Il avait grande envie de la suivre, de sauter dans l’eau comme il y

avait toujours sauté après elle. Elle était sûrement là-bas, même s’il

ne pouvait la voir. Peut-être jouait-elle parmi les roches et se

cachait-elle dans l’écume blanche et s’étonnait-elle qu’il ne vînt pas.

Mais il hésitait. Il hésitait, la tête et le cou tendus au-dessus du

gouffre et ses pieds de devant glissant un peu dans la neige. Avec

effort, il se recula et poussa un gémissement. Il surprit l’odeur

récente des mocassins de Mac Faggart et sa plainte se changea peu à peu

en un long grognement de regret. Il regarda encore au-dessus du gouffre.

Il ne pouvait toujours apercevoir Nepeese. Il aboya, signal bref et sec

par lequel il l’appelait toujours. Il n’y eut pas de réponse. A

plusieurs reprises il aboya et ce ne fut toujours que le bruit de l’eau

qui lui parvint. Alors, durant quelques minutes, il se recula,

silencieux et attentif, le corps frissonnant d’une terreur étrange qui

le possédait.

La neige tombait maintenant et Mac Taggart était retourné à la hutte. Au

bout d’un moment, Bari s’engagea sur la piste que l’homme avait tracée

au bord du ravin et chaque fois que Mac Taggart s’était arrêté, Bari

s’arrêtait également. Par moment, sa haine était dominée par l’envie

qu’il avait de rejoindre Branche-de-Saule et il continuait à bouger le

long de la gorge jusqu’à ce que, à un quart de mille de l’endroit où le

facteur avait regardé pour la dernière fois au fond du gouffre, il

parvint à la sente étroite et déclive où Nepeese et lui s’étaient si

souvent aventurés pour chercher des violettes de rochers. Le sentier

serpentant qui descendait en face de la falaise était maintenant couvert

de neige, mais Bari y fraya sa route tant qu’il arrivât au bord du

torrent. Et Nepeese n’était point là.

Il poussa une plainte et aboya de nouveau. Mais cette fois il y avait

dans l’appel qu’il jetait comme un malaise contenu, un accent de

pleurnicherie qui indiquait qu’il n’attendait plus de réponse. Après

quoi, durant cinq minutes, il s’assit sur son derrière, aussi immobile

qu’un roc... Qu’est-ce qui arriva jusqu’à lui? Du fond du mystère

ténébreux et du tumulte du ravin, quels murmures spirituels de la nature

lui firent connaître la vérité? Il est impossible à la raison de

l’expliquer. Mais il écoutait et il regardait et ses nerfs le

tiraillaient à mesure que la vérité s’affirmait en lui. Et enfin il

redressa lentement la tête jusqu’à ce que son museau fût levé vers la

bourrasque blanche du ciel et de sa gorge sortit un hurlement profond et

frémissant de chien qui lamente le trépas du maître qui vient de mourir.

Sur le chemin conduisant au lac Bain, Mac Taggart entendit ce cri et

frissonna.

L’odeur de fumée s’épaississant dans l’air jusqu’à lui piquer aux

narines, chassa enfin Bari du ravin et le ramena à la hutte. Il n’en

restait pas lourd quand il arriva à la clairière. A l’endroit où s’était

élevée la cabane, il y avait un tas rouge qui se consumait lentement.

Bari demeura longtemps assis à le regarder, attendant toujours et

écoutant toujours. Il ne sentait plus l’effet de la balle qui l’avait

étourdi, mais ses sens subissaient maintenant un autre changement aussi

étrange et irréel que la résistance qu’ils avaient montrée aux ténèbres

de la mort imminente dans la hutte. En l’espace de moins d’une heure, le

monde s’était, pour Bari, bizarrement transformé.

Tout à l’heure, Branche-de-Saule était là devant son petit miroir dans

la hutte, à lui parler et rire dans son contentement tandis qu’elle

arrangeait ses cheveux et que lui, étendu sur le plancher, était rempli

d’une immense joie. Et maintenant, il n’y avait plus de hutte, plus de

Nepeese, plus de Pierre! Tranquillement, il s’appliqua à comprendre. Il

demeura quelque temps avant de bouger des baumiers touffus, car déjà une

défiance intime et grandissante commençait à guider tous ses mouvements.

