ordonné que quand

ce venroit à l'assembler que on mettroit la bataille du roi et

l'oriflambe de France au front premier, et l'avant-garde passeroit

tout outre sus aile, et l'arrière-garde aussi sus l'autre aile, et

assembleroient aux Flamands en poussant de leurs lances aussitôt les

uns comme les autres, et clorroient en étreignant ces Flamands qui

venoient aussi joints et aussi serrés comme nulle chose pouvoit être:

par cette ordonnance pourroient-ils avoir grandement l'avantage sur

eux.

De tout ce faire l'arrière-garde fut signifiée, dont le comte d'Eu, le

comte de Blois, le comte de Saint-Pol, le comte de Harecourt, le sire

de Châtillon, le sire de La Fère étoient chefs. Et là leva ce jour de

lès le comte de Blois le jeune sire de Havrech bannière; et fit le

comte chevaliers messire Thomas de Distre et messire Jacques de

Havrech, bâtard. Il y ot fait ce jour, par le record et rapport des

hérauts, quatre cent et soixante et sept chevaliers.

Adonc se départirent du roi, quand ils orent fait leur rapport, le

sire de Cliçon, messire Jean de Vienne et messire Guillaume de

Langres, et s'en vinrent en l'avant-garde; car ils en étoient. Assez

tôt après fut développée l'oriflambe, laquelle messire Piètre de

Villiers portoit; et veulent aucuns gens dire, si comme on trouve

anciennement escript, que on ne la vit oncques déployer sur chrétiens,

fors que là; et en fut grand question sur ce voyage si on la

développeroit ou non. Toutefois, plusieurs raisons considérées,

finablement il fut déterminé du déployer, pour la cause de ce que les

Flamands tenoient opinion contraire du pape Clément, et se nommoient

en créance Urbanistes: dont les François dirent qu'ils étoient

incrédules et hors de foi. Ce fut la principale cause pourquoi elle

fut apportée en Flandre et développée. Celle oriflambe est une digne

bannière et enseigne; et fut envoyée du ciel par grand mystère, et est

en manière d'un gonfanon; et est grand confort le jour à ceux qui la

voient. Encore montra-t-elle là de ses vertus; car toute la matinée il

avoit fait si grand bruine et si épaisse, que à peine pouvoit-on voir

l'un l'autre; mais si très-tôt que le chevalier qui la portoit la

developpa et qu'il leva la lance contremont, celle bruine à une fois

chéyt et se dérompit; et fut le ciel aussi pur, aussi clair et l'air

aussi net que on ne l'avoit point vu en devant de toute l'année, dont

les seigneurs de France furent moult réjouis, quand ils virent ce beau

jour venu et ce soleil luire, et qu'ils purent voir au loin et autour

d'eux, devant et derrière, et se tinrent moult à reconfortés et à

bonne cause. Là étoit-ce grand beauté de voir ces bannières, ces

bassinets, ces belles armures, ces fers de lances clairs et

appareillés, ces pennons et ces armoiries. Et se taisoient tous cois,

ni nul ne sonnoit mot, mais regardoient ceux qui devant étoient la

grosse bataille des Flamands tout en une, qui approçhoit durement; et

venoient le pas tout serrés, les plançons tout droits levés

contremont; et sembloient des hanstes[113] que ce fût un bois, tant y

en avoit grand multitude et grand foison.

[113] _Haste_, bois de lance.

Comment le jeudi au matin Philippe d'Artevelle et les Flamands

furent combattus et déconfits par le roi de France sur le

Mont-d'Or et au val emprès la ville de Rosebecque.

Je fus adonc informé du seigneur de Esconnevort, et me dit qu'il vit,

et aussi firent plusieurs autres, quand l'oriflambe fut déployée, et

la bruine chue, un blanc coulon voler et faire plusieurs vols

par-dessus la bataille du roi; et quand il ot assez volé, et que on se

dobt combattre et assembler aux ennemis, il se alla asseoir sur une

des bannières du roi. Donc on tint ce à grand signifiance de bien. Or,

approchèrent les Flamands, et commencèrent à traire et à jeter des

bombardes et des canons gros carreaux empennés d'airain; ainsi se

commença la bataille. Et en ot le roi de France et sa bataille et ses

gens le premier rencontre, qui leur fut moult dur; car ces Flamands,

qui descendoient orgueilleusement et de grand volonté, venoient roides

et durs, et boutoient, en venant, de l'épaule et de la poitrine, ainsi

comme sangliers tout forcenés, et étoient si fort entrelacés ensemble

que on ne les pouvoit ouvrir ni dérompre.

