Du siége que messire Bertran du Guesclin mit en Poitou devant
Chisech.
_Chroniques de Froissart._
Quand la douce saison d'été fut revenue et qu'il fait bon hostoyer et
loger aux champs, messire Bertran du Guesclin, connétable de France,
qui tout cel hiver s'étoit tenu à Poitiers et avoit durement menacé
les Anglois, pour tant que leurs garnisons que ils tenoient encore en
Poitou avoient trop fort cel hiver guerroyé et travaillé les gens et
le pays, si ordonna toutes ses besognes de point et de heure, ainsi
que bien le savoit faire, tout son charroi et son grand arroy, et
rassembla tous les compagnons environ lui, desquels il espéroit à être
aidé et servi; et se départit de la bonne cité de Poitiers à bien
quinze cents combattans, la greigneur partie tous Bretons; et s'en
vint mettre le siége devant la ville et le châtel de Chisech, dont
messire Robert Miton et messire Martin l'Escot étoient capitaines.
Avec messire Bertran étoient de chevaliers Bretons: messire Robert de
Beaumanoir, messire Alain et messire Jean de Beaumanoir, messire
Ernoul Limosin, messire Joffroy Ricon, messire Yvain Laconnet, messire
Joffroy de Quaremiel, Thibaut du Pont, Allain de Saint-Pol, Aliot de
Calais et plusieurs autres bons hommes d'armes. Quand ils furent tous
venus devant Chisech, ils environnèrent la ville selon leur quantité,
et firent bons palis derrière eux, par quoi soudainement, de nuit ou
de jour, on ne leur pût porter contraire ni dommage; et se tinrent là
dedans pour tout assegurés et confortés et que jamais n'en
partiroient sans avoir la forteresse; et y firent et livrèrent
plusieurs assauts.
Les compagnons qui dedans étoient se défendirent vassalement et tant
que à ce commencement riens n'y perdirent. Toutes fois, pour y être
confortés et lever ce siége, car ils sentoient bien que à la longue
ils ne se pourroient tenir, si eurent conseil de signifier à
monseigneur Jean d'Everues et aux compagnons qui se tenoient à Niort.
Si firent de nuit partir un de leurs varlets qui apporta une lettre à
Niort, et fut tantôt accouru, car il n'y a que quatre lieues. Messire
Jean d'Everues et les compagnons lisirent cette lettre, et virent
comment messire Robert Miton et messire Martin l'Escot leur prioient
que ils leur voulsissent aider à dessiéger de ces François, et leur
signifioient l'état et l'ordonnance si avant que ils les savoient;
dont ils se déçurent, et leurs gens aussi, car ils acertifioient par
leurs lettres et par la parole du message, que messire Bertran n'avoit
devant Chisech non plus de cinq cents combattans.
Quand messire Jean d'Everues, messire d'Angousse et Cresuelle sçurent
ces nouvelles, si affirmèrent qu'ils iroient celle part lever le siége
et conforter leurs compagnons, car moult y étoient tenus. Si mandèrent
tantôt ceux de la garnison de Lusignan et de Gensay qui leur étoient
moult prochains. Cils vinrent, chacun à ce qu'il avoit de gens, leur
garnison gardée; et s'assemblèrent à Niort. Là étoient, avec les
dessus dits, messire Aymery de Rochechouart et messire Joffroy
d'Argenton, David Hollegrave et Richard Holmes. Si se départirent de
Niort tout appareillés et bien montés, et furent comptés, à l'issir
hors de la porte, sept cents et trois têtes armées, et bien trois
cents pillards Bretons et Poitevins. Si s'en allèrent tout le pas sans
eux forhâter par devers Chisech, et tant exploitèrent que ils vinrent
assez près et se mirent au dehors d'un petit bois.
Ci parle de la bataille de Chisech en Poitou, de messire Bertran
du Guesclin, connétable de France, et les François d'une part,
et les Anglois de l'autre.
Ces nouvelles vinrent au logis du connétable que les Anglois étoient
là venus et arrêtés de-lez le bois pour eux combattre. Tantôt le
connétable tout coiement fit toutes ses gens armer et tenir en leur
logis sans eux montrer, et tous ensemble; et cuida de premier que les
Anglois dussent, de saut, venir jusques à leur logis pour eux
combattre; mais ils n'en firent rien, dont ils furent mal conseillés;
car si baudement ils fussent venus, ainsi qu'ils chevauchoient, et eux
frappés en ces logis, les plusieurs supposent que ils eussent déconfi
le connétable et ses gens, et avec tout ce, que cils de la garnison de
Chisech fussent saillis hors, ainsi qu'ils firent.
