L’appel parvint à Bari comme un voleur qui entre petit à petit et avec

précaution dans un endroit défendu. Il ne le comprit pas tout d’abord.

Cela le rendit nerveux et mal à l’aise, tellement agité que Nepeese

entendit, à diverses reprises, qu’il se plaignait en dormant. Il

attendait quelque chose. Quoi? Pierre le savait et souriait d’une

manière mystérieuse. Et cela arriva. Ce fut une nuit, par une nuit

glorieuse, pleine de lune et d’étoiles et, sous la lune et les étoiles,

la terre était blanche d’un ourlet de givre. Et de loin, de très loin,

arriva l’appel de la bande. De temps à autre, au cours de l’été, on

avait entendu le hurlement d’un loup isolé, mais, cette fois, c’était la

horde entière, et, tandis que l’appel parvenait jusqu’à lui, à travers

le silence et le mystère de la nuit, chant de cruauté qui venait à

chaque déclin de la lune Rouge, du fond des âges infinis. Pierre savait

qu’enfin était arrivé ce que Bari attendait. Aussitôt Bari avait

compris. Ses muscles vibraient comme des câbles tendus, alors qu’il se

tenait debout dans le clair de lune, regardant dans la direction d’où

provenait le mystère et le tressaillement du bruit. On pouvait

l’entendre se plaindre doucement et Pierre se penchant de façon à

l’observer dans la lumière de la nuit, put le voir qui tremblait.

--C’est _Mee-kov_, murmura-t-il à Nepeese.

Cela voulait dire l’appel du sang qui circulait accéléré dans les veines

de Bari, non seulement l’appel de son espèce, mais l’appel de Kazan et

de Louve-Grise et de ses ancêtres depuis d’innombrables générations.

C’était la voix de sa race. Voilà ce que Pierre avait dit tout bas. Et

il avait raison. Dans la nuit dorée, Branche-de-Saule attendait, car

c’était elle qui avait joué le plus gros jeu et c’était elle qui allait

perdre ou gagner. Elle ne souffla mot et ne répondit pas aux paroles

assourdies de Pierre, mais elle retint sa respiration et observa Bari,

tandis que, peu à peu, il disparaissait pas à pas dans l’ombre. Quelques

instants après, il était parti. Ce fut alors qu’elle se redressa, rejeta

la tête en arrière, ses yeux rivalisant d’éclat avec les étoiles.

--Bari, appela-t-elle, Bari, Bari!

Il devait être déjà à la lisière de la forêt, car elle poussa un ou deux

longs soupirs d’attente avant qu’il revînt à son côté. Mais il était

accouru droit comme une flèche et il gémissait en la regardant en face.

Nepeese lui posa les mains sur sa tête.

--Vous avez raison, mon père, dit-elle. Il s’en ira chez les loups. Mais

il reviendra. Il ne me quittera jamais bien longtemps.

Une main encore posée sur la tête de Bari, elle désigna de l’autre

l’obscurité, pareille à un puits d’ombre, de la forêt.

--Va les retrouver, Bari! murmura-t-elle. Mais il faut revenir. Il le

faut. _Cheamao!_

Avec Pierre, elle retourna dans la hutte, la porte close derrière eux.

Bari resta seul. Il y eut un long silence. Bari pouvait y entendre les

bruits de la nuit, le heurt des chaînes qui attachaient les chiens, le

mouvement énervé de leur corps, le sifflement palpitant d’une paire

d’ailes, la respiration même de la nuit. Car pour lui cette nuit, même

dans sa tranquillité, paraissait vivante. De nouveau il s’avança, et à

l’orée de la forêt, une fois de plus, il s’arrêta pour écouter. Le vent

avait changé et il roulait en lui le cri, lamentable à glacer le sang,

de la hurle. Loin, loin, du côté de l’ouest, un loup isolé tourna son

mufle vers le ciel et répondit à l’appel assemblé de son clan, puis de

l’est arriva par delà la hutte une voix si lointaine qu’elle semblait un

écho mourant dans l’immensité de la nuit. Un cri étouffé s’arrêta dans

la gorge de Bari. Il leva la tête. Juste au-dessus de lui montait la

lune Rouge, l’invitant au frissonnement et au mystère du monde ouvert

devant lui. Le bruit s’accrut dans sa gorge et peu à peu augmenta de

volume jusqu’à ce que sa réponse s’élevât vers les étoiles.

