LE CONNÉTABLE BERTRAND DU GUESCLIN.

Les pages qui suivent sont extraites de la _Chronique de sire

Bertrand du Guesclin_, dont l'auteur est inconnu; nous

reproduisons quelques fragments de cette chronique comme

intéressant la biographie d'un de nos plus illustres capitaines.

Cy commence le rommant Bertrand du Guesclin, jadis connestable de

France, et né de la nation de Bretaigne, et nombré au nombre des

preux.

1314.

Au temps et au règne Phelippe le roy de France, fils de Charles comte

de Valloys, frère de Philippe le Bel, roy de France et de Navarre, qui

en son vivant engendra troys fils, lesquels l'ung après l'autre,

depuis le trespassement dudit Philippe le Bel leur père, furent

couronnés roys de France par la succession du derrenier, et desquels

le royaulme descendit et escheut audit Phelippe de Valloys, nepveu

ainsné dudit Phelippe le Bel, estoit au pays de Bretaigne ung

chevalier nommé Regnault du Guesclin, sire de la Mote de Bron, ung

fort chastel et bien séant à six lieues près de Rennes. Le chevalier

fut preud'homs, loyal et droicturier envers Dieu et le monde, renommé

de grant prouesse et hardement. Sur toutes riens[15] aimoit l'église;

et à la reverence de Notre-Seigneur, de qui tous biens viennent,

confortoit les povres et leur faisoit de grans aumosnes. Vray est que

de cellui chevalier et de sa femme, qui moult fut de saincte vie

renommée en son païs, yssirent trois fils, desquels l'ainsné eut nom

en baptesme Bertrand, dont en ses jours courut tant la renommée que

par toutes les terres chrestiennes et sarrasines il fut amé et doubté.

Le second fils eut nom Guillaume, qui moult valut, mais peu vesquit.

Et le tiers eut nom Olivier, qui ores règne comte de Longueville. A la

haulte prouesse d'iceluy Bertrand ne se peut nul comparer en son

vivant; dont Charles, le roy de France, le retint son connestable et

chief de toutes ses guerres.

[15] Sur toutes choses (_res_).

Mais pour ce que les chevaliers de grant jeunesse, qui désirent de

grant vaillance, oient voulentiers raconter les prouesses des anciens,

sont cy les faits d'icelluy Bertrand ramenteus[16], despuis le temps

de sa jeunesse jusques à son trespassement, selon ce que trouvé est en

ses faits, escripts ès livres des faits des roys en l'église

monseigneur sainct Denis, en France.

[16] Rappelés.

Bertrand du Guesclin, ainsné fils de Regnault du Guesclin, fut de

moyenne estature; le visage brun, le nez camus, les yeuls vairs, large

d'espaules, longs bras et petites mains. Mais pour ce que de grant

beaulté n'estoit pas plein, fut pou prisé en son enfance; et souventes

fois advient que l'enfant moins prisé en sa jeunesse rechoit en ses

jours avancement et grant honneur. Il advint, à une feste de

Ascencion, que à la Mote de Bron vint une converse, qui juifve avoit

été et estoit de grant science. Celle converse reparoit[17] souvent en

l'ostel du seigneur de Bron, qui débonnairement la receupt et la fit

asseoir au disner. Si regarda la converse, que à la seconde table

estoyent assis les trois enfans, et tout au derrenier bout estoit

assis Bertrand, qui l'ainsné estoit; mais pou de compte et moins que

les aultres en tenoit le chevalier. Elle considéra et advisa la

manière de Bertrand; et au lever du disner, print l'enfant, qui

adoncques estoit en l'aage de cinq ans, et après ce qu'elle luy eut

regardé les mains et avisé sa filosomie[18], elle demanda au chevalier

et à la dame pourquoy on le tenoit ainsi villement. La dame respondit:

«Belle amie, en vérité cest enfant est tant rude, mal gracieux, et de

divers couraige[19], que oncques son pareil ne fut veu; car jà homme,

tant soit de hault honneur, ne luy dira ou fera son desplaisir, que

tantost ne soit par luy frappé. Si en sommes monseigneur et moi

souventes fois dolens, pour les griefs qu'il fait aux aultres enfans

du pays; car jà ne cessera de les assembler pour les faire combattre,

et luy mesme se combat avecques eulx; dont monseigneur et moy désirons

souvent sa mort, ou que oncques ne eust esté né.» A ces paroles

respondit la converse, et dit: «Madame, je vous afferme que sur cest

enfant je vois ung tel signe, que par lui seulement sera le royaulme

de France honnouré, ne à son temps ne sera nul qui puisse estre à luy

comparé de chevalerie.» De ce se commença la dame ung pou à esjouyr,

et d'illec en avant le tint plus chier.