Quand messire Robert Miton et messire Martin l'Escot virent apparoir
les bannières et les pennons de leurs compagnons, si furent tous
réjouis, et dirent: «Or tôt, armons-nous et nous partons de ci, car
nos gens viennent combattre nos ennemis; si est raison que nous soyons
à la bataille.» Tantôt furent armés tous les compagnons de Chisech, et
se trouvèrent bien soixante armures de fer. Si firent avaler le pont
et ouvrir la porte, et se mirent tout hors, et clore la porte et lever
le pont après eux. Quand les François en virent l'ordonnance, qui se
tenoient armés et tout cois en leurs logis, si dirent: «Veci ceux du
châtel qui sont issus et nous viennent combattre.» Là dit le
connétable: «Laissez les traire avant, ils ne nous peuvent grever; ils
cuident que leurs gens doivent venir pour nous combattre tantôt; mais
je n'en vois nul apparant; nous déconfirons ceux qui viennent, si
aurons moins à faire.» Ainsi que ils se devisoient, evvous les deux
chevaliers anglois et leurs routes tout à pied, et en bonne
ordonnance, les lances devant eux, écriant: «Saint-George! Guienne!»
et se fièrent en ces François. Aussi ils furent moult bien recueillis.
Là eut moult bonne escarmouche et dure, et fait moult grands
appertises d'armes, car cils Anglois, qui n'étoient que un petit, se
combattoient sagement, et détrioient toudis, en eux combattant, ce
qu'ils pouvoient, car ils cuidoient que leurs gens dussent venir, mais
non firent; de quoi ils ne purent porter le grand faix des François;
et furent tout de premier cils là déconfits, morts et pris; oncques
nul des leurs ne rentra au châtel. Et puis se recueillirent les
François tous ensemble.
Ainsi furent pris messire Robert Miton et messire Martin l'Escot et
leurs gens de premier, sans ce que les Anglois qui sur les champs se
tenoient en sçussent rien. Or vous dirai comment il avint de cette
besogne. Messire Jean d'Everues et messire d'Angousse et les autres
regardèrent que il y avoit là bien entre eux trois cents pillards
bretons et poitevins que ils tenoient de leurs gens; si les vouloient
employer, et leur dirent: «Entre vous, compagnons, vous en irez devant
escarmoucher ces François pour eux attraire hors de leur logis; et si
très tôt que vous serez assemblés à eux, nous viendrons sur èle en
frappant, et les mettrons jus.» Il convint ces compagnons obéir,
puisque les capitaines le vouloient; mais il ne venoit mie à chacun à
bel.
Quand ils se furent dessevrés des gens d'armes, ils approchèrent des
logis des François et vinrent bien et baudement jusques près de là. Le
connétable et ses gens qui se tenoient dedans leurs palis se tinrent
tout cois et sentirent que les Anglois les avoient là envoyés pour eux
attraire. Si vinrent aucuns de ces Bretons des gens le connétable,
jusques aux barrières de leurs palis, pour voir quels gens c'étoient.
Si parlementèrent à eux; et trouvèrent que c'étoient Bretons et
Poitevins et gens rassemblés. Si leur dirent les Bretons, de par le
connétable: «Vous êtes bien méchants gens, qui vous voulez faire
occire et découper pour ces Anglois qui vous ont tant de maux faits;
sachez que si nous venons au-dessus de vous, nul n'en sera pris à
merci.» Cils pillarts entendirent ce que les gens du connétable leur
disoient; si commencèrent à murmurer ensemble, et étoient de cœur la
greigneur partie tout François. Ils dirent entre eux: «Ils disent
voir. Encore appert bien que ils font bien peu de compte de nous,
quand ainsi ils nous envoyent ci devant pour combattre et escarmoucher
et commencer la bataille, qui ne sommes que une poignée de povres gens
qui rien ne durerons à ces François. Il vaut trop mieux que nous nous
tournons devers notre nation que nous demeurons Anglois.» Ils furent
tantôt tous de cel accord, et tinrent cette opinion, et parlementèrent
aux Bretons, en disant: «Hors hardiment, nous vous promettons
loyaument que nous serons des vôtres et nous combattrons avec vous à
ces Anglois.»