Dans leur hutte, Pierre et Branche-de-Saule l’entendirent. Pierre haussa

les épaules.

--Il est parti, fit-il.

--Oui, il est parti, mon père, répliqua Nepeese qui regardait à la

fenêtre.

CHAPITRE XVIII

LE BANNI

L’obscurité des forêts n’effrayait plus Bari comme aux jours

d’autrefois. Cette nuit-là son cri de chasse était monté vers les

étoiles et vers la lune et, par ce cri, il avait pour la première fois

exprimé son mépris de la nuit et de l’espace, son défi à la solitude

entière, son acceptation de la Fraternité. Dans ce cri et la réponse qui

lui était arrivée, il sentait une force nouvelle: le triomphe final de

la nature lui imposant cette certitude qu’il ne fallait pas redouter

plus longtemps ces forêts et les créatures qu’elles renfermaient, mais

que _toutes choses au contraire le craignaient_.

Là-bas, par delà la clôture de la hutte et l’influence de Nepeese,

étaient tout ce que son sang de loup trouvait maintenant de plus

désirable: une camaraderie de son espèce, le frisson de l’aventure, le

beau sang pourpre de la curée et l’amour. Et ceci, somme toute, était le

mystère dominant les forces qui le pressaient et que cependant il

comprenait le moins.

Il courut droit en pleine obscurité vers le nord-ouest, rampant sous les

broussailles, la queue basse, les oreilles de biais, pareil au loup,

quand le loup suit une piste nocturne. La bande avait obliqué

directement au nord et allait plus vite que lui, de sorte qu’au bout

d’une heure il ne pouvait plus l’entendre. Mais le hurlement du loup

solitaire à l’ouest s’était rapproché et, trois fois, Bari lui répondit.

Au bout d’une heure, il réentendit de nouveau la bande qui obliquait au

sud. Pierre aurait compris sans peine. Leur proie avait trouvé sécurité

au delà de l’eau ou dans un lac, et les _makekuns_ suivaient une piste

fraîche. A cet instant, Bari n’était séparé du loup isolé que d’un quart

de mille de forêt à peine, mais ce loup isolé était, au surplus, un

vieux loup et avec l’intelligence et la précision d’une longue

expérience, il s’éloigna dans la direction des chasseurs, écourtant sa

route de manière à devancer, à un moment, la bande d’un demi-mille ou de

trois quarts de mille. C’était un tour de la communauté que Bari avait

encore à apprendre et le résultat de son ignorance et le manque

d’habileté firent que, deux fois ensuite, en moins d’une demi-heure, il

se trouva tout frémissant tout près de la bande, sans réussir à la

rejoindre. Puis il y eut un long et dernier silence. La bande avait

consommé son meurtre et, pendant la curée, ne faisait aucun bruit.

Le reste de la nuit, Bari erra solitaire ou du moins jusqu’à ce que la

lune fût bien au déclin. Il avait fait du chemin depuis la hutte et sa

route avait été incertaine et zigzagante, mais il n’était plus du tout

possédé du sentiment désagréable de s’être perdu. Les deux ou trois

derniers mois avaient développé en lui le sens de l’orientation, ce

«sixième sens» qui dirige les pigeons sans les égarer de leur route et

les conduit droit, à vol d’oiseau, au refuge de leurs premières années.

Il n’avait pas oublié Nepeese. Une douzaine de fois il détourna la tête

en gémissant, et toujours il choisissait soigneusement la direction où

se trouvait la hutte. Mais il n’y retourna pas. Tandis que la nuit se

prolongeait, sa recherche du mystère qu’il n’avait pas trouvé

continuait. La faim même au coucher de la lune et au point du jour ne

fut pas assez aiguë pour le mettre en chasse de nourriture. Il faisait

froid et il fit, sembla-t-il, plus froid quand la lueur de la lune et

des étoiles s’éteignit. Sous ses pieds, qu’on eût dit ouatés, il y

avait, surtout dans les clairières, un givre épais et blanc où parfois

il laissait nettement l’empreinte de ses pattes et de ses ongles. Il

avait marché ferme durant des heures, fait beaucoup de milles en tout et

il était fatigué quand vint à poindre l’aube. Et ce fut à ce moment que

ses babines s’entrechoquant tout à coup, Bari s’arrêta d’un trait sur la

route.

