3. _Bataille de Rosebèque._

1382.

_Juvénal des Ursins._

Les Flamens se rebellèrent contre Louys comte de Flandre, lequel

assembla plusieurs gens, tant de Bruges, que d'Artois et d'ailleurs,

pour refréner la fureur desdits Flamens, et se mit sur les champs. Et

en cette rebellion n'y avoit que ceux de Gand, et estoit leur

capitaine Philippes Artevelle, lequel estoit fort affecté contre ledit

comte, car on disoit qu'il avoit fait couper la teste à son père. Et

estoit beau langager, hardi et courageux. Mais les autres villes,

comme Bruges, Lisle, Audenarde et autres, se tenoient du parti du

comte. Quand le comte sceut que Artevelle estoit sur les champs, il

prépara et assembla ses gens, et tant que les batailles se virent, et

s'approchèrent les uns des autres. Et à l'assembler, firent d'un costé

et d'autre merveilleux et grands cris, et d'un costé et d'autre, trait

se tiroit, et dards. Et y eut dure et aspre bataille, et vaillamment

de toutes parts se combattirent. Foison de communes aussi y avoit du

costé du comte, et de vaillans archers Boulonnois et d'Artois. Et de

la partie d'Artevelle, arrivoient de tous costés gens de communes du

plat pays, lesquels vindrent hardiment frapper en la bataille contre

les gens du comte, par les costés et aussi par derrière; et tellement

que Artevelle et ses gens eurent la victoire. Et s'enfuit ou retrahit

le comte et ses gens; et s'en vint ledit comte par bois et chemins

estranges jusques à Lisle, les autres de ses gens à Bruges, et les

François à Audenarde. Et y en eut de morts en ladite bataille des gens

d'Artevelle quatre mille, et de ceux du comte dix mille. Artevelle en

sa compagnée avoit environ quatre cens Anglois, et quarante mille

hommes, sans les bannis. Et continuellement arrivoient vers lui

communes de toutes parts; et leur disoit Artevelle plusieurs paroles

par lesquelles il les animoit fort contre leur seigneur, et que ce

qu'ils faisoient estoit pour leurs libertés et franchises garder et

observer; en leur démonstrant par divers langages qu'ils avoient juste

et sainte querelle.

Quand Artevelle vit la grande compagnée qu'il avoit, si disposa

d'aller mettre le siége devant Audenarde, où il sçavoit que les

François s'estoient retraits: et de fait y alla, et y mit le siége. Et

à l'aborder, les François saillirent vaillamment sur les Flamens, et

grand foison en tuèrent, mais ils ne peurent soutenir la grande charge

et quantité de gens que Artevelle avoit. Et se retrahirent en leur

place, laquelle ils firent fortifier diligemment, et firent visiter

les vivres et habillemens de guerre, et se trouvèrent assez

compétemment garnis. Et pour ce délibérèrent et conclurent de eux

tenir; et souvent faisoient saillies, et plusieurs Flamens tuoient,

tant de trait que autrement. Au pays de Flandres avoit un seigneur

nommé le seigneur de Hanselles, lequel se joignit avec Artevelle, et

envova défier le comte, et se mit audit siège avec les Flamens.

Artevelle se doutoit fort que le roi ne aidast au comte encores, veu

que ceux de dedans Audenarde estoient François. Et pour ce envoya

Artevelle un chevaucheur vers le roi, en manière de poursuivant ou

héraut, en luy faisant sçavoir, par paroles arrogantes, qu'il ne

voulust donner faveur aucune, aide ou confort au comte, ou autrement

ils se allieroient aux Anglois; et escrivit une lettre, laquelle le

messager présenta au roi en la présence de ceux du sang et de ceux du

conseil. Et après que la lettre eut esté leue, veu que ce n'estoit

qu'un messager, il fut gracieusement renvoyé sans aucune response.