Là furent du côté des François, et par le trait des bombardes et des

canons, premièrement morts: le sire de Waurin, banneret, Morelet de

Hallewyn et Jacques d'Erck. Adonc fut la bataille du roi reculée:

mais l'avant-garde et l'arrière-garde aux deux ailes passèrent outre

et enclouirent ces Flamands et les mirent à l'étroit. Je vous dirai

comment. Sur ces deux ailes gens d'armes les commencèrent à pousser de

leurs roides lances à long fer et dur de Bordeaux, qui leur passoient

ces cottes de mailles tout outre et les prenoient en chair: dont ceux

qui en étoient atteints se restreignirent pour eschever les horions;

car jamais, si amender le pussent, ne se missent avant pour eux

empaler. Là les mirent ces gens d'armes en tel détroit, qu'ils ne se

pouvoient aider ni ravoir leurs bras, ni leurs plançons pour férir, ni

eux défendre. Là perdoient plusieurs force et haleine, et chéoient

l'un sur l'autre, et éteignoient et mouraient sans coup férir: là fut

Philippe d'Artevelle enclos et navré de glaives et abattu, et des gens

de Gand qui l'aimoient et gardoient grand foison de lès lui. Quand le

page Philippe vit la mésaventure venir sur les leurs, il étoit bien

monté sur bon coursier; si se partit et laissa son maître, car il ne

lui pouvoit aider, et retourna vers Courtray pour revenir à Gand.

Ainsi fut faite et assemblée cette bataille; et lorsque des deux côtés

les Flamands furent étreints et enclos, ils ne passèrent plus avant;

car ils ne se pouvoient aider. Adonc se remit la bataille du roi en

vigueur, qui avoit du commencement un petit branlé. Là entendoient

gens d'armes à abattre Flamands à pouvoir; et avoient les aucuns

haches bien acérées, dont ils rompoient bassinets et décerveloient

têtes; et les aucuns plombées, dont ils donnoient si grands horions,

qu'ils les abattoient à terre. A peine étoient Flamands abattus, quand

pillards venoient qui se boutoient entre les gens d'armes, et

portoient grands couteaux dont ils les paroccioient; ni nulle pitié

ils n'en avoient, non plus que si ce fussent chiens.

Là étoit le cliquetis sur ces bassinets si grand et si haut, d'épées,

de haches, de plombées et de maillets de fer, que on n'y oyoit goutte

pour la noise. Et ouï dire que si tous les haulmiers de Paris et de

Bruxelles fussent ensemble, leur métier faisant, ils n'eussent pas

mené ni fait greigneure noise comme les combattants et les férants sur

ces bassinets faisoient.

Là ne se épargnoient point les chevaliers ni écuyers, mais mettoient

la main à l'œuvre de grand volonté, et plus l'un que l'autre: si en y

ot aucuns qui se avancèrent et boutèrent en la presse trop avant; car

ils y furent enclos et éteints, et par espécial messire Louis de

Cousant, un chevalier de Berry, et messire Fleton de Revel, fils au

seigneur de Revel; encore en y ot des autres, dont ce fut dommage;

mais si grosse bataille comme celle où tant avoit de peuple ne se peut

parfournir, au mieux venir pour les victorieux, qu'elle ne coûte

grandement. Car jeunes chevaliers et écuyers, qui désiroient les

armes, s'avançoient volontiers pour leur honneur et pour acquerre

grâce; et la presse étoit là si grande, et l'affaire si périlleuse

pour ceux qui étoient enclos ou chus, que si on n'avoit bonne aide on

ne se pouvoit relever. Par ce parti y ot des François morts et éteints

aucuns; mais planté ne fut-ce mie; car quand il venoit à point, ils

aidoient l'un à l'autre. Là fut un mont et un tas de Flamands occis

moult long et moult haut. Et de si grand bataille et de si grand

foison de gens morts comme il y ot là, on ne vit oncques si peu de

sang issir qu'il en issit; et c'étoit au moyen de ce qu'ils étoient

beaucoup d'éteints et étouffés dans la presse, car iceux ne jetoient

point de sang.

Quand ceux qui étoient derrière virent que ceux qui étoient devant

fondoient et chéoient l'un sur l'autre, et qu'ils étoient tous

déconfits, si s'ébahirent; et commencèrent à jeter leurs plançons jus

et leurs armures, et eux déconfire et tourner vers Courtray en fuite

et ailleurs; ni ils n'avoient cure fors que pour eux mettre à sauveté;

et Bretons et François après, qui les enchassoient en fossés, en

aulnaies et en bruyères, ci dix, ci douze, ci vingt, ci trente, et les

combattoient de rechef, et là les occioient s'ils n'étoient plus forts

d'eux. Et si en y ot grand foison de morts en chasse entre la bataille

et Courtray, où ils se retiroient à garant; et du demeurant qui se put

sauver il se sauva, mais ce fut moult petit; et se retrayoient les uns

à Courtray, les autres à Gand, et les autres chacun où il pouvoit.