Enfin était arrivée la rencontre qu’il avait cherchée. Il y avait dans

une clairière éclairée par l’aurore glaciale, un petit cirque situé au

flanc d’un coteau, du côté de l’Est. La tête tournée vers lui et

l’attendant, tandis qu’il sortait de l’ombre, le flairant de son nez

pointu, se tenait Maheegun, la jeune louve. Bari n’avait pas flairé sa

présence, mais il l’aperçut dès au sortir de la bordure de jeunes

baumiers qui encerclaient la clairière. Ce fut alors qu’il s’arrêta et

pendant une bonne minute, ni l’un ni l’autre ne remua ou ne sembla

respirer. Il n’y avait pas quinze jours de différence d’âge entre deux,

cependant des deux, Maheegun était de beaucoup la moins grande; son

corps était aussi long, mais elle était plus mince. Elle se tenait sur

ses jambes grêles qui étaient presque pareilles aux jambes d’un renard

et la courbure de son dos était celle d’un arc à peine tendu, signe

d’une vélocité égale à celle du vent. Elle se tenait en posture de

fuite, alors même que Bari faisait les premiers pas vers elle; puis,

très lentement, son corps se détendit et, au fur et à mesure que Bari se

rapprochait, ses oreilles perdaient de leur mobilité et retombaient

horizontalement. Bari poussa un gémissement. Ses oreilles à lui étaient

dressées, sa tête en éveil, la queue haute et hérissée. L’adresse, sinon

la diplomatie, faisait déjà partie de sa masculine supériorité et il ne

pressa point aussitôt l’affaire. Il était à moins de cinq pieds de

Maheegun, lorsqu’il se détourna d’elle comme par hasard et regarda du

côté de l’Est, où un léger coup de crayon rouge et or annonçait le jour.

Pendant quelques instants, il renifla, regarda autour de lui et prit le

vent avec beaucoup de gravité, comme s’il voulait persuader sa belle

connaissance, ainsi que certaines bêtes à deux jambes ont fait, avant

lui, de son importance à la ronde. Et Maheegun fut proprement subjuguée.

L’esbrouffe de Bari opérait aussi bellement que le bluff des bêtes à

deux jambes. Il renifla l’air avec un tel frémissement et un

enthousiasme si méfiant que les oreilles de Maheegun se redressèrent et

qu’elle renifla l’air de compagnie. Il tourna la tête dans toutes les

directions d’une manière si prompte et si éveillée que la féminine

curiosité de Maheegun, sinon l’inquiétude, lui firent également tourner

la tête par sympathie interrogative et lorsqu’il poussa un faible

gémissement comme si, dans l’air, il avait surpris un mystère qu’elle ne

pouvait comprendre, un bruit léger se fit entendre en réponse dans sa

gorge, mais adouci et discret, semblable à une exclamation de femme qui

n’est pas bien sûre si elle doit interrompre ou non son seigneur et

maître. A ce bruit que surprit l’ouïe fine de Bari, il s’avança vers

elle d’un pas léger et menu et, l’instant d’après, ils se flairaient le

nez...

* * * * *

Quand le soleil se leva une demi-heure plus tard, il les trouva encore

dans l’étroite clairière au flanc du coteau, avec la frange épaisse des

forêts au-dessous d’eux et derrière cette frange, une plaine boisée et

sauvage qui ressemblait dans son manteau de givre à un linceul de

spectre. Là-haut, au-dessus, apparut la première lueur rouge du jour

emplissant la clairière d’une chaleur de plus en plus agréable à mesure

que le soleil montait.

Durant un moment, ni Bari ni Maheegun n’eurent envie de bouger et,

pendant une heure ou deux, ils demeurèrent étendus à se chauffer dans un

creux du remblai, regardant en bas de leurs yeux interrogateurs et

grands ouverts la plaine boisée qui s’étendait sous eux comme une

immense mer. Maheegun aussi avait rêvé de la bande en chasse et de même

que Bari elle avait failli la rejoindre. Ils étaient fatigués, un peu

découragés par moment et ils avaient faim, mais ils tressaillaient

encore du beau frisson du devenir et de la sensation anxieuse d’avoir

pris conscience de leur nouvelle et mystérieuse amitié. Une

demi-douzaine de fois, Bari se redressa et flaira tout autour de

Maheegun couchée au soleil, se lamentant vers elle doucement et touchant

du museau son doux pelage, mais pendant longtemps, elle ne fit aucune

attention à lui. Enfin elle le suivit. Toute la journée, ils

vagabondèrent et se reposèrent de compagnie. Et une fois de plus, la

nuit arriva.