Et tantost le comte vint devers le roi, en luy exposant la rebellion

de ses subjets, et qu'il estoit son vassal, tant à cause de la comté

de Flandres que de plusieurs autres grandes terres et seigneuries, en

le requérant qu'il voulust l'aider et donner confort. Et combien,

selon ce que aucuns disoient, qu'il avoit fait des fautes, en ayant

plusieurs grandes conjonctions avec les Anglois, toutesfois le roi

délibéra de lui aider comme à son vassal, pour plusieurs causes et

raisons lors alléguées. Et pour ce qu'on voyoit qu'il estoit expédient

d'avancer la besongne, le roi très-diligemment manda, et fit mander

gens de toutes parts, qu'on fust vers lui à my-octobre en armes, et

que chacun se disposast d'estre le mieux habillé qu'il pourroit. Et

fut obéi par les vassaux, capitaines et autres, et firent tellement

que au jour assigné très-grande compagnée et merveilleuse et de

vaillans gens estoient sur les champs par tout, en tirant vers Arras

et les marches de Picardie. Quand le roi sceut que ses gens estoient

prests, et si belles et si grandes compagnées, il délibéra de partir

et se mettre sur les champs. Et en ensuivant la louable manière de ses

prédécesseurs, délibéra d'aller à Saint-Denys; si y alla, et fut

grandement et honorablement receu par les abbé et religieux. Et le

lendemain matin fut par l'abbé et les religieux chantée une bien

notable messe, avec un sermon par un maistre en théologie. Et ce fait,

les corps de saint Denys et de ses compagnons furent descendus et mis

sur l'autel. Le roi sans chaperon et sans ceinture les adora, et fit

ses oraisons bien et dévotement, et ses offrandes, et si firent les

seigneurs. Ce fait, il fit apporter l'oriflambe, et fut baillée à un

vieil chevalier vaillant homme, nommé messire Pierre de Villiers

l'ancien. Lequel receut le corps de Notre-Seigneur et fit les sermens

en tel cas accoustumés. Et après s'en retourna le roi au bois de

Vincennes.

Or faut retourner aux Flamens, qui tenoient le siége devant Audenarde

où estoient les François. Et faisoient Artevelle et les Flamens de

grandes diligences d'assaillir la place, et avoir à leur volonté

lesdits François, qui estoient fort lassés et travaillés de eux

défendre, et non sans cause; et envoyèrent vers le duc de Bourgongne

et vers le comte les advertir, que si en bref n'avoient secours, ils

ne se pourroient plus tenir, et que aussi vivres leur défailloient. Le

duc de Bourgongne faisoit grande diligence d'assembler gens de guerre,

pour aller lever le siége; et de fait en assembla. Ce qui vint à la

cognoissance de Philippes Artevelle, et lui fut rapporté par aucuns

Flamens espies, et le sceurent ceux de sa compagnée. Et en y eut un de

la ville de Gand, bien notable homme, lequel leur monstra bien

doucement, et le plus gracieusement qu'il peut, par manière de

prédication, qu'ils feroient bien de trouver accord, et qu'il se

devoit requérir, en déclarant les inconvéniens qui s'en pouvoient

ensuivre. Mais incontinent il fut tué et mis en pièces, et si

vouloient-ils faire le mesme à plusieurs autres. Mais Artevelle les

pacifia et apaisa, et prescha contre les raisons de celui qui fut tué,

en contemnant et mesprisant les François et leur puissance; et le

appeloient les Flamens leur prince et leur seigneur. Et au plus près

de Audenarde avoit bien cinq cens pourceaux, qui paissoient et avoient

gardes. Ce que aperceurent ceux de dedans, lesquels estoient bien

despourveus de vivres. Et se assemblèrent aucune petite compagnée à

cheval et à pied, et saillirent hors de la ville, et se mirent ceux

de cheval entre ceux de pied et le siège des Flamens, et vindrent

aucuns de ceux de pied jusques au lieu où estoient les pourceaux, et

en prindrent deux ou trois, qu'ils traisnèrent vers la ville, et moult

fort se prindrent à crier lesdits pourceaux, et tous les autres les

suivoient; et, pour abréger, tous entrèrent dedans la ville. Et

s'esmeurent aucuns des Flamens pour empescher que les François

n'eussent les pourceaux; mais ceux de cheval, et autres qui saillirent

de la ville, résistèrent. Plusieurs des Flamens y eut de tués, sans

dommage des François, lesquels des pourceaux furent fort réconfortés.

Et avoient bonne volonté de eux tenir, veu encore qu'il estoit ja venu

à leur cognoissance que le roi estoit sur les champs. Et étoit

merveilles des vaillances que faisoient les François dedans la place,

et tous les jours tuoient plusieurs Flamens, tant de trait que

autrement.

