1370.
Quand messire Bertrand sceut que près du Pont-Valain estoient Anglois
assemblés, hastivement conduisit droit là sa chevalerie. Et celle
nuit faisoit messire Bertrand l'avant garde, avec lui messire Olivier
de Mauny, son frère, messire Alain de Beaumont; et en sa bataille
avoit cinq cens combatans; mais si hastivement chevauchoit que suir ne
le povoient ses gens, ainçois estoient par routtes et par troupeaux,
ni assembler ne se povoient pour l'obscurité de la nuit, et soubs
plusieurs mouroient leurs chevaux par leur travail. Un coursier tua
messire Bertrand celle journée de nuit. Tant chevaucha messire
Bertrand que au point du jour de Pont-Valain approucha, et entour lui
regarda, et de toutes ses gens d'armes ne trouva avecques lui que
environ deux cens hommes d'armes. A pied fit messire Bertrand ses gens
descendre, et leurs robbes secouer, qui de pluie estoient mouillées;
puis fit les chevaux ressangler. A celle heure cessa la pluie, et à
lever se print le soleil, qui le temps eschauffa: dont François se
resjouirent. Lors messire Bertrand et sa chevalerie montèrent à
cheval; et tant chevauchèrent que en une vallée aperceurent Anglois
qui logier se vouloient. Ses coureurs envoya messire Bertrand devant,
qui les Anglois visèrent, et bien les nombrèrent à huit cens
chevaliers et escuyers. Après fit messire Bertrand ses gens descendre
en ordonnance de bataille, et tousjours lui creurent gens. De l'autre
part fut messire Thomas de Grantson, qui ses batailles ordonna. Ses
bannières fit messire Bertrand desployer; et moult furent Anglois
esbahis, quand François virent en ordonnance, car sitost ne les
croyoient pas veoir, et bien dirent que bien matin s'estoit levé
Bertrand.
En ordonnance, bien serrés, et tous de pied, partirent les batailles à
venir l'une contre l'autre. A l'assembler fut grant le froissis des
lances, et longuement des lances se combattirent, qui entrer ne
povoient les uns ès autres; puis prindrent François des haches, et
tant firent que dedans Anglois entrèrent. Là eut bataille fière et
merveilleuse, car hardement se deffendirent Anglois; et non
pourtant[36] à l'assembler en mourut bien deux cens; mais la bataille
renforça messire Thomas de Grantson, qui en criant son enseigne,
fièrement assembla contre François, et tant fit d'armes que merveilles
fut à veoir.
[36] Néanmoins.
A celle envahie que fit messire Thomas, furent moult grevés François;
mais briefvement vindrent le mareschal d'Audenehan, le comte du
Perche, messire Jehan de Vienne et messire Olivier de Clisson atout
sept cens hommes d'armes. Là renforça la bataille des François, et
moult fièrement entrèrent ès batailles des Anglois qui en pou de
heures furent desconfits.
Là furent prins messire Thomas de Grantson, David Holegreve,
Orselay[37] et plusieurs aultres chevaliers et escuyers anglois. Sur
le point de la desconfiture arriva messire Hue de Cavrelay à trois
cens lances; mais en la bataille n'entra point, ainçois se retrahit.
De la bataille eschappèrent Cressouelle et plusieurs Anglois, qui en
l'abbaye de Vas se retrahirent.
[37] Worsley.
Là conduisit messire Bertrand sa chevalerie. A Vas se refreschirent
les François, et d'assault la prindrent. Et devant Risle envoya
messire Bertrand ses coureurs; mais de là s'estoient partis Anglois,
et le lieu désemparé avoient, et plusieurs aultres places et chasteaux
désemparèrent.
Quand la desconfiture sceurent du Pont-Valain, en l'abbaye de
Sainct-Mor-sur-Loyre[38] se retrahirent Cressouelle et plusieurs
aultres Anglois qui leurs forteresses avoient laissées: car moult fut
forte l'abbaye et grant garnison d'Anglois y eut.
[38] Sainte-Maure.
Comment messire Bertrand alla mettre le siége devant Chiset, et
comment Clisson tenoit le siége devant la Roche-sur-Yon et
messire Alain de Beaumont tenoit aultre part.
1372.
L'histoire raconte que après la prinse de Monstereul-Bonnin, mit siége
devant Chiset[39] messire Bertrand. Au chastel de Chiset estoit, de
par le roi d'Angleterre, un chevalier, nommé Robert Miton, à grant
garnison d'Anglois. Et en la place devant le chastel fit messire
Bertrand son siége clorre et faire palis et tranchis du costé devers
les champs. Souventes fois fit messire Bertrand assaillir; mais
asprement se deffendirent Anglois.
