Il fallut une demi-heure avant que Mac Taggart pût relever la bonne

piste et il la suivit durant deux heures dans un épais fourré de

banians. Bari tenait le vent. Çà et là, il prenait l’odeur de son

chasseur. Une douzaine de fois il attendit jusqu’à ce que l’autre fût si

près qu’il pouvait entendre le bruit de sa course et le cliquetis

métallique que faisaient les branches contre la crosse de son fusil.

Puis, poussé par une inspiration soudaine qui amena la plus belle des

malédictions aux lèvres de Mac Taggart, il élargit son cercle et

retourna droit à la ligne des trappes.

Quand le facteur y arriva, vers midi, Bari avait déjà commencé sa

besogne. Il avait tué et mangé un lapin, il avait enlevé trois pièges à

un mille de distance, puis s’était enfui de nouveau à travers la ligne

des trappes vers le lac Bain.

Ce fut le cinquième jour que Bush Mac Taggart retourna à son poste. Il

était d’une humeur massacrante. Seul des quatre Français, Valence était

là et ce fut Valence qui entendit le récit de son aventure et ensuite il

l’entendit sacrer contre Marie. Elle vint dans le magasin un peu plus

tard, les yeux agrandis par la peur, une de ses joues brûlante où Mac

Taggart l’avait frappée.

Tandis que le garde-magasin lui remettait le saumon fumé que Mac Taggart

désirait pour son dîner, Valence trouva l’occasion de lui parler

doucement à l’oreille.

--M. Lerue a pris un renard argenté, dit-il à voix basse. Il vous aime,

mon ami, et il aura une riche capture ce printemps. Il vous envoie de

là-bas, du Petit-Ours-Noir-sans-Queue cet avis: Soyez prête à fuir,

quand viendra la douce neige.

Marie ne le regarda pas, mais elle entendit et ses yeux brillaient si

pareils à des étoiles quand le jeune garde-magasin lui tendit le saumon

qu’il dit à Valence, dès qu’elle fut partie:

--Morbleu, mais, Valence, elle est encore belle parfois!

A quoi Valence fit signe que oui avec un singulier sourire.

CHAPITRE XXVI

BARI ENNUIE MAC TAGGART

A la mi-janvier, la guerre entre Bari et Bush Mac Taggart était devenue

plus qu’un incident, plus qu’une aventure passagère pour l’animal et

plus qu’un événement irritant pour l’homme. C’était, à cette heure, la

_raison d’être_ essentielle de leur existence. Bari s’accrochait à la

ligne des trappes. Il la hantait comme un spectre dévastateur et chaque

fois qu’il flairait de nouveau l’odeur du facteur du lac Bain, il était

encore plus fortement pénétré de l’instinct qu’il se vengeait d’un

ennemi mortel.

A plusieurs reprises, il surpassa en finesse Mac Taggart; il continuait

à dépouiller les pièges de leurs appâts; il avait de plus en plus envie

de détruire les fourrures qu’il trouvait sur sa route; son plus grand

plaisir n’était pas de manger, mais de détruire. Le feu de sa haine

s’attisait à mesure que les semaines s’écoulaient, au point qu’enfin, il

fit mine de mordre et de labourer de ses longs crocs la neige que les

pieds de Mac Taggart avaient foulée. Et pendant tout ce temps, là-bas,

par delà sa folie, il y avait une image de Nepeese qui continuait à

devenir de plus en plus nette dans son cerveau.

Cette première grande solitude, la solitude des jours interminables et

des nuits plus interminables de son attente et de ses recherches à Grey

Loon, pesait de nouveau sur lui comme elle y avait pesé durant les

premiers jours qu’il avait perdu la jeune fille. Par les nuits d’étoiles

ou de clair de lune, il l’appelait de nouveau en poussant des cris

lamentables et Bush Mac Taggart, en les écoutant au milieu de la nuit,

sentait d’étranges frissons lui courir dans les moelles.

La haine de l’homme était différente de celle de l’animal, mais

peut-être bien plus implacable. Chez Mac Taggart, il n’y avait pas

uniquement de la haine. Il y avait, unie à une crainte indéfinissable et

superstitieuse, une chose dont il riait, une chose contre quoi il

sacrait, mais à laquelle il se cramponnait aussi sûrement que l’odeur de

sa trace se cramponnait au nez de Bari, Bari ne représentait plus un

animal seulement, _il représentait Nepeese_. C’était la pensée qui

persistait et s’affirmait dans l’esprit damné de Mac Taggart.