Le roi environ la fin d'octobre vint en la cité d'Arras, et envoya un

gentilhomme, qui entendoit et parloit bien flamend, par devers

Philippes Artevelle et les Flamens, pour les desmouvoir et monstrer

qu'ils avoient mal fait, d'avoir fait l'entreprise et les choses

qu'ils faisoient. Et sur ce leur monstra plusieurs inconvéniens qui

leur pourroient advenir, le plus gracieusement qu'il peut; et firent

bonne chère au gentilhomme. Mais la response de Artevelle fut que en

nulle manière ils ne laisseroient leurs harnois, et poursuivroient ce

qu'ils avoient commencé, veu que c'estoit pour la liberté du pays. Et

à tout ladite response, s'en retourna ledit gentilhomme devers le roi,

auquel il dit ce qu'il avoit trouvé. Quand le comte sceut la venue du

roi, il envoya deux chevaliers devers le roi, lesquels bien

grandement, et en assez briefves paroles et gracieuses, exposèrent le

bon droict et la juste querelle que avoit ledit comte, en le

suppliant que, comme son vassal, il le voulust aider et rebouter

l'orgueil et les commotions des Flamens. Le roi, qui estoit jeune,

respondit de son mouvement ausdits chevaliers: «Retournez-vous-en

devers mon beau cousin, et luy dites que en bref il aura de nos

nouvelles,» dont ils furent bien contens. Et quand ledit comte le

sceut, avec la compagnée qu'il avoit, il fut bien joyeux.

Le roi diligemment se mit sur les champs, et ordonna ses batailles,

par le conseil des connestable, mareschaux et capitaines. Et quand le

comte le sceut, il considéra que le passage seroit bien difficile au

roi et à ses gens, sinon par le pont de Commines, lequel les Flamens

occupoient, en intention de défendre le passage. Et pour ce, pour le

gaigner et occuper sur lesdits Flamens, envoya le seigneur d'Antoing

Guillaume, bastard de Flandres, le seigneur de Burdegand, son bastard

de Flandres, et autres capitaines accompagnés de gens de guerre,

lesquels en belle et bonne ordonnance approchèrent dudit pont. Si les

receurent les Flamens vaillamment. Et y fut fait de vaillans faits

d'armes, tant d'un costé que d'autre, et très-asprement et durement

combattirent et tellement résistèrent les Flamens, que les gens du

comte ja ne fussent venus à leur intention, si ce n'eut esté ledit

Guillaume, lequel se tira et ses gens vers un moulin, où il trouva des

bateaux, et trouva moyen de passer de l'autre part de la rivière. Et

vindrent lui et sa compagnée audit pont, pour frapper sur lesdits

Flamens, lesquels furent desconfits, et la plus grande partie morts et

tués. Et assez tost après se rassemblèrent et rallièrent les Flamens

en nombre de huit mille combattans, et vindrent bien asprement audit

pont de Commines. Et combien que les gens du pont vaillamment

résistassent et se défendissent, toutefois il fallut qu'ils

démarchassent et se retrahissent, et mesmement se retrahit ou enfuit

le bastard de Flandres et plusieurs autres. Guillaume dessusdit

résista et demeura, et fit merveilles d'armes, dont les Flamens

estoient bien esbahis. Et combien qu'il fust environné de ses ennemis,

lesquels de leur puissance taschoient à le prendre ou tuer, toutesfois

il fit tant par sa vaillance, à l'aide de ses gens, qu'il se sauva, et

revint devers le comte, qui fut bien dolent et desplaisant de ce que

les Flamens avoient recouvert ledit pont. Et fit très-bonne chère

audit Guillaume, et le remunéra, et donna de ses biens grandement.

Quand Artevelle sceut les premières nouvelles de la perdition du pont,

et que ses gens avoient esté desconfits, il fut bien courroucé, et

délibera de lever son siége, et venir lui et sa compagnée vers ledit

pont. Et tantost après lui vindrent nouvelles qu'il avoit esté

recouvert et regaigné. Et pour ce demeura.