[39] Chizey, ville du Poitou.
En ce contemple, estoit lieutenant en Guienne de par le roy
d'Angleterre messire Jehan d'Evreux, qui les Anglois de plusieurs
contrées et de plusieurs forteresses assembla dedans Nyort, et bien se
trouvèrent au nombre de huit cens chevaliers et escuyers. Adonc estoit
le sire de Clisson devant le chastel de La Roche-sur-Yon, où avoit mis
le siége; et en sa compaignie estoit le sire de La Vau-Guion, le
vicomte de Rohan et plusieurs aultres barons. Et bien sçavoient que à
Nyort assembloit Anglois messire Jehan d'Évreux; mais penser ne
sçavoient si c'estoit pour eulx combattre, ou le siége de Chiset
lever. Ceste chose fit sçavoir le sire de Clisson à messire Bertrand,
en lui mandant que sur sa garde se tenist: dont moult le mercia
Bertrand.
Et en ce mesme temps tenoit messire Alain de Beaumont, par l'ordonnance
de messire Bertrand, un siége devant un autre chastel dont estoit
capitaine Cressouelle, qui dedans fut. A messire Alain fit messire
Bertrand sçavoir que à Nyort se assembloient Anglois et que sur sa garde
se tenist. Adonc fit messire Alain son siége clorre de palis.
Ainsi tindrent les François trois siéges dont chascun espéroit avoir
bataille celle saison.
Comment messire Jehan d'Évreux fit son assemblée d'Anglois devant
Nyort.
Tant fit messire Jehan d'Évreux que dedans la ville de Nyort assembla
huit cens chevaliers et escuyers, tant d'Angleterre comme de la
Guienne; et eurent conseil que premièrement devant Chiset iroient pour
messire Bertrand combattre. Et entr'eux fut ordonné que, si victoire
avoient, tous François mettroient à mort, excepté messire Bertrand,
Morice du Parc et Geoffroy de Carmuel, qui à rançon seroient prins,
pour la grand rançon que avoir en cuidoient, et aussi pour la
vaillantise de messire Bertrand; mais Dieu leur retailla assez de leur
propos.
En la compaignie de messire Jehan d'Évreux furent le sire d'Ergences,
Jacques son frère, Jaquemon Hasquet, Jannequin Haiton, le capitaine de
Mortaing et Jaquentré, capitaine de Chivré. Et par le conseil
d'icelluy Jaquentré, firent faire Anglois tunicles de toile blanche
toutes pareille, croisées de la croix Saint-Georges, dont tous furent
vestus par-dessus leur harnois, qui grant chose fut à veoir. Et de
Nyort partirent en grant arroy, bannières desployées. Et au départir,
par grant orgueil, dit Jaquentré à son hoste: que sa chambre fist bien
parer et largement vitaille appareiller pour messire Bertrand
honnorer; car là avoit intencion de l'amener. Et tant chevauchèrent
Anglois, en leur chemin tenant droit à Chiset, que dedans un bois
arrivèrent. Là trouvèrent deux charrettes de vin, qui desparties de
Monstereul-Belay estoient menées au siége pour les cuider bailler aux
François. Pour le vin s'arrestèrent Anglois; et les tonneaux firent
dresser et d'un bout défoncer; à boire le commencèrent avec leurs
cappelines, grèves[40] et gantelets ceux qui aultres vaisseaux
n'avoient; et après ce que tout le vin eurent bu, et que eschauffée
leur fut la cervelle, désirans furent aulcuns de hastivement partir
pour au siége venir; mais contredisans en furent aulcuns chevaliers
anglois, qui conseillèrent que dedans le bois se tenissent toute la
journée, et la nuitée partissent pour l'ost des François surprendre.
[40] Guêtres de peau.
Devant toute la chevalerie angloise messire Jehan d'Évreux parla et
dit en ceste manière: «Seigneurs, dit-il, en ceste compaignie-cy
sommes huit cens chevaliers et escuyers et deux cens archiers. Et bien
sçavons que devant Chiset ne sont point plus de cinq cens combattans.
Renommés sont Anglois en toutes contrées que en nulle saison n'ont
trahy leurs ennemis; mais aventureusement en leurs grans avantaiges,
et sans aguet ne trahison, se sont tousjours tenus. Et ceste chose
dis-je pour ce que, si par ceste voye mettons François à desconfiture,
pou de honneur y pourrions nous recouvrer, ainçois nous tourneroit à
reprouche. Et, certes, nul cuer vaillant ne doit tendre à deshonneur.»