Aucun jour ne passait maintenant qu’il ne pensât à Branche-de-Saule; pas

une nuit ne venait et ne s’achevait sans qu’il se représentât son

visage. Il s’imagina même, une nuit d’orage, qu’il entendait sa voix

dans la lamentation du vent et, moins d’une minute après, il entendit,

faiblement, un hurlement lointain venu de la forêt. Cette nuit-là, son

cœur s’emplit d’une frayeur écrasante. Il se secoua. Il fuma sa pipe

tant que la cabane fut bleue.

Il jura contre Bari et contre l’orage, mais il n’y avait plus chez lui

le courage matamore de jadis. Il n’avait point cessé de détester Bari.

Il le détestait comme il n’avait encore détesté aucun homme, mais il

avait encore plus de raison que jamais de désirer le tuer. L’idée lui en

vint d’abord pendant son sommeil, pendant un cauchemar et ensuite elle

dura, dura: _l’idée que l’esprit de Nepeese poussait Bari à ravager ses

lignes de trappes_.

Au bout de quelque temps, il cessa de parler au poste du «loup noir» qui

volait sa ligne. Les fourrures endommagées par les dents de Bari, il les

cacha et garda par devers lui son secret. Il apprenait toutes les ruses

et tous les plans des chasseurs qui tuaient renards et loups dans les

Terres désertes.

Il essaya trois poisons différents, l’un d’eux si puissant qu’une seule

goutte signifiait la mort; il essaya la strychnine en capsules de

gélatine, dans du gras de daim, du gras de caribou, du foie d’élan et

même dans de la chair de porc-épic. Enfin, pour préparer ses poisons, il

se plongea les mains dans l’huile de castor avant de toucher le venin et

la chair pour qu’ils n’eussent plus l’odeur humaine. Renards et loups,

et même la loutre, l’hermine et la belette mouraient de ces appâts, mais

Bari avançait toujours tout près et n’allait pas plus loin.

En janvier, Mac Taggart empoisonna tous les appâts de ses trappes. Cela

lui donna enfin un bon résultat. A partir de ce jour, Bari ne toucha

plus aux amorces, mais mangea seulement les lapins qu’il tuait au piège.

Ce fut en janvier que Mac Taggart aperçut Bari pour la première fois. Il

avait déposé son fusil contre un arbre et se trouvait en ce moment à une

douzaine de pieds de là. On eût dit que Bari le savait et était venu

pour le narguer, car, lorsque le facteur tout à coup leva les yeux, Bari

se tenait bien en vue, hors des sapins rabougris, à vingt mètres de lui,

ses crocs blancs luisants, ses yeux enflammés comme des charbons. Durant

un instant, Mac Taggart le fixa comme pétrifié. C’était Bari. Il

reconnaissait l’étoile blanche, l’oreille au bout blanc, et son cœur

cogna comme un marteau dans sa poitrine. Très lentement, il se mit à

ramper vers son fusil. Sa main l’atteignit lorsque, comme un éclair,

Bari disparut.

Cela donna à Mac Taggart une nouvelle inspiration. Il traça une piste

fraîche à travers la forêt, parallèle à la ligne de trappes, mais

distante d’elle d’au moins cinq cents mètres. Mais partout où un piège

ou une trappe était posé, cette nouvelle piste obliquait brusquement

comme la pointe d’un V, en sorte qu’il pourrait approcher de sa ligne

sans être vu. Par ce stratagème, il croyait que, à l’occasion, il serait

certain de porter un coup au chien. De nouveau, c’était l’homme qui

raisonnait et de nouveau ce fut l’homme qui fut battu.

Le premier jour que Mac Taggart suivi sa nouvelle piste, Bari également

se dirigea sur cette piste. Pendant quelque temps, elle l’étonna. Trois

fois, il revint en arrière en coupant au travers entre la vieille piste

et la nouvelle. Alors, plus de doute. La nouvelle piste était la récente

et il suivit le sillage du facteur du lac Bain. Mac Taggart ne sut ce

qui arrivait qu’en effectuant le trajet de retour, quand il vit

l’histoire écrite dans la neige.

Bari avait visité chaque trappe et sans manquer s’était approché chaque

fois de l’extrémité du V renversé. Au bout d’une semaine de vaine

poursuite, d’expectative, d’approche vers les quatre points cardinaux,

une période pendant laquelle Mac Taggart s’injuria vingt fois dans des

accès de folie, il lui vint encore une autre idée. Ce fut comme une

inspiration, ce dernier plan de tous, et si simple qu’il semblait

presque inconcevable qu’il n’y eût pas songé tout d’abord.

