1382.
_Juvénal des Ursins._
Le roi avec ceux de son sang, joyeux de la victoire que Dieu leur
avoit donnée, délibéra de s'en retourner à Paris, pour remédier à
leurs mauvaises volontés, et passa par les villes de Picardie,
esquelles il fut grandement et honorablement receu, et lui furent
faits plusieurs beaux dons et de grande valeur, et à tout son conseil;
et à tout son aise s'en venoit. Et pour aucunement passer l'hiver, il
vint en la ville de Compiègne chasser et déduire, et y fut par aucun
temps pour soy esbattre. Et après il vint à Saint-Denys en France près
de Paris, accompagné de ses oncles et de plusieurs barons et
seigneurs. Les abbé, religieux et convent, et ceux de la ville de
Saint-Denys, le receurent bien grandement et notablement selon leur
pouvoir. Et vint le roi à l'église, et print l'oriflambe, lui estant
nue teste et sans ceinture, et la rendit en moult grande dévotion
devant les corps saints, et la bailla à l'abbé. Et donna à l'église un
moult beau poille de drap d'or. Et avoient les ducs de Berry et de
Bourgongne, et tous les notables barons, grande joye, et moult se
esjouyssoient de voir les maintiens du roi, et à l'église firent
aucuns dons.
Et cependant qu'ils s'esbattoient à Saint-Denys, le roi délibéra en
toutes manières d'abattre l'orgueil de ceux de Paris, lesquels
estoient moult esbahis, et non sans cause. Et vint le prévost des
marchands, qui lors estoit, vers le roi, et lui dit que toutes les
choses estoient apaisées, et qu'il pouvoit entrer à tout son plaisir
et volonté en la ville, et le pria très-humblement qu'il eust pitié du
peuple et leur voulust pardonner et remettre l'offense qu'ils avoient
faite. Et dient aucuns que de ce que le prévost des marchands avoit
dit au roi, le peuple n'en sçavoit rien. Toutesfois il s'offroit, et
plusieurs notables de la ville, de le faire entrer à ses plaisirs et
volonté. Et le roi respondit qu'il estoit content d'entrer dedans la
ville, et ordonna audit prévost le jour. Et fit crier le roi en son
ost, que tous fussent prests et armés pour entrer en ladite ville de
Paris. Le jour au matin les gens du roi approchèrent la porte
Saint-Denys, et furent les barrières rompues et abbattues, et
pareillement le fut la porte. Et ce fait, y eut trois batailles
ordonnées toutes à pied. En la première estoit Clisson, le
connestable, et le mareschal de Sancerre. En la seconde estoit le roi,
grandement accompagné de ses parents; et estoient tous à pied, excepté
le roi, combien que aucuns disent que ses oncles estoient à cheval. Au
devant du roi vindrent à pied humblement le prévost des marchands et
foison de ceux de la ville, qui vindrent pour faire la révérence au
roi et aucune briefve proposition. Mais il les refusa, et ne voulut
qu'ils fussent ouys, ni qu'ils fissent révérence, ni dissent parole,
et passa outre, et vint à Nostre-Dame, descendit de dessus son cheval,
et vint à l'église et en bien grande dévotion fit son oraison et son
offrande. Aussi firent ses oncles et autres seigneurs. Et s'en revint
au portail de l'église, et monta à cheval, et s'en vint descendre au
palais. Ses gens d'armes étoient logés par les quartiers ès
hostelleries; et fut crié à son de trompes qu'on ne dist aucunes
paroles injurieuses, ni qu'on ne print biens ou que on fist dommage à
autruy. D'eux y eut lesquels usèrent d'aucunes manières séditieuses et
de mauvais langages, lesquels furent tantost pris et pendus à leurs
fenestres. Les ducs de Berry et de Bourgongne chevauchèrent par la
ville bien accompagnés. Et y eut des habitans de la ville bien trois
cents de pris. Et entre autres messire Guillaume de Sens, maistre Jean
Filleul, maistre Martin Double, et plusieurs autres, jusques audit
nombre. Et n'y avoit celuy à Paris qui n'eust grand doute et peur. Et
y en eut de décapités aux halles, qui estoient des principaux de la
commotion. La femme d'un d'eux, qui estoit grosse d'enfant, comme
désespérée, se précipita des fenestres de son hostel, et se tua. Après
ces choses, furent encore gens par la ville pour oster les chaisnes,
lesquelles furent emportées hors de la ville au bois de Vincennes. Et
furent tous les harnois pris ès maisons de ceux de Paris, et fut une
partie portée au Louvre, et l'autre au palais. Et disoit-on qu'il y
avoit assez pour armer cent mille hommes. La duchesse d'Orléans et
l'université de Paris vindrent devers le roi le prier et requérir que
