roche qui avait failli tuer Nepeese. Et puis, il se souvint de l’endroit
où Wakayoo, son gros ami ours, était mort d’un coup du fusil de Pierre
et il flaira les os blanchis de Wakayoo qui se trouvaient épars sur le
gazon vert parmi les fleurs. Il passa un jour et une nuit dans la petite
prairie avant de sortir du cagnon et de reprendre ses vieilles habitudes
au bord du ruisseau où Wakayoo avait fait la pêche à son profit. Il y
avait là maintenant un autre ours et il pêchait également. Peut-être
était-ce un fils ou un petit-fils de Wakayoo. Bari flaira l’endroit où
il avait établi ses caches de poisson et pendant trois jours il vécut de
poisson avant de repartir pour le Nord.
Et alors, pour la première fois depuis des semaines, un peu de
l’empressement de jadis rendit de la hâte aux pieds de Bari. Des
souvenirs, restés nébuleux et confus dans l’oubli, redevenaient
présents, et de même qu’il serait retourné au Grey Loon si Nepeese avait
été là, ainsi à cette heure, avec un peu du sentiment d’un vagabond qui
rentre à sa demeure, il retourna au vieil étang des castors.
C’était la plus belle heure d’un jour d’été, le coucher du soleil, quand
il y arriva. Il s’arrêta à cent mètres, l’étang encore caché à sa vue,
et il huma le vent et écouta. L’étang était là. Il en respira l’odeur
fraîche et domestique. Mais Umisk et Dent-Brisés et tous les autres? Les
retrouverait-il? Il tendit l’oreille afin de surprendre un bruit
familier et, après quelques moments, perçut un sourd clapotement d’eau.
Il avança tranquillement à travers les aulnes et s’arrêta enfin près de
l’endroit où il avait d’abord fait la connaissance d’Umisk. La surface
de l’étang ondula peu à peu; deux ou trois têtes apparurent tout à coup;
il vit un vieux castor remorquant un bâton vers la rive opposée et qui
faisait bouler l’eau comme une torpille. Il regarda du côté de la digue
et elle était comme il l’avait laissée il y avait presque un an.
Il ne se montra point pendant un moment, mais demeura caché parmi les
jeunes aulnes. Il sentait croître en lui de plus en plus un sentiment de
repos, une détente de la longue série des mois de solitude pendant
lesquels il avait attendu Nepeese. En poussant un long soupir, il se
coucha parmi les aulnes, la tête juste assez dressée pour lui permettre
de bien voir. Tandis que le soleil descendait, l’étang devint vivant.
Là-bas, sur la rive où il avait sauvé Umisk des dents du renard, survint
une autre génération de jeunes castors, trois d’entre eux, gras et
rembourrés. Bari poussa une plainte très douce.
Toute cette nuit-là, il resta étendu sous les aulnes. L’étang des
castors redevint son chez lui. L’état d’esprit était changé,
naturellement, et tandis que les jours formaient des semaines, les
habitants de la colonie de Dent-Brisée ne faisaient pas mine
d’accueillir Bari, devenu grand, comme ils avaient accueilli le petit
Bari d’autrefois.
Il était gros et noir et semblable à un loup maintenant, une créature
aux dents longues et à l’air terrible, et bien qu’il ne témoignât
d’aucune méchanceté, il était considéré par les castors avec un
sentiment profond de frayeur et de défiance. D’autre part, Bari
n’éprouvait plus le vieux désir ingénu de jouer avec les enfants
castors, de sorte que leur attitude réservée ne le troubla pas autant
qu’autrefois. Umisk avait grandi aussi, jeune mâle gras et prospère qui
venait justement de prendre femme cette année et qui, pour le moment,
était fort affairé à rassembler ses provisions d’hiver.
Il est infiniment probable qu’il n’associa point l’idée de l’énorme bête
noire qu’il voyait maintenant au petit Bari avec lequel il s’était une
fois frotté le bout du nez, et il est tout à fait probable que Bari ne
reconnaissait pas autrement Umisk que comme associé aux souvenirs restés
dans sa mémoire.
Durant tout le mois d’août, Bari fit de l’étang des castors son quartier
général. Quelquefois, ses excursions l’entraînaient au loin pendant deux
ou trois jours d’affilée. Ces voyages se faisaient toujours vers le
Nord, tantôt un peu à l’Est et tantôt un peu à l’Ouest, mais jamais vers
le Sud. Enfin, au début de septembre, il quitta pour tout de bon l’étang
des castors.
