bain de pluie. Une demi-heure de cette averse et Nepeese était trempée
jusqu’à la peau. L’eau descendait par petites rigoles sur son dos et sa
poitrine; elle ruisselait en minces ruisseaux de ses tresses mouillées,
dégouttait de ses longs cils, et la couverture sous elle était imbibée
comme une lavette. Quant à Bari, il était quasiment aussi mal en point
que lors de son plongeon dans la rivière après son combat avec
Papayouchisiou et il se serrait de plus en plus étroitement sous les
bras protecteurs de Branche-de-Saule. Le temps lui parut interminable
avant que le tonnerre grondât au loin vers l’est et que les éclairs
mourussent en éclats lointains et intermittents. Même après cela, la
pluie tomba encore pendant une heure. Puis, elle cessa aussi brusquement
qu’elle avait commencé.
Avec un rire saccadé, Nepeese se releva. L’eau gargouillait dans ses
mocassins, tandis qu’elle marchait dans la clairière. Elle ne faisait
pas attention à Bari, et il la suivait. Dans le ciel entrevu, au faîte
des arbres, les derniers nuages d’orage passaient à la dérive. Une
étoile brilla, puis une autre et Branche-de-Saule se mit à les regarder
apparaître tant qu’elles fussent si nombreuses qu’il devint impossible
de les compter. Il ne faisait plus noir désormais. Une merveilleuse
clarté d’astres enveloppa la clairière après l’obscurité d’encre de
l’orage.
Nepeese baissa les yeux et vit Bari. Il se tenait coi et sans laisse, la
liberté de toutes parts autour de lui. Et pourtant il ne s’enfuyait pas.
Il attendait, mouillé comme un rat d’eau, les yeux fixés sur elle, en
expectative. Nepeese fit un pas vers lui et hésita.
--Non, tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Je vais te laisser libre. Et
maintenant, il nous faut du feu.
Du feu! Tout autre que Pierre aurait dit qu’elle était folle. Pas un
tronc ou un plant de la forêt qui ne fût dégouttant de pluie! On pouvait
entendre le ruissellement de l’eau qui coulait alentour d’eux.
--Du feu! répéta-t-elle. Cherchons du _waskewi_, Bari!
Ses vêtements mouillés collés autour d’elle, elle ressemblait à une
ombre mince traversant la clairière humide et s’enfonçant parmi les
arbres de la forêt. Bari suivait toujours. Elle alla droit à un bouleau
qu’elle avait repéré dans la journée et se mit à détacher l’écorce mal
assurée. Elle emporta une pleine brassée de cette écorce près du wigwam
et, là-dessus, elle amoncela charge sur charge de bois mouillé jusqu’à
ce qu’il y en eut un grand tas. D’une bouteille du wigwam, elle sortit
une allumette sèche et, au premier contact de la flamme, l’écorce du
bouleau brûla comme du papier imbibé d’huile. Une demi-heure après, le
feu de Branche-de-Saule, s’il n’y avait eu les épaisseurs des bois pour
le cacher, aurait pu être aperçu de la hutte, à un mille de là. Tant
qu’il ne monta pas à une douzaine de pieds dans l’air, elle ne cessa d’y
jeter du bois. Alors, elle ficha des bâtons dans la terre molle et
par-dessus ces bâtons elle étendit la couverture pour la sécher. Après
quoi, elle se mit à se dévêtir.
