1382.
_Juvénal des Ursins._
L'an mille trois cent quatre-vingt et deux, le duc d'Anjou, et aussi
les autres seigneurs et ceux de la cour, considérant que depuis que
les aydes avoient esté mis jus, ils n'avoient pas les profits qu'ils
souloient avoir, désiroient fort à remettre sus les aydes, et firent
plusieurs assemblées; mais jamais le peuple ne leur vouloit souffrir.
Combien que messire Pierre de Villiers et messire Jean des Mares, qui
étoient en la grâce du peuple, comme on disoit, en faisoient
grandement leur devoir, de leur monstrer les grands dangers et périls
qui leur en pourroient advenir, et de encourir l'indignation et
malveillance du roi. Lesquelles démonstrances ils prenoient en grande
impatience, et réputoient tous ceux qui en parloient ennemis de la
chose publique, en concluant qu'ils garderoient les libertés du peuple
jusques à l'exposition de leurs biens, et prindrent armures et
habillemens de guerre, firent dixeniers, cinquanteniers, quarteniers,
mirent chaisnes par la ville, firent faire guet et garde aux portes.
Et ces choses se faisoient presque par toutes les villes de ce
royaume; et à ce faire commencèrent ceux de Paris. Et à Rouen se
mirent sus deux cens personnes mécaniques, et vindrent à l'hostel d'un
marchand de draps, qu'on nommoit le Gras, pour ce qu'il estoit gros et
gras, et le firent leur chef comme roi, et le mirent sur un chariot
comme en manière de roi, voulust ou non, et contre sa volonté; et
pour doute de la mort, fallut qu'il obéist, et le menèrent au grand
marché, et lui firent ordonner que les subsides cherroient et qu'ils
n'auroient plus cours. Et si aucuns vouloient faire un mauvais cas, il
ne falloit que dire: «Faites»; si estoit exécuté. Et procédèrent à
tuer et meurtrir les officiers du roi au fait des aydes. Et pource
qu'on disoit ceux de l'abbaye de Saint-Ouen avoir plusieurs priviléges
contre la ville, ils allèrent furieusement en l'abbaye, rompirent la
tour où estoient leurs chartes, et les prindrent et deschirèrent. Et y
eussent eu l'abbaye et religieux grand dommage, si le roi, depuis
duement informé, ne leur eût confirmé leurs dits priviléges. Et après
s'en allèrent devant le chasteau, cuidant entrer dedans pour
l'abattre. Mais ceux qui estoient dedans se défendirent vaillamment,
et plusieurs en tuèrent et navrèrent. Presque par tout le royaume,
telles choses se faisoient et régnoient, et mesmement en Flandres et
en Angleterre, où le peuple se esmeut contre les nobles, tellement
qu'il fallut qu'ils se retirassent et s'en allassent. Aucuns
demeurèrent avec le roi d'Angleterre, cuidant estre asseurés; mais le
peuple y alla, et en la présence du roi tuèrent cinq ou six chevaliers
des plus notables, et son chancelier, l'archevesque de Cantorbie. Et
puis leur coupèrent les testes comme à ennemis de la chose publique,
par grand cruauté et inhumanité les traînèrent parmi la ville, et
mirent la teste dudit archevesque au bout d'une perche sur le pont, et
fouloient son corps aux pieds emmy la boue. Or faut retourner à la
matière du peuple esmeu à Rouen et à Paris, et partout. Le duc d'Anjou
différa à faire aucunes punitions, ou mettre remède aux choses dessus
dites, dès le mois d'octobre jusques en mars, et cependant cuidoit
toujours mettre les aydessus, et mesmement l'imposition du douziesme
denier, et trouva des cautelles en diverses manières pour amuser le
peuple. Mais rien n'y valoit, à ce qu'ils s'y fussent consentis.
