Un second loup s’élança, attaquant traîtreusement Bari de flanc, et

tandis qu’il gisait dans la neige ses mâchoires broyant la patte d’avant

de son premier ennemi, la bande entière se rua sur lui en masse. Pareil

assaut contre le jeune caribou aurait signifié la mort en moins d’une

minute. Chaque croc aurait trouvé où entrer. Bari se trouvant par

bonheur sous ses deux premiers assaillants et garanti par leurs corps,

fut sauvé d’être mis en pièces aussitôt. Il savait qu’il luttait pour

son salut. Au-dessus de lui, la horde des fauves tournait et l’enlaçait

et hurlait, il sentit la douleur cuisante des dents qui lui entraient

dans les chairs. Il étouffait; cent couteaux semblaient le dépecer et,

cependant, malgré l’horreur et le désespoir de cette situation, il ne

poussa ni un appel, ni une plainte, ni un cri. Encore une demi-minute et

il aurait succombé, si la lutte n’avait eu lieu tout à l’extrémité de la

rive. Ébranlée par l’afflux des torrents printaniers, une partie de

cette rive s’affaissa subitement et entraîna avec elle Bari et la moitié

de la bande. Dans un éclair, Bari se souvint de l’eau et de la fuite du

caribou. Un instant, l’éboulement l’avait délivré de la bande et,

profitant de cet instant, il fit un simple saut par-dessus les échines

grises de ses ennemis dans l’eau profonde du ruisseau. Et derrière lui

une demi-douzaine de gueules se refermèrent sur le vide. De même qu’il

avait sauvé le caribou, ce filet d’eau qui brillait à la clarté de la

lune et des étoiles avait sauvé Bari.

Le ruisseau n’avait pas plus de cent pieds de largeur, mais il en coûta

à Bari, si près d’un combat meurtrier, de le traverser. Tant qu’il se

fut tiré de là sur la rive opposée, il ne s’était pas rendu complètement

compte de la gravité de ses blessures. Il ne pouvait, pour l’instant, se

servir d’une de ses pattes d’arrière; l’avant de son épaule gauche était

ouvert jusqu’à l’os; sa tête et son corps étaient déchirés et lardés,

et, tandis qu’il s’éloignait lentement du ruisseau, la trace qu’il

laissait sur la neige formait un chemin de sang. Le sang ruisselait de

ses mâchoires pantelantes entre lesquelles sa langue saignait; il

coulait de ses jambes, de ses flancs, de son ventre, il dégouttait de

ses oreilles. L’une d’elles était fendue net sur une longueur de deux

pouces comme si on l’avait coupée au couteau. Ses sens étaient troublés,

sa compréhension des choses obscurcie comme par un voile tiré devant ses

yeux. Il n’entendit pas, un peu plus tard, de l’autre côté de la

rivière, le hurlement de déception de la horde de loups, il n’eut plus

même conscience de l’existence de la lune et des étoiles. A demi-mort,

il avança en rampant jusqu’à ce que, par bonheur, il arrivât à un

bosquet de sapins rabougris. Il s’y traîna et s’y laissa tomber anéanti.

* * * * *

Toute cette nuit-là et jusqu’à midi du jour suivant, Bari demeura étendu

sans bouger. La fièvre brûlait son sang. Elle montait fort et rapidement

à la mort, puis elle décrut lentement et la vie fut victorieuse. A midi,

il se remit en route. Il était sans force et titubait sur ses jambes. Il

traînait encore sa jambe d’arrière et il était recru de douleur. Mais il

faisait une journée splendide. Le soleil était chaud. La neige fondait.

Le ciel ressemblait à une vaste mer bleue et des torrents de vie

couraient de nouveau, tièdes, dans ses veines. Mais maintenant ses

désirs étaient à jamais changés et il était au terme de ses

investigations. Une colère rouge croissait dans ses yeux, tandis qu’il

grondait dans la direction du combat de la nuit dernière avec les loups.

Ils n’étaient plus de ses gens. Ils n’étaient plus de son sang. Jamais

plus l’appel de la chasse ne le leurrerait, ni la voix de la horde

n’éveillerait en lui l’antique envie. En lui, il y avait une chose

nouveau-née, une haine impérissable pour le loup, une haine qui allait

augmenter en lui jusqu’à devenir comme un mal foncier, une chose

toujours présente et insistante, réclamant vengeance contre leur espèce.

