chose sculptée. Il n’avait pas bougé. Il n’avait pas proféré un son, à
part ce grognement avertisseur, tant que Mac Taggart gardait sa
distance. Puis, comme un éclair, il s’était dressé et placé devant
Nepeese, chaque poil de son corps hérissé et devant la colère de son
grognement Mac Taggart se recula contre la porte verrouillée. Un mot de
Nepeese en ce moment et c’eût été tout. Mais un instant fut perdu, un
instant avant qu’elle jetât un ordre. En pareil moment une main et un
cerveau humains sont plus prompts que l’entendement d’un animal, et,
tandis que Bari sautait à la gorge du facteur, il y eut un éclair et une
explosion étourdissante presque sous les yeux de Branche-de-Saule.
C’était un coup de hasard, un coup parti de la hanche du pistolet
automatique de Mac Taggart. Bari tomba net. Il s’abattit d’un choc sur
le plancher et roula contre le mur de bois. Il n’y eut pas une
convulsion des pattes, pas un tressaillement dans son corps. Mac Taggart
se mit à rire nerveusement, tandis qu’il replaçait son revolver dans
l’étui. Il savait que seul un coup au cerveau avait pu faire cela.
Adossée à la muraille du fond, Nepeese attendait. Mac Taggart pouvait
entendre sa respiration haletante. Il avança à mi-trajet vers elle:
--Nepeese, je suis venu pour faire de vous ma femme, dit-il.
Elle ne répondit pas. Il put voir que le souffle lui manquait. Elle
porta une main à sa gorge. Il fit encore quelques pas et s’arrêta. Il
n’avait jamais vu de tels yeux, non, pas même lorsqu’il s’était penché
sur le supplice d’une autre femme, jamais il n’avait vu pareille terreur
dans la vie ou la mort. Et pas seulement de la terreur. Il y avait en
eux plus que de la terreur, quelque chose qui le retenait. Et il répéta.
--Je suis venu pour faire de vous ma femme, Nepeese. Ici, aujourd’hui,
ce soir; et, demain, vous viendrez avec moi à Nelson-House, puis nous
retournerons au lac Bain... pour toujours.
Il ajouta les derniers mots comme après réflexion.
--Pour toujours, répéta-t-il. Pas comme Marie, Elle est repartie dans sa
tribu.
Il parlait net. Son courage et sa résolution s’accrurent en voyant le
corps de la jeune fille s’affaisser un peu contre la muraille. Nepeese
défaillait. Elle était sienne. A quoi bon prodiguer les phrases
maintenant, maintenant qu’il lui avait fait comprendre qu’elle allait
lui appartenir pour toujours? Son cerveau en feu était surexcité et il
s’avança vers elle pour la saisir entre ses bras, comme il l’avait
saisie au bord du ravin. Il n’y avait pas moyen d’échapper. Pierre était
parti. Bari était mort. Ils étaient seuls et la porte était fermée au
verrou...
Il n’avait pas pensé qu’un être vivant pût bouger aussi rapidement que
Branche-de-Saule, alors que ses bras se tendaient pour l’atteindre. Elle
ne fit pas de bruit pour se précipiter sous l’un des bras tendus. Il fit
une enjambée, d’un happement brutal ses doigts saisirent un bout des
cheveux. Il entendit qu’ils s’arrachaient, tandis qu’elle se dégageait
en courant vers la porte. Elle avait poussé le verrou quand il la
rattrapa et ses bras se refermèrent autour d’elle. Il l’entraîna et
maintenant elle appelait, elle appelait dans sa détresse, Pierre, Bari,
un miracle de Dieu pouvant la sauver. Et elle luttait.