Pendant quelques jours, ses vagabondages ne l’entraînèrent dans aucune
direction précise. Il allait selon les nécessités de la chasse, vivant
surtout de lapins et d’une espèce de perdreaux simples d’esprit connus
sous le nom de «folles poules».
Cette nourriture naturellement était variée par d’autres choses qui se
présentaient en chemin. Des groseilles et des framboises mûrissaient et
Bari les aimait. Il aimait également les baies amères du frêne des
montagnes qui, en même temps que la résine délicieuse des balsamiers et
des sapins qu’il léchait de temps en temps, lui constituaient un
dépuratif excellent. Dans les eaux peu profondes, il prenait à
l’occasion du poisson: de temps à autre, il engageait une bataille
circonspecte avec un porc-épic et, s’il avait de la chance, il festoyait
avec la plus tendre et la plus délicate de toutes les chairs qui
composaient son menu.
Par deux fois, en septembre, il tua un jeune daim. Les immenses étendues
calcinées qu’à l’occasion il rencontrait ne lui inspiraient plus de
frayeur; au milieu de son abondance, il oubliait les jours pendant
lesquels il avait eu faim. En octobre, il poussa à l’est aussi loin que
la rivière Geikie; puis vers le nord jusqu’au lac Wollaston, qui était à
une bonne centaine de milles au nord de Grey Loon.
Pendant la première semaine de novembre, il revint vers le sud, longeant
sur une partie de son cours la rivière du Canot, puis obliquant à
l’ouest vers un ruisseau sinueux dénommé Le Petit-Ours-sans-Queue.
Plus d’une fois, pendant ces semaines-là, Bari fut en contact avec
l’homme, mais à part un chasseur Cree, à l’extrémité supérieure du lac
Wollaston, aucun homme ne l’avait vu. Trois fois, en suivant la Geikie,
il s’étendit tapi sous la broussaille tandis que des canots passaient;
une demi-douzaine de fois, dans le calme de la nuit, il alla flairer des
huttes et des abris où se manifestait de la vie et, une fois, il
s’approcha tellement près du poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson,
à Wollaston, qu’il put entendre l’aboiement des chiens et les cris de
leurs maîtres. Et, toujours, il cherchait, en quête de l’être disparu de
sa vie.
Sur le seuil des cabanes, il reniflait; il faisait le tour des abris,
tout près, prenant le vent; il observait les canots avec des yeux où
brillait un regard plein d’espoir. Un jour, il crut que le vent lui
avait apporté l’odeur de Nepeese, et aussitôt ses jambes fléchirent sous
lui, et son cœur sembla cesser de battre. Cela ne dura qu’une minute ou
deux. Et sortit du tepee une jeune fille indienne qui avait les mains
encombrées d’ouvrages d’osier. Et Bari s’éloigna sans être vu.
On était presque en décembre quand Lerue, un des métis du lac Bain,
remarqua les empreintes de pas de Bari dans la neige fraîchement tombée
et un peu plus tard, l’entr’aperçut dans les bois.
--Mon Dieu! je vous assure que ses pattes sont aussi larges que la main
et qu’il est aussi noir que l’aile d’un corbeau où luit le soleil,
s’écriait-il dans le magasin de la Compagnie du lac Bain. Un renard?
Non, il est à moitié aussi gros qu’un ours. Un loup? Oui. Et noir comme
le diable, messieurs.
Mac Taggart était l’un de ceux qui l’entendirent. Il apposait à l’encre
sa signature au bas d’une lettre qu’il avait écrite à la Compagnie
lorsque les paroles de Lerue frappèrent ses oreilles. Sa main s’arrêta
si brusquement qu’une goutte d’encre éclaboussa la lettre. Il était
traversé d’un étrange frisson, tandis qu’il levait les yeux sur le
métis. Juste à ce moment Marie entra. Mac Taggart l’avait ramenée de sa
tribu. Ses larges yeux sombres avaient un regard maladif et un peu de sa
sauvage beauté s’était, depuis un an, évanouie.
--Il est parti, comme ça, disait Lerue faisant claquer les doigts. Il
aperçut Marie et s’arrêta.
--Noir, dites-vous, fit avec indifférence Mac Taggart, sans lever les
yeux de ses écritures. Ne ressemble-t-il pas à un chien?
Lerue haussa les épaules.
Il a filé comme le vent, monsieur, mais c’était un loup.