seulement on procédast à punir ceux qui estoient principaux des
séditions. Un nommé Nicolas le Flamend, qui estoit l'un des
principaux, eut aux halles le col coupé. Et après ces choses ainsi
faites, on mit sus les aydes, c'est à sçavoir gabelles, impositions et
le quatriesme. Et fut l'eschevinage osté, et ordonné qu'il n'y auroit
plus nuls eschevins, ni prévost des marchands, et que tout le
gouvernement se feroit par le prévost de Paris. Messire Jean des
Mares, qui estoit un bien notable homme, conseiller et advocat du roi
au parlement, lequel avoit esté du temps du roi Charles cinquiesme en
grande auctorité, et croyoit le roi fort son conseil, fut pris et
emprisonné. Et estoit commune renommée, que ce n'estoit pas pour cause
qu'il eust esté consentant des séditions et commotions qui avoient
couru, car elles lui estoient moult desplaisantes, et y eust
volontiers mis remède. Mais ès brouillis et différends qui avoient
esté entre le roi Louis de Sicile, cuidant bien et loyaument faire,
les ducs de Berry et de Bourgongne avoient conceu grande haine contre
luy. Et luy imposa-on, qu'il avoit esté comme cause desdites
séditions. Si fut mis en Chastelet, et n'y fallut guères de procès, et
sans à peine l'examiner ni dire les causes, fut dit qu'il auroit le
col coupé. Et combien qu'il requist estre ouy en ses justifications et
défenses, et aussi qu'il estoit clerc, marié avec une seule vierge et
pucelle, quand il espousa, ce nonobstant fut mené aux halles. Et en
allant disoit ce psaume: «_Judica me, Deus, et discerne causam meam de
gente non sancta._» Eut la teste coupée, à la grand desplaisance de
plusieurs gens de bien et notables, tant parens du roi et nobles, que
du peuple. Avec ledit des Mares, y en eut douze autres qui furent
décapités. Et estoit grand pitié de voir la grande perturbation qui
estoit à Paris. Après plusieurs exécutions faites, le roi ordonna
qu'on lui fist un siége royal sur les degrés du palais, devant la
présentation du beau roi Philippes. Et tantost fut grandement et
notablement paré. Et s'assit en chaire, accompagné de ses oncles les
ducs de Berry et de Bourgongne, et de foison de nobles gens de
conseil. Et là fit-on venir le peuple de Paris, qui estoit grande
chose de voir la quantité du peuple qui y estoit. Et commanda le roi à
messire Pierre d'Orgemont, son chancelier, qu'il dist ce qu'il lui
avoit enchargé de dire. Lequel commença bien grandement et notablement
de dire le trespassement du roi Charles cinquiesme, et le sacre et
couronnement du roi présent, le voyage de Flandres, et la victoire, et
l'absence du roi, les grands et mauvais et merveilleux cas de crimes
et délicts commis et perpétrés, en effect, par tout presque le peuple
de Paris, dignes de très-grandes punitions; et qu'on ne se devoit
esmerveiller des exécutions jà faites, en monstrant que encores y
avoit des prisonniers dignes de punitions, et d'autres à punir et à
prendre, en déclarant les matières suffisantes de ce faire. Et tint
ces paroles assez longuement. Et en prenant issue demanda au roi si
c'estoit pas ce qu'il lui avoit enchargé. Lequel respondit que ouy.
Après ces choses, les oncles du roi se mirent à genoux aux pieds du
roi, en le priant qu'il voulust avoir pitié de son peuple de Paris.
Après, vindrent les dames et damoiselles toutes deschevelées,
lesquelles, en plorant, pareille requeste firent. Et les gens et le
peuple à genoux, nue teste, baisant la terre; et commencèrent à crier:
«_Miséricorde!_» Et lors le roi respondit qu'il estoit content que la
peine criminelle fust convertie en civile. Et furent tous les
prisonniers mis en pleine délivrance. Et fut la peine civile imposée à
chacun des coupables, selon ce qu'ils avoient mespris. Mais elle
estoit qu'il fallut qu'ils payassent et baillassent de meuble, ou la
valeur, la moitié de ce qu'ils avoient. Et y eut moult grande finance
exigée et à peine croyable. Et n'en vint au profit du roi le tiers. Et
fut la chevance distribuée aux gens d'armes; lesquels en furent bien
payés et contentés. Et leur donna le roi congé, et promirent, veu
qu'ils estoient bien payés et contentés, de ne faire eux en allant
aucunes pilleries ni roberies. Mais ils tindrent très-mal leur
promesse, car aussitost qu'ils furent sur les champs, ils commencèrent
merveilleuses pilleries à faire, en rançonnant le peuple, et
faisoient maux innumérables.