La nuit précédente, il était allé à eux en camarade. Aujourd’hui, il

était un banni. Tailladé et estropié, portant sur lui des stigmates pour

le reste de sa vie, il avait retenu la leçon de la solitude. Demain et

après-demain et durant tous les jours qui suivraient sans fin, il se

souviendrait parfaitement de la leçon.

CHAPITRE XIX

LE FACTEUR SE DÉCIDE

Dans la cabane du Grey Loon, la quatrième nuit de l’absence de Bari,

Pierre fumait sa pipe après un grand souper de longe de caribou qu’il

avait rapportée de la piste et Nepeese écoutait le récit du coup

remarquable qu’il avait réussi, quand un bruit à la porte les

interrompit. Nepeese ouvrit et Bari entra. Le cri de bienvenue qui était

aux lèvres de la jeune fille y mourut sur le champ et Pierre sursauta

comme s’il ne pouvait croire que cette créature qui revenait était le

chien-loup. Trois jours et trois nuits sans manger, pendant lesquels il

n’avait pu chasser à cause de la patte qu’il tirait encore, avaient posé

sur lui les stigmates de la famine. Couturé par la bataille et couvert

de caillots de sang séché qui pendaient encore à ses longs poils, il

avait un aspect qui arracha finalement un long soupir à Nepeese. Un

bizarre sourire s’esquissa sur le visage de Pierre, tandis qu’il se

penchait hors de son fauteuil, puis se levant lentement et regardant

avec plus d’attention, il dit à Nepeese:

--Ventre saint gris! Oui. Il est allé rejoindre la horde des loups,

Nepeese, et la horde s’est retournée contre lui. Ce n’a pas été un

combat entre deux loups, non! Ce fut un combat de toute la bande. Il est

déchiré et lardé à cinquante places. Et, mon Dieu, il est vivant...

Dans la voix de Pierre l’émerveillement et la surprise allaient

croissant. Il demeurait sceptique et pourtant il ne pouvait ne pas

croire ce que lui disaient ses yeux. Ce qui était arrivé n’était rien

moins qu’un miracle et, pendant un moment, il ne souffla mot, mais resta

à regarder en silence, tandis que Nepeese s’éveillait de son étonnement

pour donner à Bari des soins et de la nourriture. Quand il eut dévoré

comme un affamé une bouillie froide, elle se mit à laver les blessures

dans de l’eau tiède, ensuite elle les oignit avec de la graisse d’ours,

lui parlant tout le temps dans son doux langage cree. Après la douleur

et la faim et la traîtrise de son équipée, c’était une magnifique

réception pour Bari. Il dormit cette nuit-là au pied du lit de

Branche-de-Saule. Le matin suivant, ce fut la fraîche caresse de sa

langue sur la main de Nepeese qui l’éveilla.

* * * * *

Dès ce jour-là, ils reprirent la camaraderie interrompue par la

désertion momentanée de Bari. L’attachement était plus grand que jamais

de la part de Bari. C’était lui qui s’était enfui loin de

Branche-de-Saule, qui l’avait quittée à l’appel de la bande et il avait

l’air parfois de sentir la profondeur de sa trahison et il essayait de

réparer sa faute. Il y avait à n’en pas douter un grand changement en

lui. Il s’attachait à Nepeese comme une ombre. Au lieu de dormir la nuit

dans l’abri de sapin que Pierre lui avait fabriqué, il s’était fait

lui-même un petit creux dans la terre près de la porte de la hutte.

Pierre croyait comprendre mieux encore, mais en réalité la clef du

mystère résidait en Bari lui-même.

Il ne joua plus désormais comme il avait joué avant de partir seul dans

la forêt. Il ne faisait plus la chasse aux bâtons ou ne courait plus

jusqu’à n’être qu’un tourbillon pour la simple joie de courir. Tout

enfantillage avait disparu. A la place, il y avait une immense adoration

et une vaste amertume, de l’amour pour la jeune fille et de la haine

pour la horde et tout cela tenait lieu du passé. Chaque fois qu’il

entendait le hurlement du loup, un grognement de colère montait à sa

gorge et il montrait les crocs au point que même Pierre s’écartait un

peu de lui. Un attouchement de la main de la jeune fille l’apaisait.