Aux parolles de messire Jehan d'Évreux s'accordèrent tous les Anglois,
et moult l'en louèrent. Ainsi s'en partirent Anglois du bois pour
venir droit au siége de Chiset, où estoit messire Bertrand. Et devant
envoyèrent leurs coureurs pour sçavoir et adviser l'estat du siége de
Chiset: car en doubtance furent que retraits se fussent François; mais
encore ne sçavoient pas François que si près fussent Anglois. Et par
les coureurs des Anglois, sceurent plusieurs François, qui dehors du
siége estoient reculés dedans leur palis, que près d'illec estoient
Anglois. Et guières ne demoura que Anglois envoyèrent héraulx et
mandèrent la bataille à messire Bertrand présenter. Et prindrent place
les Anglois.
A celle heure se reposoit messire Bertrand en sa tente, et pour soy
conseiller manda le comte du Perche, le vicomte de Chastellerault,
messire Jehan de Vienne, admiral de France, messire Olivier de Mauny,
messire Alain de Beaumont, messire Guillaume des Bordes, messire
Geoffroy de Carmuel, messire Morice du Parc, messire Guy le Baveulx,
le vicomte d'Aunoy, messire Jehan de Montfort, le sire de Tournemine,
le sire de Hangest et plusieurs chevaliers et escuyers de France, qui
au siége estoient, auxquels messire Bertrand dit: «Seigneurs, vous
véez que cy, devant nous, sont nos ennemis qui bataille nous
présentent; et à présent est venu un chevaucheur de France, par lequel
nous a escript le roy: que pour nous combattre il a entendu que se
assemblent Anglois; mais tant hardis ne soyons de bataille leur
livrer. Si ne voyons en ceste affaire, que tout à nostre deshonneur ne
soit, si aultrement ne nous conseillez.»
Sur ces parolles pensèrent les chevaliers de France; puis à messire
Bertrand respondirent tous d'un accord: «Sire, nullement ne serez par
nous conseillé de désobéir au mandement du roy: car, si fortune vous
estoit contraire, de lui n'auriez jamais secours. Bien sçavons que
pour vostre siége garder et les Anglois tenir à grant destresse, vous
estes fort en bataille de gens. Et aussi, si dedans vostre siége, qui
est clos de palis et de tranchis, Anglois vous viennent assaillir,
fort estes pour les recevoir, et plus pourriez sur eulx gaigner que
ils ne feroient sur vous: pour quoy nous semble que honneur avez assez
en ces choses faisant, sans issir en bataille.»
Doulent fut messire Bertrand, quand les parolles de la chevalerie
entendit: car désirant estoit d'Anglois combattre. Après ce que
longuement eut pensé en ceste chose, la chevalerie fit retourner, et à
eulx parla en ceste manière: «Seigneurs, tout temps ay ouï maintenir
que le roy Charles de France est le droit hoir de la couronne, et que
de luy n'est nul plus vrai catholique en Dieu. Vrai est que, quand de
lui partis dernièrement, en prenant de lui congié pour venir en ces
parties, par son serment me jura, que loyaulment estoit informé que à
lui appartenoit la duchié de Guienne, et que plus seur me tenisse, se
Anglois trouvois, pour contre eulx sa droicture garder. Vous sçavez,
seigneurs, que pour les droits du roy de France garder, je qui son
connestable suis, combien que pou vaille, suis venu en ces contrées.
Et en ma compaignie cuyde avoir amené chevalerie de aussi grant
prouesse comme recouvrer l'on en pourroit en nulle contrée. Et bien
l'avez-vous monstré jusques cy; et oultre cuydé-je avoir près
d'autel[41] nombre de gens comme Anglois sont: pourquoy, à reprouche
et deshonneur me pourroit estre tourné, si bataille reffusois; et me
veuillez sur ce respondre et dire vos advis.»
[41] Égal.
Appertement respondirent les chevaliers à messire Bertrand: «Sire,
bien sçavons que du roy n'est nul meilleur chrestien. Et si de droit
ne fust hoir de la couronne, à lui ne fussions point obéissans; et
sçavons bien aussi que de droit à lui appartient Guienne. Et bien près
d'autel nombre avez de gens comme sont Anglois, et tous avez gens de
cognoissance, qui nullement ne vous fauldroient. Et bien voulons que
vous sachiez que cy n'a nul qui grant desir n'ait d'Anglois combattre;
mais la malveillance du roy, qui la bataille nous deffend, nous fait
ces choses vous desconseiller; et toutes voies par vous nous voulons
gouverner et faire ce qui au cueur vous encherra; car toujours nous
sommes bien trouvés de tout ce que empris avez. Et bien nous semble
que moins fussions la moitié, que soubs vostre conduite ne povons
périller.»