Elle se contorsionna entre les bras de Mac Taggart jusqu’à ce qu’elle
fût face à face avec lui. Et plus elle lui résistait, plus elle le
griffait et lui lacérait le visage, plus les bras brutaux la broyaient,
tant qu’il sembla qu’ils lui briseraient sûrement l’échine. Elle ne
voyait plus. Elle était empêtrée dans ses cheveux. Ils lui couvraient le
visage, la poitrine et le corps, l’étouffant, embarrassant ses mains et
ses bras, et toujours elle résistait. Pendant cette lutte, Mac Taggart
trébucha sur le corps de Bari et ils tombèrent. Nepeese se releva cinq
secondes avant l’homme. Elle aurait pu atteindre la porte. Mais de
nouveau ses cheveux la gênèrent. Elle s’arrêta pour rejeter en arrière
leur masse lourde afin d’y voir et Mac Taggart fut à la porte avant
elle.
Il ne la verrouilla point, mais il se tint debout face à Nepeese. Son
visage était balafré et saignait. Ce n’était plus un homme, mais un
démon. Nepeese était brisée, pantelante, un sanglot étouffé sortait de
sa gorge. Elle se baissa et ramassa un tison de bois enflammé. Mac
Taggart s’aperçut qu’elle était presque à bout de forces.
Elle brandit le bâton, tandis qu’il se rapprochait d’elle. Mais Mac
Taggart avait abandonné toute idée de crainte ou de prudence. Il avait
senti la jeune fille haletante et raidie contre lui. Il avait senti le
frôlement de ses cheveux sur son visage, le frisson de son corps,
pendant qu’il l’enserrait dans sa vigueur brutale, et tous ses instincts
d’homme s’engouffraient désormais dans l’œuvre mauvaise de la
possession. Il s’élança sur elle comme une bête. Le brandon enflammé
tomba. Et de nouveau le destin joua contre la jeune fille. Dans sa
frayeur et son désespoir, elle avait ramassé le premier bâton que sa
main avait touché, un mince bâton. Avec sa suprême énergie elle en
frappa Mac Taggart et comme le bâton s’abattait sur sa tête, il recula
en chancelant. Mais cela ne lui fit pas lâcher les cheveux qu’il avait
empoignés. Avant qu’elle pût frapper de nouveau, il l’avait attirée à
lui et, tandis que ses bras l’enfermaient encore comme des étaux de fer
qui la broyaient, elle poussa un cri d’agonie et le tison tomba
par-dessus l’épaule de Mac Taggart sur le plancher.
En vain se défendait-elle maintenant, non plus pour frapper ou s’évader,
mais pour reprendre sa respiration. Elle essaya d’appeler de nouveau,
mais, cette fois, aucun son ne sortit de ses lèvres closes. De plus en
plus étroitement, le facteur resserrait ses bras. C’était horrible, et,
à ce moment suprême, avec la rapidité d’un éclair, la pensée de ce jour
où, dans la prairie, un énorme roc avait failli la tuer, traversa
l’esprit de Nepeese. Pensée singulière qui lui venait en ce moment, mais
elle lui vint et les bras de Mac Taggart étaient plus durs que le roc.
Ils l’écrasaient. Ses reins étaient brisés. Et elle fléchissait contre
la poitrine de Mac Taggart. Avec un cri fou de triomphe, il dénoua son
étreinte et la renversa dans ses bras, ses longs cheveux balayant le
plancher et s’y amoncelant en tas. Les yeux de Nepeese étaient encore
entr’ouverts, elle n’avait point perdu toute conscience, mais elle était
impuissante.
De nouveau, Mac Taggart éclata de rire et, tandis qu’il riait, il
entendit s’ouvrir la porte. Était-ce le vent? Il se retourna, maintenant
toujours Nepeese entre ses bras. Sur le seuil. Pierre était debout.
CHAPITRE XXI
NEPEESE FAIT SON CHOIX
Dans ce terrible instant qui suivit, si court si on le calcule d’après
les battements du cœur humain, une éternité s’écoula lentement dans la
petite hutte du Grey Loon, cette éternité qui gît quelque part entre la
vie et la mort et qui est, parfois, par rapport à une vie humaine,
comptée en secondes au lieu de siècles.