Toutesfois, en Chastelet il fit crier ladite ferme de l'imposition, et
bailler et délivrer pour la lever mandement exprès, dont on murmuroit
et grommeloit partout très-fort. Et devoit commencer ladite ferme le
premier jour de mars. Et desja se assembloient meschans gens; et y eut
une vieille qui vendoit du cresson aux halles, à laquelle le fermier
vint demander l'imposition, laquelle commença à crier. Et à coup
vindrent plusieurs sur ledit fermier, et lui firent plusieurs playes,
et après le tuèrent et meurtrirent bien inhumainement. Et tantôt par
toute la ville le menu peuple s'esmeut, prindrent armures, et
s'armèrent tellement, qu'ils firent une grande commotion et sédition
de peuple, et couroient et recouroient, et s'assemblèrent plus de cinq
cens. Quand les officiers et conseillers du roi et l'évesque de Paris
virent et aperceurent la manière de faire, ils se partirent le plus
secrettement qu'ils peurent de la ville, et emportèrent ce qu'ils
peurent de leurs biens meubles petit à petit. Et ceux qui ce faisoient
estoient meschans gens et viles personnes, de pauvre et petit estat,
et si l'un crioit, tous les autres y accouroient. Et pour ce qu'ils
estoient mal armés et habillés, ils sceurent que en l'hostel de la
ville avoit des harnois; ils y allèrent, et rompirent les huis où
estoient les choses pour la défense de la ville, prindrent les harnois
et grand foison de maillets de plomb, et s'en allèrent par la ville,
et tous ceux qu'ils trouvoient fermiers des aydes, ou qui en estoient
soupçonnés, tuoient et mettoient à mort bien cruellement. Il y en eut
un qui se mit en franchise dedans Saint-Jacques-de-la-Boucherie, et
lui estant devant le grand autel, tenant la représentation de la
Vierge Marie, le prindrent et tuèrent dedans l'église; s'en alloient
aux maisons des morts, pilloient et roboient tout ce qu'ils
trouvoient, et une partie jettoient par les fenestres, deschiroient
lettres, papiers et toutes telles choses, effonçoient les vins après
ce que tout leur saoul en avoient beu. Et de tant furent encores plus
pires à exercer leur mauvaistié. Si vint à leur cognoissance qu'il y
avoit des impositeurs dedans l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; si
saillirent hors de la ville, et là vindrent et s'efforcèrent d'entrer
dedans, et demandèrent ceux qui s'y estoient retraits. Mais ceux de
dedans se défendirent vaillamment, tellement que point n'y entrèrent.
Et de là se partirent, et vindrent au Chastelet de Paris, où il y
avoit encores deux cens prisonniers pour délicts et debtes qu'ils
devoient, et rompirent les prisons, et les laissèrent aller
franchement. Pareillement firent-ils aux prisonniers de l'évesque de
Paris, et rompirent tout, et delivrèrent ceux qui y estoient, et
mesmement Hugues Aubriot, qui estoit condamné. Et lui fut requis qu'il
fust leur capitaine, lequel le consentit, mais la nuit s'en alla. Et
tousjours croissoit la multitude de peuple ainsi desvoyé. On le
cuidoit refréner, mais rien n'y valoit, et la nuit entendoient en
gourmanderies et beuveries. Et le lendemain vindrent à l'hostel de
Hugues Aubriot, et le cuidoient trouver pour le faire leur capitaine.
Et quand ils virent qu'il n'y estoit pas, furent comme enragés et
desplaisans, et commencèrent entrer en une fureur, et vouloient aller
abattre le pont de Charenton. Mais ils furent desmeus par messire Jean
des Mares, et commençoient ja aucunement à eux repentir et refroidir.
Merveilles[106] est un village auprès Saint-Denys; un jour avant la
dite commotion, une vache eut un monstre en semblance d'une beste, qui
avoit comme deux visages et trois yeux, et en sa bouche fourchée deux
langues, qui sembla chose merveilleuse à l'abbé, qui étoit un bon
prud'homme. Et dit que telles choses jamais ne venoient que ce ne
fussent mauvais signes et apparences de grands maux.
[106] Merville.
Paravant aussi au cardinal le Moyne apparut feu à gros globeaux sur la
ville de Paris, coruscant et courant de porte en porte, sans tonnerre
ni vent, et le temps étant doux et serein, qu'on tenoit chose bien
merveilleuse.
Quand les choses que avoient fait ceux de Paris vindrent à la
cognoissance du roi et de son conseil, il en fult moult desplaisant et
non sans cause. Et délibéra d'en faire une bien cruelle punition.