Les gens du connétable répondirent: «Et quel quantité d'hommes d'armes
sont-ils cils Anglois?» Les pillards leur dirent: «Ils ne sont en tout
compte que environ sept cents.» Ces paroles et ces devises furent
remontrées au connétable, qui en eut grand joie, et dit en riant:
«Cils là sont nôtres. Or, tout à l'endroit de nous, scions tous nos
palis, et puis issons baudement sur eux, si les combattons; cils
pillards sont bonnes gens quand ils nous ont dit vérité de leur
ordenance. Nous ferons deux batailles sur èle, dont vous, messire
Alain de Beaumanoir, gouvernerez l'une, et messire Joffroy de
Quaremiel l'autre. En chacune aura trois cents combattans, et je m'en
irai de front assembler à eux.» Cils deux chevaliers répondirent
qu'ils étoient tout prêts d'obéir; et prit chacun sa charge toute
telle qu'il la devoit avoir. Mais premièrement ils scièrent leurs
palis rès-à-rès de la terre; et quand ce fut fait, et leurs batailles
ordonnées, ainsi qu'ils devoient faire, ils boutèrent soudainement
outre leurs palis et se mirent aux champs, bannières et pennons
ventilans au vent, en eux tenant tout serrés; et encontrèrent
premièrement ces pillards bretons et poitevins qui jà avoient fait
leur marché et se tournèrent avec eux; et puis s'en vinrent pour
combattre ces Anglois, qui tous s'étoient mis ensemble.
Quand ils perçurent la bannière du connétable issir hors, et les
Bretons aussi, ils connurent tantôt qu'il y avoit trahison de leurs
pillards, et qu'ils s'étoient tournés François; nequedent, ils ne se
tinrent mie pour ce déconfits, mais montrèrent grand chère et bon
semblant de combattre leurs ennemis. Ainsi se commença la bataille
dessous Chisech des Bretons et des Anglois et tout à pied, qui fut
grande et dure et bien maintenue. Et vint de premier le connétable de
France assembler à eux de grand volonté. Là eut plusieurs grands
appertises d'armes faites; car, au voir dire, les Anglois, au regard
des François, n'étoient qu'un petit. Si se combattoient si
extraordinairement que merveilles seroient à recorder et se prenoient
près de bien faire pour déconfire leurs ennemis. Là crioient les
Bretons: Notre Dame! Guesclin! et les Anglois: Saint Georges! Guienne!
Là furent très bons chevaliers du côté des Anglois, messire Jean
d'Éverues, messire d'Angousse, messire Joffroy d'Argenton et messire
Aymery de Rochechouart, et se combattirent vaillamment et y firent
plusieurs grands appertises d'armes. Aussi firent Jean Cresuelle,
Richard Holmes et David Hollegrave. Et de la partie des François,
premièrement messire Bertran de Claiquin, messire Alain et messire
Jean de Beaumanoir qui tenoient sur une èle, et messire Joffroy
Quaremiel sur l'autre; et reconfortoient grandement leurs gens à
l'endroit où ils véoient branler; et ce rafraîchit grandement leurs
gens, car on vit plusieurs fois qu'ils furent boutés et reculés en
grand péril d'être déconfits.
De leur côté se combattirent encore vaillamment monseigneur Joffroy
Ricon, monseigneur Yvain Laconnet, Thibaut du Pont, Sylvestre Bude,
Alain de Saint-Pol et Aliot de Calais. Cils Bretons se portèrent si
bien pour la journée, et si vassaument combattirent leurs ennemis que
la place leur demeura, et obtinrent la besogne; et furent tous ceux
morts ou pris qui là étoient venus de Niort; ni oncques nul n'en
retourna ni échappa. Si furent pris de leur côté tous les chevaliers
écuyers de nom; et eurent ce jour les Bretons plus de trois cents
prisonniers, que depuis ils rançonnèrent bien et cher; et si
conquirent tout leur harnois où ils eurent grand butin. Cette bataille
fut l'an de grâce mille trois cent soixante-douze, le vingt unième
jour de mars[14].
[14] 1373, nouveau style.
Ci parle de la prise de Niort, Luzignan et Mortemer par messire
Bertran du Guesclin, et de la dame du chatel Achard, comment elle
obtint respit.