Il n’approcha pas du tas de cendres ardentes de la cabane, mais, en se

coulant, il contourna le cirque de la clairière jusqu’au chenil. Cela le

mena jusqu’au grand sapin. Une bonne minute il s’y arrêta, flaira le

tertre fraîchement élevé sous son manteau blanc de neige. Quand il

continua d’avancer, il se fit plus petit encore et ses oreilles étaient

aplaties contre le sol. Le chenil était ouvert et vide. Mac Taggart y

avait veillé.

De nouveau, Bari s’assit sur son derrière et hurla à la mort. Cette

fois, c’était pour Pierre, Dans ce hurlement il y avait un accent autre

que dans celui qu’il avait poussé au bord du ravin. Il était positif,

certain. Près du ravin, le cri avait été tempéré d’un doute, d’un espoir

interrogateur, de quelque chose qui était tellement humain que Mac

Faggart sur la route avait tressailli.

Bari _savait_ ce que renfermait cette tombe couverte de neige et

récemment creusée. Une épaisseur de trois pieds de terre ne pouvait lui

cacher son secret. Là, il y avait la mort, absolue, sans équivoque. Mais

pour Nepeese, il espérait encore trouver.

Jusqu’à midi, il ne s’écarta point de la hutte, mais une seule fois il

approcha effectivement et flaira l’amas noirci de poutres qui

émergeaient de la neige. A plusieurs reprises, il fit le tour des

décombres, se tenant toujours à distance du buisson et du bois, flairant

l’air et écoutant. Deux fois, il retourna au ravin. Tard dans

l’après-midi, il lui vint une impulsion subite qui l’entraîna rapidement

à travers la forêt. Il ne courait plus à découvert maintenant: la

prudence, la défiance et la crainte avaient réveillé en lui les

instincts du loup.

Les oreilles rabattues de chaque côté de la tête, la queue basse jusqu’à

balayer la neige, l’échine fléchie, à la façon curieuse et évasive du

loup, on pouvait à peine le distinguer des ombres des sapins et des

baumiers. Nulle hésitation dans le chemin qu’il suivait. Il était droit,

comme s’il avait été tracé par une corde à travers la forêt, et il le

conduisit, de bonne heure au crépuscule, dans la clairière où Nepeese

avait fui avec lui ce jour qu’elle avait poussé Mac Taggart par-dessus

le bord du précipice dans l’étang. Au lieu de l’abri des baumiers de ce

jour-là, il y avait maintenant un _tepee_ d’écorce de bouleau, réduit

imperméable et que Pierre avait aidé Branche-de-Saule à fabriquer

pendant l’été. Bari y alla tout droit et passa la tête à l’intérieur

avec un gémissement sourd et expectant.

Il ne vint point de réponse. Il faisait sombre et humide dans le réduit.

Il pouvait y apercevoir indistinctement les deux couvertures qui s’y

trouvaient, la rangée de grandes boîtes d’étain dans lesquelles Nepeese

conservait leurs provisions et le poêle que Pierre avait improvisé un

jour avec des morceaux de tôle. Mais Nepeese n’était point là. Et il n’y

avait pas apparence d’elle au dehors. La neige n’était foulée que par

lui-même. Il faisait noir quand il retourna à la hutte incendiée. Toute

la nuit, il erra autour du chenil désert et toute la nuit la neige tomba

abondamment, de sorte qu’à l’aurore il y enfonçait jusqu’aux épaules

lorsqu’il sortit de la clairière.

Mais avec le jour le ciel s’était dégagé. Le soleil se leva et le monde

fut presque trop brillant pour ses yeux. Il réchauffait le sang de Bari

d’un nouvel espoir et d’une nouvelle attente. Son cerveau travaillait

encore plus activement que la veille pour comprendre. Sûrement

Branche-de-Saule reviendrait bientôt! Il allait entendre sa voix. Elle

allait sortir brusquement de la forêt. Elle allait l’appeler. Une de ces

choses ou toutes à la fois devaient se produire. Il s’arrêtait net en

route, à chaque bruit, et reniflait l’air de tous les côtés où soufflait

le vent. Il marchait sans répit. Son corps faisait des foulées profondes

dans la neige, autour et au-dessus du haut tertre blanc qui avait été la

hutte; ses traces allaient du chenil au grand sapin et elles étaient

aussi nombreuses que les empreintes d’une bande de loups sur un

demi-mille, de long en large, jusqu’au ravin.