Moult fut joyeux messire Bertrand quand ces parolles entendit, et
débonnairement les mercia; puis dit: «Seigneurs, procureur suis du roy
Charles, mon souverain seigneur, pour ses droits desbattre; et vous
jure ma foy, qu'en la duchié de Guienne est sa droicture: pour quoy
mon devoir ne ferois pas, si son droit ne desbattois. Et puisque je
sçay ces choses vrayes, veu qu'il est si vray catholique, Dieu, en qui
j'ay ma fiance de ses droits garder, nous sera en aide, et s'il vous
plaist, Anglois combattrons.» A ce s'accorda toute la chevalerie, et
ainsi aux Anglois mandèrent bataille.
Comment Bertrand ordonna ses batailles à Chiset contre les
Anglois.
Dedans le palis devant Chiset ordonna messire Bertrand ses batailles;
et au dehors furent Anglois en la plaine, en ordonnance de bataille
livrer. Et en attendant François, estoient Anglois assis à terre au
front devant. Après ce que messire Bertrand eut ses batailles
ordonnées, mit en sa garnison, pour le siége garder, messire Jehan de
Beaumont atout quatre-vings hommes d'armes, qui dedans les tentes et
pavillons du siége se tindrent couvertement pour Anglois surprendre,
si du chastel issoient. Et pour la bataille faire, fit messire
Bertrand le palis dont son siége estoit clos, abattre. Et en
ordonnance partirent François de leur siége pour assembler aux
Anglois. Et tous serrés, lances abaissées, allèrent tant François que
aux archiers des Anglois abaissèrent leurs lances. Et pou dura le
trait. Après ce que le trait fut failli, assembla la bataille des
François contre Anglois, et de lances poussèrent les uns contre les
aultres. A celle bataille reculèrent Anglois les François par force de
lances; et adoncques laissèrent Anglois leurs lances cheoir, et aux
haches se prindrent pour les lances des François briser. Bien aperceut
messire Bertrand que Anglois avoient leurs lances laissé cheoir; et
lors, en François reconfortant, s'escria que chascun tinst roide sa
lance; et le pousser fit renforcier de telle vertu que Anglois
prindrent à reculer.
Quand ceulx du chastel aperceurent que aux Anglois estoient François
assemblés, le pont du chastel firent abaisser et en armes issirent;
mais par messire Jehan de Beaumont furent desconfits et le capitaine
prins: dont briefvement sceurent François nouvelles, qui en bataille
estoient; et moult en creut leur hardement.
En combattant, des lances reboutèrent François très grandement
Anglois. Et sur les esles de la première bataille avoit mis messire
Bertrand très grant nombre de gens d'armes et d'arbalestriers qui de
haches et de trait assemblèrent contre Anglois, tellement que enclos
furent de toutes parts, et en pou d'heures tourna sur Anglois la
desconfiture. Là fut prins messire Jehan d'Evreux par messire Pierre
de Negron. Et y mourut environ six cens Anglois; ni de toute la
bataille ne furent retenus que cinq prisonniers Anglois en vie.
Et après la desconfiture retourna messire Bertrand au siége. Et celle
journée lui fut le chastel rendu; et bien fut frustré de son intencion
Jaquentré, capitaine de Chivré, l'Anglois, qui sur la place demoura
mort, qui à son hoste, au départir de Nyort, avoit chargié faire grant
appareil pour messire Bertrand festoyer, lequel cuidoit desjà avoir
sur lui la victoire. Et bien est vrai ce qu'on dit en proverbe: «Assez
deschiet de ce que fol pense;» et: «L'homme propose et Dieu
dispose...»
Comment messire Bertrand entra dedans la ville de Nyort, et
cuidoient ceux de la ville que ce fussent les Anglois.