En une semaine ou deux, les grandes neiges arrivèrent, et Pierre

recommença ses voyages au long de sa ligne de pièges. Nepeese avait

passé avec lui un intéressant marché cet hiver. Pierre l’avait prise

comme associée. Un piège tous les cinq, une trappe toutes les cinq, un

appât empoisonné tous les cinq devaient lui appartenir et ce qu’ils

prenaient et tuaient rapprochait un peu plus la réalisation d’un rêve

merveilleux qui croissait dans l’âme de Branche-de-Saule. Pierre en

avait fait la promesse. S’ils avaient beaucoup de chance cet hiver, ils

descendraient ensemble aux dernières neiges jusqu’à Nelson House, afin

d’y acheter le vieux petit harmonium qui était à vendre. Et si

l’harmonium était vendu, ils travailleraient un autre hiver pour en

acheter un neuf. De ce fait, Nepeese prenait un intérêt enthousiaste et

incessant à visiter la zone de trappes. De la part de Pierre c’était

plus ou moins un bel acte de diplomatie. Il aurait vendu son âme peur

donner l’harmonium à Nepeese; il avait décidé qu’elle l’aurait, que les

cinquièmes trappes, les cinquièmes fosses ou les cinquièmes appâts

empoisonnés eussent pris des fourrures ou non.

L’association n’avait en apparence d’autre signification que ces

objets-là. Mais, d’autre part, cela voulait dire pour Nepeese une

occupation personnelle où se prendre complètement. Pierre lui avait fait

comprendre que cela faisait d’elle une camarade et une collaboratrice

sur la piste. Tel était son dessein: la garder avec lui quand il

s’absentait de la hutte. Il savait que Mac Taggart reviendrait à Grey

Loon peut-être plus d’une fois durant l’hiver. Il avait des chiens

rapides et c’était un voyage assez court. Et lorsque Mac Taggart

viendrait il ne fallait pas que Nepeese fût seule à la cabane.

La zone des trappes de Pierre s’étendait du Nord à l’Ouest, couvrant en

tout une distance de cinquante milles, avec une moyenne de deux trappes,

un piège et un appât par mille. C’était une ligne sinueuse qui brillait

au long des ruisseaux, pour la belette, la loutre et la martre, qui

pénétrait au plus profond des forêts pour le chat-pêcheur et le lynx, et

qui traversait les lacs et les lambeaux de terres arides balayés par les

tempêtes où les appâts empoisonnés pouvaient être disposés pour le

renard et le loup.

A mi-chemin de la ligne, Pierre avait construit une petite hutte en bois

et une autre à l’extrémité, de telle sorte que le travail d’une journée

équivalait à vingt-cinq milles. C’était aisé pour Pierre et pas bien

difficile pour Nepeese, au bout des quelques premiers jours. Pendant

tout les mois d’octobre et de novembre et la plus grande partie de

décembre, ils accomplirent régulièrement leur trajet achevant leur

tournée tous les six jours, ce qui leur donnait une journée de repos à

la cabane du Grey Loon et une autre journée à la cabane à l’extrémité de

la piste. Pour Pierre, le travail de l’hiver était une affaire

véritable, l’ouvrage de sa race depuis des générations; pour Nepeese et

Bari il représentait une libre et joyeuse partie qui jamais un seul jour

ne les lassait. Même, Pierre ne pouvait tout à fait se défendre de leur

emballement. C’était contagieux et pendant trois mois il fut plus

heureux qu’il n’avait jamais été depuis que son soleil s’était couché,

ce soir que mourut la princesse-mère.

Ce furent des mois merveilleux. La fourrure était abondante et il

faisait un froid continu sans tourmente mauvaise. Non seulement Nepeese

portait un petit paquet sur les épaules afin de rendre plus léger le

fardeau de Pierre, mais elle exerçait Bari à porter de chaque côté de

ses flancs de mignons paniers qu’elle avait fabriqués. Dans ces paniers

Bari portait les appâts.

* * * * *

Dans un sur trois au moins des pièges, il y avait toujours ce que Pierre

nommait des «bagatelles»: lapins, hiboux, corneilles, geais ou

écureuils. Ceux-ci, une fois déplumés ou écorchés, constituaient l’appât

pour recharger les trappes plus avant.

Sur la fin de décembre, comme ils revenaient à Grey Loon, Pierre

s’arrêta brusquement à une douzaine de pas en avant de Nepeese et fixa

la neige. Une bizarre empreinte de chaussures avait rejoint la leur et

se dirigeait vers la hutte... Pendant une demi-minute, Pierre resta

silencieux et c’est à peine si un muscle de son visage remua, tandis

qu’il regardait. La trace venait en droite ligne du Nord et de ce

côté-là c’était le lac Bain. Il y avait également de grandes empreintes

de bottes et leurs enjambées étaient celles d’un homme de taille

robuste. Avant que Pierre eût, dit un mot, Nepeese avait deviné ce que

cela signifiait:

--Monsieur le facteur du lac Bain! dit-elle.