Le roi, comme dessus est dit, se mit sur les champs, en intention et

volonté de combattre les Flamens, et avoit grand foison de peuple avec

lui, et ordonna, par délibération des gens de guerre, que les gens

débilités de leurs corps, les mal habillés et armés, demeureroient à

la garde du bagage. Et au surplus, pour ce que nécessaire estoit de

gaigner le pont de Commines, que les Flamens tenoient comme dessus est

dit, pour avoir passage furent ordonnés messire Olivier de Clisson,

connestable de France, et messire Louys de Sancerre, mareschal de

France, à tout deux mille combattans, qu'ils iroient audit pont,

duquel les Flamens avoient rompu une arche pour empescher le passage,

et à la garde duquel estoient commis des plus vaillans gens de guerre

qu'ils eussent; et y avoit des Anglois, et monstroient bien qu'ils

avoient grande volonté de eux défendre. Les François, c'est à sçavoir

Clisson et Sancerre, et leurs gens, allèrent devant ledit pont, et

faisoient les Flamens guet merveilleusement. Et considérèrent les

François, que veu la rupture du pont, il estoit impossible que par

ledit lieu ils les peussent gaigner. Et pour ce trouvèrent moyen et

manière de passer la rivière par au dessus, la nuict ensuivant, et par

lieux dont les Flamens en rien ne se doutoient. Et quand ils le

sceurent, ils furent bien esbahis, et se mirent en bataille au devant

du pont. Et les François vigoureusement et vaillamment les

assaillirent, et furent iceux Flamens desconfits, et y en eut

plusieurs morts et tués, et les autres s'enfuirent ou retrahirent vers

leurs gens. Le pont, qui avoit esté par eux rompu, fut remparé et

refait, et bien fortifié. Et à la garde et défense d'iceluy fut commis

un vaillant chevalier, le seigneur de Sempy, accompagné de gens de

guerre. Et par ledit pont passèrent tous les François. Quand Artevelle

sceut les nouvelles de ladite desconfiture, il fut moult diligent de

bien enhorter ses gens d'estre vaillans en armes et de eux apprester à

combattre. Et leur vint dire une vieille sorcière qu'elle feroit tant,

qu'il gagneroit, si on combattoit en bataille. Artevelle ordonna de

neuf à dix mille Flamens pour y aller, et à un point du jour vindrent

frapper sur aucuns logis des François. Et à grande et belle ordonnance

vindrent pour accomplir ce qui leur avoit esté enchargé. Et de fait,

approchèrent d'un lieu où estoient logées aucunes parties de l'ost des

François, et frappèrent sur ledit logis. Mais les François vaillamment

se défendirent. Et à l'heure, Clisson, qui estoit logé vers lesdites

marches, qui sceut et ouyt le bruit, s'en vint au lieu, et si tost

qu'il fut arrivé, les Flamens ne tindrent guères, et furent

desconfits; et y en eut de trois à quatre mille morts; les autres

s'enfuirent où bon leur sembla. Philippes Artevelle, doutant que ses

gens dont il avoit grand nombre, ne sceussent ces nouvelles, se prit

à parler avant que aucune chose vinst à leur cognoissance, et leur dit

que en bref il recouvreroit ledit pont, et que les François à la dite

besogne avoient esté desconfits.

Le roi après ses gens passa audit pont de Commines, visita ses gens et

en trouva plusieurs qui avoient esté navrés et blessés aux dites

besongnes, et bien peu de morts. Messire Jean de Vienne, admiral de

France, bien vaillant chevalier, fut ordonné d'aller par le pays,

faire amener et conduire vivres pour l'ost, et print son chemin vers

Ypres. Plusieurs Flamens, tant de la ville que du pays, s'estoient

assemblés et s'efforçoient de courir sus, et de combattre ledit

messire Jean de Vienne, lequel se disposa à y résister et les

combattit et desconfit, et y en eut plus de trois cens de tués. Quand

ceux de Ypres virent la dite desconfiture de leurs gens, se rendirent

et mirent en l'obéissance du roi. Et pour ceste cause envoyèrent un

religieux de vers le roi, le suppliant qu'il leur voulust pardonner,

et qu'il les voulust prendre à sa grâce et mercy. Ce que le roi fit

très-volontiers.

Artevelle animoit tousjours ses gens, et leur donnoit courage; et

envoya douze hommes de sa compagnée en l'ost du roi, pour sçavoir

quelles gens il avoit. Et aussi le roi envoya en habits dissimulés

messire Guillaume de Langres et douze autres, lesquels entendoient et

parloient flamend, pour sçavoir l'estat de l'ost des Flamens; lesquels

y furent; et en eux retournant, rencontrèrent les douze que Artevelle

avoit envoyés en l'ost du roi, lesquels ils tuèrent, et rapportèrent

au roi ce qu'ils avoient trouvé, et comme les Flamens se disposoient à

combattre le roi et son ost. Et cependant les François en divers lieux

faisoient forte guerre, et soudainement allèrent une partie devant la

ville du Dam, qui estoit forte ville, et la prindrent d'assaut. Et

tous les jours les François dommageoient les Flamens, et se commença

Artevelle aucunement à esbahir, quelque semblant qu'il monstrast.