[17] Allait.

[18] Physionomie.

[19] Caractère, disposition d'esprit.

Tant creut Bertrand, qu'il vint en l'aage de neuf ans; et print une

coustume, qu'il assembloit les enfans et les partissoit par

batailles[20], et souvent les faisoit combattre si longuement que

plusieurs des enfans s'en retournoyent navrés en leurs maisons, et luy

mesme y estoit blecié et ses robbes desrompues. Quand la dame véoit

Bertrand ainsi demené, moult estoit dolente, et lui disoit: «Malostru,

maulvaisement vous souvient de la haulte honneur à quoy vous dit la

converse que vous devez venir; mais certes elle vous advisa mal, car

en vérité je ne le pourrois croire.» De ce ne tint compte Bertrand,

ainçois fit faire quintaines et joustes d'enfans, et manière de

tournois, selon le sentement qu'il pouvoit avoir de ce que ouy en

avoit raconter; car adoncques faisoit-l'on tournois parmi le royaulme

de France.

[20] Il les distribuait en bataillons.

Ainsi se maintint Bertrand jusques à ce que les gens du païs firent

plainte au seigneur de Bron de son fils, qui leurs enfans guerréoit en

telle manière. Adonc fit crier le seigneur du Guesclin et deffendre

que nul ne laissast aller enfans par sa terre avec Bertrand. Quand

Bertrand apperceut que nul des enfans ne le vouloit plus suyr, il se

prenoit à eux, et les faisoit combattre à luy oultre leur gré.

Adoncques retournèrent les pères des enfans par devers le sire du

Guesclin, faire plainte de son fils, lequel le fit emprisonner. Si

advint que ung soir une chamberière portoit à souper à Bertrand; et

ainsi comme elle ouvrit l'uys de la prison, Bertrand yssit, lui osta

les clefs et l'enferma, puis s'en alla de nuit en l'un des hostels de

son père; là print une jument et s'en alla à Rennes. Le sire du

Guesclin avoit une sœur, mariée à ung chevalier de grant honneur, qui

à Rennes demouroit. Là se trahit[21] Bertrand. Et quand la dame

l'aperceut, elle fut moult lie[22] de sa venue; mais pour ce que ouy

parler avoit de son maintien, luy dit: «Ha! beau nepveu, mal

ressemblez la geste dont estes yssu, qui ainsi vous demenez

villement.» Là estoit le chevalier seigneur de la dame, qui luy dit:

«Dame, laissez à Bertrand soy acquitter envers jeunesse.» Puis dit à

Bertrand: «Beau nepveu, l'hostel de céans est vostre.» Dont Bertrand

le mercia.

[21] Rendit.

[22] Joyeuse.

En Rennes demoura Bertrand avec son oncle longuement, et moult changea

de ses manières; puis fut son père rappaisié envers luy, et retourna

en son hostel. Et tant creut Bertrand qu'il fut en l'aage de treize

ans. Adonc luy bailla le seigneur du Guesclin chevaulx et harnois, et

d'illec en avant suyvit les joustes et tournoymens; et tant fut large

en faisant dons et présens aux chevaliers qui par la terre de son père

passoient, que en brief temps fut accompté de chevalerie et renommé de

grant largesse. Et entre ses manières avoit de coustume que, si véoit

aulcun povre querant aumosne, s'il n'avoit argent, il se desvestoit et

donnoit sa robbe pour l'amour de Nostre-Seigneur: dont son père

l'avoit plus chier que de nulle chose qui fust en lui. Or advint que

les barons de Bretaigne tindrent à Rennes unes grans joustes; et de

l'emprise fut le sire du Guesclin, père de Bertrand, et avec ledit

sire du Guesclin, alla Bertrand à Rennes; et moult désirant estoit de

jouster; mais pour ce que jeune estoit, son père ne vouloit qu'il

joustast.