Nue, elle se tenait dans le flamboiement pourpre du feu. Elle était
admirablement svelte et admirablement blanche, belle comme une sirène
qui serait remontée respirer hors des profondeurs vertes de l’Océan, et,
pendant un moment, elle rejeta la tête en arrière et leva les bras,
comme si, là-haut, parmi les étoiles, il y avait un esprit auquel elle
faisait une prière muette, Puis, tandis que Bari l’observait et que la
chaleur du feu faisait monter de légers nuages de fumée de ses
vêtements, elle dénatta les tresses de ses cheveux. Une splendide robe
de jais brillant ondula autour de son corps, le cachant jusqu’aux
genoux, sinon quand la lueur du feu faisait éclater la blancheur
délicate de ses bras et de sa poitrine, tandis qu’elle secouait ses
cheveux autour d’elle afin de les sécher plus vite. La pluie avait
rafraîchi l’atmosphère et, comme un tonique chargé du souffle agréable
des baumiers et des sapins, faisait bouillonner dans ses veines le sang
de Branche-de-Saule. Elle oublia le désagrément du déluge. Elle oublia
le facteur du lac Bain et ce que Pierre lui en avait dit. Après tout,
elle n’était qu’un oiseau des forêts, sauvage parmi la douce solitude
des fleurs étendues sous ses pieds. Et dans la splendeur de ces heures
miraculeuses qui suivaient l’orage, elle ne voyait rien, ne pensait à
rien qui pût lui nuire. Elle dansa autour de Bari, en soulevant la mer
de ses cheveux autour d’elle; son corps nu brillant tantôt sous leur
voile, tantôt dehors, les yeux illuminés, les lèvres riant de joie
raisonnée, dans le bonheur de vivre, d’aspirer à pleins poumons l’air
parfumé de la forêt, de regarder les étoiles et le ciel merveilleux
au-dessus de sa tête. Elle s’arrêta devant Bari et lui cria, en riant et
en tendant les bras!
--Ah! Bari, si tu pouvais seulement enlever ta peau aussi facilement que
j’ai enlevé mes vêtements!
Elle poussa un profond soupir et ses yeux brillèrent d’une inspiration
soudaine. Lentement sa bouche dessina un cercle, un O rouge et, se
penchant plus près encore de Bari, elle murmura:
--Il sera profond et doux, cette nuit, _Minga_. Oui, nous irons!
Elle l’appela doucement tandis qu’elle glissait sur ses mocassins
mouillés et suivait le petit ruisseau dans la forêt. A cent mètres de la
clairière, elle arriva au bord d’un étang. Il était profond et plein,
cette nuit, trois fois plus vaste qu’avant l’orage. Elle pouvait
entendre le glouglou et la ruée de l’eau. A sa surface agitée, les
étoiles se reflétaient. Pendant quelques instants, elle se tint droite
sur une roche, les profondeurs froides à une demi-douzaine de pieds sous
elle, Puis, elle rejeta en arrière ses cheveux et s’élança comme une
flèche, blanche et svelte parmi la clarté des étoiles. Bari la vit
partir. Il entendit le plongeon de son corps. Pendant une demi-heure, il
demeura étendu à plat ventre et toujours près du bord de l’étang à la
regarder. Parfois elle était juste au-dessous de lui, flottant
silencieusement, ses cheveux formant un nuage plus sombre que l’eau
alentour d’elle. Ensuite elle coupait la surface de l’eau presque aussi
rapidement que les loutres qu’il avait vues; puis, d’un brusque
plongeon, elle disparaissait, et le cœur de Bari battait à coups
précipités, tandis qu’il l’attendait. Une fois, elle resta longtemps
invisible. Il gémit. Il savait qu’elle n’était pas comme le castor et la
loutre et il éprouva un immense soulagement lorsqu’elle remonta à la
surface.
Ainsi se passa leur première nuit. Orage, l’étang froid et profond, le
vaste feu, et plus tard, quand les vêtements de Branche-de-Saule et la
couverture furent séchés, un sommeil de quelques heures. A l’aurore, ils
retournèrent à la hutte. On approcha avec prudence. Aucune fumée ne
sortait de la cheminée. La porte était close. Pierre et Mac Taggart
étaient partis.
