1. _Révolte de la Flandre._

1381.

_Juvénal des Ursins[104]._

Le comte de Flandres Louys s'efforçoit de faire grandes exactions sur

ses subjets, et les vouloit souvent tailler ainsi qu'on faisoit en

France. Et pource firent dire au comte qu'il s'en voulust déporter,

dont il ne fut pas content. Et s'en alla à la ville de Gand requérir

aide d'argent par manière de taille, et usa d'aucunes hautes paroles,

et lui fut refusé sa requeste, dont il fut bien mal content. Et se

partit de la ville, et délibéra de se monstrer leur seigneur par voie

de fait. Et avoit un bastard bien vaillant homme d'armes, auquel il

chargea cette besogne. Et de fait, il fit grande assemblée de gens de

guerre, et s'en vindrent loger assez près de la ville de Gand comme à

une lieue, et faisoient à ceux de Gand guerre mortelle. On tuoit, on

prenoit, et mettoit-on à rançon, et boutoient feu, ardoient moulins,

faisoient toute guerre que vrais ennemis pouvoient faire. Et ledit

comte pour lui aider, fit mander des Anglois, lesquels vindrent à son

service. Ceux de Gand, voyant les manières qu'on leur tenoit,

plusieurs fois s'assemblèrent, et conclurent que pour mourir ils ne

laisseroient leurs libertés; et fort se défendoient et portoient des

dommages au comte. Et à seureté demandèrent parler à lui, ce qui leur

fut octroyé. Et envoyèrent de bien notables gens devers le comte,

lesquels de par les habitans le supplièrent qu'il leur voulus

pardonner, si aucune chose lui avoient mesfait. En luy suppliant

qu'ils ne feussent point subjets à aucuns subsides ordinaires: mais

s'il avoit affaire d'aucunes choses en ses nécessités, ils étoient

prêts de luy aider de certaine somme, et tant faire qu'il seroit

content. Et cuidoient lesdits ambassadeurs avoir satisfait: mais

aucuns jeunes hommes estant près du comte, commencèrent à dire qu'il

auroit par force les vilains s'il vouloit, et qu'il les falloit

poindre à bons esperons, et les subjuguer de tous points, et ainsi

s'en allèrent lesdits ambassadeurs. Le comte les cuidoit toujours

subjuguer et suppéditer, et les mettre en estat qu'ils n'eussent pu

manger, tellement qu'ils se missent à sa volonté, et tousjours faisoit

forte et terrible guerre. Et lors ceux de Gand délibérèrent de y

résister par voie de fait. Et pour être leur capitaine, esleurent un

nommé Jacques Artevelle, qui étoit une belle personne, haut et droit,

vaillant et de très-bel langage, et étoit fils d'un nommé Artevelle

qui se voulut faire comte, lequel eut le col coupé; et se mit sus, et

assembla foison de gens et délibéra de se mettre sur les champs. La

chose venue à la cognoissance du comte, manda gens à Bruges et de

toutes parts. Et yssit Artevelle et sa compagnie, et tant que luy et

les gens du comte se rencontrèrent et approchèrent. D'un costé et

d'autre y fut combattu de traits, tant d'arbalestriers que d'archers,

et à la fin combattirent main à main longuement, et tellement que le

comte fut desconfit. Et y eut bien cinq mille de ses gens morts et

tués sur la place, et puis se retrahit à Bruges. Et parla Artevelle au

peuple, toujours les animant à la guerre. Et combien qu'il étoit

nouvelles que les François aideroient au comte, toutesfois ils ne

devoient point craindre leurs jolivetés superflues, qui étoient cause

de leur destruction, et qu'ils devoient poursuivre leur guerre

encommencée, vu la victoire qu'ils avoient eue. Et donna tel courage

au peuple, qu'il leur sembloit qu'ils étoient taillés de conquester

tout le royaume. Et tellement que les bonnes gens du plat pays, et

autres, laissèrent leurs labourages et mestiers, et prindrent les

armes, telles qu'ils peurent finer. Et tousjours se soultivoit[105]

Artevelle, comme il pourroit grever le comte, qui estoit dedans

Bruges. Et de tout ancien temps ceux de la ville de Bruges ont

accoustumé de faire une belle et notable procession, et porter le

précieux sang de Bruges, et là abonde foison de peuple de Bruges et du

plat pays. Et là ordonna Artevelle deux mille hommes des plus

vaillans, lesquels seulement estoient vestus de leurs robes, mais

dessous armés et bien garnis. Et à diverses fois, et par divers lieux

entrèrent dedans la ville, et se trouvèrent tous ensemble au marché,

ainsi qu'on faisoit ladite procession, et crièrent alarme au long des

rues, dont le comte fut bien esbahi. Toutesfois assez diligemment

assembla gens, et se efforça de résister. Mais à la fin il fut vaincu,

et se retrahit en son hostel, et fut suivi par les Gantois, lesquels

violemment entrèrent en son hostel, le cuidant trouver. Mais il se

sauva par une fenestre, et se bouta en l'hostel d'une pauvre vieille

femme, et y fut jusques à la nuit, et de là s'en alla à l'Escluse.

Les Gantois le imputèrent à ceux de Bruges, disant que c'étoit par eux

qu'il s'estoit sauvé, et leur coururent sus, et en pillèrent et

robèrent, et à toute leur proye s'en retournèrent à Gand.

[104] Jean Juvénal des Ursins, fils du chancelier, naquit à

Paris, en 1388, et mourut en 1473. Il fut évêque de Beauvais,

puis de Laon, et archevêque de Reims en 1449. Il présidait, en

1456, l'assemblée du clergé qui réhabilita la mémoire de Jeanne

d'Arc. Il a écrit une histoire de Charles VI. Jusqu'en 1416, il

suit le religieux de Saint-Denis; depuis 1416, il écrit d'après

ses souvenirs; son style est clair, correct et souvent

remarquable.

[105] _Soultiver_, faire les choses avec adresse.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 47 / 126 题