Au jour de la jouste arrivèrent chevaliers et escuyers de plusieurs

contrées, à Rennes. Là eut grant feste; et y eut moult de dames, de

damoyselles et de bourgeoises. Les chevaliers de l'emprinse vindrent

sur la place des joustes. Illec furent receus en joustes tous

chevaliers et escuyers. Et sur tous ceulx qui bien le firent la

journée, donnoit-on le pris dedans au sire du Guesclin. Il advint que

pour ceulx de dehors vint jouster ung escuyer parent de la dame du

Guesclin; et moult bel et longuement se contint en la jouste, puis

retourna en l'hostel où logié estoit Bertrand qui l'escuyer

congnoissoit et le suyvit. Et en soy désarmant entra Bertrand dans sa

chambre; et se agenouilla devant luy, en luy requerant humblement

qu'il luy voulsist prester son harnoys pour jouster: dont l'escuyer

qui le congnut si luy respondit doulcement: «Ha! beau cousin, ce ne

devez vous pas requerre, mais tout prendre comme le vostre.» Adonc fut

Bertrand moult lie. L'escuyer arma Bertrand moult secrètement, et luy

bailla cheval de jouste et varlet pour le gouverner.

Joyeusement vint Bertrand sur le champ; et quand il se vit sur les

rans, il fiert cheval appertement des esperons, contre ung chevalier,

et le chevalier contre luy. Bertrand, qui oncques mais n'avoit jousté,

ferit le chevalier par le heaulme de telle force, qu'il le lui mist

hors de la teste. De ce coup cheut le chevalier et fut son cheval

occis. Quand les heraulx aperceurent le rude coup que fait avoit, et

ne le congnoissoient, et ne savoient quel cry crier, ils commencèrent

tous à crier: «A l'escuyer adventureux!» Adoncques chevaucha Bertrand,

cherchant les rans; et tant fit ce jour que peu avoit de ceulx de

dedans qui ne doubtassent à jouster contre luy, et ne savoient qui il

estoit. Quand le sire du Guesclin, qui toute jour avoit eu le pris,

aperceut la retraite que faisoient les chevaliers de dedans, il fiert

cheval des esperons et s'adresse contre Bertrand son fils, lequel à

ses paremens le recongneut. Adoncques laissa Bertrand sa lance cheoir

et tourna arrière. Le sire du Guesclin, qui son fils ne

recongnoissoit, s'esmerveilla dont il avoit reffusé de jouster. Et

assembla des chevaliers pour avoir conseil comme il pourroit savoir

qui l'escuyer estoit qui ainsi joustoit asprement. Par le conseil et

ordonnance du sire du Guesclin, fut dit: que l'ung des chevaliers de

dedans yroit contre luy et mettroit peine de le desheaulmer, et par ce

le pourroit-on congnoistre. Donc partit ung escuyer, qui de grant

prouesse estoit et de grant vertu, et vint contre Bertrand, et le

desheaulma. Lors fut Bertrand cogneu et avisé de son père et de son

lignaige, qui tous joyeux en furent. Et sur tous ceulx qui joye en

firent, le sire du Guesclin, pour le bien qu'il vit en Bertrand celle

journée, l'ayma tellement que d'illec en avant le tint moult chier et

luy habandonna toute sa terre.

Quand la dame du Guesclin ouyt les nouvelles de Bertrand son fils, à

qui le pris fut donné des joustes de Rennes, ne demande nul si elle

receut grant joye. Adoncques luy souvint des parolles de la converse.

Au partir de Rennes, s'en alla le sire au Guesclin à La Mote de Bron;

avec luy Bertrand son fils, auquel il bailla très grant estat pour les

joustes et tournoyemens aller suyr. Briefvement, tant fit Bertrand,

que de lui courut grant renommée en la duché de Bretaigne.