Il retourna en hâte au lac Bain.

Deux jours après, il se trouvait sur la piste, dès l’aurore. Cette fois,

il apportait un paquet dans lequel se trouvaient une douzaine de solides

pièges à loups fraîchement oints d’huile de castor, plus un lapin pris

au collet la nuit précédente. De temps à autre, il observait le ciel

avec inquiétude.

Le ciel resta clair jusque tard dans l’après-midi; alors des bancs de

nuages sombres se mirent à remonter de l’est. Une demi-heure plus tard

quelques flocons de neige commencèrent à tomber. Mac Taggart laissa un

de ces flocons sur le dos de sa main gantée et l’examina attentivement.

La neige était douce et cotonneuse et il donna cours à son contentement.

C’était ce qu’il souhaitait. Avant le matin, il y aurait six pouces de

neige fraîchement tombée couvrant les pistes.

Il s’arrêta à la prochaine trappe et promptement se mit à la besogne.

D’abord il enleva l’appât empoisonné de la boîte et le remplaça par le

lapin, puis il se mit à disposer ses pièges à loups. Il en plaça trois

près de l’ouverture de la trappe que Bari traversait pour atteindre

l’appât. Il dissémina les neuf autres à des intervalles d’un pied ou

douze pouces sur les côtés, de sorte que, quand il eut fini, un

véritable cordon de pièges protégeait la boîte. Il n’accrocha point les

chaînes, mais les laissa se perdre dans la neige.

Si Bari entrait dans une trappe, il entrerait dans les autres, et point

n’était besoin de cet attirail. Son travail achevé, Mac Taggart se hâta,

à travers le brumeux crépuscule d’hiver, de retourner à sa hutte. Il

était fort satisfait. Cette fois, il n’y aurait pas d’insuccès possible.

Il avait relevé toutes les trappes en cours de route depuis le lac Bain.

Dans aucune de ces trappes, Bari ne trouverait rien à manger jusqu’à ce

qu’il fût arrivé au nid des douze pièges à loups.

Sept pouces de neige tombèrent cette nuit-là, et le monde entier parut

revêtir une merveilleuse robe blanche. Comme des vagues de plumes, la

neige pendait aux arbres et aux arbustes et elle mettait de hauts

capuchons blancs aux rochers, et sous les pieds elle était si légère

qu’une cartouche tombée de la main s’y enfonçait complètement. Bari fut

de bonne heure dans le secteur des trappes. Il était plus prudent ce

matin, car il n’y avait plus Mac Taggart pour le guider. Il parvint à la

première trappe, à mi-route à peu près entre le lac Bain et la hutte où

le facteur attendait. Elle était relevée et ne contenait point d’appât.

Piège à piège, il visita la ligne et il les trouva tous relevés et tous

sans amorce.

Il flaira l’air avec défiance, s’efforçant en vain d’attraper un goût de

fumée, un relent d’odeur humaine. Et vers midi, il arriva au «nid», aux

douze trappes perfides qui l’attendaient, les ressorts bâillant à un

demi-pied sous l’épaisseur de la neige. Durant une bonne minute, il se

tint bien en dehors de la zone dangereuse, flairant l’air et écoutant.

Il aperçut le lapin et ses mâchoires s’entrechoquèrent en claquant,

affamé.

Il s’approcha d’un pas. Il restait défiant; une raison bizarre et

inexplicable lui faisait pressentir le danger. Inquiet, il inspecta du

nez, des yeux, des oreilles. Et tout autour de lui étaient un grand

silence et une immense paix. Ses mâchoires grincèrent de nouveau. Il

poussa un faible gémissement. Qu’est-ce qui l’agitait? Où était le

danger, Il ne pouvait le discerner ni le sentir. Lentement, il tourna

autour de la trappe; trois fois il en fit le tour, chaque cercle l’en

rapprochait un peu plus, tant qu’enfin ses pattes touchaient presque le

cordon extérieur de pièges.

Une minute encore, il s’arrêta, les oreilles basses. Malgré le riche

arome du lapin à ses narines, _quelque chose l’entraînait loin de là_.

Encore un moment et il sera parti, mais, mais alors arriva tout à coup

et tout droit de derrière la trappe un farouche petit cri perçant et

pareil à celui d’un rat, et immédiatement Bari aperçut une hermine, plus

blanche que neige, mordant, affamée, dans la chair du lapin. Il oublia

son étrange pressentiment du danger. Il groula furieusement, mais sa

brave petite rivale ne quitta point son festin.

