Aussitôt, il passa sa langue rouge et lécha la main de Carvel. L’homme
se mit à rire. De ses mains puissantes, il ouvrit les autres pièges et
Bari fut libre.
Pendant quelques instants, il demeura étendu sans bouger, les yeux fixés
sur l’homme. Carvel s’était assis à l’extrémité d’une souche de bouleau
couverte de neige et bourrait sa pipe. Bari le regarda l’allumer; il
remarqua avec un nouvel intérêt les premiers nuages grisâtres de fumée
qui sortaient de la bouche de Carvel. L’homme n’était pas plus d’à une
longueur de deux chaînes de pièges et il fit une grimace à Bari.
--Remets-toi, mon vieux! encouragea-t-il. Pas d’os brisés. Juste un peu
roide. Allons, vaudra mieux partir!
Il se retourna du côté du lac Bain. Il supposait que Mac Taggart
pourrait revenir. Peut-être Bari éprouvait-il le même soupçon, car,
lorsque Carvel le considéra de nouveau, il était debout, chancelant un
peu, tandis qu’il reprenait équilibre. L’instant d’après, le hors-la-loi
avait enlevé le baluchon de ses épaules et l’ouvrait. Il y plongea la
main et en retira un rouge quartier de viande crue.
--Tué ce matin, expliqua-t-il à Bari, un taureau d’un an tendre comme
une perdrix--et c’est aussi succulent que la moelle qui soit jamais
sortie d’un os d’arrière-train. Goûte un peu!
Il avança la chair à Bari. Il n’y eut pas d’hésitation dans sa façon
d’accepter. Bari était affamé et la viande lui était lancée par un ami.
Il y enfonça les dents, ses mâchoires la broyèrent. Une flamme nouvelle
circulait dans son sang, tandis qu’il festoyait, mais ses yeux
ensanglantés ne quittèrent pas une minute le visage de l’autre. Carvel
remit son paquetage en place. Il se leva, ramassa son fusil, assujettit
ses patins et se tourna vers le Nord.
--Allons! garçon, fit-il. Il faut marcher.
C’était une véritable invitation, comme si tous deux avaient été depuis
longtemps déjà des compagnons de route. C’était peut-être non seulement
une invitation, mais en partie un ordre. Cela étonna Bari. Pendant une
bonne demi-minute, il resta à la même place, sans remuer, regardant le
dos de Carvel qui marchait à grands pas vers le Nord. Carvel ne se
retournait pas. Une soudaine secousse nerveuse traversa Bari; il tourna
la tête du côté du lac Bain; il regarda de nouveau vers Carvel et un
gémissement, à peine plus élevé qu’un soupir, sortit de sa gorge.
L’homme était sur le point de disparaître dans l’épaisse sapinière. Il
s’arrêta et se retourna.
--On vient, garçon!
Même à cette distance, Bari pouvait voir qu’il lui souriait amicalement;
il aperçut la main tendue et la voix suscita en lui des sensations
nouvelles. Elle ne ressemblait pas à la voix de Pierre. Elle n’était pas
non plus douce et tendre comme celle de Nepeese.
Il n’avait connu que peu d’hommes et il les considérait tous avec
défiance. Mais cette voix-ci le désarmait. Il était subjugué par son
appel. Il désirait y répondre. Il fut rempli tout aussitôt du désir de
suivre sur ses talons l’étranger. Pour la première fois dans sa vie,
l’envie de devenir l’ami d’un homme le posséda. Il ne bougea point tant
que Jim Carvel eût pénétré dans le bois de sapins. Alors, il suivit.
Cette nuit-là, ils campèrent dans un épais fouillis de cèdres et de
baumiers, à dix milles au nord de la zone de trappes de Bush Mac
Taggart. Durant deux heures, il avait neigé et leur route était
recouverte. Il neigeait encore, mais aucun flocon du blanc déluge ne
traversait le crible du berceau touffu des rameaux.
Carvel avait déployé sa petite tente de soie et avait bâti un feu; leur
souper était achevé et Bari était étendu sur le ventre devant le
réfractaire, presque à portée de sa main. Adossé à un arbre, Carvel
fumait avec délice. Il s’était débarrassé de sa casquette et de son
pardessus et, dans la splendeur tiède du feu, il avait presque l’air
d’un jeune homme. Mais, même dans cette splendeur, ses mâchoires ne
perdaient rien de leur forme décidée ni ses yeux de leur claire
vivacité.