En ce temps régnoit en Bretaigne le bon duc Jehan, qui en tout son

temps fut vray François, preud'homs, et loyaument avoit servi le roy

Phelippe de Valloys. Contre le roy Phelippe guerréoit le roy Édouart

d'Angleterre, qui tant fit, par l'ayde des Flammans, Alemans,

Guerloys[23], Hainuyers[24], Brebançons et gens de plusieurs nacions à

luy alliés, qu'il mist siége devant la cité de Tournay. Quand le roy

Phelippe le sceut, il manda les princes de son royaulme. Au mandement

du roy alla le bon duc Jean de Bretaigne à grant harnoys, accompaigné

de ses barons; et brièvement assembla le roy quatre cens mille

hommes. Adoncques se partit pour aller contre Edouart. Tant chevaucha

par ses journées qu'il vint à Mons en Hainault. Quand la comtesse de

Hainault, qui veufve estoit, et par dévocion s'étoit rendue abbesse de

Fontenelles, sceut la venue du roy Phelippe son frère et de son host,

elle fut moult désirant de mettre paix entre le roy Edouart, qui sa

fille avoit espousée, et le roy Phelippe son frère. Et tant se peyna

la dame que à sa priere trefves furent prinses entre les roys en

espérance de paix. Adoncques fut levé le siége, et s'en alla chascun

des roys en sa contrée. Quand le roy Phelippe fut retourné en France,

il donna congié à ses princes et moult les mercya de leur secours. Et

sur tous les princes fut le bon duc honnoré et conjoy du roy; puis

print congié et s'en retourna en Bretaigne, où moult fut receu

honnouréement.

[23] Habitants du pays de Gueldres.

[24] Habitants du Hainaut.

Pour la grant renommée qui de Bertrand couroit en Bretaigne, désiroit

moult le bon duc Jehan de le veoir; et pour ce le manda; lequel y

vint. Là le retint le bon duc Jehan en son service, et en tous les

voyages qu'il fit pour le roy, le mena en sa compaignie. Ne demoura

pas longuement que le bon duc Jehan trespassa, dont le païs fut moult

endommagié[25], si comme l'ystoire raconte çà en avant.

[25] Le duc Jean, mourut en 1341.

Comme messire Bertrand se print à armer premierement.

1341.

Adoncques fut Bertrand jeune d'environ vingt ans, et moult désira les

armes. Si considéra en soy que ores estoit temps d'acquérir honneur.

Et bien avoient le lieu tous chevaliers et escuyers qui en Bretaigne

repairoient, où lors estoient les guerres des Anglois, pour ce

qu'entre le roy de France et d'Angleterre estoient trefves. Et icelluy

secours d'Anglois faisoit le roy anglois appensément[26] au comte de

Montfort, pour la puissance de Bretaigne abaisser, qui tousjours

estoit en l'obéissance et souveraineté du roy de France; aultrement

n'eust pas le roy anglois eu voulenté de mener guerre contre Charles

de Bloys, qui cousin remué de germain du roy anglois estoit et cousin

germain estoit de la royne d'Angleterre, pour ayder au comte de

Monfort, qui riens ne lui estoit de lignaige.

[26] Exprès.

La renommée fut par toute Bretaigne, que en la duché le comte de

Montfort n'avoit rien ne nul droit, et pour ce maints bons chevaliers

de France et d'autres contrées se tirèrent de la partie de Charles de

Bloys. Bertrand, qui ces choses sceut, dit que jà en son vivant ne

soustiendroit maulvaise querelle; ainçois seroit tousjours avec

droicture. Si se mit à tenir le party de Charles de Bloys; et pour sa

vaillance il atrahyt à soy plusieurs jeunes gens désirans de guerre;