CHAPITRE XVI
NEPEESE REVENDIQUE SES DROITS
On était au début d’août. La Lune montante, quand Pierre revint du lac
Bain, et trois jours plus tard, ce serait le seizième anniversaire de
naissance de Branche-de-Saule. Il rapportait plusieurs choses pour
Nepeese: des rubans pour ses cheveux, de vraies bottines qu’elle portait
parfois tout comme les deux Anglaises de Nelson House et, en
particulier, gloire de tout, une merveilleuse étoffe rouge pour une
robe! Les trois hivers qu’elle avait passés à la mission, ces dames
avaient fait grande attention à Nepeese. Elles lui avaient appris à
coudre aussi bien qu’à épeler et à lire et prier et, dès lors,
Branche-de-Saule eut un pressant désir de les imiter. Pendant trois
jours, elle travailla ferme à sa nouvelle robe et, le jour de son
anniversaire, elle arriva devant Pierre dans une robe à la mode qui
l’ahurit. Elle avait massé ses cheveux en lourdes coques brillantes et
en rouleaux au sommet de sa tête, comme Yvonne, la plus jeune des
Anglaises, le lui avait enseigné et, dans leur jais somptueux, elle
avait à demi piqué une branche verdoyante d’une pourpre fleur de feu.
Là-dessous, et sous la lueur de ses yeux et la vive carnation des lèvres
et des joues, venait la superbe robe rouge, adaptée à la svelte et
sinueuse beauté de son corps, selon le style qui avait été en vogue il y
avait deux hivers à Nelson House. Et sous la robe qui ne tombait qu’un
peu au-dessous des genoux--soit que Nepeese eût tout à fait oublié la
longueur convenable, soit que l’étoffe lui eût manqué--venait le
chef-d’œuvre de sa toilette, de vrais bas et de splendides bottines à
hauts talons.
C’était un spectacle devant quoi les dieux des forêts durent sentir leur
cœur cesser de battre. Pierre tourna autour d’elle, sans mot dire, mais
souriant; toutefois, lorsqu’elle s’en alla, suivie de Bari et boitillant
un peu, à l’étroit dans ses brodequins, le sourire s’évanouit sur son
visage, qui demeura figé et immobile.
--Mon Dieu! murmura-t-il à part soi, plein d’une pensée qui lui était
comme un coup de poignard aigu au cœur. Elle n’est pas du sang de sa
mère. Non! c’est du sang français. Elle est, oui, comme un ange!
Il y avait du changement en Pierre. Durant ces trois journées de
couture, Nepeese avait bien été trop énervée pour remarquer ce
changement, et Pierre, du reste, s’était efforcé de le lui cacher. Il
avait été absent dix jours pour son voyage au lac Bain et il rapportait
à Nepeese la bonne nouvelle que Mac Taggart était très malade de
_pechipoo_, le sang empoisonné, une nouvelle qui avait fait battre des
mains à Nepeese et l’avait fait rire de bon cœur. Mais il savait que le
facteur se guérirait et qu’il reviendrait à leur hutte du Loon. Et quand
prochainement, il reviendrait...
Lorsqu’il y pensait, son visage devenait froid et dur et ses yeux
dardaient. Et il y pensait, ce jour anniversaire de naissance, même
alors que le rire de la jeune fille lui parvenait comme une chanson. Mon
Dieu! malgré ses dix-sept ans, elle n’était qu’une enfant, une fillette.
Elle ne pouvait soupçonner les terribles visions qui le hantaient. Et la
crainte de l’éveiller pour toujours de cette belle insouciance
l’empêchait de lui dire toute la vérité, afin qu’elle pût comprendre
entièrement et complètement. Non! cela ne serait pas. Sa conscience
luttait avec son immense et tendre amour. Lui, Pierre Duquesne serait
son gardien. Et elle pourrait rire, chanter et jouer et n’aurait point
part aux sombres pressentiments qui allaient troubler sa vie.
Ce jour-là arriva du Sud Mac Donald, le géographe du Gouvernement. Il
était gris et grisonnant, avec un rire large et franc et un cœur pur.