Quand ceux de Rouen, qui estoient, comme dit est encores, en courage
de leur fureur, sceurent comme ceux de Paris s'estoient esmeus, et
qu'ils se gouvernoient à la manière dessus dite, ils firent
pareillement et pis que devant. Mais quand ils virent ce que le roi
avoit fait à Paris, ils eurent grande crainte et peur. Et non sans
cause. Ils envoyèrent devers le roi demander miséricorde, et qu'il
leur voulust pardonner ce qu'ils avoient mespris. Et pour cette cause,
le roi envoya messire Jean de Vienne, amiral de France, vaillant
chevalier et preud'homme, accompagné de gens de guerre. Et avec luy
messire Jean Pastourel et messire Jean Le Mercier, seigneur de
Noujant. Et entrèrent dedans, et firent abattre aucunes des portes, et
prendre grande quantité des habitans, spécialement ceux qui avoient
contredit à payer les aydes et qui avoient couru sus et injurié les
fermiers. Et de ceux-ci y eut plusieurs exécutés, et leurs testes
coupées. Et lors les habitants demandèrent pardon et miséricorde. Et
pource que c'estoit près de Pasques, c'est à sçavoir la semaine
peneuse, et la Résurrection de Nostre Sauveur Jésus-Christ, les
prisonniers furent délivrés. Et comme à Paris, le criminel fut
converti en amende civile. Et furent exigées très-grandes finances
très-mal employées, et en bourses particulières comme on dit, et non
mie au bien de la chose publique. Et ainsi furent les choses apaisées
à Rouen.
5. _Soulèvement des Parisiens et des Rouennais à l'occasion des
impôts._
1382.
_Le Religieux de Saint-Denis[107]._
Sept fois dans le cours de l'année précédente, le duc d'Anjou, régent
de France, avait réuni en conseil particulier les hommes les plus
considérables des deux états[108] pour chercher les moyens et le
moment d'établir par ordonnance une nouvelle levée de subsides
publics, afin de pourvoir convenablement aux besoins du roi et du
royaume. Cette mesure était sans doute ardemment désirée par ceux à
qui elle ne portait aucun préjudice, ou par ceux qui faisaient métier
de flatter le pouvoir, et espéraient par là s'enrichir au point de ne
plus compter que par talents d'or. Mais les plus notables d'entre les
bourgeois gardaient à cet égard le plus profond silence; ils savaient
que les petites gens témoignaient leur mauvaise humeur, fronçaient le
sourcil déclamaient avec force et ne voulaient pas en entendre parler.
Messire Pierre de Villiers, chevalier, et messire Jean des Marets,
personnages d'un âge avancé, d'une grande prudence et très-aimés dans
la ville, avaient essayé dans plusieurs réunions de changer ces
dispositions en faisant craindre au commun peuple de provoquer le
courroux du roi. Mais les mutins s'ennuyèrent de tous ces pourparlers;
leur mécontentement fut comme une étincelle qui allume un vaste
incendie; persévérant dans leur opposition, ils déclarèrent qu'ils
regarderaient désormais comme ennemis de l'État les promoteurs de
subsides. Puis, dans chaque ville, pour montrer qu'ils voulaient
défendre leur liberté par la force, ils coururent aux armes, fermèrent
les portes, tendirent des chaînes de fer, établirent des dizeniers,
des cinquanteniers, des soixanteniers, et chargèrent des gens armés de
veiller sans relâche à l'entrée et à la sortie.
[107] La _Chronique du Religieux de Saint-Denis_ contient
l'histoire du règne de Charles VI; elle est écrite en latin; elle
a été publiée pour la première fois et traduite par M. L.
Bellaguet, en 6 volumes in-4º (1839), dans la collection des
documents inédits sur l'histoire de France. L'auteur de cette
importante histoire du règne de Charles VI était religieux de
l'abbaye de Saint-Denis; on ne sait rien sur sa biographie, pas
même son nom. Il fut souvent témoin oculaire des événements qu'il
raconte et paraît avoir été l'historiographe de la cour.