Bari flairait avec défiance l’étrange trace. Ils entendirent le

groulement sourd de sa gorge et Pierre haussa les épaules:

--Oui, le monsieur! fit-il.

Le cœur de Branche-de-Saule se mit à battre plus vite, tandis qu’ils

continuaient d’avancer. Elle n’avait pas peur de Mac Taggart, elle

n’avait pas peur physiquement et cependant quelque chose lui montait de

la poitrine et l’étouffait à l’idée de la présence de cet homme à Grey

Loon. Pourquoi s’y trouvait-il? Pierre n’avait pas besoin de répondre à

la question, l’eût-elle formulée. Elle le savait. Le facteur du lac Bain

n’avait point affaire ici, sinon qu’il voulait la voir. Le sang

empourpra ses joues tandis qu’elle se rappelait cette minute au bord du

ravin alors qu’il la meurtrissait presque dans ses bras. Tenterait-il

cela encore?

Pierre, perdu dans ses sombres pensées, entendit à peine l’éclat de rire

singulier qui sortit de la bouche de Nepeese. Nepeese écoutait le

groulement que Bari faisait entendre de nouveau. C’était un bruit

assourdi, mais terrible. Lorsqu’on fut à un demi-mille de la hutte, elle

enleva les paniers des reins du chien et les porta elle-même. Dix

minutes plus tard, ils aperçurent un homme qui venait à leur rencontre.

Ce n’était point Mac Taggart. Pierre le reconnut et, avec un évident

soupir de soulagement, il lui fit signe de la main. C’était De Bar qui

était trappeur dans les terres incultes au nord du lac Bain. Pierre le

connaissait parfaitement. Ils avaient échangé des poisons à renards. Ils

étaient amis et ils eurent plaisir à se serrer les mains. De Bar regarda

alors Nepeese:

--Tonnerre! la voici femme, s’écria-t-il. Et comme une femme, Nepeese le

regarda bien en face, la rougeur colorant plus fort ses joues et il

s’inclina profondément avec une politesse qui reportait à une couple de

siècles par delà la ligne de pièges.

De Bar ne tarda pas à expliquer sa mission et, avant d’avoir atteint la

hutte, Pierre et Nepeese savaient pourquoi il était venu. Monsieur le

facteur du lac Bain partait en voyage dans cinq jours et il avait

spécialement envoyé De Bar pour demander à Pierre d’aller aider le

commis et le garde-magasin métis pendant son absence. Pierre ne fit

d’abord aucune observation. Mais il réfléchissait, Pourquoi Mac Taggart

l’envoyait-il chercher? Pourquoi n’avait-il pas choisi quelqu’un qui fût

plus proche? Tant que le feu ne pétilla point dans le poêle de tôle de

la hutte et que Nepeese ne fut pas occupée à préparer le souper, il ne

formula pas ces questions au chasseur de renards.

De Bar haussa les épaules.

--Il m’a d’abord demandé si je pouvais rester. Mais ma femme a une

pneumonie, Pierre. Elle a pris froid, l’hiver dernier, et je n’ose la

laisser longtemps seule. Il a grande confiance en vous. En outre, vous

connaissez tous les trappeurs inscrits aux registres de la Compagnie du

lac Bain. De sorte qu’il m’a envoyé à vous et il vous prie de ne pas

vous inquiéter à propos de vos lignes de fourrures, car il vous paiera

double de ce que vous auriez pris pendant le temps que vous serez au

poste.

--Et... Nepeese? interrogea Pierre. Monsieur s’attend-il que je l’amène?

Près du poêle, Branche-de-Saule releva la tête pour écouter et son cœur

se remit à battre librement à la réponse de De Bar.

--Il n’a rien dit à ce sujet. Mais bien sûr ce sera un grand changement

pour la petite demoiselle.

Pierre fit signe de la tête.

--Probablement, Netootam!