Deux jours, il demeura avec Pierre. Il parla à Nepeese de ses filles
restées à la maison, de leur mère, qu’il adorait plus que tout au monde;
et, avant de partir à la recherche des dernières lignes de pins de
Banksian, il prit des photographies de Branche-de-Saule, telle qu’il
l’avait vue tout d’abord à son anniversaire, ses cheveux coiffés en
rouleaux brillants et masses épaisses, sa robe rouge et ses bottines à
hauts talons. Il emporta les clichés, promettant à Pierre de lui envoyer
d’une façon ou d’autre une photo. Ainsi le destin travaille d’une
manière étrange et apparemment innocente, tandis qu’il tisse les trames
de ses tragédies.
Durant quelques semaines après cet événement s’écoulèrent des jours
calmes à Grey Loon. Ce furent des jours merveilleux pour Bari. D’abord
il se défiait de Pierre. Au bout d’un moment, il le supporta, et enfin,
l’admit comme faisant partie intégrante de la hutte et de Nepeese. Il
devint l’ombre de Branche-de-Saule. Pierre remarqua cet attachement avec
un profond plaisir.
--Ah! encore quelques mois et il sautera à la gorge de M. le facteur, se
dit-il un jour.
En septembre, quand il eut six mois, Bari était presque aussi fort que
Louve-Grise: d’os solides, de crocs longs avec une large poitrine et des
mâchoires qui pouvaient déjà croquer un os, comme s’il se fût agi d’un
bâton. Nepeese ne faisait pas un mouvement qu’il ne l’accompagnât. Ils
se baignaient ensemble dans les deux étangs, l’étang de la forêt et
l’étang entre les murailles fissurées. D’abord Bari s’alarma de voir
Nepeese plonger du mur de roche par-dessus lequel elle avait culbuté Mac
Taggart, mais au bout d’un mois elle lui avait montré à plonger avec
elle de vingt pieds de haut.
Août était déjà fort avancé lorsque Bari vit la première bête de son
espèce, en outre de Kazan et de Louve-Grise. Pendant l’été, Pierre
laissait ses chiens courir en liberté dans une petite île au milieu d’un
lac, à deux ou trois milles de là et deux fois par semaine il prenait au
filet du poisson pour eux. A l’un de ces voyages, Nepeese l’accompagna
et emmena Bari. Pierre emporta son long fouet de peau de caribou. Il
s’attendait à une lutte, mais il n’y en eut pas. Bari se joignit à la
meute dans sa course au poisson et mangea de compagnie. Ceci plaisait
plus que tout à Pierre.
--Il fera un bon chien de traîneau, déclara-t-il. Il vaudrait mieux le
laisser une semaine avec la meute, ma Nepeese...
A contre-cœur, Nepeese y consentit. Tandis que les chiens étaient encore
à leur poisson, ils retournèrent vers la maison. Le canot s’était
éloigné sans bruit avant que Bari s’aperçût du tour qu’on lui jouait.
Aussitôt il se jeta à l’eau et nagea à leur suite et Branche-de-Saule
l’aida à remonter dans la barque.
On était au début de septembre, quand un Indien de passage apporta à
Pierre des nouvelles de Mac Taggart. Le facteur avait été très malade.
Il avait failli mourir d’un empoisonnement du sang, mais maintenant il
allait mieux. Tandis que le goût de l’automne réjouissait l’atmosphère,
une crainte nouvelle oppressait le cœur de Pierre. Mais, peur l’heure,
il ne dit rien à Nepeese de ce qui le tourmentait. Branche-de-Saule
avait quasiment oublié le facteur du lac Bain, car la splendeur et le
frisson de l’automne sauvage étaient dans son sang. Elle fit de longues
courses avec Pierre, l’aidant à placer les nouveaux pièges qui
serviraient aux premières neiges et, pendant ces voyages, elle était
toujours accompagnée de Bari. La plupart de ses heures de loisir elle
les occupait à l’exercer au traîneau. Elle commença avec une courroie et
un bâton. Il fallut un jour entier avant qu’elle pût décider Bari à
tirer ce bâton, sans se retourner à chaque pas pour essayer de le mordre
et de grouler. Puis, elle lui attacha une autre longueur de courroie et
lui fit tirer deux bâtons. Ainsi, peu à peu, elle l’accoutuma au harnais
du traîneau, jusqu’à ce qu’au bout d’une quinzaine, il tirât
héroïquement n’importe quelle chose à quoi elle imaginait de l’attacher.