[108] La noblesse et la bourgeoisie. (_Note de M. Bellaguet._)
Ce fut Paris qui donna l'exemple de la révolte; les autres cités
imitèrent la capitale du royaume. Partout on s'abandonnait à une
présomption sans bornes; les séditieux, dans leur aveuglement, se
flattaient de pouvoir conquérir leur liberté malgré le roi. Les
Rouennais tombèrent dans des excès coupables, qui seraient mieux
retracés par les accents lugubres de la tragédie que par un simple
récit. Mais l'historien est tenu de ne point taire les fautes que
chacun doit éviter à l'avenir; j'ai donc jugé à propos d'en parler
ici.
Plus de deux cents compagnons des métiers, qui travaillaient aux arts
mécaniques, égarés sans doute pas l'ivresse, saisirent de force un
simple bourgeois, riche marchand de draps, et surnommé _le Gras_, à
cause de son embonpoint excessif, placèrent insolemment son nom en
tête de leurs actes, et se jetant tête baissée dans cette entreprise
insensée, sans en calculer l'issue, ils en firent aussitôt leur roi.
Ils l'élevèrent, comme un monarque, sur un trône placé dans un char,
et le promenant par les carrefours de la ville, ils parodiaient les
acclamations dont on entoure le roi. Arrivés au principal marché, ils
lui demandèrent que le peuple demeurât libre du joug de tout impôt,
et l'obtinrent. Cette franchise de peu de durée fut publiée en son nom
dans la ville par la voix du héraut. Une scène si ridicule excita à
bon droit les rires des hommes sensés; néanmoins, une foule
innombrable de gens sans aveu accourut aussitôt vers lui, et on le
força d'écouter, assis sur son tribunal, les cris de chacun. Quelqu'un
avait-il conçu la pensée d'un crime et lui demandait-il ses ordres, on
l'obligeait, sous peine de mort, d'approuver et de dire: «Faites,
faites.» Alors poussés, je ne dirai point par leur audace, mais par
une rage forcenée, ils se jetèrent sur les exacteurs royaux, les
égorgèrent impitoyablement, et se partagèrent tout leur avoir, comme
illégitimement acquis.
Ce crime une fois commis et approuvé, ils firent, en vertu de la même
autorité, souffrir aux hommes d'église beaucoup de pertes et de
dommages; puis, se dirigeant sur Saint-Ouen, dont les religieux
avaient obtenu un arrêt qui maintenait contre la ville leurs
priviléges, ces misérables, dignes de toute la colère du ciel,
entrèrent de force dans la tour des Chartes, déchirèrent et mirent en
pièces les priviléges, dont la perte aurait été irréparable, si
l'autorité du roi ne les avait rétablis peu après. Poussés par le même
égarement, et ne craignant pas d'offenser la majesté royale, ces gens
insensés et sans armes se dirigèrent vers le château du roi pour le
détruire. Mais ils furent repoussés par ceux du dedans; plusieurs
d'entre eux furent tués ou blessés à mort.
Cet audacieux esprit de révolte avait gagné non-seulement les
Rouennais, mais presque tout le peuple de France, qui n'était pas
agité d'une moindre fureur. Il était, si l'on en croit le bruit
public, excité par les messages et lettres des Flamands, alors en
proie aussi au fléau de la rébellion, et par l'exemple des Anglais,
qui, dans le même temps, s'étaient soulevés contre le roi et les
grands du royaume, les avaient forcés de fuir, et, pénétrant en armes
dans le palais, avaient, sous les yeux même du roi, entraîné avec
violence cinq chevaliers illustres et son chancelier, l'archevêque de
Canterbury, et les avaient fait décapiter en vue de tous, comme
perturbateurs de la tranquillité publique[109]. J'étais alors dans ce
royaume pour défendre la cause de notre église; et comme je témoignais
mon indignation en apprenant que, le même jour, la tête sacrée du
prélat avait été roulée à coups de pied par le peuple dans tous les
carrefours de la ville, un des assistants me dit: «Sachez que dans le
royaume de France il se passera des choses plus horribles, et sous
peu.» Je me contentai de répondre: «A Dieu ne plaise que l'antique foi
de la France soit souillée d'un si grand forfait!»