Pendant ces secondes, Pierre ne bougea pas de l’endroit où il se tenait
sur le seuil. Mac Taggart se redressa vivement, son fardeau aux bras et,
les regards fixés sur Pierre, ne bougea pas davantage. Mais les yeux de
Branche-de-Saule étaient ouverts. Un frisson convulsif parcourait le
corps de Bari étendu contre le mur. On n’entendait le bruit d’aucune
respiration. Et, au milieu de ce silence, Nepeese poussa un grand
sanglot entrecoupé.
Alors Pierre se réveilla à la réalité. Comme Mac Taggart, il avait
laissé dehors son pardessus et ses moufles. Il parla et sa voix ne
ressemblait plus à la voix de Pierre. C’était une voix étrange.
--Le Seigneur tout puissant m’a envoyé à temps, Monsieur, dit-il. Moi
aussi j’ai fait route par l’est et j’ai vu l’endroit où votre trace a
quitté le chemin.
Non, cela ne ressemblait plus à la voix de Pierre! Un frisson secouait
maintenant Mac Taggart et lentement il abandonna Nepeese. Elle glissa
sur le plancher. Lentement il se redressa.
--N’est-ce point vrai, monsieur, reprit Pierre, que je suis arrivé à
temps?
Quelle puissance, quelle immense frayeur peut-être contraignit Mac
Taggart à donner un signe d’affirmation et fit que ses lèvres épaisses
prononcèrent d’une voix rauque ces paroles: «Oui, à temps!» Et pourtant
ce n’était pas la peur; ce fut quelque chose de plus omnipotent que
cela. Et Pierre ajouta de la même voix étrange:
--Je rends grâces à Dieu!
Les yeux d’un fou rencontraient maintenant les yeux d’un fou. Entre eux,
il y avait la mort. Tous deux la virent. Tous deux pensaient qu’ils
voyaient la direction que suivait son doigt osseux. Tous deux en étaient
certains. La main de Mac Taggart ne se tendit pas vers l’étui de son
revolver et Pierre ne toucha pas le couteau à sa ceinture. Lorsqu’ils
s’empoignèrent ce fut poitrine contre poitrine, deux fauves au lieu
d’un, car Pierre avait en lui la fureur du loup, du chat et de la
panthère.
Mac Taggart était plus grand et plus massif, un géant robuste;
toutefois, devant la fureur de Pierre, il bascula par-dessus la table et
s’étala par terre avec fracas. Plusieurs fois dans sa vie il s’était
battu, mais jamais il n’avait senti une étreinte à la gorge comparable à
l’étreinte des mains de Pierre. Elles lui enlevaient quasiment la vie
sur-le-champ. Son cou craquait, un peu plus il aurait été broyé. Il
frappa en aveugle, par-derrière, et se contorsionna pour repousser le
poids du corps du métis. Mais Pierre s’était accroché à lui, comme
Sekoosew, l’hermine, s’était agrippée à la gorge du faisan, et les
mâchoires de Mac Taggart se contractèrent peu à peu et s’ouvrirent et
son visage se mit à passer du rouge au cramoisi.
* * * * *
L’air froid pénétrant par la porte, la voix de Pierre et le bruit de la
lutte rappelèrent rapidement Nepeese à la conscience et elle put se
relever. Elle était tombée près de Bari et, comme elle dressait la tête,
ses yeux se posèrent un moment sur le chien avant de se diriger sur les
deux combattants. _Bari était vivant._ Son corps était agité de
soubresauts, ses yeux étaient ouverts et il fit effort pour soulever la
tête au moment où Nepeese le regardait.