--Cela semble bon d’avoir quelqu’un à qui parler, disait-il à Bari,
quelqu’un qui peut comprendre, même s’il garde la bouche close. As-tu
jamais envie de hurler, sans oser le faire? Moi bien. Parfois, j’ai été
sur le point d’éclater, parce que j’avais envie de parler à quelqu’un et
que je n’osais le faire.
Il se frotta les mains l’une contre l’autre et les tendit au feu. Bari
observait chacun de ses mouvements et écoutait attentivement le moindre
son qui sortait de ses lèvres. Ses yeux avaient en eux maintenant une
sorte d’adoration muette, un regard qui réchauffait le cœur de Carvel et
l’emportait loin de l’immense isolement et de la solitude de la nuit.
Bari s’était traîné plus près des pieds de l’homme, et soudain, Carvel
se pencha sur lui et lui tapota la tête.
--Je suis un mauvais drôle, mon vieux, souriait-il. Tu n’as pas remarqué
cela chez moi, pas du tout? Désires-tu savoir ce qui m’est arrivé?
Il attendit un moment et Bari le regardait attentivement. Alors, Carvel
continua, comme s’il parlait à un homme:
Voyons! Il y a cinq ans, cinq ans en décembre, juste avant l’époque de
la Noël, j’avais un papa. Le bon vieux copain que mon papa! Pas de mère,
juste un papa. Et si on nous avait additionnés, nous n’aurions fait
qu’un. Comprends-tu? Un jour arriva un putois d’Amérique aux galons
d’argent nommé Hardy, et il tira sur lui un jour, parce que le papa
avait travaillé contre lui en politique. C’était bien un meurtre. Et on
ne pendit pas ce putois! Non, monsieur, on ne le pendit point! Il était
trop riche, il avait aussi trop d’amis politiques. Il en fut quitte avec
deux années de pénitencier. Mais il n’y alla pas; non, vrai, comme il y
a un Dieu, il n’y alla pas.
Carvel serrait les poings à en faire craquer les jointures. Un sourire
de joie éclaira son visage et ses yeux lancèrent des éclairs. Bari
poussa un profond soupir, simple coïncidence, mais le moment était
pathétique.
--Non, il n’alla point au pénitencier, poursuivit Carvel, regardant
fixemment Bari de nouveau. Tu sais bien ce que cela signifie, mon vieux.
Il aurait été pardonné au bout d’un an. Et pourtant mon papa, la
meilleure moitié de moi-même, était dans la tombe! Aussi je m’approchai
du putois galonné d’argent, droit sous les yeux du juge, et sous les
yeux des avocats et sous les yeux de tous ses parents et amis, et _je
l’ai tué_. Et je me suis évadé, par une fenêtre, avant qu’ils se fussent
ressaisis, j’ai gagné le pays boisé et j’en ai avalé des kilomètres
depuis! Et je pense que Dieu m’assista, mon brave. Car, il fit une chose
étrange pour me tirer d’affaire, l’avant-dernier été, juste comme les
gendarmes me couraient après rudement, et que l’horizon était sombre, on
découvrit un noyé dans le pays de Reindeer à l’endroit même où ils
avaient pensé me cerner. Et le bon Dieu a fait que cet homme me
ressemblait si bien qu’il fut enterré sous mon nom. Donc,
officiellement, je suis mort, mon vieux. Je n’ai à redouter quoi que ce
soit, aussi longtemps que je ne fraie pas trop avec les gens, pendant un
an environ. Depuis, dans mon for intérieur, j’ai volontiers pensé que
Dieu avait dans ses desseins de me tirer d’un pas difficile. Quelle est
ton opinion, hein?
Il se penchait pour obtenir une réponse. Bari avait écouté. Peut-être en
un sens avait-il compris. Mais un autre bruit que la voix de Carvel lui
arrivait maintenant aux oreilles.
La tête collée à terre, il l’entendit très nettement. Il poussa un
gémissement, et le gémissement s’acheva en un groulement si bas que
Carvel surprit tout juste le ton d’avertissement qu’il comportait. Il se
redressa. Il demeura ensuite debout, tourné vers le Sud. Bari se tenait
à côté de lui, les pattes roidies et l’échine hérissée.
Au bout d’un moment de profond silence, Carvel reprit:
--Des parents à toi, mon vieux. Des loups.
Et il alla sous sa tente prendre son fusil et des cartouches.