A voix si basse que les autres pouvaient à peine entendre, Marie avait
chuchoté quelque chose à l’oreille de Mac Taggart. Et, pliant sa lettre,
le facteur se leva vivement et quitta le magasin. Il resta absent une
heure. Lerue et les autres s’en étonnaient.
Il était rare que Marie entrât dans le magasin; il était rare qu’on la
vît du tout. Elle restait cachée dans la maison de bois du facteur et,
chaque fois qu’il la voyait, Lerue pensait que son visage était un peu
plus amaigri que la fois précédente et ses yeux cernés et son air plus
affamé.
Dans son cœur il y avait une immense compassion. Que de nuits il passait
près de la petite fenêtre derrière laquelle il savait qu’elle dormait!
Souvent il regardait afin d’entrevoir son pâle visage et il vivait pour
le seul bonheur de savoir que Marie comprenait et que, dans ses yeux, il
y avait durant un moment une lueur différente, alors que leurs regards
se rencontraient. Nul ne savait rien de plus. Le secret demeurait entre
eux. Et patiemment Lerue attendait et observait. «Un jour», se prit-il à
dire à lui-même, «un jour»... Et ce fut tout.
Ces mots comportaient un monde de signification et d’espérance. Quand
viendrait ce jour, il conduirait immédiatement Marie au missionnaire de
Fort Churchill et ils s’épouseraient. C’était un rêve, un rêve qui
faisait endurer avec patience les longues journées et les nuits plus
longues encore de la ligne de trappes. Maintenant, tous les deux étaient
des esclaves du Pouvoir d’alentour. Mais un jour...
Lerue pensait à cela, lorsque Mac Taggart revint au bout d’une heure. Le
facteur alla droit vers la demi-douzaine de ceux qui se trouvaient assis
autour de l’énorme poêle à tiroirs et, avec un grognement de
satisfaction, il secoua de ses épaules la neige fraîchement tombée.
--Pierre Eustache a accepté l’offre du gouvernement et il est parti
conduire l’expédition du géographe aux Terres désertes, annonça-t-il.
Vous savez, Lerue, qu’il avait installé cent cinquante pièges et trappes
et qu’il avait un vaste domaine d’appâts empoisonnés. Une bonne ligne,
hein? Je la lui ai louée pour la saison. Cela va me fournir du travail
au grand air. J’en ai besoin. Trois jours sur la piste; trois jours ici.
Et que dites-vous du marché?
--Excellent, fit Lerue.
--Oui, très bon, dit Rouget.
--Un vaste domaine à renards, ajouta Mons Roule.
--Et facile à parcourir, murmura Valence, d’une voix qui ressemblait
presque à celle d’une femme.
CHAPITRE XXV
SUR LA LIGNE DE TRAPPES
La digne de trappes de Pierre Eustache s’étendait sur trente milles,
tout droit à l’ouest du lac Bain. Elle n’était pas aussi longue que
celle de Pierre, mais c’était comme l’artère principale traversant le
cœur d’un domaine riche en fourrures. Elle avait appartenu au père
d’Eustache et à son grand-père et à son arrière-grand-père et plus avant
encore, Pierre l’affirmait, elle atteignait au plus beau sang de France.
Les registres du poste de Mac Taggart ne remontaient pas au delà de
l’arrière-grand-père, les plus anciennes preuves de propriété se
trouvaient à Churchill. C’était le plus fameux district giboyeux entre
le lac Reindeer et les Terres désertes. On était en décembre lorsque
Bari y arriva.
De nouveau, il faisait route vers le sud, d’une marche lente et
vagabonde, cherchant sa subsistance dans les neiges hautes. La _kistisew
kestin_ ou grande bourrasque était venue plus tôt qu’à l’ordinaire cet
hiver et, pendant la semaine qui suivit, à peine sabots ou griffes
remuaient-ils.
Bari, à l’encontre des autres animaux, ne se tapit point dans la neige
pour attendre que les cieux fussent éclaircis et que la glace fût
formée. Il était gros, puissant et énervé. Agé de moins de deux ans, il
pesait bien quatre-vingts livres. Ses pattes étaient larges et
semblables à celles du loup. Sa poitrine et ses épaules pareilles à
celles d’un Mameluk, lourdes et pourtant musclées pour la course. Il
était plus large entre les deux yeux que le mieux venu des demi-loups et
ses yeux étaient plus grands et entièrement débarrassés des _wuttooi_ ou
filets sanguins qui révèlent le loup. Ses mâchoires étaient celles de
Kazan, plus puissantes peut-être.