Ils ne s’entretinrent pas davantage de l’affaire, ce soir-là. Mais

pendant toute la nuit, Pierre y réfléchit et cent fois il se posa la

même question: Pourquoi Mac Taggart l’envoyait-il chercher, lui? Il

n’était pas le seul à bien connaître les trappeurs qui figuraient aux

registres de la Compagnie. Il y avait Wassaon, par exemple, le métis

scandinave dont la hutte se trouvait à moins de quatre heures de marche

du poste; ou Baroche, le vieux Français à barbe blanche qui habitait

encore plus près et de qui chaque phrase était parole d’évangile. Il

faut, se dit-il en fin de compte, que monsieur m’envoie chercher parce

qu’il désire se concilier le père de Nepeese et obtenir l’amitié de

Nepeese elle-même. Car c’était, à n’en point douter, un grand honneur

que le facteur lui faisait et cependant, au fond du cœur, il restait

plein de défiance.

Quand De Bar fut sur le point de le quitter, le lendemain matin, il lui

dit:

--Dites à monsieur que je partirai pour le lac Bain après-demain.

Lorsque De Bar fut parti, Pierre dit à Nepeese:

--Et tu vas rester ici, ma chérie. Je ne t’emmène pas au lac Bain. J’ai

rêvé que monsieur ne s’en allait pas en voyage, mais qu’il a menti et

qu’il sera malade quand j’arriverai au poste. Et pourtant si par hasard

tu voulais venir...

Nepeese se redressa brusquement pareille à un roseau que le vent avait

courbé.

--Non! s’écria-t-elle si farouchement que Pierre éclata de rire et se

frotta les mains.

Ainsi se fit-il que le deuxième jour après la visite du chasseur de

renards, Pierre s’en alla au lac Bain. Nepeese, sur le seuil, lui fit

signe adieu de la main jusqu’à ce qu’il eût disparu à sa vue.

Le matin de ce même jour, Mac Taggart se leva alors qu’il faisait encore

nuit. Le moment était arrivé, l’heure et le jour qu’il avait attendus et

combinés, et, de toute la nuit, le sommeil n’avait fermé ses yeux. Vingt

fois, il avait tenu ce merveilleux portrait de Nepeese à la lueur de la

lampe et qui, chaque fois, produisait l’effet de l’huile jetée sur un

brasier. Toutes les forces de son être sombraient maintenant dans une

seule et grande passion dont longtemps et minutieusement il avait

machiné l’accomplissement. Il avait reculé devant un meurtre à

commettre: tuer Pierre, et, dans son hésitation, il avait trouvé un

moyen meilleur. Nepeese ne pouvait lui échapper. Il la rencontrerait

seule à la hutte, sans défense, pour en faire ce qu’il lui plairait.

Après quoi...

Il se mit à rire et serra ses gros poings, enchanté. Oui, après cela,

Nepeese consentirait à devenir la femme du facteur du lac Bain. Elle ne

voudrait pas que les gens de la forêt la regardent comme _la bête

noire_. Non! Elle viendrait spontanément. Et Pierre ne saurait jamais ce

qui s’était passé à la hutte, car Nepeese voudrait-elle le lui raconter?

C’était un plan superbe, si facile à réaliser, aux résultats tellement

inévitables! Et, pendant tout ce temps, Pierre s’imaginerait que Mac

Taggart était parti en mission vers l’Est.

Il déjeuna avant l’aube et il était en route avant qu’il fît jour

encore. A dessein, il tourna directement à l’est, afin qu’en arrivant du

sud-ouest, Pierre ne pût rencontrer les traces de son traîneau. Car il

avait maintenant résolu qu’il importait que Pierre ne sût jamais cela et

n’eût pas un soupçon, même si cela devait l’obliger à faire quelques

milles supplémentaires de voyage, si bien qu’il ne parviendrait au Grey

Loon que le deuxième jour. Il était préférable, somme toute, d’être un

jour en retard, car il était possible que quelque chose eût fait

différer Pierre. De sorte qu’il ne s’efforça point d’aller au plus vite.

Il y avait une énorme somme de brutale satisfaction à prévoir ce qui

allait arriver et Mac Taggart se plongeait dans ce plaisir jusqu’à

satiété. Aucune chance de déception d’ailleurs. Il était sûr que Nepeese

n’accompagnerait pas son père au lac Bain. Elle serait à la hutte du

Grey Loon, seule. Cinquante fois son visage s’empourpra violemment d’y

penser.