Cette bataille fut sur le Mont-d'Or, entre Courtray et

Rosebecque[114], en l'an de grâce Notre-Seigneur mil trois cent

quatre-vingt et deux, le jeudi devant le samedi de l'Avent, au mois de

novembre le vingt-septième jour; et étoit pour lors le roi Charles de

France au quatorzième an de son âge.

[114] Il se trouve dans la Flandre trois communes appelées

Roosebèke: l'une à deux lieues trois quarts d'Ypres, une autre à

trois lieues de Courtray et une troisième à deux lieues

d'Audenarde. C'est la première de ces communes, qu'on nomme

aujourd'hui West-Roosebèke, qui fut le théâtre de la sanglante

bataille où Philippe d'Artevelde perdit la vie. (_Note de M.

Gachard._)

Comment après la déconfiture des Flamands le roi vit mort

Philippe d'Artetevelle, qui fut pendu à un arbre.

Ainsi furent en ce temps sur le Mont-d'Or les Flamands déconfits, et

l'orgueil de Flandre abattu, et Philippe d'Artevelle mort; et de la

ville de Gand ou des tenances de Gand, morts avecques lui jusques à

neuf mille hommes. Il y ot morts ce jour, ce rapportèrent les

héraults, sur la place, sans la chasse, jusques à vingt-six mille

hommes et plus[115]; et ne dura point la bataille, jusques à la

déconfiture depuis qu'ils assemblèrent, heure et demie. Après cette

déconfiture, qui fut très-honorable et profitable pour toute

chrétienté et pour toute noblesse et gentillesse;--car si les vilains

fussent là venus à leur entente, oncques si grandes cruautés ni

horribletés ne avinrent au monde que il fût avenu par les communautés,

qui se fussent partout rebellées et détruit gentillesse;--or se

avisent bien ceux de Paris atout leurs maillets, que dirent-ils quand

ils sçurent les nouvelles que les Flamands sont déconfits à

Rosebecque, et Philippe d'Artevelle, leur capitaine, mort? Ils n'en

furent mie plus lies; aussi ne furent autres bons hommes en plusieurs

villes.

[115] La relation contemporaine insérée dans le registre de _cuir

noir_ à Tournai porte à 25,000 le nombre des Flamands qui

périrent dans la bataille. Selon la même relation, l'armée du roi

était de 60,000 combattants, et celle des Flamands de 50,000.

(_Note de M. Gachard._)

Quand celle bataille fut de tous points achevée, on laissa convenir

les fuyants et les chassants: on sonna les trompettes de retrait; et

se retraist chacun en son logis, ainsi comme il devoit être. Mais

l'avant-garde se logea outre la bataille du roi, où les Flamands

avoient été logés le mercredi; et se tinrent tous aises en l'ost du

roi de France. De ce qu'ils avoient, ce étoit assez; car étoient

rafreschis et ravitaillés des pourvéances qui venoient de Ypres. Et

firent la nuit ensuivant trop beaux feux en plusieurs lieux aval

l'ost, des plançons des Flamands qu'ils trouvèrent; car qui en vouloit

avoir, il en avoit tantôt recueilli et chargé son col.

Quand le roi de France fut retrait en son logis, et on ot tendu son

pavillon de vermeil cendal, moult noble et moult riche, et il fut

désarmé, ses oncles et plusieurs barons de France le vinrent voir et

conjouir; ce fut raison. Adonc lui alla-t-il souvenir de Philippe

d'Artevelle, et dit à ceux qui de lès lui étoient: «Ce Philippe, s'il

est vif ou mort, je le verrois volontiers.» On lui répondit que on se

mettroit en peine du voir. Il fut crié et noncié en l'ost que

quiconque trouveroit Philippe d'Artevelle, on lui donneroit dix

francs. Donc vissiez varlets avancer entre les morts, qui jà étoient

tout dévêtus aux pieds. Ce Philippe, pour la convoitise du gagner, fut

tant quis qu'il fut trouvé et reconnu d'un varlet qui l'avoit servi

longuement et qui bien le connoissoit; et fut apporté et traîné devant

le pavillon du roi. Le roi le regarda une espace; aussi firent les

seigneurs; et fut là retourné pour savoir s'il avoit été mort de

plaies: mais on trouva qu'il n'avoit plaies nulles du monde dont il

fût mort si on l'eût pris en vie; mais fut éteint en la presse et

chéyt parmi une fosse, et grand foison de Gantois sur lui, qui

moururent en sa compagnie. Quand on l'eut regardé une espace, on l'ôta

de là, et fut pendu à un arbre. Véez-là la darraine fin de Philippe

d'Artevelle.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 53 / 126 题