Pierre ramena à la maison deux des chiens de l’île et Bari fut mis à
l’apprentissage avec eux et aida à traîner la carriole vide. Nepeese
était au comble de la joie. Le jour où tomba la première neige, elle
battit des mains et cria à Pierre:
--A la mi-hiver ce sera le plus beau chien de la meute, mon père!
C’était l’instant pour Pierre de dire ce qu’il avait sur le cœur. Il
sourit. Diantre! cette brute de facteur du lac Bain ne deviendrait-il
pas réellement enragé quand il verrait comme il avait été trompé? Et
pourtant!
Il s’efforça de prendre sa voix tranquille et naturelle.
--Je vais t’envoyer à l’école de Nelson House cet hiver, ma chérie,
dit-il. Bari aidera à t’y conduire aux premières bonnes neiges.
Branche-de-Saule renouait la courroie de Bari. Elle se releva lentement
et dévisagea Pierre. Ses yeux étaient larges, sombres et sérieux:
--Je n’irai pas, mon père.
C’était la première fois qu’elle eût jamais parlé de la sorte à Pierre
et sur ce ton-là. Il tressaillit et put à peine supporter le regard de
ses yeux. Il ne savait point déguiser. Elle vit ce qu’il y avait sur son
visage. Il lui sembla qu’elle lisait dans son âme et qu’elle grandissait
tout à coup devant lui. Sûrement sa respiration était plus saccadée et
il put voir s’agiter sa poitrine. Nepeese n’attendit pas qu’il l’invitât
à s’expliquer.
--Je n’irai pas! répéta-t-elle avec plus d’insistance. Et elle se pencha
de nouveau sur Bari.
Avec un haussement d’épaules, Pierre l’observait. Somme toute,
n’était-il pas heureux? Son cœur n’aurait-il pas été désolé si elle
avait été contente de le quitter? Il s’approcha d’elle et, avec beaucoup
de délicatesse, posa une main sur la tête brillante. Branche-de-Saule se
dégagea et lui sourit. Entre eux, ils entendirent claquer les mâchoires
de Bari, tandis qu’il restait là, le mufle sur le bras de
Branche-de-Saule.
Pour la première fois depuis des semaines, l’univers parut à Pierre
illuminé de soleil. Quand il retourna à la hutte, il portait plus haut
la tête. Nepeese ne le quitterait point. Il se mit à rire doucement. Il
se frotta les mains. Sa crainte du facteur du lac Bain avait disparu. De
la porte de la hutte, il se retourna pour regarder Nepeese et Bari.
--Dieu soit loué! murmura-t-il. Maintenant, maintenant, Pierre Duquesne
sait ce qu’il lui reste à faire.
CHAPITRE XVII
LES VOIX DE LA RACE
Tard en septembre était de retour au lac Bain le géographe Mac Donald.