Pendant toute cette semaine de la grosse bourrasque, il fit route sans
manger. Il y eut quatre jours de neige avec des trombes furieuses et des
vents farouches, et ensuite trois jours de froid intense pendant
lesquels toutes les créatures vivantes se terraient dans leurs chauds
abris creusés sous la neige. Même les oiseaux s’y étaient blottis. On
aurait pu marcher sur le dos des caribous et des rennes sans s’en
douter. Bari s’abrita au fort de la tourmente, mais ne laissa point la
neige s’accumuler sur lui.
Chaque trappeur depuis la baie d’Hudson jusqu’à la région d’Athabasca,
savait qu’après la grande tourmente les bêtes à poil, affamées,
cherchaient de la nourriture et que trappes et pièges, heureusement
placés et pourvus d’amorces, offraient de toute l’année les plus grandes
chances d’être pleins. Quelques-uns d’entre eux allaient inspecter leurs
lignes le sixième jour, d’autres le septième et d’autres le huitième.
Ce fut le septième jour que Bush Mac Taggart partit pour la ligne
d’Eustache, devenue sa propriété pour la saison. Il employa deux jours à
découvrir les pièges, à les dégager de la neige, à raccommoder les cages
des trappes défoncées et à disposer les appâts. Le troisième jour, il
était de retour au lac Bain.
Ce fut ce jour-là que Bari arriva à la cabane à l’extrémité de la ligne
de Mac Taggart. La trace de Mac Taggart était fraîche dans la neige
autour de la hutte et, dès que Bari l’eut flairée, chaque goutte de son
sang sembla agitée soudain d’un étrange sursaut. Il mit peut-être une
demi-minute à identifier l’odeur qui remplissait ses narines avec celle
qui en était partie naguère, et, au bout de cette demi-minute, roula au
fond de la poitrine de Bari un profond et brusque groulement.
Durant les quelques instants qui suivirent, il resta comme un roc noir
dans la neige, observant la hutte. Puis, lentement, il se mit à tourner
tout autour, s’approchant de plus en plus près, tant qu’enfin il alla
flairer le seuil. Ni bruit, ni odeur de vie n’arrivait de l’intérieur,
mais il pouvait sentir l’ancien relent de Mac Taggart.
Alors, il fit face à l’immensité du côté où la ligne de trappes
s’étendait jusqu’au lac Bain. Il frissonnait. Ses muscles se
contractèrent. Il poussa un gémissement. Des images se pressaient de
plus en plus vivaces dans son esprit: la lutte dans la cabane, Nepeese,
la chasse sauvage parmi la neige jusqu’au bord du ravin, même le
souvenir de cette bataille ancienne, lorsque Mac Taggart l’avait attrapé
dans le collet à lapins. Dans sa plainte, il y avait une grande émotion,
presque de l’attente. Puis, elle se dissipa lentement.
Après tout, l’odeur dans la neige était celle d’un être qu’il avait
détesté et désiré tuer, non point celle d’un être qu’il avait aimé.
Pendant un instant, la nature lui avait imposé le sens des associations
d’idées, un court instant seulement; puis ç’avait été tout. La plainte
s’éteignit, mais fit place de nouveau au groulement fatal.
Lentement, il suivit la trace et à un quart de mille de la hutte, se
heurta au premier piège. La faim avait creusé ses flancs jusqu’à le
rendre semblable à un loup tombant d’inanition.
Dans ce premier piège, Mac Taggart avait mis comme appât l’arrière-train
d’un lapin aux pieds blancs. Bari s’en approcha prudemment. Il avait
beaucoup appris sur la ligne de Pierre; il avait appris ce que signifie
le déclanchement d’un piège; il avait senti la douleur cruelle des
mâchoires d’acier; il savait, mieux que le renard le plus matois, ce
qu’une trappe peut faire lorsque le déclic se produit, et Nepeese
elle-même lui avait montré qu’il ne devait jamais toucher aux appâts
empoisonnés.
Aussi posa-t-il les dents légèrement dans la chair du lapin et
l’attira-t-il à lui aussi adroitement que Mac Taggart lui-même l’aurait
fait. Il visita cinq pièges avant le soir et mangea les cinq appâts sans
faire jouer le ressort. Le sixième était une trappe à mort. Il en fit le
tour jusqu’à frayer un sentier dans la neige. Puis il se rendit à un
tiède marais de balsamiers et s’y trouva un lit pour la nuit.