* * * * *

Nepeese ne redoutait rien de cette solitude. Des fois, maintenant, la

pensée d’être seule lui était agréable, quand elle désirait rêver, quand

elle se représentait des choses au mystère desquelles elle n’aurait même

pas admis Pierre. Elle devenait femme, une fleur qui, close jusqu’alors,

s’épanouissait, C’était encore une jeune fille avec le doux velouté de

l’adolescence dans ses yeux et cependant avec déjà le mystère de la

femme s’émouvant dans son âme, comme si la Grande Main hésitait à

l’éveiller ou à la laisser dormir encore plus longtemps. A ces

moments-là, lorsque l’occasion s’offrait de consacrer quelques heures à

sa rêverie, elle mettait sa robe rouge et relevait ses cheveux comme

elle l’avait vu représenté dans les gravures des magazines que Pierre

rapportait deux fois par an de Nelson House.

Le deuxième jour de l’absence de Pierre, elle s’habilla de la sorte;

toutefois, elle fit retomber ses cheveux autour d’elle en gloire

lumineuse et autour de son front elle attacha un bandeau de ruban rouge.

Cependant, ce n’était pas fini. Aujourd’hui, elle avait de merveilleux

desseins. Sur la muraille, près de son miroir, elle avait fixé une

grande page tirée d’un magazine pour dames et sur cette page on voyait

une délicieuse figure à frisettes. En dessous était écrit: Mary

Pickford. A quinze cents milles au Nord du bureau de la Californie

soleilleuse où la photographie avait été prise, Nepeese, une moue à ses

lèvres pourpres, le front plissé, s’appliquait à saisir le secret des

ondulations de la petite Mary Pickford.

Elle regardait son miroir, le visage enflammé et des yeux brillants,

s’énervant pour donner à l’une de ses tresses qui tombait plus bas que

ses hanches, l’aspect des boucles convoitées. Soudain, derrière elle, la

porte s’ouvrit et Bush Mac Taggart entra.

CHAPITRE XX

UNE LUTTE INUTILE

Branche-de-Saule tournait le dos à la porte quand le facteur du lac Bain

pénétra dans la hutte et, dans son étonnement, durant quelques secondes

elle ne se retourna pas. Elle crut d’abord que c’était Pierre. Il avait

eu besoin de revenir; mais comme cette pensée lui venait, elle entendit

un groulement dans la gorge de Bari qui la fit se dresser brusquement et

regarder vers la porte.

Mac Taggart n’était pas entré sans se préparer. Il avait laissé dehors

son paquet, son fusil et son lourd pardessus. Il était debout sur le

seuil et il considérait Nepeese, sa superbe toilette et sa florissante

chevelure, comme étourdi par ce qu’il voyait. Fatalité ou hasard

jouaient alors contre Branche-de-Saule. S’il y avait eu un soupçon de

chevaleresque ou même de pitié sommeillant dans l’âme de Bush Mac

Taggart, il eût été anéanti par ce qu’il vit. Jamais Nepeese n’avait

paru plus belle, pas même le jour que Mac Donald, le géographe, avait

fait sa photographie. C’était la manière dont le soleil, pénétrant à

flots par la fenêtre, faisait ressortir sa merveilleuse chevelure dans

l’obscurité lumineuse de laquelle son visage était encadré comme un fin

camée qui retint un instant Mac Taggart, hésitant et la respiration

coupée. Il avait rêvé. Ses désirs de brute lui avaient représenté

Nepeese dans tout le charme qu’une imagination torturé par la passion

peut ajouter à la réalité. Mais il ne s’était rien représenté de

comparable à la créature qui était maintenant devant lui, les yeux

agrandis démesurément d’effroi et pâlissant sous le regard qui la

fixait. Il n’y eut qu’un instant pendant lequel leurs yeux se

rencontrèrent dans ce terrible silence: terrible pour la jeune fille.

Des mots étaient superflus. A la fin, elle comprit. Elle comprit le

danger qu’elle avait couru le jour où, au bord du ravin et dans la

forêt, elle s’était moquée, sans peur de la menace qui l’assaillait

maintenant de front. C’était, sur le visage de Mac Taggart,

indescriptible, l’horrible joie qui brûlait dans ses yeux, l’éclat de

ses dents serrées, le sang pourpre embrasant sa face, tandis qu’il la

regardait. En un éclair la vérité lui apparut. C’était un guet-apens et

Pierre était parti.

Un soupir qui ressemblait à un sanglot expira sur ses lèvres.

--Monsieur! essaya-t-elle de dire. Mais ce ne fut qu’un murmure, un

effort. Elle paraissait suffoquée.

Elle perçut nettement le déclanchement du verrou de fer alors qu’il

fermait la porte. Mac Taggart avança d’un pas.

Bari, chien-loup · 第 10 / 16 段