Tantost que le chastel fut rendu à messire Bertrand, il fit tous les
vestemens des Anglois prendre et les chevaux sur quoy montés estoient,
qui en bataille furent gaignés, et dessus fit monter François, et
hastivement les fit partir de Chiset pour venir devant Nyort. Quand
ceulx de Nyort aperceurent François habillés des robbes et chevaux que
Anglois avoient, cuidèrent que ce fussent Anglois, et appertement
abaissèrent leur pont. Et dedans Nyort entrèrent François hastivement;
et quand dedans furent, commencèrent à crier: «Guesclin!» Et furent
prins tous ceulx qui dedans estoient, et moult y gaignèrent de belles
richesses. Et fit messire Bertrand la ville et le chasteau garnir. Et
d'illec s'en alla devant le chastel de Sivray, et tantost le conquist
et y tint garnison. Au partir de Sivray, chevaucha messire Bertrand
devant Gençay, que tantost il print d'assault et le chasteau garnit.
Après la prinse de Gençay, chevaucha Bertrand devant Luzignan, où
ville a bien séant et le plus fort chastel de Poitou; mais guières ne
séjourna que la ville et le chastel conquist. Pour la comté et
seneschaucié de Poitou garder, ordonna messire Bertrand messire Alain
de Beaumont, chevalier de renom; et du pays se partit messire Bertrand
pour aller à Pont-Orson, lui et sa chevalerie, où le duc de Bretaigne
cuidoit trouver, qui à certain jour avoit promis d'y estre, et par
l'accord de ses barons, avoit promis venir en l'obéissance du roy de
France: dont il n'en fit rien, ainçois s'en alla par mer en
Angleterre, où il fit pou de ce qu'il cuidoit, et depuis en bien povre
estat conversa longuement en la comté de Flandres.
Quand dedans Pont-Orson se trouva messire Bertrand, et les barons de
Bretaigne qui pour le duc mener devers le roy estoient-là venus, et la
faulte du duc aperceurent, en eulx n'eut que courroucier. Si eurent
conseil ensemble que, puisque le duc failloit au roy de convenant, les
villes et les chasteaux de la duchié de Bretaigne mettroient en
l'obéissance du roy. Dont s'en entra messire Bertrand en Bretaigne, et
de par le roy Charles de France, chalengea villes et chasteaux, dont
la plus grande partie lui fut rendue.
Mais atant se tait l'histoire des faits de la duchié de Bretaigne, et
retourne aux faits de messire Bertrand, qui de Bretaigne partit pour
venir devers le roi Charles de France.
En ceste partie dit l'histoire que après ce que messire Bertrand eut
en Bretaigne receu les féaultés des barons et la saisine de plusieurs
villes et chasteaux, qui au roy se rendirent, s'en retourna à Paris,
pour le roy veoir qui par ses lettres l'avoit mandé. Avec le roy
estoit adoncques le duc d'Anjou, frère du roy. Et quand messire
Bertrand fut arrivé, ne demande nul la chière et l'honneur qui de par
le roy lui fut faicte, et aussi par les ducs et princes et par le
peuple de Paris: car si Dieu fust descendu en terre, à peine en
eust-on pu plus faire.
Comment le roy Charles envoya messire Bertrand avec le duc
d'Anjou en Perregourt.
1373.
Par le gré du roy Charles de France, fit en ce temps le duc d'Anjou
une armée pour aller en Perregourt contre Anglois, qui la comté et le
pays de Limosin guerréoyent. En la compaignie du duc envoya le roy
messire Bertrand, Yvain de Gales, Hue de Villiers, le mareschal de
Sancerre, Thibault du Pont, escuyer de renom, et aultre grant
chevalerie de France, qui tant allèrent par plusieurs journées que,
près d'un chastel appelé la Bernardières, qui sur la marche de Limosin
et de Perregourt est séant, arrivèrent. Là estoient grant nombre
d'Anglois qui tantost sceurent la venue du duc d'Anjou et de messire
Bertrand, et boutèrent le feu dedans la forteresse et leurs
prisonniers ardirent, puis s'en partirent à grant haste. Illec
arrivèrent briefvement François qui la destruction aperceurent. Et là
fut un prestre trouvé qui ars estoit; et en sa main tenoit encore un
calice d'argent: dont grant pitié en print à la chevalerie de France,
qui leur chemin prindrent droit à Condat.
Et à un samedi fit messire Bertrand commencer l'assault fier et
merveilleux, mais par force de mal temps cessa l'assault. Dessus eulx
descendit si grief oraige que bien perdirent cent chevaliers et
escuyers; mais lendemain fit messire Bertrand recommencer l'assault de
telle puissance, que souffrir ne peurent Anglois l'estour[42], ains se
rendirent au duc, leurs vies saulves. Et de là se partirent Anglois.