CHAPITRE XXIX
L’APPEL DU SUD
Bari était debout, immobile comme une statue, lorsque Carvel sortit de
sa tente et, pendant quelques minutes, Carvel garda le silence,
l’observant avec attention. Le chien répondrait-il à l’appel de la
horde? Leur appartenait-il? S’en irait-il maintenant? Les loups se
rapprochaient. Ils n’allaient point par détours, comme l’aurait pu faire
un caribou ou un cerf, mais ils venaient tout droit, droit sur leur
campement. La signification de ce fait était facile à comprendre pour
Carvel.
Toute l’après-midi, les pas de Bari avaient laissé une odeur de sang au
long de la route et les loups avaient découvert leur trace au fond de la
forêt où la neige, en tombant, ne l’avait point recouverte. Carvel
n’était point inquiet. Plus d’une fois, pendant ces cinq années de
courses vagabondes entre le cercle arctique et le Pôle, il avait fait la
partie avec les loups. Une fois, il l’avait quasiment perdue, mais
c’était là-bas, en plein désert. Ce soir, il avait du feu et, au cas où
les brandons viendraient à lui manquer, il avait les arbres où grimper.
Son inquiétude, pour l’heure, était concentrée sur Bari. Si le chien
partait, il resterait seul encore une fois. Aussi dit-il, en rendant sa
voix tout à fait naturelle:
--Tu ne vas point t’en aller, n’est-ce pas, vieux?
Si Bari le comprit, il n’en témoigna rien. Mais Carvel, qui l’observait
de près, vit que les poils étaient hérissés sur son échine comme une
brosse, puis il entendit, qui croissait peu à peu dans la gorge de Bari,
un grognement de haine féroce.
C’était l’espèce de grognement par lequel il avait accueilli le facteur
du lac Bain et Carvel, ouvrant la culasse de son fusil pour voir si tout
était bien, se mit à rire joyeusement. Il se peut que Bari l’entendit.
Peut-être cela avait-il une signification pour lui, car il se retourna
brusquement les oreilles basses en regardant son compagnon.
Les loups étaient muets maintenant. Carvel savait ce que cela voulait
dire et il était sur le qui-vive. Dans le calme, le déclic du cran de
sûreté de son fusil retentit avec un bruit métallique.
Pendant quelques instants, on n’entendit plus rien que le pétillement du
feu. Brusquement, les muscles de Bari se détendirent. Il recula et fit
face au côté opposé derrière Carvel, la tête rentrée dans les épaules,
ses crocs longs d’un pouce, brillants, tandis qu’il retroussait les
babines, tandis qu’il grondait vers les cavernes obscures de la forêt,
derrière la marge de lumière du feu. Carvel s’était retourné d’un bond.
Il fut presque effrayé de ce qu’il vit. Une paire d’yeux flambaient d’un
feu verdâtre, puis une autre paire, puis après ceux-là tellement,
tellement, qu’il n’aurait pu les compter. Il poussa un brusque soupir.
On aurait dit des yeux de chat, un peu plus larges seulement.
Quelques-uns, recevant en plein la lueur du foyer, étaient rouges comme
des tisons, d’autres luisaient bleus et verts, des choses vivantes, sans
corps.
D’un regard rapide, Carvel parcourut le cirque obscur de la forêt. Il y
en avait dehors là aussi; il y en avait de tous les côtés; mais là où il
les avait vus tout d’abord, ils étaient plus nombreux. Durant ces
quelques secondes, il avait oublié Bari, troublé jusqu’à la stupéfaction
par ce cordon d’yeux monstrueux, d’yeux de mort qui l’encerclaient. Ils
étaient là cinquante loups, cent peut-être, tout autour, ne redoutant
rien parmi tout ce monde sauvage que le feu. Ils étaient arrivés, sans
même faire de bruit, de leurs pas feutrés, sans même briser une
vergette: S’il avait été plus tard et s’ils avaient été endormis et le
feu éteint!
Il frissonna et pendant une minute cette pensée abattit son courage. Il
ne s’était pas proposé de tirer sans nécessité, mais tout aussitôt il
épaula son fusil et il envoya un trait de feu à l’endroit où les yeux
étaient le plus denses. Bari savait ce que signifiaient les coups de
fusil et, rempli du furieux désir de sauter à la gorge de l’un de ses
ennemis, il partit tout de go dans leur direction. Carvel poussa un cri
d’effroi tandis qu’il se précipitait. Il vit passer comme un éclair le
corps de Bari. Il le vit happé par l’obscurité et, dans la même minute,
il perçut l’entrechoquement mortel des crocs et la chute de quelques
corps.