Le jour suivant vit le début de la lutte qui s’engageait entre l’esprit
de l’homme et celui de l’animal. Pour Bari, l’usurpation de la ligne de
trappes de Mac Taggart n’était point la guerre; c’était la vie. Cette
usurpation devait lui procurer de la nourriture, comme la ligne de
Pierre lui avait procuré de la nourriture pendant des semaines. Mais il
comprenait que, dans le cas présent, il était un révolté et qu’il avait
un adversaire à surpasser en finesse. Si ç’avait été une bonne saison de
chasse, il serait peut-être parti, car la main invisible qui guidait son
vagabondage l’attirait lentement, mais sûrement en arrière, au vieil
étang et au Grey Loon.
Quoi qu’il en soit, avec la neige profonde et douce sous lui, si
profonde que par endroits il y enfonçait jusqu’aux oreilles, la ligne de
trappes était comme une ligne de manne à son usage particulier. Il
marchait dans le sillage des souliers du facteur et, au troisième piège,
tua un lapin. Quand il eut fini, il ne restait sur la neige que le poil
et de pourpres traînées de sang. Sans nourriture depuis plusieurs jours,
il avait une faim de loup et avant que le jour fût passé, il avait
enlevé les appâts à une bonne douzaine de pièges de Mac Taggart.
Trois fois, il rencontra des amorces empoisonnées, venaison ou gras de
caribou au cœur duquel se trouvait une dose de strychnine et chaque fois
ses narines subtiles découvrirent le danger. Pierre avait maintes fois
remarqué ce fait surprenant que Bari pouvait sentir la présence du
poison, même lorsqu’il était injecté de la façon la plus adroite dans la
carcasse gelée d’un daim. Des renards et des loups mangeaient des
viandes d’où son pouvoir hypersensible de déceler la présence d’un
risque mortel, détournait Bari.
Ainsi il négligea toutes les friandises empoisonnées de Bush Mac
Taggart, les flairant en chemin, et laissant traces de sa suspicion par
ses empreintes marquées dans la neige. Là où Mac Taggart avait fait
halte, au milieu du jour, pour cuire son dîner, Bari fit les mêmes
circonvolutions prudentes.
Le deuxième jour, ayant moins faim et étant plus subtilement attentif à
l’odeur détestée de son ennemi, Bari mangea moins, mais détruisit
davantage. Mac Taggart n’était pas aussi habile que Pierre Eustache pour
écarter l’odeur de sa main des pièges et des trappes, et çà et là, son
relent arrivait fort au nez de Bari. Cela provoquait en Bari un prompt
et vif antagonisme, une haine qui croissait sans fin là où peu de jours
auparavant la haine était presque oubliée.
Il existe peut-être dans le cerveau de l’animal une méthode de simple
comparaison qui n’exécute pas tout à fait les distinctions de la raison,
et qui n’est pas uniquement de l’instinct, mais qui donne des résultats
qu’on peut rapporter à l’une ou à l’autre. Bari n’additionnait pas deux
et deux pour faire quatre, il n’allait pas se démontrer à lui-même, de
déduction en déduction, que l’homme à qui appartenait cette ligne de
trappes était cause de tous ses chagrins et de tous ses ennuis, mais il
se trouvait possédé par une haine profonde et pathétique. Mac Taggart
était le seul être, en plus des loups, qu’il eût jamais détesté. C’était
Mac Taggart qui l’avait blessé, qui avait blessé Pierre, qui lui avait
fait perdre sa bien-aimée Nepeese _et Mac Taggart était là, sur la ligne
de trappes_!... S’il avait erré auparavant sans objectif ni dessein,
Bari avait un but désormais. C’était de surveiller les trappes, de se
nourrir et de poursuivre sa haine et sa vengeance tant qu’il vivrait.
Le deuxième jour, au milieu d’un lac, il buta sur le corps d’un loup qui
avait péri par l’un des appâts empoisonnés. Pendant une demi-heure, il
s’acharna contre la bête morte jusqu’à ce que sa peau fût déchirée en
lanières. Il ne goûta point à la chair. Cela lui répugnait. C’était sa
vengeance sur l’espèce des loups. Il s’arrêta quand il fut à une
douzaine de milles du lac Bain et se détourna. A cet endroit précis, la
ligne traversait une rivière gelée derrière laquelle s’étendait une
plaine nue et par delà cette plaine arrivait, lorsque le vent était bien
tourné, la fumée et l’odeur du poste. La deuxième nuit, Bari s’étendit,
repu, sous une touffe de pins banians. Le troisième jour il fit route de
nouveau à l’ouest de la ligne de trappes.