C’était une nuit sans lune et sans étoiles. Des masses grises de nuages

descendaient lentement du Nord et de l’Est et au faîte des arbres il y

avait à peine un souffle de vent, cependant que la nuit s’y

épaississait. La neige se mit à tomber dru, à gros flacons, sans bruit.

Il ne faisait pas froid, mais il faisait calme, si calme que Bari et

Maheegun n’avançaient que quelques mètres à la fois et s’arrêtaient pour

écouter. En pareille occurrence, tous les rôdeurs de nuit des forêts

sont en route pour peu qu’ils aient à bouger le moins du monde. C’était

la première des grandes tempêtes de neige. Pour tous les carnivores

farouches des forêts, les grandes neiges sont le début du carnaval

d’hiver, du carnaval et de la curée, de l’aventure barbare dans les

nuits sans fin, de la guerre à outrance sur les chemins gelés. Les jours

de fécondité et de maternité, la paix du printemps et de l’été sont

passés; de l’horizon arrive l’appel du Nord, l’invite pour tous les

carnassiers à la longue chasse et dans son premier tressaillement, tous

les êtres vivants ne bougent qu’un peu cette nuit-là, et avec précaution

et angoisse. Leur jeunesse rendait toutes choses neuves à Bari et à

Maheegun. Leur sang circulait avec rapidité, leurs pieds se posaient

doucement, leurs oreilles étaient étonnées de vibrer aux plus légers

bruits. Au début de la grande neige, ils ressentaient le rythme excitant

d’une vie nouvelle. Il les attirait. Il les incitait à l’aventure dans

le mystère blanc de la tempête silencieuse et, sollicités par cette

poussée de jeunesse et de désirs, ils continuaient d’avancer.

La neige devint plus épaisse sous leurs pieds. Dans les clairières, ils

y enfonçaient jusqu’aux genoux et elle ne cessait de tomber, comme une

immense nue blanche qui, sans fin, descendait des cieux. Il était près

de minuit quand elle s’arrêta. Les nuages allaient à la dérive sous la

lune et les étoiles, et longtemps Bari et Maheegun se tinrent sans

bouger à regarder du haut de la crête chauve d’un coteau le monde

merveilleux déroulé à leurs pieds.

Jamais leur vue n’avait porté si loin, sauf à la lumière du jour.

Au-dessous d’eux s’étendait une plaine. Ils pouvaient voir ses forêts,

des arbres isolés surgis de la neige comme des fantômes, un ruisseau,

pas encore gelé, qui brillait comme du verre qui aurait en lui la lueur

tremblotante d’une flamme. Bari s’avança vers ce ruisseau. Il ne pensait

plus à Nepeese et il gémissait d’un bonheur contenu tandis qu’il

s’arrêtait à mi-route et se retournait pour caresser Maheegun.

Il avait envie de se rouler dans la neige et de folâtrer avec sa

compagne, il avait envie d’aboyer, de dresser la tête et de hurler comme

il hurlait à la Lune Rouge, naguère à la hutte. Quelque chose le

retenait de le faire. Peut-être était-ce l’air de Maheegun. Elle

recevait froidement ses attentions. Une fois ou deux, elle parut presque

effrayée; deux fois Bari avait entendu le claquement aigu de ses dents

depuis qu’ils avaient grimpé le coteau.

La nuit précédente et pendant toute la tempête de cette nuit-ci, leur

amitié s’était faite plus intime, mais maintenant un mystérieux

éloignement s’y substituait chez Maheegun. Pierre en aurait donné

l’explication. Avec la neige sous lui et autour de lui, la lune et les

étoiles lumineuses au-dessus de lui, Bari comme la nuit elle-même, avait

subi une transformation. Son pelage ressemblait à du jais luisant.

Chaque poil de son corps était d’un noir brillant. _Noir!_ C’était cela.

Et la nature essayait de dire à Maheegun que de toutes les créatures que

haïssait sa race, la créature que les loups craignaient et haïssaient le

plus était _noire_! En elle, ce n’était pas l’expérience, mais

l’instinct qui lui parlait de la haine immémoriale entre le loup gris et

l’ours noir et le pelage de Bari, au clair de lune et dans la neige,

était plus noir que celui même de Wakayoo n’avait jamais été aux jours

de mai où il s’engraissait de poisson. Tant qu’ils parcoururent

l’immensité de la plaine, la jeune louve avait suivi Bari sans hésiter,

maintenant il y avait dans son maintien de la singularité et de

l’indécision et, deux fois, elle s’arrêta et aurait bien laissé Bari

partir sans elle.