Pendant dix jours l’inspecteur Gregson avait été l’hôte de Mac Taggart
au poste et deux fois, durant ce temps, Marie avait eu l’intention de se
précipiter sur lui pendant qu’il dormait et de le tuer. Le facteur
lui-même ne faisait que peu d’attention à elle maintenant, ce qui l’eût
rendue heureuse, n’eût été Gregson. Il était ensorcelé par la sauvage et
souple beauté de la jeune fille Cree et Mac Taggart, sans jalousie,
l’encourageait. Il était las de Marie. Il le dit à Gregson. Il désirait
se débarrasser d’elle et si Gregson trouvait moyen de l’emmener avec
lui, il lui rendrait réellement service. Il expliqua pourquoi. Un peu
plus tard, au temps des grandes neiges, il avait l’intention d’amener au
poste la fille de Pierre Duquesne. Dans le sans-gêne de leur
familiarité, il raconta sa visite, la façon dont il avait été reçu et
l’incident du ravin. Malgré tout cela, assura-t-il à Gregson, la fille
de Pierre serait bientôt au lac Bain. Ce fut sur ces entrefaites que Mac
Donald arriva. Il ne resta qu’une nuit, et sans se douter qu’il jetait
de l’huile sur le feu, déjà dangereusement flambant, il donna au facteur
la photo de Nepeese qu’il avait développée. C’était un superbe portrait.
--Si vous pouvez la remettre quelque jour à cette jeune fille, je vous
en serai fort obligé, dit-il à Mac Taggart. Je lui en ai promis un
exemplaire. Son père s’appelle Pierre Duquesne. Vous le connaissez
probablement et la jeune fille...
Il s’échauffait tandis qu’il décrivait à Mac Taggart comme elle était
belle, ce jour-là, dans sa robe rouge qui était devenue noire sur la
photographie. Il ne pouvait se douter à quel point d’ébullition se
trouvait le sang de Mac Taggart. Le lendemain, Mac Donald partit pour
Norway House. Mac Taggart ne montra point le portrait à Gregson. Il le
conserva par devers lui et, le soir, à la lueur de la lampe, il le
regardait, plein de pensées qui excitaient sa fièvre et affirmaient sa
résolution croissante. Il n’y avait qu’un moyen. Le plan en avait été
résolu dans son esprit depuis des semaines et le portrait le décida. Il
ne souffla mot de son secret, même à Gregson. Mais c’était l’unique
moyen. Il aurait Nepeese. Seulement il devait attendre les grandes
neiges, les neiges de la mi-hiver. Elles ensevelissaient les drames plus
profondément. Il fut cependant content que Gregson suivît le géographe à
Norway House. Par politesse, il l’accompagna durant une journée de
marche. Quand il revint au poste, Marie était partie. Il fut satisfait
de la chose. Il envoya un courrier chargé de cadeaux à ses gens avec ces
mots: «Ne la frappez pas. Gardez-la. Elle est libre.»
Profitant du remue-ménage et de l’agitation du début de la saison des
trappes, Mac Taggart se mit à préparer sa demeure pour l’arrivée de
Nepeese. Il savait ses goûts de propreté et diverses autres choses. Il
avait peint en blanc les murs de bois avec le plomb et l’huile destinés
à ses canots. Certaines parties étaient démolies, il les raccommoda.
L’épouse indienne de son courrier principal fabriqua des rideaux pour
les fenêtres et il confisqua un petit phonographe qui était à
destination du lac La Biche. Il ne doutait pas du succès et comptait les
jours qui passaient.
Là-bas, au Grey Loon, Pierre et Nepeese étaient occupés de divers
travaux, si occupés que parfois Pierre oubliait ses craintes au sujet du
facteur du lac Bain et que Branche-de-Saule n’y songeait plus du tout.