De bonne heure, ce matin-là, Bush Mac Taggart se leva pour aller
ramasser ses prises, et, tandis qu’il traversait le ruisseau, à six
milles du lac Bain, il aperçut d’abord les empreintes de Bari. Il
s’arrêta pour les examiner avec un intérêt soudain et insolite, se
laissa choir enfin sur les genoux, enleva le gant de sa main droite et
ramassa un poil:
--Le loup noir!
Il prononça ces mots d’une voix étrange et rude et, malgré lui, il
tourna les yeux droit dans la direction du Grey Loon. Après quoi, encore
plus soigneusement qu’avant, il examina une des empreintes nettement
marquées dans la neige. Quand il se releva, il avait sur son visage
l’air de quelqu’un qui a fait une découverte désagréable.
--Un loup noir! répéta-t-il, et il haussa les épaules. Bah! Lerue est
fou. C’est un chien.
Puis, au bout d’un moment, il marmonna d’une voix à peine plus élevée
qu’un murmure: «Son chien!»
Il continua à marcher sur la trace du chien. Une nouvelle excitation
s’empara de lui, qui était plus fébrile que l’excitation de la chasse.
Étant homme, c’était son privilège d’additionner deux et deux et, après
deux et deux, il trouvait Bari. Il restait peu de doute dans son esprit.
Il y avait pensé aussitôt, quand Lerue avait parlé du loup noir. Il en
était convaincu, après examen des empreintes. C’étaient les empreintes
d’un chien et le chien était noir. Alors il arriva au premier piège qui
avait été dépouillé de son appât.
Il laissa échapper un juron. L’appât avait disparu et le piège n’était
pas détendu. Le bâton pointu qui avait fixé l’amorce était tombé net.
Toute la journée, Bush Mac Taggart suivit une piste où Bari avait laissé
des traces de sa présence. Piège après piège, il découvrit le vol. Il
parvint au lac, près du loup mutilé. D’un premier agacement qui le
troublait dès qu’il eut découvert la présence de Bari, sa mauvaise
humeur se changea peu à peu en rage, et sa rage s’accrut au fur et à
mesure que le jour s’avançait. Il était habitué aux voleurs à quatre
pieds sur la ligne de trappes. Mais d’ordinaire, un loup ou un renard ou
un chien qui s’étaient initiés au larcin ne dérangeaient que quelques
pièges.
Or, dans la circonstance, Bari allait directement d’un piège à l’autre
et ses traces de pas dans la neige montraient qu’il s’arrêtait à chacun
d’eux. Il y avait quasiment, selon Mac Taggart, de la malignité humaine
dans ses actes. Il évitait les poisons. Pas une fois il n’avait tendu la
tête ou une patte dans la zone dangereuse des trappes à mort. Sans
raison apparente, quoi qu’il en soit, il avait détruit une loutre
superbe dont la fourrure brillante gisait en pièces, désormais sans
valeur, éparse parmi la neige. Vers la fin du jour, Mac Taggart arriva à
une trappe où un lynx était mort. Bari avait déchiré le flanc argenté de
la bête si bien que la peau ne valait plus que la moitié de son prix.
Mac Taggart poussa une imprécation sourde et sa bile s’échauffa.
A la brume, il atteignit la hutte qu’Eustache avait construite à
mi-route de la ligne et il fit l’inventaire de ses fourrures. Il y avait
à peine le tiers d’une capture ordinaire. Le lynx était à demi perdu,
une loutre était complètement coupée en deux.
Le deuxième jour, il trouva encore plus grand désastre, encore plus de
trappes vides. Il était comme fou. Lorsqu’il parvint à la seconde hutte,
tard dans l’après-midi, les traces de Bari dans la neige ne dataient pas
d’une heure. Trois fois, pendant la nuit, il entendit hurler le chien.
Le troisième jour, Mac Taggart ne retourna point au lac Bain, mais il
entreprit une poursuite prudente de Bari. Il était tombé un pouce ou
deux de neige fraîche et, comme s’il avait voulu pousser plus avant
encore sa vengeance contre son ennemi humain, Bari avait laissé des
empreintes de pas toutes récentes dans un rayon d’une centaine de mètres
de la hutte.