et tant fit que en brief temps ils se trouvèrent bien soixante

compaignons ou environ armés, qui dessus eulx firent Bertrand leur

capitaine. Quand Bertrand se vit tellement accompaigné, il se print à

courir sur Anglois et faire ambusches. Mais pour ce que point n'y

avoit de forteresses ne frontières où ils se peussent retraire, ils

conversoient[27] ès grans forests. Ainsi se maintint Bertrand, qui

pour attraire à soy gens d'armes donnoit tout à ses compaignons; et en

peu d'heures fut povre par sa largesse. Quand Bertrand vit qu'il

n'avoit plus que donner, il print les joyaulx de sa mère et les

vendit, et en acheta chevaulx et harnoys: dont contre luy fut

courroucée et dolente. Si advint, une journée, que Bertrand

chevauchoit, luy quatriesme, par les forests; adoncques passoit ung

chevalier anglois qui dedans le chastel de Forgeray menoit la finance

pour mettre à sauveté. Tantost congnut Bertrand que le chevalier

estoit anglois, et hardiement lui courut sus. Le chevalier, qui de

grant hardiement fut, et bien monté et armé estoit, tint pou de compte

de Bertrand, pource que mal armé et monté estoit. Toutes voyes il

estoit soy septiesme. Et de grant vertu courut sus à Bertrand, qui en

peu de heures le déconfit et l'occit. Quand Bertrand eut le chevalier

conquis, il s'en vint à la Mote de Bron voir sa mère; et quand elle

l'aperceut ainsi monté et armé, moult en fut joyeuse. Adoncques

descendit Bertrand et baisa sa mère; puis vint à son père, et lui

conta son aventure, qui grant joie en eut et moult l'introduisit en

preud'homie et largesse. Adoncques fit Bertrand apporter la male au

chevalier, et fut ouverte; illec trouva Bertrand grant finance

d'argent et aussi de joyaulx, lesquels il donna à sa mère pour ceux

que tollus lui avoit, et moult luy supplia que jamais elle ne le

mauldisist. Quand la dame vit les joyaulx, qui sans comparaison

valloient mieulx que les siens, adoncques dit: «Ha! fils Bertrand!

bien dit la converse, que par toy seroit honnorée toute la geste dont

tu es yssu.»

[27] Allaient.

Deux jours demoura illec Bertrand, puis print congié de son père et de

sa mère, et emporta avec luy tout ce qu'il avoit conquis, fors les

robes et les joyaulx. Tant alla par les forests qu'il vint à ses

compaignons, qui moult furent joyeulx de sa venue et moult

s'esmerveillèrent de la monture et de l'estat que avoit. Illec

despartit son gaing aux compaignons, et leur conta son adventure,

dont chascun dist à soy-mesme que encores passeroit Bertrand toute la

chevalerie de Bretaigne d'honneur et de prouesse. Ung pou séjourna

Bertrand illec, puis dit à ses compaignons, que ores estoit saison de

guerroyer et adviser quelle part ils pourroient gaigner une forteresse

pour courir sur Anglois.

Comment Robert Canole vint présenter la bataille devant Paris et

à Vicestre et se logea.

1370.

Cy endroit dit l'ystoire que tant chevaucha Robert Canole parmy

France, en exillant et gastant le pays, que devant Paris se vint

logier en l'hostel de Vicestre[28] avecques luy messire Thomas de

Grantson[29], messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, et plusieurs

aultres capitaines d'Angleterre. Bien estoient Anglois nombrés à

trente mille. Au roy Charles de France envoyèrent la bataille

présenter. Dedens Paris estoit le roy Charles de France; avec luy le

duc d'Orléans, son oncle, les comtes de Saint-Pol, de Joigny, de

Dampmartin, de Sancerre, de Tancarville et de Brayne, messire Jehan de

Vienne, le sire de Fontaine, le sire de Sempy, messire Gautier de

Chastillon, messire Henry de Vodenay, messire Robert d'Estourmel et

plusieurs aultres chevaliers et escuyers qui grans gens avoient amené

par devant le roy pour Anglois combattre; mais dedens Paris les fit le

roy tous retraire, et deffendit que nul n'en yssit: dont moult

desplaisoit à la chevalerie et à ceulx de Paris, qui grant désir

avoient d'Anglois combattre et plus grans gens estoient que n'estoient

Anglois; et en furent moult dolens; mais à bataille ne se voult le

roy accorder.

[28] Bicêtre, plus anciennement Winchester, du nom d'un évêque de

Winchester, qui y fit bâtir un château, en 1204.

[29] Grandison.

En ceste ordonnance se tint Robert Canole devant Paris, attendant que

l'on luy livrast bataille. Ung jour advint que de l'ost Robert Canole

partit ung chevalier anglois qui par orgueil voua que aux portes de

Paris viendroit sa lance attacher. A la porte Sainct-Marcel vint le

chevalier armé, et sa lance baissée. Là fut le sire de Hangest, qui

sur ung coursier monta, et tout armé, sa lance abaissée, vint contre

le chevalier anglois. A l'approcher, férirent les chevaliers leurs

chevaux des esperons, et de telle vertu s'entr'encontrèrent des fers

des lances, que en tronçons brisèrent leurs lances; puis mirent mains

aux espées et assaillirent l'ung l'autre; mais pour le coup que avoit

receu le cheval du sire de Hangest aux joustes, se desroya[30] son

cheval, et tellement se demena, que le chevalier anglois ne peut

approchier; ainçois chéyt le cheval par son desroy, et fit cheoir son

maistre, le sire de Hangest. Quand l'Anglois apperceut le sire de

Hangest à terre, appertement luy vint courir sus; mais en ce point

messire Raoul de Renneval y vint, qui le chevalier anglois abattit de

son destrier: et là fut le chevalier anglois occis, dont dolente fut

la chevalerie anglesse. Pour l'achoison de la mort du chevalier

anglois, furent Anglois esmeus de Paris assaillir; mais à ce ne se

accordèrent pas tous; car bien sçavoient que à Paris avoit deux ducs

et huit comtes et grant chevalerie avecques le roy, qui voulentiers

les eussent combattus, si au roy de France eust pleu.