L’après-midi de ce jour, une deuxième et forte impulsion lui vint. Elle

était irraisonnée, mais ce n’était pas davantage de l’instinct

uniquement. C’était un demi-combat, l’esprit de la bête luttant de son

mieux avec le mystère de l’intangible, quelque chose que les yeux ne

pouvaient voir ni les oreilles entendre. Nepeese n’était pas dans la

hutte, parce qu’il n’y avait plus de hutte. Elle n’était pas au tepee.

Il ne pouvait trouver trace d’elle au ravin. Elle n’était pas avec

Pierre sous le grand sapin.

Par conséquent, sans raisonner, mais certain, il se mit à suivre la

vieille ligne de pièges au nord-ouest.

CHAPITRE XXIII

UN HIVER D’ATTENTE

Nul homme ne s’est jamais préoccupé d’approfondir complètement le

mystère de la mort, tandis qu’il frappe les sens du chien septentrional.

Il vient parfois à lui dans le vent; le plus souvent, _il doit venir_

avec le vent. Et pourtant il y a des milliers de maîtres dans le Nord

qui jureraient que leurs chiens les ont avertis de la mort, des heures

avant son arrivée. Et il y en a beaucoup parmi ces milliers qui savent,

par expérience, que leurs attelages s’arrêtent à un quart ou à un

demi-mille de distance de la hutte étrangère dans laquelle se trouve un

mort non enseveli.

Hier Bari avait senti la mort et il savait sans déduction du

raisonnement que le mort c’était Pierre. Comment savait-il cela et

pourquoi acceptait-il ce fait comme évident, c’est un des mystères qui,

parfois, paraissent donner une provocation directe à ceux qui

n’accordent rien de plus que l’instinct au cerveau d’un animal. Il

savait que Pierre était mort, sans savoir exactement ce que c’était que

la mort. Mais il était certain d’une chose: il ne reverrait plus Pierre.

Il n’entendrait jamais plus sa voix. Il n’entendrait jamais plus à

l’avenir le crissement de ses snow-boots devant lui sur le sentier. Il

ne cherchait donc point Pierre sur la ligne de trappes. Pierre était

parti pour toujours. Mais Bari n’avait pas encore associé l’idée de la

mort à l’idée de Nepeese. Il se sentait plein d’une grande anxiété; ce

qui était parvenu jusqu’à lui du fond du ravin l’avait fait trembler de

frayeur et d’attente. Il éprouvait le frémissement de quelque chose

d’étrange, de quelque chose de menaçant, et pourtant, alors même qu’il

avait hurlé à la mort dans le ravin, cela devait être pour Pierre. Car

il croyait que Nepeese était vivante et il était maintenant juste aussi

certain qu’il la rejoindrait sur la ligne de trappes qu’il était

certain, hier, de la rencontrer sous l’abri d’écorce de bouleau.

Depuis son déjeuner de la veille, au matin, avec Branche-de-Saule, il

était resté sans manger. Apaiser sa faim signifiait chasser, et sa

pensée était trop préoccupée à chercher Nepeese pour cela. Il serait

demeuré affamé tout le jour, mais à trois milles de la hutte il arriva

près d’un piège où il y avait un gros lapin aux pieds blancs. Le lapin

vivait encore et Bari le tua et en mangea son content. Jusqu’au soir, il

ne manqua pas une trappe. Dans l’une d’elles, il y avait un lynx; dans

une autre, un poisson-chat; à la surface blanchie d’un lac, il flaira un

monticule de neige sous lequel gisait le cadavre d’un renard roux tué

par l’un des appâts empoisonnés de Pierre. Tous les deux, lynx et

poisson-chat, étaient vivants et les chaînes d’acier de leur trappe

claquaient à coups secs, tandis qu’ils se disposaient à livrer bataille

à Bari. Mais l’affaire n’intéressait point Bari. Il se hâtait, son

anxiété croissant à mesure que l’obscurité augmentait et qu’il ne

trouvait pas trace de Nepeese.