Après cette déconfiture, qui fut au dehors de Chisech, faite de
monseigneur Bertran du Guesclin et des Bretons sur les Anglois, se
parperdit tout le pays de Poitou pour le roi d'Angleterre, si comme
vous orrez en suivant. Tout premièrement ils entrèrent en la ville de
Chisech, où il n'eut nulle deffense, car les hommes de la ville ne se
fussent jamais tenus, au cas que ils avoient perdu leur capitaine; et
puis se saisirent les François du châtel, car il n'y avoit que
varlets, qui le rendirent tantôt, sauves leurs vies. Ce fait,
incontinent et chaudement ils s'en chevauchèrent par devers Niort, et
emmenèrent la greigneur partie de leurs prisonniers avec eux. Si ne
trouvèrent en la ville fors les hommes, qui étoient bons François si
ils osassent, et rendirent tantôt la ville et se mirent en
l'obéissance du roi de France. Si se reposèrent là les Bretons et les
François et rafraîchirent quatre jours. Entrues vint le duc de Berry à
grands gens d'armes d'Auvergne et de Berry en la cité de Poitiers. Si
fut grandement réjoui quand il sçut que leurs gens avoient obtenu la
place et la journée de Chisech et déconfit les Anglois, qui tous y
avoient été morts ou pris.
Quand les Bretons furent rafraîchis en la ville de Niort par l'espace
de quatre jours, ils s'en partirent et chevauchèrent devers Luzignan.
Si trouvèrent le châtel tout vuide, car cils qui demeurés y étoient de
par monseigneur Robert Grenake, qui étoit pris devant Chisech, s'en
étoient partis si tôt qu'ils sçurent comment la besogne avoit allé. Si
se saisirent les François du beau châtel de Luzignan; et y ordonna le
connétable châtelain et gens d'armes pour le garder. Et puis chevaucha
outre à tout son host, pardevers le Châtel-Acart, où la dame de
Plainmartin, femme à monseigneur Guichart d'Angle, se tenoit; car la
forteresse étoit sienne.
Quand la dessus nommée dame entendit que le connétable de France
venoit là efforcément pour lui faire guerre, si envoya un héraut
devers lui, en priant que, sur asségurance, elle pût venir parler à
lui. Le connétable lui accorda, et reporta le sauf-conduit le héraut.
La dame vint jusques à lui, et le trouva logé sur les champs. Si lui
pria que elle pût avoir tant de grâce que d'aller jusques à Poitiers
parler au duc de Berry. Encore lui accorda le connétable, pour l'amour
de son mari monseigneur Guichart, et donna toute asségurance à li et à
sa terre jusques à son retour, et fit tourner ses gens d'autre part
par devers Mortemer.
Tant s'exploita la dame de Plainmartin que elle vint en la cité de
Poitiers, où elle trouva le duc de Berry. Si eut accès de parler à
lui, car le duc la reçut moult doucement, ainsi que bien le sçut
faire. La dame se voult mettre en genoux devant lui, mais il ne le
voult mie consentir. La dame commença la parole, et dit ainsi:
«Monseigneur, vous savez que je suis une seule femme, à point de fait
ni deffense, et veuve de vif mari, s'il plaît à Dieu, car monseigneur
Guichart gît prisonnier en Espaigne ens ès dangers du roi d'Espaigne.
Si vous voudrois prier en humilité que vous me fissiez telle grâce
que, tant que monseigneur sera prisonnier, mon châtel, ma terre, mon
corps, mes biens et mes gens puissent demeurer en paix, parmi tant que
nous ne ferons point de guerre et on ne nous en fera point aussi.»
A la prière de la dame voult entendre et descendre à celle fois le duc
de Berry, et lui accorda légèrement. Car quoique messire Guichart
d'Angle son mari fût bon Anglois, si n'étoit-il point trop haï des
François. Et fit délivrer tantôt à la dame lettres, selon sa requête,
d'asségurance; de quoi elle fut grandement reconfortée; et les envoya,
depuis qu'elle fut retournée à Châtel-Acart, quoiteusement par devers
le connétable, qui bien et volontiers y obéit. Si vinrent les Bretons
de celle empainte par devant Mortemer, où la dame de Mortemer étoit,
qui se rendit tantôt pour plus grands périls eskiver, et se mit en
l'obéissance du roi de France, et toute sa terre aussi avec le chastel
de Dienne.