[30] Fut mis hors d'état de combattre; en désarroi.

Comment Canole se partit devant Paris.

Par cinq jours se tindrent Anglois devant Paris et au sixiesme jour se

deslogèrent. Au partir de devant Paris, chevauchèrent Anglois par le

royaume de France. De Paris yssirent messire Hue de Chastillon,

maistre des arbalestriers de France, le comte de Sancerre, messire

Loys son frère et grant chevalerie de France qui l'ost des Anglois

alloient costoyant; et moult les dommagèrent. Et en ardant et exillant

le pays, allèrent tant Anglois par leurs journées qu'ils entrèrent en

Anjou et en Maine. Là conquistrent plusieurs forteresses; et moult se

refreschirent, car grant famine avoit eu en leur ost et voyage.

Mais cy endroit se tait l'histoire des Anglois, qui en Anjou et en

Maine se sont espandus par les chasteaux, dont bien saura parler quand

lieu en sera, et retourne aux faits de messire Bertrand.

Comment messire Bertrand partit de Perregourt pour venir devers

le roy à Paris et comment il fut esleu à connestable.

L'histoire raconte que en Perregourt[31] laissa messire Bertrand sa

chevalerie, et soi sixiesme seulement, en estat mescogneu, vint

hastivement à Paris. De sa venue sceut nouvelle le roy Charles, qui

pour l'accompaignier lui envoya au devant messire Bureau de La

Rivière, qui de honneur sceut moult, et à l'encontre de messire

Bertrand vint trois lieues hors de Paris. Illec dit à messire Bertrand

son messaige, et grant honneur lui porta. Et un soir arriva à Paris

petitement monté, et vestu d'une robbe grise. Et de sa venue fut le

peuple de Paris moult esmeu de joie, et tant que à une voix crièrent:

Noël! tout ainsi comme ils eussent fait du roy, se de lointain pays

fust venu. Et en leur grant joye demenant, disoient: «Bien viengne

celluy par qui France sera recouvrée! Car certes, si en France eust

esté n'a pas longtemps, jà la chevalerie angloise n'eust osé

approucher.»

[31] Périgord, où Duguesclin reçut les lettres que Charles V lui

avait écrites pour l'appeler en toute hâte à Paris.

A Sainct-Pol vint messire Bertrand par devers le roy qui moult grant

chière et honneur lui fit, et dedans l'hostel de Sainct-Pol près de sa

chambre lui fit bailler son estat semblable au sien. Et moult lui

enquit le roy de son estre. Et humblement s'agenouilloit messire

Bertrand devant le roy en lui respondant à ses demandes; mais

tousjours le relevoit le roy. Le soir, fit messire Bertrand asseoir à

sa table au soupper, et par sa chevalerie le fit honnourer. Et grant

joye fut à la court demenée pour sa venue; et l'endemain fit le roy

son conseil assembler et la chevalerie, et devant tous parla en ceste

manière:

«Seigneurs qui cy estes, mandés vous avons pour nous conseiller sur

une affaire qui le bien et honneur du royaulme, de nous, de vos

personnes et de tous nos subjects peut bien toucher. Vous sçavez,

seigneurs, les grans adversités qui en nostre royaulme sont survenues;

et par ceulx qui conforter nous estoyent tenus avons esté guerroyés,

et nostre royaulme endommagé, et nos subjects à desraison. Bien povez

apercevoir la voulonté d'iceulx Anglois, qui nostre royaulme

guerroyent non contr'estant la paix jurée entre nostre très chier

seigneur et père, le roy Jehan, dont Dieu ait l'âme! et eulx, et nous

qui les accords avons tenu sans enfraindre, et fait avons envers le

roy anglois et son fils le prince ce que tenus de faire estions; mais

en rien ne nous ont tenu ce que promis et juré nous ont. Et, pour

nostre terre garder, nous fault mener guerre contre Anglois.