Et le chastel de Condat fit le duc garnir. Après la prinse de Condat
se partit le duc atout ses osts, et devant Bergerac alla mettre le
siége. La ville et le chastel fit messire Bertrand assaillir de toutes
parts, et asprement se deffendirent Anglois; mais en la fin se
rendirent au duc, qui dedans entra, et la ville et le chastel garnit.
[42] Le combat, l'attaque.
Au partir de Bergerac, chevauchèrent le duc et messire Bertrand devant
Esmettoy, qui tost leur fut rendu, et d'illec allèrent devant
Sainte-Foix, qui semblablement se rendit.
Comment messire Perducas d'Albret fut prins des François.
En ce temps fut prins messire Perducas d'Albret, qui François avoit
tout son vivant grevés, et moult le héoit le duc d'Anjou. Quand le duc
en seut la prinse, tant traita que amené lui fut en ses prisons, et
enferrer le fit. Et avant que de ses prisons peust partir, par rançon
rendit au duc vingt-sept chasteaulx qui en son obéissance estoient; et
à la prière du sire d'Albret, qui son parent estoit, le mit le duc à
finance. Au sire d'Albret estoit le duc tenu en grande somme de
deniers, à cause de pension qu'il prenoit sur lui, et bien montoit la
somme de cent cinquante mille francs. A icelle finance mit le duc
messire Perducas, et au sire d'Albret la bailla en payement; mais
avant son partement paya comptant, pour chascun jour qu'il avoit
prison tenue, cinquante francs pour sa despence, avec les gaiges de
ses gardes.
En ce mesme temps estoit prins le sire de Devois, qui François promit
estre. Et pour ce le duc lui quitta sa rançon; mais guières ne demoura
qu'il se rendit Anglois; et tourné luy fut à grant reproche.
Depuis la prinse de Sainte-Foix, chevauchèrent le duc d'Anjou et le
connestable de France devant Chastillon, qui tantost leur fut rendu,
et le chastel fit le duc garnir. De Chastillon partirent; et tant
chevauchèrent que devant Saint-Maquaire vindrent et siége y tindrent.
Là vindrent au secours du duc le sire de Coussy et le sire de
Parthenay, à très grands gens. Là furent apportées au duc les clefs de
plusieurs villes et chasteaux, qui au roy se rendirent. Et par accord
se rendirent ceulx de Saint-Maquaire; puis donna le duc congié à tous
ses osts, et en Touraine retourna. Et messire Bertrand s'en alla à
Paris devers le roy, qui grant joye eut de sa venue; et moult le
honnoura et fit honnourer par tous ceulx de son sang.........
Comment messire Bertrand se partit à grant armée et entra en la
duchié de Guienne et mit le siége à Randon.
1380.
Longuement ne séjourna messire Bertrand à Paris; mais par l'accord du
roy de France assembla très grande armée et dedans la duchié de
Guienne entra. Et tant chevaucha en conquérant villes et chasteaux,
que devant Chastel-neuf de Randon arriva. Là furent Anglois qui le
chastel gardèrent, et grandement garnis furent de vivres et
d'artillerie. Fort fut le chastel et bien séant. Et assiéger le fit
messire Bertrand; et assault y livra par plusieurs fois, mais pou y
exploicta. Illec jura messire Bertrand le siége. Et tant tint Anglois
à l'estroit, que de nulle part n'avoient de secours de vivres. Pour
ce, requirent Anglois un jour de trefves, et par devers messire
Bertrand envoyèrent leur capitaine, qui traita: que à un certain jour
rendroient le chastel, si du roy anglois n'avoient de gens d'armes
secours; et de ce baillèrent ostages à messire Bertrand: dont trefves
leur furent données, jusques au jour que le chastel devoient rendre.
Comment messire Bertrand accoucha[43] au lit de mort, et comment
il mourut, et avant il manda le mareschal et la chevalerie en sa
tente, et comment il reçut tous ses sacremens comme bon
chrestien.
[43] Se coucha.
Durant les trefves prinses par les Anglois du Chastel-neuf de Randon,
messire Bertrand du Guesclin, connestable de France, qui siége y
tenoit, accoucha au lit de la mort. Et quand de mort se vit si
appressé, dévotement receut ses sacremens; et par devant lui fit venir
le mareschal Loys de Sancerre, qu'il tint moult cher, messire Olivier
de Mauny et la chevalerie de son siége, auxquels il dit:
«Seigneurs, de vostre compaignie me fera briefvement départir la mort,
qui est à tous commune. Par vos vaillances, et non par moy, m'a tenu
fortune en haulte honneur, en toute France, en mon vivant, et à vous
en est deu l'honneur, et non à moi, qui mon âme à vous recommande.