C’était «la Lune Rouge» et on frissonnait à l’idée et au plaisir de la
chasse hivernale. Nepeese avait soigneusement plongé une centaine de
trappes dans de la graisse de caribou bouillante mêlée à de la graisse
de castor, tandis que Pierre avait fabriqué des pièges tout prêts à
tendre sur les pistes. Lorsqu’il quittait la hutte pour plus d’une
journée, Nepeese l’accompagnait toujours. Mais à la hutte, il y avait
beaucoup à faire, car Pierre, comme toute la communauté du Nord-Est, ne
commençait guère ses préparatifs avant d’avoir senti passer dans l’air
le goût piquant de l’automne. Il y avait des souliers pour la neige à
reficeler avec de nouvelles brides, du bois à couper en prévision des
orages d’hiver, la cabane à remblayer, un nouvel harnais à faire, des
couteaux d’écorchage à aiguiser, et des mocassins à façonner, mille et
une affaires à prévoir, même à radouber le garde-manger à l’arrière de
la hutte où, du commencement du temps froid à la fin, pendaient des
quartiers de venaison, caribou et élan, pour les besoins de la famille
et, quand le poisson se faisait rare, pour les rations des chiens. Au
milieu de tout cet affairement, Nepeese était obligée de prêter moins
d’attention à Bari que pendant les semaines précédentes. On ne jouait
plus autant. Ils ne se baignaient plus, car au matin il y avait épais de
givre sur terre et l’eau se couvrait de glaçons. Ils ne vagabondaient
plus au fond des forêts en quête de fleurs et de mûres. Pendant des
heures, parfois, Bari pouvait maintenant demeurer couché aux pieds de
Branche-de-Saule et regarder ses doigts grêles tresser rapidement les
lanières de ses chaussures et, de temps à autre, Nepeese s’arrêtait pour
se pencher vers lui et lui mettre la main sur la tête et lui parler un
moment, tantôt dans son doux langage cree, tantôt en anglais ou dans le
français paternel.
C’était _sa voix_ que Bari avait appris à comprendre et le mouvement de
ses lèvres, son geste, le balancement de son corps, les changements
d’humeur qui mettaient de l’ombre et du soleil sur son visage. Il savait
ce que voulait dire son sourire. Il s’agitait et souvent gambadait
autour d’elle en signe de joie sympathique, lorsqu’elle souriait; son
bonheur était une part de lui-même; un mot sévère d’elle était pour lui
pire qu’un coup. Deux fois, Pierre l’avait frappé et deux fois Bari
avait reculé vivement et l’avait bravé, montrant les crocs, avec un
groulement de colère, les poils de son échine hérissés comme une brosse.
Si l’un des autres chiens avait fait cela, Pierre l’aurait à demi
assommé. Ç’aurait été la révolte et l’homme doit être le maître. Mais
Bari avait toujours été pardonné. Un attouchement de la main de
Branche-de-Saule, une parole de ses lèvres et le hérissement s’apaisait
lentement et le grognement expirait.
Pierre n’était pas du tout mécontent.
--Dieu! je ne m’aventurerai jamais à dompter sa nature, se disait-il.
C’est un barbare, une bête sauvage et il est son esclave. _Pour elle, il
tuerait._
Ainsi advint-il, contre le gré de Pierre lui-même, mais sans en avouer
les raisons, que Bari ne fut pas un chien de traîneau. On lui laissa sa
liberté. Il n’était jamais attaché comme les autres. Nepeese était
heureuse, mais ne devinait pas l’arrière-pensée de Pierre. Elle ne
saurait jamais pourquoi il entretenait la défiance de Bari envers lui,
défiance qui allait jusqu’à la haine. Cela réclamait beaucoup d’habileté
et de ruse de la part de Pierre. Et il se disait:
--Si je me fais détester, il détestera tous les hommes. _Meyoo!_ Voilà
qui est bon!
Ainsi considérait-il l’avenir, dans l’intérêt de Nepeese.
Maintenant les jours vivifiants et froids, les nuits glaciales de la
lune Rouge produisaient un notable changement en Bari. C’était
inévitable. Pierre savait que cela arriverait et le premier soir que
Bari se mit sur son séant et hurla à la lune, il y prépara Nepeese.
--C’est un chien sauvage, ma Nepeese, lui dit-il, C’est un demi-loup et
il entendra promptement l’appel de sa race. Il s’en ira dans la forêt.
Il disparaîtra parfois. Mais il ne faut pas l’attacher. Il reviendra.
Ka, il reviendra.
Et il se frottait les mains au clair de lune au point d’en faire craquer
les jointures.