Seigneurs, combien que par droicte lignée nous soyons roy coronné, et

soubs nous soit ou doive estre la puissance, toutesfois bien sçavons

que en nous n'a de force plus que d'un homme, ni sans vous ne povons

riens. En sur que tout, jà prince, par sa puissance, ne jouira de sa

terre paisiblement, si du tout n'est au gré et en l'amour de ses

subjects. Pour ce, seigneurs, en nostre royaulme ne voulons rien faire

que au gré de vous ne soit. Vrai est que pour les guerres de nostre

royaulme poursuir et maintenir, et contr'ester à l'entreprinse de nos

anciens ennemis par le povoir de nostre chevalerie, nécessaire nous

est avoir un chevalier loyal, de hardement et saige, qui nos guerres

maintiendra. En grant vieillesse est cheu nostre très chier et aimé

cousin, messire Moreau de Fiennes, nostre connestable, qui plus armer

ne se peut. Pour ce, à nous en est venu et nostre espée nous a rendue;

et oultre tout, nous a juré que pour nos guerres maintenir, n'est

chevalier à qui l'espée fust si bien deue comme à messire Bertrand du

Guesclin. Mais connestable voulons eslire du tout à vostre gré,

combien que de nostre auctorité le pourrions faire, s'il nous

plaisoit; ni de ce ne tournez rien à conquerre encontre nous. Si

respondez sur ces choses vos plaisirs.»

Là n'eut duc, comte, chevalier, ni bourgeois qui sa voix ne donnast du

tout à Bertrand.

Adonc fit le roi amener Bertrand devant lui, et doulcement lui dit:

«Ami Bertrand, pour la loyaulté et hardement de vous qui de chevalerie

estes le plus prisié, par le conseil des princes et barons de nostre

royaulme, vous voulons bailler office où bien pourrez l'honneur et le

nom de vous essaulcier. Pour ce, vous prions que la connestablie de

nostre royaulme vous veuillez prendre, dont deschargé s'est nostre

cousin de Fiennes par son grant âge.» Humblement mercia messire

Bertrand le roy, et dit: «Sire, à vostre commandement obéiray

voulentiers toute ma vie, et bien y suis tenu. Bien sçay que l'office

est moult grant, et petitement est employé en moy, qui suis un povre

homme et un povre chevalier; mais en vérité, sire, l'espée ne

prendray-je point, si de vostre grâce ne me donnez un don qui vostre

honneur n'abaissera ne vostre finance en rien.--Ami, dit le roy, bien

povez demander seurement ce qu'il vous plaira: car à peine vous

voudrois de rien escondire[32].--Sire roy, dit Bertrand, bien sçay que

par envie et flatterie qui en court règne, en tout temps ont eu les

princes mal vouloir contre leurs subjects. Et pour ce, vous veuil

requerir que, si de ma personne nul homme vous est mesdisant en

derrière de moy, que croire ne le veuillez, ne que pis ne m'en soit,

jusques à tant que autant en aura dit en ma présence.» Ceste chose

débonnairement lui octroya le roy. Puis print l'espée en sa main

dextre, toute nue. Et devant lui fut messire Bertrand agenouillé, qui

l'espée receut. Là baisa le roy messire Bertrand en la bouche, et se

leva.

[32] Refuser.

Après ce que messire Bertrand fut retenu connestable de France[33],

lui bailla le roy mille cinq cens hommes d'armes, payés pour quatre

mois; mais pou de compte en fit messire Bertrand, ains dit au roy:

«Sire, cuidez-vous que de si pou de gens puissions combattre tout le

povoir des Anglois? Et bien trouveray gens d'armes assez, si du vostre

vous plaist despendre, dont assez et largement avez, la Dieu

mercy!--Ami, dit le roy, les Anglois ne voulons pas que vous

combattiez en journée; mais assez avez gens pour les hardoyer et tenir

court. Et sur eulx pourrez assez gaigner.» Au roy respondit messire

Bertrand, et dit: «Sire, de grant reprouche me devroit estre tenu, si

devant moy véois venir vos ennemis, et je, qui chef suis de vos

guerres, me départois sans à eulx assembler!»

[33] Le 2 octobre 1370.

Aultre chose n'en peut avoir messire Bertrand à celle fois. Ains s'en

partit de Paris moult dolent, et sa semonce manda à Caen en Normandie.