Certes, seigneurs, bien avois intencion de briefvement par vos
vaillances affiner les guerres de France, et au roy Charles rendre
tout son royaulme en obéissance; mais compaignie à vous ne puis plus
tenir doresnavant. Et non-pourtant je requiers Dieu, mon créateur, que
loyal couraige vous doint toujours envers le roy, qui par vous, sire
mareschal, et par les vaillances de vous et de toute la chevalerie,
qui tant loyaulment et vaillamment se sont toujours portés envers luy,
affinera ses guerres. Mais, sire mareschal, et vous aultres seigneurs
qui cy estes, d'une chose vous vueil requerre, dont ma vie finirois en
grand repos, si faire se povoit. Et vous diray quelle. Vous sçavez,
seigneurs, que envers moy ont prins Anglois journée de leur chastel
rendre, si du roy anglois ne sont secourus. Au jour d'huy est la
journée; dont en mon cueur je désire moult que avant ma mort Anglois
rendissent le chastel.»
Des parolles de messire Bertrand eurent toute la chevalerie si grand
pitié que nul ne le sçauroit dire. L'un regardoit l'autre en plourant,
en faisant le non pareil dueil que l'on vist oncques; et disoient:
«Hélas! or perdons nous nostre bon père et capitaine, nostre bon
pasteur qui tant doulcement nous nourrissoit et seurement nous
conduisoit; et si bien et honneur avons, c'est par luy. O honneur et
chevalerie, tant perdras quand cestuy deffinera!»
Et plusieurs aultres regrets faisoient ceulx de l'ost, tellement que
ceulx du chastel aucunement l'aperceurent; mais pourquoy c'estoit, ne
sçavoient rien. Ainsi passa la journée, ni du roi anglois n'eurent
aulcun secours ceulx du chastel. Et le lendemain matin, vint le
mareschal Loys de Sancerre devant le chastel, et le capitaine du
chastel manda, lequel tantost vint à luy; et moult doulcement lui dit
le mareschal Loys de Sancerre: «Capitaine et amis et frères, de par
monseigneur le connestable, vous viens requerir les clefs du chastel
rendre et vos hostaiges acquitter, selon vos promesses.» Courtoisement
respondit le capitaine: «Sire, vray est que à messire Bertrand avons
convenances, lesquelles nous tiendrons quand nous le verrons, et non à
aultre.--Amis, dit le mareschal Loys, si de par luy ne venisse, je ne
le vous disse point.--Certes, sire, je vous tiens à bien croyant
message; et aux compaignons de la garnison me conseilleray sur vos
parolles, puis vous en feray response après disner, s'il vous plaist.»
A ce s'accorda le mareschal Loys de Sancerre, qui devers messire
Bertrand alla, et ce qu'il trouva en Anglois lui raconta.
Adonc approchoit messire Bertrand de sa fin, et bien le congneut. Pour
ce, manda la chevalerie, et devant lui fit venir l'espée royale;
laquelle lui fut apportée. Et en sa main la print; et puis dit, par
devant tous, ces parolles: «Seigneurs, entre qui j'ay eu les honneurs
des mondaines vaillances, dont peu suis digne, payer me fauldra
briefvement le truaige[44] de mort, qui nul n'espargne. Envers Dieu
premièrement vous prie que me vueillez recommander. Et vous, sire Loys
de Sancerre, qui de France estes mareschal, et qui plus grand honneur
avez bien desservie, à vous recommandé-je ma femme[45], et mon
parenté. Au roy Charles de France, mon souverain seigneur aussi, me
recommanderez, et cette espée, soubs qui est le gouvernement de
France, de par moy lui rendrez: car en main de plus loyal ni meilleur
que vous ne la puis mettre en garde.»
[44] Tribut.
[45] Jeanne de Laval Tinténiac, sa seconde femme, qu'il épousa en
janvier 1374, et dont il n'eut point de postérité.
Et en ces paroles fit sur soy le signe de la croix. Et ainsi trespassa
de ce siècle messire Bertrand du Guesclin[46], qui pour le renom de
ses vaillances fut mis au nombre et comme dixiesme preux. Et pour sa
mort démenèrent grand dueil la chevalerie de France et d'Angleterre;
car, jà-soit ce que aux Anglois fust contraire, si l'aimoient-ils
fort, pour sa loyaulté et droicture, et pour ce que amiablement et
sans dure prison et rançons les traitoit et gouvernoit, quand il les
prenoit.