Alors, elle se traîna sur les genoux et s’avança vers les deux hommes,
et Pierre malgré sa rouge fureur sanguinaire et son désir de meurtre,
dut entendre le cri perçant de joie qui lui monta aux lèvres,
lorsqu’elle vit que le facteur du lac Bain avait le dessous. D’un
violent effort elle se mit debout et, pendant quelques instants, elle
resta chancelante, comme si son cerveau et son corps se rajustaient. Au
moment même où elle considérait le visage bleui dont les doigts de
Pierre étranglaient la vie, la main de Bush Mac Taggart cherchait à
l’aveuglette son revolver. Il le trouva. A l’insu de Pierre il le tira
de son étui. Une chance du diable le favorisait de nouveau, car dans son
affairement, il n’avait pas remis le cran de sûreté après avoir tiré sur
Bari. Maintenant, il n’avait plus que la force de presser la détente.
Deux fois, son index appuya. Deux fois retentirent des explosions
mortelles auprès du corps de Pierre.
A la figure de son père, Nepeese comprit ce qui s’était passé. Son cœur
s’arrêta dans sa poitrine, tandis qu’elle considérait le rapide et
terrible changement opéré soudain par la mort. Lentement Pierre se
souleva. Ses yeux se dilatèrent une minute, se dilatèrent et demeurèrent
fixes. Il ne poussa pas une plainte. Elle ne put voir ses lèvres bouger.
Puis il retomba vers elle, de sorte que le corps de Mac Taggart fut
libre. Sans plus rien voir, avec une angoisse dont ne témoignait ni un
cri ni un mot, elle se jeta à son côté. Il était mort. Combien de temps
resta-t-elle là? Combien de temps attendit-elle qu’il fît un mouvement,
qu’il ouvrît les yeux, qu’il respirât, elle ne le saurait jamais.
Pendant ce temps, Mac Taggart se relevait et s’appuyait au mur, revolver
en main, son cerveau reprenant sa lucidité, sa passion renaissant au
spectacle de son triomphe final. Son œuvre ne l’effrayait point. Même en
cet instant tragique qu’il se tenait accoté à la muraille, sa
défense--si jamais il y avait défense--se définissait dans son esprit.
Pierre, le métis, l’avait traîtreusement assailli sans raison. En se
défendant, il l’avait tué. N’était-il pas le facteur du lac Bain? Est-ce
que la Compagnie et la Justice ne croiraient pas plutôt sa parole que
celle de cette fille? Son cerveau bondissait de l’ancienne allégresse.
Il n’en viendrait jamais là,--à l’aveu de cette lutte et de la mort dans
la hutte,--quand il en aurait fini avec elle! Elle ne voudrait point
passer tout le temps pour _la bête noire_. Non. Ils enseveliraient
Pierre et elle retournerait au lac Bain avec lui. Si elle avait été
impuissante naguère, elle était encore plus impuissante désormais. Elle
n’avouerait jamais ce qui s’était passé dans la hutte quand il en aurait
fini avec elle.
Il oubliait la présence du mort à la regarder penchée sur son père en
sorte que ses cheveux le recouvraient comme d’un linceul de soie. Il
replaça son revolver dans l’étui et respira bruyamment. Il était encore
un peu chancelant sur ses pieds, mais son visage était de nouveau le
visage d’un démon. Il fit un pas, et c’est alors qu’un bruit vint
éveiller la jeune fille de sa torpeur. Dans l’ombre du mur le plus
reculé, Bari s’était démené pour se lever et maintenant il groulait.
Lentement Nepeese releva la tête. Une force à laquelle elle ne pouvait
résister lui fit aussi lever les yeux jusqu’à ce qu’elle regardât Mac
Taggart en plein visage. Elle avait presque perdu conscience de sa
présence; ses sens étaient glacés et comme éteints. C’était comme si son
cœur eût cessé de battre avec le cœur de Pierre. Ce qu’elle lut sur le
visage du facteur la ramena de la torpeur de son chagrin à l’abîme de
son propre péril. Il était penché sur elle. Dans sa physionomie, il n’y
avait point de pitié, nulle horreur de ce qu’il avait fait, seulement
une joie insensée à regarder, non le corps inanimé de Pierre, mais
elle-même. Il avança une main et qui se posa sur sa tête. Elle sentit
les gros doigts froisser ses cheveux et les yeux de Mac Taggart
luisaient comme des charbons ardents derrière les paupières humides. Les
doigts passaient et repassaient dans ses cheveux; elle pouvait
l’entendre respirer, tandis qu’il se penchait plus près et qu’elle
essayait de se lever, mais lui, les mains dans ses cheveux,
l’immobilisait.