[109] Le religieux fait ici allusion à la révolte de Wat Tyler,
dont il fut témoin. Il avait été envoyé à la cour d'Angleterre
pour les affaires de l'abbaye de Saint-Denis, comme il le dit
lui-même. (_Note de M. Bellaguet._)
Je reviens à mon sujet. Monseigneur d'Anjou sentait bien que le crime
commis au mois d'octobre par la rage forcenée du peuple rejaillissait
comme un affront sur le roi; néanmoins, il différa sa vengeance
jusqu'au mois de mars, et fit dans l'intervalle plusieurs tentatives
pour amener les Parisiens à payer les subsides. Voyant qu'il
n'obtenait rien, ni par députations, ni par promesses, il tenta, de
l'avis du conseil, d'arriver à son but par le fait. Il fit publier
l'ordonnance, au mois de janvier, à huis clos dans le Châtelet, de
peur d'exciter une émeute parmi le peuple, qui n'était pas encore
calmé. Aussitôt des enchérisseurs, attirés par l'appât du gain, se
présentèrent pour la ferme des impôts. Comme la crainte de la mort
empêchait de trouver quelqu'un pour faire la proclamation en public,
l'affaire traînait en longueur et menaçait même de n'avoir point
d'issue; mais un homme se chargea, pour de l'argent, d'abréger tout
délai. Séduit par la promesse d'une récompense pécuniaire, il se
rendit au marché le dernier jour du mois de février; prenant toutes
les précautions nécessaires pour sa sûreté, il assembla le peuple, et,
l'amusant d'abord de discours en l'air, il raconta en criant de toutes
ses forces qu'on avait volé quelques plats d'or dans le palais, puis
ajouta que le roi promettait grâce, éloge et récompense à celui qui
les rendrait. On se mit à en rire comme d'une chose incroyable; quand
le crieur vit le peuple se livrant à des conversations confuses et à
des conjectures diverses, il piqua tout à coup son cheval, et proclama
qu'on lèverait l'impôt le lendemain. Cette nouvelle inattendue jeta le
trouble dans d'esprit des assistants; ils la répandirent aussitôt, et
la ville se remplit de douteuses rumeurs. Le plus grand nombre croyait
que c'était un mensonge; d'autres, comme frappés de stupeur,
attendaient l'issue de l'affaire. Bientôt échauffés par l'esprit de
révolte, ils se lient par des serments terribles, et conspirent la
mort de ceux qui ont décrété l'impôt. Les conjurés se mettent à
l'œuvre sans plus tarder, et leurs serments, ô douleur! sont bientôt
suivis d'actes criminels.
Le premier jour de mars à l'heure de prime, ils se réunissent à la
halle, et voyant qu'on exigeait l'impôt d'une femme qui vendait un peu
de cette herbe qu'on appelle _cresson_ en français, ils s'élancent sur
le percepteur royal, le percent de mille coups et le mettent à mort.
Ce crime une fois commis, le désordre ne s'arrête plus à la halle; il
se répand çà et là par toute la ville. De tous les quartiers on
accourt à la halle avec un tumulte effroyable, et la foule
grossissant de tous côtés, une clameur immense s'élève et retentit aux
oreilles de tous. Pour que le feu de la sédition se communique
partout, quelques étourdis, dignes de la colère du ciel, parcourent
les carrefours et les rues de la ville en poussant des cris horribles,
armés d'épées et de toutes les armes que la fureur populaire pouvait
leur fournir, appelant aux armes pour la liberté de la patrie. Un
petit nombre d'hommes jettent ainsi la multitude dans l'égarement;
entraînant les uns et les autres, ils recrutent partout des partisans
volontaires de leur révolte; en peu de temps ils ont rassemblé cinq
cents misérables de leur espèce.
La nouvelle du crime qui venait d'être commis, en se répandant de
toutes parts, remplit tout le monde de frayeur. En conséquence,
plusieurs conseillers du roi, les principaux bourgeois, le prévôt et
l'évêque de Paris, craignant pour leur sûreté, s'éloignent de la
ville, et font passer ailleurs tout leur avoir: indignés de ces
atrocités, ils pensaient qu'ils se montreraient d'autant plus
étrangers à l'insulte faite au roi qu'ils seraient plus éloignés de la
présence et du contact d'une multitude aussi séditieuse. On voyait, en
effet, cette lie du peuple, ces hommes de mœurs plus ignobles encore
que leur condition, marcher par bandes, à pied et sans chef, comme au
sac de la ville; si quelqu'un des plus forcenés venait à proposer
quelque crime, tous les autres misérables s'empressaient de le suivre;
il en résulta les malheurs que je vais rapporter.