Une heure après qu’ils avaient pénétré dans la plaine, arriva

brusquement, de l’Ouest, le hurlement de la bande des loups. Elle

n’était pas bien éloignée, pas plus d’à un mille peut-être du pied du

coteau et le jappement vif et prompt qui suivit la première clameur

prouvait que les chasseurs aux longs crocs avaient fait lever une pièce

inattendue, caribou ou élan, et qu’ils étaient à ses talons. A la voix

de son peuple, Maheegun redressa les oreilles et fila comme une flèche

qui part d’un arc.

L’inattendu de son départ et la rapidité de sa fuite laissèrent Bari à

bonne distance derrière elle dans cette course à travers la plaine. Elle

courait aveuglément, favorisée par la chance. Pendant l’espace de cinq

minutes peut-être, la bande était si près de sa proie qu’elle ne faisait

plus aucun bruit et que la chasse obliqua du côté de Maheegun et de

Bari. Ce dernier n’était pas à plus de six longueurs derrière la jeune

louve, lorsqu’un craquement dans la broussaille juste devant eux les

arrêta si brusquement que leurs pattes d’avant arc-boutées et leur

arrière-train accroupi firent voleter la neige. Dix secondes plus tard,

le caribou passa comme un éclair et se rua dans une clairière qui

n’était pas à plus de trente mètres de l’endroit où ils se trouvaient.

Ils purent entendre son halètement pressé tandis qu’il disparaissait.

Puis la bande des loups arriva.

A la vue de ces corps gris qui passaient avec rapidité, le cœur de Bari

s’arrêta de battre un instant. Il oublia Maheegun et qu’elle l’avait

abandonné. La lune et les étoiles n’existèrent plus pour lui. Il ne

sentit plus le crissement de la neige sous ses pieds. Il fut loup,

complètement loup. La chaude odeur du caribou aux narines et la passion

du meurtre l’embrasaient comme du feu. Il s’élança à la suite de la

bande. Même alors, Maheegun le devançait un peu. Elle ne lui manquait

pas; dans l’énervement de sa première chasse, il n’éprouvait plus le

désir de l’avoir près de lui. Bientôt, il se trouvait accoté à l’un des

monstres gris de la bande; une demi-minute plus tard, un nouveau

chasseur, sorti d’un buisson, accourut derrière lui, puis un deuxième,

puis un troisième. Parfois, il courait côte à côte avec ses nouveaux

compagnons; il entendit une plainte énervée au fond de leur gorge, leurs

gueules qui s’entrechoquaient pendant la course, et, à la clarté dorée

de la lune devant lui, le craquement que faisait le caribou, tandis

qu’il s’élançait à travers les fourrés ou par-dessus les arbres

renversés, en cherchant son salut. C’était comme si Bari avait toujours

été de la bande. Il s’y était joint naturellement comme d’autres loups

perdus, sortis des buissons, l’avait rejointe également. Il n’y avait ni

démonstration ni bienvenue du genre de celles de Maheegun dans la

clairière, ni hostilité non plus. Il faisait partie des maigres hors la

loi aux pieds agiles des antiques forêts et ses babines claquaient de

désir et son sang s’échauffait au fur et à mesure que l’odeur du caribou

était plus violente et le bruit de son désarroi plus proche.

Il lui sembla qu’ils étaient presque à ses talons, lorsqu’ils arrivèrent

en pleine campagne, une étendue stérile sans un arbre ou un arbuste et

qui brillait à la clarté des étoiles et de la lune. A travers le tapis

de neige non foulée, le caribou se rua avec une avance d’une centaine de

mètres sur la bande. Désormais les deux chasseurs de tête ne suivirent

plus directement sa piste, mais se développèrent en un angle, l’un à

droite, l’autre à gauche du pourchassé et, semblables à des soldats bien

entraînés, la bande s’ouvrit en deux et déploya son éventail pour la

charge finale. Les deux extrémités de l’éventail s’écartèrent pour se

refermer si bien que les deux chasseurs de tête couraient presque à la

hauteur du caribou, cinquante ou soixante pieds les séparant du fugitif.