Le seigneur de Hancelles, dont dessus est faite mention, lequel se

joignit avec les Flamens et Artevelle, quand il sceut et aperceut la

puissance du roi et de ses gens, cognut sa folie et le danger et

péril; si le monstra à ses gens, mais ils n'en tindrent compte, et se

animèrent plus que devant. Et pour ce il monta secrètement à cheval,

et s'en alla et les laissa. Et dient aucuns que ainsi cuida faire

Artevelle, et dist au peuple qu'on lui laissast prendre jusques à dix

mille combattans, et il se faisoit fort de desfaire la plus grande

partie de l'ost du roi, et leur monstroit la manière assez apparente.

Mais ils respondirent qu'ils ne souffriroient point qu'il se partist

d'avec eux, comme avoit fait le seigneur de Hancelles.

Les batailles du roi furent ordonnées, et eurent Clisson et Sancerre,

et Mouton de Blainville, l'avant-garde. Et avec eux se joignirent les

comtes de Saint-Paul, de Harcourt, de Grand-Pré, de Salm en Allemagne

et de Tonnerre, le vicomte d'Aulnay et les seigneurs d'Antoing, de

Chastillon, d'Anglure et de Hanguest. Les ducs de Berry et de Bourbon,

l'évesque de Beauvais et le seigneur de Sempy faisoient les aisles. Le

comte d'Eu et autres faisoient l'arrière-garde. En la grosse bataille

estoit le roi, le comte de Valois, frère du roi, et le duc de

Bourgongne Philippes, avec grande et grosse compagnée. Et fut crié de

par le roi que personne, sur peine de perdre corps et biens, ne se

mist en fuite. Et fut ordonné que tous descendissent à pied, et

renvoyassent leurs chevaux. Et ainsi fut fait, excepté que le roi seul

estoit à cheval. Et autour de lui furent ordonnés certains

chevaliers, le Besgue de Villaines, le seigneur de Pommiers, le

vicomte d'Acy, messire Guy de Baveux, Enguerrand Hubin et autres.

Toutesfois aucuns dient que un chevalier, nommé messire Robert de

Beaumanoir, fut ordonné à tout cinq cens lances pour les verdoïer et

escarmoucher, pour voir leur estat et gouvernement. Ce qu'il fit bien

diligemment, et retourna vers l'avant-garde, et descendirent à pied,

et renvoyèrent leurs chevaux comme les autres. Deux choses advindrent,

qu'on tenoit merveilleuses. L'une, qu'il survint tant de corbeaux qui

environnoient l'ost tant d'un costé que d'autre, que merveilles, et ne

cessoient de voleter. L'autre, que par cinq ou six jours le temps fut

si obscur et chargé de bruines, que à peine on pouvoit voir l'un

l'autre. Et quand le roi sceut que les Flamens venoient pour le

combattre, il fit une manière de promesse qu'il les combattroit, et

fit marcher ses gens et desployer l'oriflambe. Et aussitôt qu'elle fut

desployée, le temps à coup se esclaircit, et devint aussi beau, et

clair qu'on avoit oncques veu, tellement que les batailles se

entrevirent. Et anima fort Artevelle ses Flamens. Pareillement messire

Olivier de Clisson parla et monstra aux François qu'ils devoient avoir

bon courage à combattre, et plusieurs mots et bonnes paroles leur dit.

Les batailles marchèrent les unes contre les autres, tant qu'ils

approchèrent pour combattre main à main. Et y eut bien aspre et dure

besongne; et se portèrent les Flamens si vaillamment, que eux

assemblés ils firent reculer les François un pas et demy. Et lors un

François commença fort à crier: «Nostre-Dame, Mont-Joie, Saint-Denys!»

et plusieurs autres aussi. Et en ce point prindrent vertu et courage

les François, et tellement qu'ils firent reculer les Flamens, et les

rompirent, et furent desconfits en peu d'heures. Et d'un costé et

d'autre y eut de vaillans faits d'armes. Et cheurent les Flamens les

uns sur les autres à grands tas, et y en eut plusieurs morts estouffés

et sans coup férir. Et estoit commune renommée qu'il y en avoit bien

eu quarante mille morts; les autres disent vingt-cinq ou trente mille

de morts et des gens du roi environ quarante-trois personnes. Messire

Guy de Baveux, un vaillant chevalier, y fut blessé.