Il fit, après la bourrasque, une nuit merveilleusement claire, une nuit

froide et lumineuse, avec des ombres découpées aussi nettement que des

êtres vivants. Alors une troisième idée s’empara de Bari. Il lui

suffisait, comme à tous les animaux, d’une seule idée à la fois; c’était

une créature dont les impulsions plus faibles étaient dirigées par une

unique impulsion dominante. Et cette impulsion, dans la splendeur de la

nuit étoilée, c’était d’atteindre aussi vite que possible la première

des deux cabanes de Pierre sur la ligne de trappes. Là, il trouverait

Nepeese. Je n’appellerai point méthode de raisonnement le moyen par

lequel Bari aboutit à cette conclusion, par crainte que quelque réaliste

attardé ne se dresse du haut de son savoir omnipotent et de son égoïsme

d’animal supérieur pour me stigmatiser du mot de rêveur. En tout cas,

une assurance solide et ferme vint à Bari juste de la même façon. Il se

mit à négliger les trappes dans sa précipitation à parcourir la distance

pour atteindre la cabane. Il y avait vingt-cinq milles de la maison

incendiée de Pierre à la première cabane des trappes et Bari en avait

parcouru dix, à la nuit tombée. Les quinze restant étaient les plus

pénibles. Dans les endroits à découvert, il enfonçait dans la neige

jusqu’au ventre et la neige était douce. Fréquemment, il plongeait dans

des tas profonds parmi lesquels un moment il restait comme enseveli.

Trois fois, pendant la dernière partie de la nuit, Bari entendit le

thrène sauvage des loups. Une autre fois, ce fut un péan de triomphe.

Les chasseurs se livraient à leur curée à moins d’un mille de là dans la

forêt profonde. Mais leur voix ne lui parlait plus. Il était rétif. Voix

de haine et de fraude. Chaque fois qu’il l’entendait, il s’arrêtait sur

la route et grognait, tandis que son poil se hérissait.

Il était minuit quand il parvint au petit cirque de la forêt où Pierre

avait coupé du bois pour la première de ses cabanes de la zone des

trappes. Pendant au moins une minute, Bari se tint à l’orée de la

clairière, les oreilles fort attentives, les yeux illuminés d’espoir et

d’expectative, tandis qu’il humait l’air. Ni fumée, ni bruit, ni lumière

à l’unique fenêtre de la hutte de bois. Une déception envahit Bari,

tandis qu’il était là. De nouveau, il eut la sensation de sa solitude,

du néant de ses recherches. Ce fut à pas lourds et découragés qu’il

traversa la neige jusqu’à la porte de la hutte. Il avait parcouru

vingt-cinq milles et il était fatigué, mais son épuisement ne l’avait

pas accablé jusqu’alors. La neige était amoncelée en tas sur le seuil et

Bari s’y assit et gémit. Ce n’était plus le gémissement inquiet et

interrogateur de tantôt. Maintenant, c’était un accent de désespoir et

de profonde détresse. Durant une demi-heure, il resta assis frissonnant,

le dos à la porte, la tête dressée vers l’immensité des étoiles comme si

là-bas encore habitait le fugitif espoir que Nepeese pourrait arriver à

sa suite dans le chemin. Puis, il se creusa un trou profond dans le tas

de neige et passa le reste de la nuit dans un sommeil plein de

cauchemars.

A la première lueur du jour, il reprit sa route. Il n’était pas si

alerte ce matin-ci. Il avait cet affaissement lamentable de la queue

nommé par les Indiens _akoosewin_, signe du chien malade. Et Bari était

malade, non de corps, mais d’âme. La ferveur de son espoir était

anéantie et il ne s’attendait plus à retrouver Branche-de-Saule.

Cependant, la seconde cabane, à l’extrémité lointaine de la ligne de

trappes, l’attirait, mais ne provoquait plus rien chez lui de

l’enthousiasme qui l’avait précipité vers la première. Il marchait

lentement et par à-coups, sa défiance de la forêt ayant fait place de

nouveau à son exaltation de recherche. Il approchait de chaque piège et

trappe de Pierre avec prudence et deux fois il montra les crocs: une

fois à une belette qui, de dessous une racine où elle avait traîné le

piège où elle était prise, fit mine de le mordre, et la seconde fois à

un gros hibou blanc comme neige qui était venu dérober l’appât et se

trouvait prisonnier au bout d’une chaîne d’acier. Il se peut que Bari

s’imaginât que c’était Oohoomisew et qu’il se souvînt encore vivement de

l’assaut déloyal et de la farouche bataille de cette nuit que, petit

chien, il avait traîné son corps endolori et blessé à travers le mystère

panique des grands bois. Car, il fit plus que montrer les crocs. Il mit

en pièces le hibou blanc.