Laquelle chose venue à la cognoissance de ceux de Paris, ils
envoyèrent devers le roi, et aussi fit l'Université, plusieurs
notables clers et docteurs, lesquels monstrèrent bien grandement et
notablement, comme les plus grands de la ville et principaux en
étoient courroucés et desplaisans; et que ce qui avoit été fait estoit
par meschans gens et de bas estat, en implorant sa miséricorde, et
qu'il leur voulust pardonner toute l'offense et surseoir de mettre
plus aides sus. Et y eut de grandes difficultés, et le roi très-esmeu,
n'en vouloit ouyr parler. Finalement, meu de grande miséricorde, fut
content que le peuple jouist de ses immunités et franchises, et faire
cesser ce qui étoit mis sus, et leur pardonna tout ce qui avoit été
fait, pourveu que justice se feroit de ceux qui avoient rompu le
Chastelet. Et de sa response furent les ambassadeurs très-contens, et
en remercièrent le roi. Et se fit mettre messire Jean des Mares en une
litière, à cause de sa maladie, et mener par les carrefours, et le
publia au peuple. Desja le prévost de Paris avoit pris plusieurs des
malfaiteurs pour en faire justice. Et quand le peuple sceut qu'on en
prenoit foison, et qu'on en vouloit faire punition, derechef
s'esmeurent aucunement, en disant que c'estoit chose trop estrange de
faire mourir si grande multitude de gens. Laquelle chose venue à la
cognoissance du roi, manda que tout fust sursis jusques à une autre
fois. Toutesfois souvent on en prenoit, et les jetoit-on en la
rivière. Le roi, ses oncles et son conseil cuidoient par simulation
induire le peuple à consentir les aydes estre levées, comme du temps
de son père, et assembla les trois estats à Compiègne, et à la
my-avril manda les plus notables des villes à estre devers luy, et
obéirent. Et là proposa messire Arnaud de Corbie, premier président en
parlement, et monstra bien grandement et notablement les grandes
affaires du roi, tant pour le fait de la guerre, que aussi pour
l'entretènement de son estat; et qu'il n'estoit pas possible que sans
aydes la chose publique se peust conduire, ou qu'il falloit que le
royaume vînt à perdition et fust subject à pilleries et roberies, en
requérant qu'ils n'empeschassent que le roi ne usast de sa puissance
et authorité de le pouvoir et devoir faire. Lesquels respondirent
qu'ils n'estoient venus que pour ouyr et rapporter, mais qu'il
s'employeroient de leur pouvoir à faire consentir ceux qui les avoient
envoyés, à faire le plaisir du roi. Et leur ordonna-l'on que à Meaux
ils fissent sçavoir la response, et à Pontoise. Ce qu'ils firent. Et
tous presque firent response que ainçois aimeroient mieux mourir que
les aydes courussent. Et combien que ceux de Sens, qui furent à
Compiègne, se firent fort que ceux de Sens le consentiroient,
toutesfois quand ils y furent, le peuple dit que jamais ne le
consentiroient ni souffriroient. Le roi fut fort pressé de pardonner
à ceux de Paris, et de trouver moyen d'y aller joyeusement, et parler
à eux. Et furent aucuns envoyés à Paris, lesquels rapportèrent que
très-volontiers ils verroient le roi, et joyeusement le recevroient,
et le roi dit que très-volontiers il iroit. Mais ces deux choses
requéroit: l'une, que à sa venue ceux de la ville laissassent leurs
armures et harnois, et qu'ils ne se armassent point; l'autre, que les
chaisnes de nuit ne fussent point tendues, et que les portes jour et
nuit fussent ouvertes; et que seulement ceux qui estoient natifs de la
ville de Paris, et qui avoient à perdre, allassent armés par la ville;
et que par six de la ville de Paris, on luy fist sçavoir à Melun la
response. Si s'assemblèrent en la ville de Paris, et leur fut rapporté
la volonté du roi, et y eut de meschans gens qui commencèrent à
murmurer, et dirent que jamais ne se consentiroient à mettre ayde ni
tailles, et estoient plus enflambés que devant. Et furent six envoyés
devers le roi, et y eut plusieurs allées et venues, et journées prises
à Saint-Denys, où il y avoit plusieurs conseillers du roi. Et de ceux
de Paris y eut ordonnés aucuns qui y allèrent, et à la fin y alla
messire Jean des Mares. Et fut là une conclusion finale prise. C'est à
sçavoir que le roi iroit à Paris et pardonneroit tout, et la ville lui
feroit cent mille francs. Et de ce furent les parties contentes, et
fut fait grande joye, et en l'église de Saint-Denys chanta-l'on _Te
Deum laudamus_. Et ceux de Paris furent bien joyeux, et y vint le roi,
et à grande joie fut receu. Mais à payer l'argent de cent mille
francs, derechef y eut aucunes difficultés ou contradictions, pour ce
que les habitans vouloient que les gens d'église y contribuassent. Qui
estoit contre raison.