Un sauvage frisson le parcourut. Le chien avait chargé seul et les loups
attendaient. Cela ne pouvait avoir qu’une issue. Son camarade à quatre
pattes s’était jeté, tête-bêche, dans les gueules de la mort.
Il pouvait entendre le happement affamé de ces mâchoires du fond des
ténèbres. C’était écœurant. Sa main se dirigea vers l’arme automatique
pendue à sa ceinture et il jeta son fusil démuni sur la neige. Le gros
«trente-huit» à hauteur de ses yeux, il plongea dans l’obscurité et de
ses lèvres partit un cri sauvage qu’on aurait pu entendre à un mille au
loin. En même temps que ce cri l’arme automatique traça un rapide
courant de feu dans la masse des animaux qui combattaient.
Il y avait onze coups dans le revolver et jusqu’à ce que le canon rendît
le son métallique du déclic, Carvel ne cessa ses cris et de se reculer
dans la lueur du foyer. Il écouta, poussant un profond soupir. Il ne
voyait plus d’yeux dans l’obscurité, il n’entendait plus le mouvement
des corps. La soudaineté et la férocité de son attaque avaient repoussé
la bande des loups. Mais le chien! Il respira et se fatigua les yeux à
regarder. Une ombre se traînait dans le cercle de lumière. C’était Bari.
Carvel se précipita vers lui, le prit à bras-le-corps et l’apporta près
du feu.
Pendant longtemps ensuite, il y eut un regard d’interrogation dans les
yeux de l’homme. Il rechargea son fusil, alimenta de nouveau le feu et
de son paquetage tira des bandes de linge avec lesquelles il banda trois
ou quatre des plus larges plaies aux pattes de Bari. Et une douzaine de
fois, il demanda avec une sorte d’égarement:
--Hé bien! Quoi diable te poussait à faire cela, mon vieux? Qu’est-ce
que tu as contre les loups?
Et de toute la nuit il ne dormit point, mais resta sur ses gardes.
Leur aventure avec les loups rompit le suprême soupçon de défiance qui
avait pu subsister entre l’homme et le chien. Durant les jours suivants,
alors qu’ils faisaient lentement route vers le nord-ouest, Carvel soigna
Bari de la façon dont il aurait soigné un enfant malade. A cause des
blessures du chien, il ne faisait que peu de kilomètres par jour.
Bari comprit et en lui s’affirmait, de plus en plus forte, une immense
affection pour l’homme dont les mains étaient aussi bienfaisantes que
celles de Nepeese et dont la voix le réchauffait de la sympathie d’une
camaraderie sans borne. Il ne le craignait plus et n’avait plus de
suspicion à son endroit. Et Carvel, de son côté, remarquait bien des
choses.
Le vide infini du monde autour d’eux et leur solitude lui fournissaient
l’occasion de s’arrêter à des détails sans importance et il se trouvait
chaque jour observer Bari d’un peu plus près. Il fit enfin une
découverte qui l’intéressa vivement. Toujours, lorsqu’ils faisaient
halte en route, Bari se tournait vers le Sud; quand ils campaient,
c’était du côté du sud qu’il flairait le vent le plus fréquemment.
C’était bien naturel, songeait Carvel, car son vieux terrain de chasse
se trouvait par là.
Mais, tandis que les jours passaient, il se mit à remarquer autre chose.
De temps à autre, se retournant vers le lointain pays d’où ils étaient
venus, Bari gémissait doucement et, ces jours-là, il était fort agité.
Il ne manifestait pas le désir de quitter Carvel, mais de plus en plus
Carvel comprenait que quelque mystérieux appel lui arrivait du sud.
Il était dans l’intention du chemineau de se diriger vers la région du
Grand-Esclave, à un bon huit cents milles au nord-ouest, avant la fonte
des neiges. Dès lors, quand les eaux dégelèrent au printemps, il décida
d’aller en canot vers l’ouest jusqu’au Mackenzie et finalement jusqu’aux
montagnes de la Colombie britannique.
Ces plans furent modifiés en février. Les voyageurs furent pris dans une
violente bourrasque dans la région du lac Wholdaia et alors que leur
sort paraissait le plus sombre, Carvel rencontra par hasard une cabane
au cœur d’une épaisse forêt de sapins. Dans la cabane, il y avait un
mort. Il était trépassé depuis plusieurs jours et son cadavre était
absolument gelé. Carvel creusa un trou en terre et l’ensevelit.