Alors Bari se précipita tête baissée dans le «nid» que Mac Taggart lui

avait préparé.

CHAPITRE XXVII

LE TRIOMPHE DE MAC TAGGART

Le lendemain matin, Bush Mac Taggart entendit le cliquetis d’une chaîne

alors qu’il était encore à un bon quart de mille du «nid». Était-ce un

lynx? Était-ce un poisson-chat? Était-ce un loup ou un renard? Ou bien

était-ce Bari? Il parcourut en courant presque le reste de la distance

et enfin arriva à un endroit d’où il pouvait voir et son cœur sursauta

dans sa poitrine quand il aperçut qu’il avait capturé son ennemi. Il

s’approcha, tenant son fusil, prêt à tirer si, par hasard, le chien se

dégageait.

Bari était étendu sur le flanc, haletant d’épuisement et frissonnant de

douleur. Un cri rauque de joie sortit des lèvres de Mac Taggart, tandis

qu’il approchait et examinait la neige. Elle était tassée autour de la

trappe où Bari s’était débattu et était rougie de sang. Le sang avait

coulé surtout des mâchoires de Bari. Elles saignaient abondamment

pendant qu’il regardait son adversaire. Les ressorts d’acier cachés sous

la neige avaient bien accompli leur besogne, sans pitié. Une de ses

pattes de devant était bien prise en haut de la première jointure, les

deux pattes d’arrière étaient prises, un quatrième piège s’était refermé

sur son flanc et, en se libérant des ressorts, Bari avait arraché une

bande de peau aussi large que la main de Mac Taggart.

La neige racontait l’histoire de sa lutte désespérée toute la nuit; ses

mâchoires saignantes montraient qu’il s’était en vain efforcé de briser

les dents d’acier qui l’emprisonnaient. Il était pantelant. Ses yeux

étaient injectés de sang. Mais même, en ce moment, après toutes ces

heures d’agonie, ni son cœur ni son courage n’étaient abattus. Quand il

vit Mac Taggart, il fit effort pour se dresser, retombant presque

aussitôt dans la neige. Mais ses pattes d’avant étaient arquées, sa tête

et sa poitrine restaient levées, et le grognement qui sortit de sa gorge

était comme celui d’un tigre dans sa férocité.

Là, enfin, à moins d’une douzaine de pieds de lui, il y avait l’être au

monde qu’il haïssait plus qu’il avait haï la race des loups. Et, de

nouveau, il était impuissant, comme il avait été impuissant, l’autre

fois, dans le collet à lapins.

La férocité de son grognement ne troublait plus Mac Taggart maintenant.

Il vit combien l’autre était complètement à sa merci, et, avec un rire

de satisfaction, il appuya son fusil contre un arbre, enleva ses gants

et commença à bourrer sa pipe. C’était le triomphe qu’il avait

recherché, la torture qu’il avait attendue.

Dans son âme, il y avait une haine aussi mortelle que dans celle de

Bari, la haine qu’un homme peut porter à un autre homme.

Il avait pensé envoyer une balle dans le corps du chien. Mais ceci était

mieux: le regarder mourir à petit feu, le railler comme il aurait raillé

un homme, marcher autour de lui, de sorte qu’il pouvait entendre le

cliquètement du piège et voir le sang frais dégoutter, tandis que Bari

contorsionnait ses pattes meurtries et son corps pour continuer à lui

faire face. C’était une vengeance superbe. Mac Taggart en était si

occupé qu’il n’entendit point des pas s’approcher derrière lui.

Ce fut une voix, une voix d’homme qui le fit se retourner brusquement.

L’homme était un étranger, et il était plus jeune que Mac Taggart de dix

ans. Du moins ne paraissait-il pas avoir plus de trente-cinq ou

trente-six ans, malgré la courte barbe blonde qu’il portait. Il était de

cette sorte d’homme que l’on aime au premier regard; jeune et pourtant

fait, avec des yeux clairs qui regardaient francs sous la visière de sa

casquette de fourrure de forme souple comme celle des Indiens, et un

visage aussi qui ne portait point les rudes stigmates de la solitude.

Cependant Mac Taggart savait, avant que l’étranger eût parlé, que

c’était un homme de la solitude, que c’était un cœur et une âme qui en

faisaient partie. Sa casquette était de peau de poisson. Il avait

endossé un pardessus wind-proof en peau de caribou sommairement tannée,

serré à la taille par une longue ceinture avec des franges indiennes.