--Grand Dieu! soupira-t-elle.
* * * * *
Elle ne prononça pas d’autre parole, elle n’implora pas sa pitié, elle
ne proféra aucun cri sinon un sanglot rauque et désespéré. En ce moment,
ni l’une ni l’autre n’entendirent ni ne virent Bari. Deux fois, en
traversant la hutte, il s’était affaissé sur le plancher, maintenant il
était près de Mac Taggart. Il voulait simplement se lancer dans le dos
de la brute d’homme et essayer de mordre au gras du cou comme il aurait
broyé un os de caribou. Mais il était sans force. Il était encore à
demi-paralysé du bas de son épaule d’avant. Mais ses mâchoires étaient
comme du fer et elles serrèrent sauvagement une jambe de Mac Taggart. En
poussant un hurlement de douleur, le facteur lâcha Branche-de-Saule qui
se mit debout. Pendant une précieuse demi-minute, elle fut libre, et,
tandis que le facteur donnait des coups de pied et frappait pour faire
lâcher prise à Bari, elle s’élança vers la porte de la hutte et
s’enfuit. L’air vif frappa son visage, emplit ses poumons d’une vigueur
nouvelle et, sans savoir d’où lui viendrait un espoir, elle se précipita
à travers la neige dans la forêt.
Mac Taggart parut sur le seuil juste pour la voir disparaître. Sa jambe
était déchirée où Bari avait enfoui ses crocs, mais il ne sentait pas sa
douleur, tandis qu’il courait pour poursuivre la jeune fille. Elle ne
pouvait aller loin. Un cri de triomphe, inhumain comme un cri de fauve,
sortit avec un immense soupir de sa bouche ouverte dès qu’il vit que
Nepeese ralentissait sa fuite. Il était à mi-chemin de la lisière de la
forêt, lorsque Bari se traîna à son tour sur le seuil. Ses mâchoires
saignaient où Mac Taggart avait à plusieurs reprises donné des coups de
pied avant qu’il desserrât les crocs. Entre ses deux oreilles il y avait
des caillots de sang, comme si un tison rouge y avait été appliqué un
moment. C’était là qu’avait frappé la balle de Mac Taggart. Un quart de
pouce plus avant et c’eût été la mort. Quoi qu’il en soit, cela avait
produit l’effet d’un coup de lourd gourdin, paralysant ses sens et
l’envoyant rouler, flasque et sans connaissance, contre la muraille. Il
pouvait remuer les pattes sans tomber maintenant et lentement il suivit
les traces de l’homme et de la jeune fille.
Tout en courant, Nepeese se rendait compte que tout espoir était vain.
Il ne lui restait plus maintenant que quelques minutes, quelques
secondes peut-être, et son esprit aussitôt redevint lucide et réfléchi.
Elle bifurqua dans la sente étroite dans laquelle Mac Taggart l’avait
suivie une fois déjà, mais juste au moment d’arriver au ravin, elle prit
vivement à droite. Elle pouvait apercevoir Mac Taggart. Il ne courait
pas très vite, mais il gagnait continuellement du terrain, comme s’il
prenait plaisir à contempler son impuissance, comme il y avait pris
plaisir, d’une autre manière, l’autre jour.