De sorte que, adroitement et promptement, avec une précision mortelle,

la bande avait formé un cordon de crocs en fer à cheval d’où il n’y

avait pour fuir qu’une issue: droit en avant. Pour le caribou, se

détourner d’un degré vers la droite ou vers la gauche équivalait à la

mort. Les chasseurs d’avant avaient dès lors pour office de resserrer

les extrémités du fer à cheval, jusqu’à ce que l’un d’eux ou tous deux à

la fois, pussent donner l’assaut fatal. Après quoi, l’affaire irait

toute seule. La bande encerclerait le caribou comme une inondation.

Bari avait pris place au plus bas rang du fer à cheval, en sorte qu’il

était tout à fait en arrière quand la chasse se trouvait au paroxysme.

La plaine subissait une brusque dépression. Droit en avant, il y avait

un filet d’eau, d’eau qui brillait doucement à la clarté des étoiles et

sa vue ranima le courage au cœur haletant du caribou. Quarante secondes

suffiraient à décrire cette scène, quarante secondes de lutte suprême

pour la vie ou de suprême et redoutable effort pour achever la mort.

Bari ressentit le frisson de pareils instants et il manœuvra en avant

avec les autres qui étaient à l’extrémité du fer à cheval, tandis que

l’un des loups de tête poussait une pointe afin de paralyser les

mouvements du jeune taureau. Le coup rata. Un deuxième loup se

précipita. Tous deux manquèrent leur élan. D’autres n’eurent pas le

temps de les remplacer. De l’extrémité rompue du fer à cheval, Bari

entendit le lourd plongeon du caribou dans l’eau. Lorsque Bari rejoignit

la horde furieuse, écumant de rage, montrant les crocs, Napamoos, le

jeune taureau, s’était bel et bien évadé dans la rivière et nageait

vivement vers la rive opposée. Ce fut alors que Bari se retrouva au côté

de Maheegun. Elle haletait, sa langue rouge pendait entre ses babines

entr’ouvertes, mais en le voyant, elle découvrit ses crocs, en même

temps qu’elle essayait de mordre et s’écartait de lui jusqu’au cœur de

la bande désappointée de n’avoir saisi que du vent. Les loups étaient de

fort mauvaise humeur, mais Bari ne s’en aperçut pas. Nepeese l’avait

entraîné à traverser l’eau comme aurait fait une loutre et il ne

comprenait pas comment cette étroite rivière pouvait ainsi les arrêter.

Il se jeta à l’eau et y enfonça jusqu’au ventre, faisant face une minute

à la horde de bêtes sauvages qui se trouvaient au-dessus de lui,

s’étonnant de n’être pas suivi. Et il était noir, _noir_. Il remonta

parmi eux et, pour la première fois, ils le remarquèrent. Leur agitation

cessa. Un nouvel et surprenant intérêt les immobilisait. Les crocs se

rapprochaient vivement. Un peu au large, Bari aperçut Maheegun avec un

gros loup gris auprès d’elle. Il alla de nouveau vers elle et, cette

fois, elle demeura les oreilles basses tandis qu’il reniflait son cou.

Puis, avec un mauvais grognement, elle s’élança pour le mordre. Les

dents pénétrèrent profondément dans la chair délicate de son épaule et

de douleur inattendue il poussa un gémissement. L’instant d’après, le

gros loup gris fondait sur lui.

Pris encore à l’improviste, Bari s’abattit, les crocs du loup à la

gorge. Mais en lui coulait le sang de Kazan, il y avait en lui de la

chair, des os et des nerfs de Kazan et pour la première fois de sa vie,

il lutta comme Kazan avait lutté ce jour terrible à la pointe du roc du

Soleil. Il était jeune, il avait encore à apprendre l’art et la

stratégie du vétéran, mais ses mâchoires étaient comme les crampons de

fer avec lesquels Pierre fixait ses trappes à ours et il portait au cœur

une rage subite et aveugle: un désir de meurtre qui dominait tous

sentiments de douleur ou de peur. Le combat, s’il avait été loyal,

aurait été une victoire pour Bari, malgré sa jeunesse et son

inexpérience. En toute loyauté, la bande aurait dû en attendre l’issue.

C’était une règle de la tribu de se réserver, jusqu’à ce que l’un eût

fait à l’autre son affaire. Mais Bari était _noir_. C’était un étranger,

un intrus, une créature que les loups remarquèrent seulement alors que

leur sang bouillonnait de la rage et du désappointement de meurtriers

qui ont laissé s’échapper leur proie.

Bari, chien-loup · 第 9 / 16 段