Après ladite desconfiture, on douta fort que les Flamens ne se

ralliassent pour combattre. Et pour ce furent ordonnés les seigneurs

d'Albret et de Coucy, à tout quatre cens hommes d'armes à cheval à les

poursuivre; et firent tellement que les Flamens n'eurent loisir de eux

assembler; et là où ils se trouvoient frappoient dessus, et y en eut

plus de mille morts. Et quand les Flamens qui s'en estoient fuys de la

bataille virent qu'on les poursuivoit ainsi chaudement, ils

s'enfuirent ès bois, marescages et rivières. Et y en eut plusieurs

noyés esdits rivières et marescages, où ils se boutoient si avant,

qu'ils ne s'en pouvoient avoir et là mouroient.

Et quand on eut bien sceu par les Flamens la quantité d'eux, on trouva

que véritablement il falloit qu'il y en eust bien quarante mille de

morts. Et si y avoit mesme des Flamens de la partie du comte qui

sçavoient les adresses des bois, s'y boutèrent, et plusieurs en

tuèrent. Le roi fut moult joyeux de cette victoire; et en eurent grand

honneur les connestable Clisson et Sancerre mareschal, et ceux de

l'avant-garde.

Et quand ceux de Flandres qui estoient demeurés au siége de Audenarde,

et l'avoient fort fortifié, sceurent que leurs gens estoient

desconfits, ils levèrent leur siége comme sans arroi, et s'en allèrent

par diverses pièces. Et alors saillirent ceux de dedans, et les

poursuivirent, et les trouvoient par petites parties ou compagnées, et

les tuoient. Et y eut derechef grande quantité de Flamens tués et mis

à mort.

Le roi voyant et cognoissant la grande grâce que Dieu lui avoit faite,

et bien dévotement avec ses parens, et tous ceux de son ost, en

remercièrent Dieu.

Le comte de Flandres, en faisant son devoir, vint en l'ost du roi bien

accompagné, et en la présence des seigneurs du sang, et de plusieurs

capitaines, barons et seigneurs, remercia le roi du grand bien et

plaisir qu'il lui avoit fait, et pareillement remercia tous les

assistans. Auquel le roi respondit: «Beau cousin, je vous ay aidé et

secouru tellement, que vos ennemis sont desconfits, combien que du

temps de feu monsieur mon père, dont Dieu veuille avoir l'âme, vous

fustes fort chargé d'avoir eu alliance et favoriser nos ennemis les

Anglois; si vous en gardez doresnavant, et je vous auray en ma grâce.»

Le roi avoit grand désir de savoir si Artevelle estoit mort ou non. Et

y eut un Flamend bien navré et blessé, qui estoit l'un des principaux

capitaines, auquel on demanda s'il en sçavoit rien. Et il respondit

qu'il croyoit certainement qu'il estoit mort, et estoit à la besongne

assez près de lui. Et fut mené sur le champ, et fit telle diligence

qu'il trouva le corps d'Artevelle mort, et le montra au roi et aux

assistans. Et pour ce le roi voulut le faire guérir et donner sa vie.

Mais le Flamend ne voulut, et dit qu'il vouloit mourir avec les

autres. Et par l'évacuation du sang et des playes mourut.

Le roi voulut venir à Courtray et abattre les portes; et y tuèrent les

gens d'armes, et y furent trouvés largement vivres et biens. Et

combien que le roi eust fait crier qu'on ne tuast personne, et qu'on

ne fist desplaisir à nul, toutesfois en despit de la bataille de

Courtray, où les François avoient esté desconfits, les gens de guerre

tuèrent presque tous ceux de la ville, et les pillèrent et robèrent,

et puis boutèrent feu partout, et ardirent et bruslèrent. Et en ladite

ville furent trouvées lettres que ceux de la ville de Paris avoient

escrites aux Flamens, très-mauvaises et séditieuses. Desquelles choses

le roi fut bien desplaisant. Et advinrent les choses dessus dites

environ la vigile de Saint-Martin.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 49 / 126 题