La cabane était un vrai trésor pour Carvel et Bari, mais surtout pour
l’homme. Elle n’avait de toute évidence d’autre propriétaire que le
mort. Elle était confortable et pourvue de provisions. En outre, son
propriétaire avait fait une superbe capture de fourrures avant que le
froid mordît ses poumons et qu’il mourût. Carvel inventoria les peaux
avec soin et avec joie.
Il y en avait pour plus de mille dollars à n’importe quel poste et il ne
voyait pas pourquoi elles ne lui appartiendraient pas désormais. En
moins d’une semaine, il avait repéré la ligne de pièges recouverte de
neige du défunt et trappait pour son compte.
C’était à deux cents milles au nord-ouest du Grey Loon et bientôt Carvel
observa que Bari ne se tournait pas directement vers le Sud, lorsque
l’étrange appel lui arrivait, mais bien vers le Sud-Est. Et maintenant,
à mesure que chaque jour passait, le soleil montait plus haut dans le
ciel; il devenait plus chaud, la neige fondait sous les pas et, dans
l’air, il y avait la palpitation humide et croissante du printemps.
Et avec ces choses, l’ancien désir envahit Bari: l’appel qui émouvait
son cœur des tombes solitaires, là-bas, du Grey Loon, de la hutte
incendiée, de l’abri abandonné par delà l’étang, de Nepeese. Dans son
sommeil, il revoyait ces choses. Il réentendait la voix assourdie et
douce de Branche-de-Saule, sentait l’attouchement de ses mains, jouait
avec elle une fois de plus sous les ombrages touffus des forêts, et
Carvel s’asseyait pour l’observer tandis qu’il rêvait, s’efforçant de
saisir le sens de ce qu’il voyait et entendait.
En avril, Carvel chargea sur ses épaules ses fourrures pour le poste du
lac La Biche de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui était encore plus
avant au Nord. Bari l’accompagna jusqu’à mi-chemin, puis, au coucher du
soleil, un soir, il reprit la route menant à la maison. Au bout d’une
semaine, Carvel revint à la cabane et l’y retrouva. Il fut si content
qu’il enlaça de ses bras la tête du chien et la pressa contre son cœur.
Ils vécurent dans la cabane jusqu’au mois de mai. Les bourgeons
éclataient alors et le parfum des choses qui poussaient commençait à
monter de la terre.
Puis Carvel trouva les premières fleurs bleues précoces.
Le soir, il fit son paquetage.
--Voici le moment de voyager, annonça-t-il à Bari. Et j’ai changé
d’idée. Nous allons partir par là.
Et, du doigt, il désigna le Sud.
CHAPITRE XXX
LA FIN DE LA RECHERCHE
Un étrange pressentiment s’empara de Carvel tandis qu’il commençait son
voyage vers le Sud. Il ne croyait point aux présages, bons ou mauvais.
La superstition n’avait joué qu’un rôle infime dans sa vie, mais il
possédait tout ensemble la curiosité et l’amour de l’aventure et ses
années de vagabondage solitaire avaient développé en lui une perception
merveilleusement nette des choses qu’en d’autres termes on pourrait
appeler une imagination singulièrement active.
Il savait que d’irrésistibles forces attiraient Bari vers le Sud,
qu’elles le poussaient non seulement vers une direction donnée de
l’espace, mais à un point précis de cette direction. Sans motif bien
particulier, le fait commençait à l’intriguer de plus en plus et, comme
son temps ne comptait pas et qu’il n’avait en vue aucun but défini, il
se mit à tenter une expérience.
Durant les deux premières journées, il laissa Bari libre de se diriger à
sa guise et cinquante fois, durant ces deux jours, il nota à la boussole
la marche du chien. Il allait bien au sud-est. Le troisième matin, à
dessein, Carvel obliqua sa route vers l’ouest; il remarqua aussitôt un
changement en Bari: son agitation d’abord, puis la manière abattue avec
laquelle il le suivait sur les talons. Vers midi, Carvel tourna à angle
aigu vers le sud-est; de nouveau, et presque immédiatement, Bari
reconquit son ancienne ardeur et courut devant son maître.
Après quoi, pendant plusieurs jours, Carvel suivit la route que prenait
le chien.