A deux cents mètres plus bas que l’étang profond dans lequel elle avait
précipité le facteur, tout juste au delà des bas-fonds d’où il s’était
tiré pour se sauver, commençait la gorge de la Plume-Bleue. Une chose
effrayante se précisait dans son esprit tandis qu’elle courait de ce
côté, une chose qui, à chaque soupir entrecoupé qu’elle poussait,
devenait au fur et à mesure une immense et radieuse espérance. Enfin,
elle y parvint et regarda à ses pieds. Et tandis qu’elle regardait,
remonta en murmurant du fond de son âme et trembla sur ses lèvres le
_Chant du Cygne_ de la tribu maternelle:
O nos ancêtres, à nous!
Venez du fond de la vallée,
Guidez-nous! Car aujourd’hui nous mourons
Et les vents parlent de mort!
Elle avait levé les bras. Sur l’immensité blanche par delà le torrent
elle se dressait haute et svelte, ses cheveux descendant parmi le soleil
jusqu’à ses genoux. A cinquante mètres derrière elle, le facteur du lac
Bain s’arrêta brusquement. «Dieu! murmura-t-il, n’est-elle point
admirable!» Et derrière Mac Taggart, se hâtant de plus en plus, il y
avait Bari.
* * * * *
De nouveau, Branche-de-Saule se pencha pour regarder. Elle était sur le
bord du gouffre, car à cette heure, elle ne tremblait pas. Plusieurs
fois, elle s’était cramponné à la main de Pierre afin de regarder
par-dessus bord, car personne ne pouvait tomber là sans mourir. A
cinquante pieds au-dessous d’elle, l’eau qui ne gelait jamais, l’eau
s’écrasait en écumant parmi les rocs. L’abîme était profond et noir et
terrible, car entre les étroites murailles de roc le soleil ne parvenait
pas. Le bruit du gouffre emplissait les oreilles de Branche-de-Saule.
Elle se retourna et brava Mac Taggart. Même alors il ne devina pas, mais
il s’avança de nouveau vers elle, les bras étendus, comme si déjà il
sentait qu’il l’étreignait. Cinquante mètres! Ce n’était guère et la
distance diminuait rapidement...
Une fois encore les lèvres de Branche-de-Saule remuèrent. Après tout,
n’est-ce pas l’âme maternelle qui nous donne confiance pour aborder
l’éternité, serait-on païen? et c’était l’esprit de sa mère que
Branche-de-Saule invoquait à l’heure de mourir. Cet appel aux lèvres,
elle se précipita dans le gouffre, ses cheveux, soulevés par le vent,
l’enveloppant dans un linceul de gloire.
CHAPITRE XXII
SEUL!
Peu après, le facteur du lac Bain était debout au bord du ravin. Sa voix
avait poussé un hurlement rauque, un cri sauvage d’incrédulité et
d’horreur qui avait prononcé le nom de Branche-de-Saule au moment où
elle disparaissait. Il se pencha, tordant ses énormes mains rouges, et
regardant sous lui, dans une anxiété affreuse, l’eau qui bouillonnait et
les rocs noirs, là-bas. Il n’y avait plus rien, là, maintenant, nul
signe d’elle, pas le moindre éclair de son visage pâle ou de sa
chevelure brillante dans l’écume blanchissante. Et elle avait fait
_cela_ pour lui échapper.
Le cœur de la brute lui fit mal, si mal qu’il recula, les yeux aveuglés,
pris de vertige et ses jambes se dérobant sous lui.
Il avait tué Pierre et ç’avait été un triomphe; toute sa vie, il avait
joué son rôle de brute avec un stoïcisme et une cruauté qui ne
connaissaient pas de défaillance, rien de pareil à ce qui le dominait
maintenant, le faisant frissonner jusqu’à la moelle des os, au point
qu’il restait là comme paralysé.
Il ne voyait pas Bari; il n’entendait pas les cris plaintifs du chien au
rebord du ravin. Pendant quelques minutes le monde s’obscurcit pour lui,
puis sortant de sa stupeur, il courut comme un fou le long du gouffre,
regardant partout où ses yeux pouvaient pénétrer l’eau, cherchant à
apercevoir quelque chose d’elle. Enfin l’abîme devint trop sombre. Il ne
restait plus d’espoir. Nepeese était disparue et elle avait considéré
_cela_ en face, pour lui échapper.