L’intérieur de son pardessus était fourré. Ses pantalons étaient

d’étoffe grossière, à la mode de ceux de la baie d’Hudson, et il portait

des mocassins. Il était chaussé des souliers longs et étroits du pays

boisé. Son paquet, attaché aux épaules par une courroie, était menu et

serré. Il portait son fusil enveloppé d’une gaine d’étoffe. Et de la

casquette aux souliers il avait l’air d’un chemineau. Mais rien qu’à le

voir, Mac Taggart aurait juré qu’il avait fait des centaines de milles

ces jours derniers.

Ce n’était point cette pensée toutefois qui lui donnait l’étrange et

glacial frisson qui lui parcourait l’échine. Mais la peur que, de façon

ou d’autre, un soupçon de la vérité fît son chemin, là-bas, au Sud, la

vérité de ce qui s’était passé au Grey Loon, la peur que cet étranger,

recru de marches, ne portât, sous son pardessus en peau de caribou,

l’insigne de la police royale montée du Nord-Ouest.

Pendant une minute, ce fut presque de la terreur qui le posséda et il

demeura muet.

L’étranger n’avait proféré jusque-là qu’une exclamation de surprise, et

maintenant il disait, les yeux fixés sur Bari:

--Dieu nous garde! Mais vous avez mis ce pauvre diable dans un bel état,

pas vrai?

Il y avait dans sa voix quelque chose qui rassura Mac Taggart. Ce

n’était pas une voix soupçonneuse, et il vit que l’inconnu s’intéressait

davantage à l’animal capturé qu’à lui-même. Il respira longuement.

--Un voleur de pièges, fit-il.

L’étranger regarda encore plus attentivement Bari. Il posa son fusil par

terre et se rapprocha du chien.

--Dieu nous garde! C’est un chien, s’exclama-t-il.

En arrière, Mac Taggart surveillait l’homme avec des yeux de furet.

--Oui, un chien, répondit-il, un chien sauvage, un demi-loup du moins.

Il m’a volé pour plus d’un millier de dollars de fourrures cet hiver.

L’étranger s’accroupit devant Bari, ses mains gantées appuyées sur ses

genoux et ses dents blanches brillant dans un demi-sourire.

--Le pauvre diable! fit-il avec sympathie. Ainsi, tu es un voleur de

pièges, hein? Un hors-la-loi? Et la police t’a pris? Et--Dieu nous garde

une fois de plus!--on ne t’a pas joué un tour bien honnête.

Il se redressa et dévisagea Mac Taggart.

--J’ai dû mettre comme ça une quantité de pièges, s’excusa le facteur,

son visage rougissant légèrement sous le regard franc des yeux bleus de

l’étranger.

Et brusquement son caractère se réveilla:

--Et il va mourir là à petit feu! Je vais le laisser crever et pourrir

dans la trappe en punition de tout ce qu’il a fait!

Il ramassa son fusil et ajouta, les yeux sur l’inconnu, et le doigt prêt

sur la détente:

--Je suis Bush Mac Taggart, facteur du lac Bain. Allez-vous par là,

monsieur?

--Quelques milles. Je retourne au pays, par-delà les Terres désertes.

Mac Taggart sentit de nouveau l’étrange frisson.

--Du gouvernement? demanda-t-il.

L’étranger fit signe que oui.

--De la police, peut-être? insista Marc Taggart.

--Pourquoi? Oui, naturellement, de la police, dit l’étranger, regardant

droit dans les yeux du facteur. Et maintenant, monsieur, en conformité à

la loi, je vais vous prier d’envoyer une balle à travers la tête de

cette bête avant de partir. Voulez-vous? Ou bien sera-ce moi?

--C’est une règle de la zone, fit Mac Taggart, de laisser un voleur de

trappes pourrir au piège. Et cet animal est un vrai démon. Écoutez...

Rapidement, sans omettre cependant aucun des plus beaux détails, il

parla des semaines et des mois de lutte entre lui et Bari; de

l’inutilité désespérante de tous ses trucs et plans et de l’adresse

encore plus affolante de l’animal qu’il avait enfin réussi à trapper.

--C’est un démon, ce finaud, s’écria-t-il farouchement, quand il eut

fini. Et maintenant, vous voudriez le tuer d’un coup de fusil plutôt que

de le laisser là exposé et mourir à petit feu, comme on ferait du

diable!