Il y avait abondance de lapins dans les trappes de Pierre et Bari ne

partit pas affamé. Il parvint à la seconde cabane de la ligne tard dans

l’après-midi, après dix heures de marche. Il n’y eut pas bien grande

déception, car il n’avait pas beaucoup espéré. La neige avait cerné

cette cabane d’un remblai plus élevé que l’autre. Il y en avait trois

pieds haut contre la porte et la fenêtre était blanche d’un revêtement

de givre épais. En cet endroit, qui était à l’extrémité d’une immense

plaine aride et que d’épaisses forêts n’ombrageaient que plus loin en

arrière, Pierre avait construit un abri pour y loger son bois, et de cet

abri, Bari fit sa maison provisoire. Tout le jour suivant, il demeura

quelque part à l’extrémité de la ligne de trappes bordant la lisière des

terres désertes, à examiner la courte ligne transversale d’une douzaine

de pièges que Pierre et Nepeese avaient accrochée avec des cordes à

travers un marécage où se voyaient beaucoup d’indices de lynx. C’était

le troisième jour avant son départ pour retourner au Grey Loon.

Il voyagea sans hâte, mettant deux jours à couvrir les vingt-cinq milles

entre la première et la seconde cabane de la ligne de trappes. A la

deuxième cabane, il demeura trois jours, et ce fut le neuvième qu’il

atteignit Grey Loon. Aucun changement. Dans la neige, nulles traces que

les siennes d’il y avait neuf jours. Chercher Nepeese lui devenait

maintenant une sorte de routine quotidienne plus ou moins involontaire.

Pendant une semaine, il se tapit dans le chenil et au moins deux fois,

de l’aurore à la nuit, il allait jusqu’à l’abri d’écorce de bouleau et

jusqu’au ravin. Bientôt, sa piste, fortement marquée dans la neige,

devint aussi battue que la ligne de trappes de Pierre. Elle coupait

droit à travers la forêt jusqu’au tepee, obliquait légèrement à l’Est,

afin de traverser la surface gelée de l’étang où nageait

Branche-de-Saule. De l’abri, elle décrivait un cercle à travers un coin

de la forêt où Nepeese avait souvent cueilli des brassées de fleurs

pourpres, puis elle se dirigeait vers le ravin. Elle suivait de long en

large le bord de la gorge, descendait dans la petite anse au fond du

ravin et, de là, retournait directement au chenil. Puis, tout à coup,

Bari changea. Il passa une nuit dans l’abri. Après quoi, bien qu’il fût

à Grey Loon, il dormit toujours dans cet abri. Les deux couvertures

formaient son lit, et c’était encore un peu de Nepeese. Et là, pendant

tout l’hiver, il attendit.

Si Nepeese était revenue en février et avait pu le surprendre à

l’improviste, elle aurait trouvé un Bari bien changé. Il ressemblait

plus que jamais à un loup; cependant, il ne hurlait jamais plus

maintenant et un grognement montait au fond de sa gorge, lorsqu’il

entendait le cri de la horde. Pendant plusieurs semaines, la vieille

ligne de trappes l’avait approvisionné de nourriture, mais maintenant il

chassait. Le tepee, à l’intérieur comme alentour, était parsemé de poils

et d’os. Une fois, seul, il attrapa un jeune daim dans la neige épaisse

et le tua. Une autre fois, au cœur d’une farouche tempête de février, il

poursuivit un caribou mâle de si près que la bête sauta par-dessus un

rocher et se rompit le cou. Bari vivait bien et d’aspect et de vigueur

devenait rapidement un géant de son espèce. Encore six mois et il serait

aussi robuste que Kazan. Déjà même ses mâchoires étaient aussi

puissantes que les siennes. Trois fois, au cours de l’hiver, il s’était

battu: d’abord avec un lynx qui avait dévalé sur lui d’une souche

renversée, tandis qu’il mangeait un lapin frais tué, et deux autres fois

avec des loups isolés. Le lynx le lacéra sans pitié avant de se réfugier

dans la souche. Le plus jeunes des loups, il le tua. L’autre combat fut

un mécompte. De plus en plus, il devenait un réfractaire, vivant

solitaire avec ses rêves et les espoirs qui couvaient. Et il rêvait. A

diverses reprises, tandis qu’il était étendu dans l’abri, il crut

entendre la voix de Nepeese. Il croyait entendre son doux appel, ses

éclats de rire, les syllabes de son nom, et, souvent, il se dressait,

redevenu l’ancien Bari pendant une minute ou deux, pour se recoucher

dans son nid avec un gémissement assourdi et plein d’amertume. Et

toujours, quand il entendait le craquement d’une branche ou quelque

autre bruit de la forêt, c’était la pensée de Nepeese qui, dans un

éclair, traversait son cerveau. _Un jour elle reviendrait._ Cette

croyance faisait partie de sa vie aussi bien que le soleil et la lune et

les étoiles.