Il se répéta le fait à plusieurs reprises, stupidement, lourdement,
comme si son cerveau ne pouvait rien comprendre de plus. Elle était
morte. Et Pierre était mort. Et lui, en quelques minutes, avait fait
tout cela.
Il retourna à la hutte, non point par le sentier par lequel il avait
poursuivi Nepeese, mais directement à travers les épaisses broussailles.
De gros flocons de neige s’étaient mis à tomber. Il regarda le ciel où
des bancs d’obscurs nuages remontaient du sud-est. Le soleil disparut.
Bientôt ce serait la bourrasque, la lourde bourrasque de neige. Les
larges flocons, en tombant sur ses mains nues et son visage, le
portèrent à réfléchir. C’était heureux pour lui, cette bourrasque. Elle
allait tout recouvrir: les traces de pas récentes, même la tombe qu’il
allait creuser pour Pierre. Un tel homme ne tarde pas à se remettre d’un
ébranlement moral.
Tandis qu’il arrivait en vue de la hutte son esprit était de nouveau
préoccupé de la réalité, des exigences de la situation. Le redoutable,
somme toute, n’était pas que Pierre et Nepeese fussent morts, mais que
son rêve, les désirs qu’il avait nourris, fussent anéantis. Ce n’était
pas que Nepeese fût morte, mais que _lui_ l’eût perdue. C’était là sa
déception foncière. Le reste, son crime, était facile à cacher.
Ce ne fut point par sentimentalité qu’il creusa une tombe pour Pierre
près de celle de la princesse-mère sous le haut sapin. Ce ne fut pas le
moins du monde par sentimentalité qu’il creusa une tombe, mais par
prudence. Il enterra Pierre comme il sied, comme un blanc en
ensevelirait un autre. Puis il déposa la provision de pétrole qu’avait
Pierre à l’endroit où elle serait le plus efficacement placée, et en
approcha une allumette. Il demeura à l’orée de la forêt jusqu’à ce que
la hutte fût devenue un tourbillon de flammes. La neige tombait
abondamment. La tombe fraîchement creusée devenait un monticule blanc et
les empreintes de pas se comblaient. Matériellement, Bush Mac Taggart ne
redoutait rien pour ce qu’il avait fait, en retournant au lac Bain.
Personne n’ouvrirait jamais la tombe de Pierre Duquesne. Et il n’y avait
personne pour le dénoncer si pareil miracle arrivait. Mais d’une chose
au moins son âme noire ne pourrait se libérer. Toujours il reverrait le
pâle, le victorieux visage de Branche-de-Saule quand elle le brava à cet
instant de gloire que même alors qu’elle lui avait préféré la mort, il
s’était écrié: «Dieu! qu’elle est belle!»
* * * * *
De même que Bush Mac Taggart avait oublié Bari, de même Bari avait
oublié le facteur du lac Bain. Quand Mac Taggart avait couru le long du
ravin, Bari s’était accroupi à l’endroit de la foulée de neige où
Nepeese s’était tenue, le corps roide et les pieds arc-boutés pour se
pencher vers l’eau. Il l’avait vue prendre son élan. Plusieurs fois, cet
été, il l’avait suivie dans ses plongeons hardis dans l’eau profonde et
calme de l’étang. Mais ici, il y avait une distance effrayante. Nepeese
n’avait jamais plongé à pareil endroit. Bari pouvait voir les pointes
sombres des rocs paraître et disparaître dans les tourbillons d’écume,
comme des têtes de monstres en train de jouer. Le bruit de l’eau le
remplissait de frayeur; ses yeux percevaient la ruée des glaçons qui
s’émiettaient entre les murailles rocheuses. Elle, elle s’était élancée
là.