--Il se peut que je sois un idiot, mon vieux, s’excusa-t-il un soir,
mais c’est histoire de m’amuser un peu, somme toute, comme si je voulais
rencontrer la ligne du chemin de fer avant d’avoir franchi les
montagnes. Aussi quelle est la différence? Je suis de jeu, aussi
longtemps que tu ne me ramènes pas à ce type du lac Bain. Maintenant,
que diable! voudrais-tu retrouver sa zone de trappes, t’y faire prendre?
Si c’est ça l’affaire!...
Il envoya de sa pipe un nuage de fumée, en regardant Bari, et Bari, la
tête entre ses pattes de devant, se retourna vers lui.
Une semaine plus tard, Bari répondit à la question de Carvel en se
dirigeant à l’ouest pour se garder d’approcher du lac Bain. On était au
milieu de l’après-midi quand ils traversèrent la ligne où les pièges de
Bush Mac Taggart et ses trappes de mort avaient été placés. Bari ne
s’arrêta même pas. Il se dirigea bien au sud, marchant si rapidement que
parfois Carvel le perdait de vue. Un énervement contenu mais intense le
dominait et il poussait un gémissement chaque fois que Carvel faisait
halte pour se reposer, le nez reniflant toujours le vent du côté du Sud.
Le printemps, les fleurs, la terre verdoyante, le chant des oiseaux et
le doux souffle de l’air le ramenaient à ce grand Hier, alors qu’il
appartenait à Nepeese.
Pour son cerveau incapable de raisonner, l’hiver n’existait plus. Les
longs mois de faim et de froid étaient à jamais évanouis; au milieu des
nouvelles images qui emplissaient son esprit, ils étaient oubliés. Les
oiseaux et les fleurs et les cieux bleus étaient revenus et, avec eux,
Branche-de-Saule serait sûrement de retour. Et elle l’attendait
maintenant juste là-bas, par delà cette bordure de vertes forêts.
Quelque chose de plus qu’une simple curiosité commença d’intriguer
Carvel. Une fantaisie bizarre devint une idée fixe et plus intime, une
préoccupation irraisonnée qui était accompagnée d’un certain
frémissement d’impatience contenue. Vers le temps qu’ils arrivèrent à
l’étang du vieux castor, le mystère de l’étrange aventure l’avait
fortement empoigné. De la colonie de Dent-Brisée, Bari conduisit Carvel
au ruisseau le long duquel Wakayoo, l’ours noir, allait à la pêche et,
de là, droit au Grey Loon.
C’était au bord de l’après-midi d’une journée splendide. Il faisait si
calme que les eaux ridées du printemps, chantant en mille petits
torrents et ruisselets, emplissaient les bois d’une musique paresseuse.
Sous le chaud soleil, le noisetier pourpre luisait comme du sang. Dans
les clairières, l’air avait d’odeur des jacinthes. Dans les arbres et
les buissons, des oiseaux accouplés bâtissaient leurs nids.
Après le long sommeil de l’hiver, la nature œuvrait dans toute sa
gloire. C’était _Unepekine_, la lune du mariage, la lune de la maison à
construire, et Bari allait à la maison, non pour rejoindre son pareil,
mais pour Nepeese. Il savait qu’elle était là-bas maintenant, tout au
bord du ravin peut-être où il l’avait vue la dernière fois. Ils
joueraient encore ensemble bientôt, comme ils avaient joué hier et la
veille et l’avant-veille.
Et dans sa joie, il aboya en sautant au visage de Carvel et le pressa de
se hâter davantage. Puis, ils arrivèrent à la clairière et, une fois de
plus, Bari se figea comme un roc. Carvel vit les ruines consumées de la
hutte incendiée et, peu après, les deux tombes sous le haut sapin. Il
commençait à comprendre, tandis que ses yeux se tournaient lentement
vers le chien qui attendait et écoutait. Un immense soupir gonfla son
cœur et, au bout d’un moment, il dit doucement et avec effort:
--Vieux, je devine que tu es chez toi.
Bari n’entendait point. La tête dressée et le nez en vedette vers le
ciel bleu, il sentait le vent. Qu’est-ce qui lui arriva avec le parfum
des forêts et des vertes prairies? Pourquoi frissonnait-il maintenant,
tandis qu’il se tenait là? Qu’y avait-il dans l’air? Carvel se le
demandait et ses yeux en cherchant s’efforçaient de répondre aux
questions. Rien. C’était la mort ici, la mort et l’abandon, et c’était
tout. Puis, tout aussitôt, Bari poussa un cri étrange, presque un cri
humain, et il partit comme une flèche.