Là vindrent à lui le sire de Clisson, le vicomte de Rohan, le sire de

Rais, le mareschal d'Audenehan, messire Jehan de Vienne, messire

Olivier du Guesclin, le comte d'Alençon, le comte du Perche, qui pour

la venue de messire Bertrand firent grant appareil.

Comment messire Bertrand vint à Caen, où il fut moult bien receu

des barons de Normandie, et là fit sa monstre.

A Caen en Normandie vint messire Bertrand, qui des comtes d'Alençon et

du Perche, qui frères furent, fut moult honnouré, et honnouréement

receu de toute la chevalerie. En attendant gens d'armes à venir,

séjourna messire Bertrand à Caen, et là manda à sa femme qu'elle y

vinst, et tous ses joyaux et sa vaisselle apportast.

Grant desir eut la dame de son seigneur veoir, et à brief terme vint à

Caen en grant arroy, où bien fut receue de la chevalerie et des

bourgeois de Caen. Pour la venue de la dame fit messire Bertrand grant

appareil pour la chevalerie festoyer, et tint court plènière. Là fut

la vaisselle de Bertrand moult regardée de tous: car merveilles

estoit de la veoir, et en Espaigne l'avoit gaignée.

De toutes parts vindrent gens d'armes à Caen; et en brief temps en

vint plus de trois mille. Pour le grant nombre de gens d'armes qui

estoient à Caen venus et de jour en jour croissoient, vint messire

Olivier de Clisson à messire Bertrand et luy dit: «Sire, en vostre

affaire faut penser. Grant nombre de gens d'armes sont cy assemblés,

et du roy n'avez deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes;

si regardez que à faire avez.--Beau frère, dit Bertrand, voir est que

du roy n'ay eu deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes;

mais si dix fois autant en venoit cy, tant comme ma vaisselle et les

joyaux de ma femme dureront, jà homme n'en sera refusé que à gaige ne

soit retenu et payé; car par tieulx reffus sont les pilleries et

compaignies venues en France. Et si à présent emplois ma vaisselle

pour le roy servir, aultre foys la me rendra.»

En la ville de Caen fit messire Bertrand sa monstre, et bien trouva

trois mille hommes d'armes. Adoncques engaigea toute sa vaisselle et

tous les gens d'armes souldoya; puis se partit, et au chastel de Vire

alla. Bien sceurent Anglois que à Caen faisoit messire Bertrand grant

assemblée, et pour surs se tindrent d'avoir bataille, puis que

connestable estoit retenu messire Bertrand. Pour ce, devers luy

envoyèrent un hérault, qui de par les Anglois salua messire Bertrand,

et dit: «Monseigneur, à vous viens cy de par messire Thomas de

Grantson, messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, David Holegreve et

Geoffroy Orselay[34], qui au Pont Valain se tiennent. Bien sçavent que

de nouvel estes retenu connestable de France, dont bien estes digne;

et pour ce vous requièrent que à vostre commencement leur vueillez la

bataille accorder, et journée et place en prendre. Et bien sçaichez,

monseigneur, que si vous leur refusez, à vous viendront où que vous

soyez, qui grant honte vous seroit.» Doulcement respondit messire

Bertrand au hérault, et dit: «A vos maistres me recommanderez, et bien

leur dites: que briefvement auront de moy nouvelles; et si grant desir

ont d'avoir bataille, ils n'ont garde que je leur faille, et bien

peuvent dire qu'autant en suis-je voulentif.»

[34] Worsley.

De grans présens donna messire Bertrand au herault, et festoyer le

fit. Et but le hérault largement, et tant ivre fut que à Vire se

coucha. Le soir mesme se partit Bertrand de Vire à la nuitée, tantost

qu'il eust parlé au hérault, atout sa chevalerie; et moult leur

desplaisoit, car moult estoit obscur le temps, et telle chose

n'avoient guières accoustumé; et de plouvoir ne fina toute la nuit;

dont plusieurs chevaux furent perdus qui du séjour partoient. Son

chemin print messire Bertrand vers le Mans, et un messaige envoya au

chastel du Loir par devers messire Jehan de Bueil, qui sçavoir lui

fit: que de plusieurs forteresses s'estoient Anglois assemblés environ

Pont-Valain[35], et leur chemin prins avoient en allant droit à

l'abbaye de Champaignes: car là estoit Canole; et illec attendoient la

bataille, s'il y avoit qui combattre les voulsist.

[35] En Anjou.

L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques · 第 34 / 126 题