L’hiver passa et le printemps arriva, et toujours Bari continuait à

fréquenter ses vieilles pistes, même quand il allait ici et là, sur la

ligne de trappes jusqu’à la première cabane. Les pièges étaient

maintenant rouillés et détendus, la fonte des neiges découvrant des os

et des plumes entre leurs ressorts; sous les trappes il y avait des

débris de fourrures et dehors, sur la glace des lacs, des squelettes de

renards et de loups qui avaient mordu aux appâts empoisonnés. Les

dernières neiges passèrent. Les torrents gonflés chantèrent dans les

forêts et les cagnons. La terre reverdit et les premières fleurs

s’ouvrirent.

Sûrement, c’était pour Nepeese le moment de revenir à la maison! Il

l’attendait avec espoir. Il alla plus souvent encore à l’étang de la

forêt où ils se baignaient et il se tenait près de la hutte incendiée et

du chenil. Deux fois, il plongea dans l’étang et gémit en nageant tout

autour, comme si Nepeese dût certainement le rejoindre dans leur ancien

amusement de natation. Et dès lors, tandis que le printemps s’achevait

et que l’été venait, tombaient sur lui lentement la tristesse et la

misère d’une infinie désespérance. Toutes les fleurs étaient maintenant

épanouies et les grappes de sorbier elles-mêmes luisaient comme des feux

rouges dans les bois. Des lambeaux de verdure commençaient à cacher les

décombres calcinés qui avaient été la hutte, et les glycines aux fleurs

bleues qui recouvraient la tombe de la princesse-mère rampaient

maintenant jusqu’à celle de Pierre, comme si la princesse elle-même les

animait de son esprit. Tout poussait et les oiseaux s’étaient accouplés

et avaient bâti leurs nids, et Nepeese ne revenait pas encore. Et à la

fin, quelque chose se brisa dans l’âme de Bari, son dernier espoir,

peut-être son dernier rêve, et un jour il dit adieu au Grey Loon.

Personne ne peut dire ce qu’il lui en coûta de partir; nul ne peut dire

à quel point il lutta contre les choses qui le retenaient à l’abri et au

vieil étang où ils se baignaient, aux sentiers familiers de la forêt et

aux deux tombes qui n’étaient plus aussi abandonnées maintenant sous le

haut sapin. Il s’en alla. Il n’avait aucun motif de partir, il s’en alla

simplement. Il se peut qu’il obéît ainsi à un maître dont la main dirige

l’animal aussi bien que l’homme, et dont on sait juste assez le pouvoir

pour l’appeler instinct. Car, en s’en allant, Bari se tournait vers la

Grande Aventure. Elle était là-bas, au Nord, et l’attendait, et il se

dirigea vers le Nord.

CHAPITRE XXIV

VERS LE NORD

On était au début d’août lorsque Bari quitta Grey Loon. Il n’avait en

vue nul objectif. Mais demeurait toujours dans son esprit, comme une

impression légère de lumière et d’ombre sur une plaque négative, le

souvenir de ses premiers jours. Des êtres et des faits qu’il avait

presque oubliés se présentaient maintenant à lui, tandis qu’il poussait

sa route de plus en plus loin du Grey Loon, et des premières expériences

redevenaient des réalités, images qui réapparaissaient dans son esprit

en rompant les derniers liens qui l’avaient retenu à la maison de

Branche-de-Saule. Involontairement, il suivit le déroulement de ces

impressions, de ces événements passés, et lentement, elles l’aidaient à

reprendre un nouvel intérêt aux choses.

Une année dans sa vie c’était un long temps, une décade de l’expérience

humaine. Il y avait plus d’un an qu’il avait quitté Kazan et Louve-Grise

et le vieil arbre renversé et pourtant il lui revenait maintenant des

souvenirs confus de ces jours de sa plus tendre enfance, du ruisseau

dans lequel il était tombé, et de la farouche bataille avec

Papayouchisiou. C’étaient ses plus récentes aventures qui éveillaient

ses plus anciens souvenirs. Il remonta au cagnon sans issue où Nepeese

et Pierre l’avaient pourchassé. Cela semblait n’être que d’hier.

Bari, chien-loup · 第 12 / 16 段