D'abord, comme ils étaient sans armes, ils se portent sur l'hôtel de
Ville, y enlèvent les poignards, les épées, les maillets de plomb[110]
et toutes les armes qui s'y trouvaient en dépôt pour la défense de la
ville, et pour prémices du massacre, ils mettent à mort tous les
percepteurs d'impôts qu'ils rencontrent. Renchérissant sur leur
cruauté, ils arrachent violemment un de ces malheureux de l'église
Saint-Jacques, et quoiqu'ils l'aient trouvé sur l'autel, debout et
embrassant, par crainte de la mort, la statue de la bienheureuse
Vierge Marie, ils l'entourent et l'égorgent, profanant ainsi le
sanctuaire. Puis, satisfaits d'avoir accompli leurs projets criminels,
ils courent piller les biens des victimes, détruisant de fond en
comble le devant de la maison de l'un d'eux, pénétrant avec violence
dans d'autres maisons, brisant les portes, enlevant tout ce qu'ils
trouvent d'or, d'argent, de papiers et d'objets précieux, les mettant
en pièces et les jetant par les fenêtres. Ils répandent aussi le vin
dans les celliers, en boivent outre mesure; puis, échauffés par
l'ivresse, ils poursuivent leurs excès avec plus d'audace, et se
portent sur Saint-Germain-des-Prés. Sachant que ceux des auteurs de
l'impôt qui avaient échappé à leurs coups s'y étaient cachés, ils les
réclament pour les mettre à mort; et comme on ne leur obéit point, ils
s'efforcent de pénétrer avec violence dans l'intérieur, mais ils sont
repoussés vigoureusement par ceux du dedans. Leur fureur ne s'en tient
pas là: provoqués sans doute par les cris de quelques misérables, les
plus forcenés se précipitent, comme ils l'avaient déjà fait, sur les
juifs, qui vivaient sous la protection du roi, en tuent quelques-uns,
mettent au pillage leurs meubles les plus précieux, et pour comble
d'infamie, ils ne craignent pas de violer la maison du roi et de se
rendre une seconde fois coupables de lèse-majesté.
[110] C'est de là que les séditieux furent désignés par le nom de
_Maillotins_. (_Note de M. Bellaguet._)
Il y avait dans ce rassemblement plusieurs criminels, dont les
complices étaient détenus au Châtelet royal. Ils amenèrent de ce côté
la multitude aveugle; puis, forçant les prisons, ils rendirent à la
liberté environ deux cents hommes criblés de dettes ou sous le poids
d'accusations capitales. Ils commirent aussi de semblables excès dans
les prisons de l'évêque de Paris. Ils y trouvèrent messire Hugues
Aubriot, condamné naguère pour ses méfaits, et le conduisirent avec
une joie insolente jusqu'à sa maison, le priant d'être leur capitaine.
Il le leur promit, et les remercia beaucoup. Mais, soit modération
d'esprit, soit défiance du peuple, il saisit l'occasion de fuir, et se
retira au milieu de la nuit. Le nombre de ces misérables croissait
toujours; une foule presque innombrable suivait leurs pas, non pour
les imiter, mais parce que cet étrange soulèvement excitait la
curiosité. Aussi, de peur que la nuit suivante ils ne commissent
quelque attentat contre les citoyens, les cinquanteniers rassemblèrent
dix mille bourgeois armés de pied en cap. Ceux-ci essayèrent par tous
les moyens de ramener dans le devoir la populace furieuse. Voyant que
le langage de la douceur ne pouvait ni fléchir ni calmer cette
populace, ils ne jugèrent pas à propos de lutter contre son aveugle
rage; mais ils répartirent leurs hommes par escouades aux coins des
rues et dans les carrefours de la ville, pour repousser par la force
les violences qu'elle pouvait commettre. Après avoir passé la nuit en
débauches de table et en orgies, cette troupe forcenée de mutins et de
séditieux tomba dans un emportement frénétique. Ils se rendirent chez
messire Hugues Aubriot, et ne l'ayant point trouvé, ils se mirent à
crier partout avec une rage de bêtes féroces que la ville était
trahie. Puis ils allaient courir en toute hâte au pont de Charenton
pour le détruire; mais leur projet ne s'accomplit pas, soit que la
crainte de la mort ou le repentir les saisît, soit, ce qui était le
plus vrai, qu'ils fussent arrêtés par les paroles conciliantes de
messire Jean des Marets, dont l'éloquence les avait souvent séduits et
amenés à son avis.