[46] Le 13 juillet 1380.
Comment le capitaine de Chastel-neuf de Randon rendit le chastel
à messire Bertrand après qu'il fut mort.
Au trespassement de messire Bertrand fut levé grant cri en l'ost des
François, dont les Anglois du chastel refusèrent le chastel rendre.
Adoncques fit le mareschal Loys[47] admener les ostaiges sur les
fossés pour les testes leur faire trancher; mais appertement
abaissèrent leur pont. Et au mareschal vint le capitaine les clefs
offrir, lequel les refusa et lui dist: «Amis, à messire Bertrand aviez
vos convenances et à lui les rendrez.--Dieux! sire, dit le capitaine,
bien savez que mort est messire Bertrand, qui tant valloit; et comment
seroit-ce que à luy ce chastel et nous rendissions. Certes, sire
mareschal, bien querez du tout nostre deshonneur, qui à un chevalier
mort nous voulez faire rendre et nostre chasteau.--De ce n'estuet[48]
parler, dit le mareschal Loys; mais faictes le tost: car, si plus
avant en tenez parolles, allez en vostre chastel faire le service de
vos ostaiges: car brief finera leur vie.»
[47] Louis de Sancerre.
[48] Il ne convient pas.
Comment le capitaine et les Anglois du Chastel-neuf de Randon
sortirent tous du chastel et allèrent porter les clefs sur le
cercueil de messire Bertrand.
Bien aperceurent Anglois que autrement ne povoit estre. Adoncques
issirent tous du chastel, leur capitaine devant eulx; et au mareschal
Loys vindrent, qui en l'ostel où repairoit le corps de messire
Bertrand les mena, et les clefs leur fist rendre et mettre sur le
cercueil de messire Bertrand, tout en plourant.
Et saichent tous que là n'y eut chevalier ni escuyer François ni
Anglois qui grant dueil ne démenassent.
En ceste manière rendit l'âme messire Bertrand du Guesclin, qui tant
valut. Et dedans le Chastel-neuf de Randon mist le mareschal Loys
garnison de gens d'armes et arbalestriers; puis s'en partit à grant
chevalerie; et le corps de messire Bertrand fit embasmer et charger
pour porter à Guingant en Bretaigne enterrer.
Pour le corps conduire furent messire Olivier de Mauny, messire Alain
de Beaumont et aultres chevaliers de nom, qui tant allèrent par
plusieurs journées qu'ils arrivèrent au Mans. Et en passant par toutes
les cités de France, issoient les bourgeois et gens d'église des cités
à procession au devant du corps, grant dueil faisant; et dedans les
églises cathédrales faisoient le corps porter. Et en chascune cité eut
son service fait. Puis le convoyoient à torches, au départir, plus
d'une lieue. Mais quand du trespassement de messire Bertrand sceut le
roy Charles nouvelles, ne demande nul le grant dueil que il en
faisoit.
Comment le roy Charles de France manda le corps de messire
Bertrand estre amené à Saint-Denis en France.
Pour la grant amour et affection que avoit le roy Charles de France
envers messire Bertrand, escripvit hastivement à messire Olivier de
Mauny et à la chevalerie qui le corps menoient à Guingant, que le
corps amenassent à Saint-Denis en France et que là vouloit qu'il fust
enterré. Adoncques se mistrent en chemin pour le corps admener, et à
Chartres vindrent. Dehors Chartres issirent les colléges et les
bourgeois, en procession, à grant nombre de torches, pour le corps
recevoir, et là eut moult grant deuil démené. Puis le portèrent dedans
le chœur de la maistre église; et là lui fut fait le service
solemnel; puis reprindrent les chevaliers le corps, et leur chemin
prindrent droit à Paris. Mais tant fut le peuple de Paris esmeu de
dueil pour sa mort, que le roy Charles manda aux chevaliers qui le
corps apportoient, que dehors Paris le menassent à Saint-Denis. Et
ainsi le firent; et son corps fit le roi Charles enterrer au pied de
sa sépulture. Dont moult fut le roy loué de ses chevaliers.
Et de vie à trespassement alla le bon roy Charles, qui tant fut sage,
au mois de septembre ensuivant après son bon connestable, en l'an mil
trois cent quatre-vings ans de la Résurrection Notre-Seigneur
Jesus-Christ, qui les âmes d'eulx vueille recevoir en sa benoiste
gloire. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen. Amen.