L’étranger considérait Bari. Il avait détourné son visage de Mac

Taggart. Il répondit:

--Je pense que vous avez raison. Laissons pourrir le diable. Si vous

partez pour le lac Bain, monsieur, je ferai route un bout de chemin avec

vous. Je vais faire une couple de milles pour raccourcir.

Il ramassa son fusil. Mac Taggart prit les devants. Au bout d’une

demi-heure, l’étranger s’arrêta et désigna le Nord.

--Tout droit par là, un bon cinq cents milles, fit-il, parlant aussi

allègrement que s’il dût atteindre sa maison, cette nuit même. Je vais

vous quitter ici.

Il ne s’offrit pas à donner une poignée de main. Mais, en s’en allant,

il dit:

--Vous pourrez dire que John Madison est passé par ici.

Après quoi, il marcha droit vers le nord pendant un demi-mille, à

travers la forêt profonde. Puis il obliqua à l’ouest pendant deux

milles, tourna à angle aigu vers le sud et, une demi-heure après avoir

laissé Mac Taggart, il était de nouveau accroupi sur ses talons, à moins

d’une portée de bras de Bari.

Et il disait, comme s’il parlait à un camarade:

--Ainsi, voilà ce que tu es, mon vieux: un voleur de trappes, hein? Un

hors-la-loi? Et tu l’as battu au jeu pendant deux mois! Et à cause de

ça, parce que tu vaux plus que lui, il veut te laisser mourir là aussi

lentement que tu pourras. _Un hors-la-loi!_ Sa voix s’acheva en un éclat

de rire plaisant, de cette sorte de rire qui réchauffe même un animal.

C’est drôle.

--Nous devrions nous serrer les mains, mon garçon, par saint Georges,

oui, nous le devrions!... Tu es un sauvage, à ce qu’il dit. Hé bien! moi

aussi. Je lui ai dit que je m’appelais John Madison. Ce n’est pas vrai.

Je suis Jim Carvel. Et, oh! mon Dieu, tout ce que j’ai dit c’est:

«Police». Et j’avais raison. Ce n’est point un mensonge. Je suis

recherché par toute la corporation, par tout policeman, et menacé entre

la baie d’Hudson et la rivière Mackenzie. Donne-moi la main, mon vieux.

Nous sommes du même bord, pas? Je suis content de te rencontrer.

CHAPITRE XXVIII

AMITIÉ

Jim Carvel avança la main et le grognement s’éteignit dans la gorge de

Bari. L’homme se redressa. Il demeurait là, regardant dans la direction

qu’avait prise Mac Taggart et il ricana d’une manière bizarre et

satisfaite. Il y avait de l’amitié dans ses yeux et dans l’éclat de ses

dents blanches, tandis qu’il considérait Bari de nouveau. Autour de lui,

quelque chose semblait rendre le jour gris plus clair, semblait

réchauffer la froide atmosphère, quelque chose d’où rayonnait du

courage, de l’espoir, de la camaraderie, absolument comme d’une étuve

allumée émane le bienfait de la chaleur. Bari le sentit.

Pour la première fois, depuis que les deux hommes étaient venus, son

corps meurtri par le piège se détendit; son échine s’infléchit, ses

dents claquèrent comme s’il avait la fièvre de l’agonie. A cet homme, il

trahissait sa faiblesse. Dans ses yeux injectés de sang, il y avait un

regard de bête affamée, tandis qu’il examinait Carvel, hors-la-loi de

son propre aveu.

Et Jim Carvel, de nouveau, avança la main, beaucoup plus près cette

fois.

--Pauvre diable! fit-il, le sourire abandonnant son visage. Pauvre

diable, va!

Ces mots étaient pour Bari comme une caresse, la première qu’il eût

connue, depuis qu’il avait perdu Nepeese et Pierre. Il abaissa la tête

jusqu’à ce que ses mâchoires fussent aplaties dans la neige. Carvel

pouvait voir le sang qui en découlait lentement.

--Pauvre diable! répéta-t-il.

Il n’y avait nulle crainte dans la manière dont il avançait la main.

C’était l’aveu d’une grande sincérité et d’un grand apitoiement. Il

toucha la tête de Bari et la tapota d’une manière fraternelle, puis

lentement, avec un peu plus de précaution, il approcha du piège qui

serrait la patte de devant de Bari. Dans son cerveau encore à demi

confus, Bari s’efforçait de comprendre les choses, et la vérité se fit

jour finalement, lorsqu’il sentit les ressorts d’acier du piège s’ouvrir

et qu’il retira sa patte endolorie.

Bari, chien-loup · 第 14 / 16 段