Une demi-heure plus tard, Nepeese sortait de la hutte. Elle put voir que

Pierre et le facteur s’étaient entretenus de quelque chose qui n’était

pas agréable à son père. Son visage était contraint. Elle surprit du feu

couvant sous la cendre dans son regard qu’il essayait d’adoucir, comme

on essaie d’étouffer des flammes sous une couverture. Mac Taggart ne

desserra pas les dents, mais ses yeux brillèrent de plaisir dès qu’il

l’aperçut. Elle savait de quoi il avait été question. Le facteur du lac

Bain avait demandé une réponse à Pierre et Pierre lui avait dit qu’elle

avait précisé qu’il devait aller la lui demander.

Et il venait. Elle se détourna avec un rapide battement de cœur et

descendit en courant un petit sentier. Elle entendit les pas de Mac

Taggart derrière elle et lança l’éclair d’un sourire par-dessus son

épaule. Mais ses dents grinçaient. Les ongles de ses doigts pénétraient

dans les paumes de ses mains.

Pierre ne bougea pas. Il les observait tandis qu’ils disparaissaient à

la lisière de la forêt, Nepeese devançant toujours Mac Taggart de

quelques pas. De sa poitrine sortit un long soupir.

--Par les mille cornes du diable! jura-t-il doucement. Est-il possible

qu’elle sourie du fond du cœur à cette brute? Non! c’est impossible! Et

pourtant, s’il en est ainsi...

Une de ses mains brunes serra convulsivement le manche de corne du

couteau passé à sa ceinture et, lentement, il se mit à les suivre.

Mac Taggart ne se hâtait pas de rattraper Nepeese. Elle suivait le

sentier étroit qui s’enfonçait dans la forêt et il en était content. Ils

seraient seuls, loin de Pierre. Il était à dix pas derrière elle et, de

nouveau, Branche-de-Saule lui souriait par-dessus son épaule. Elle

avançait sinueusement et rapidement. Elle gardait avec soin entre eux

une distance combinée, mais Mac Taggart ne devinait pas que c’était pour

cela qu’elle se retournait de temps en temps. Il était content de la

laisser avancer. Lorsqu’elle se détourna du sentier étroit pour prendre

un chemin de traverse qui semblait à peine frayé, son cœur exulta. Si

elle continuait d’avancer, il la tiendrait bientôt isolée, à bonne

distance de la hutte. Le sang affluait en feu à son visage. Il ne lui

parlait pas, de peur de la voir s’arrêter. Devant eux, il entendit le

grondement de l’eau. C’était le ruisseau qui se précipitait dans le

ravin.

Nepeese allait droit à ce bruit. Avec un rire léger, elle se remit à

courir et lorsqu’elle s’arrêta au bord du ravin, Mac Taggart était bien

à cinquante mètres derrière elle. A vingt pieds au-dessous, il y avait

un étang profond entre deux murailles de rochers, un étang si profond

qu’il semblait d’encre bleue. Elle se retourna pour faire face au

facteur du lac Bain. Jamais il ne lui avait paru plus pareil à une bête

fauve. Jusqu’à cet instant, elle n’avait pas eu peur. Mais, maintenant,

à cette minute, il l’effrayait. Avant qu’elle pût proférer ce qu’elle

avait combiné de dire, il était à son côté et lui avait pris le visage

entre ses larges mains, ses doigts épais s’enlaçant convulsivement aux

torons de soie de ses lourdes tresses qui lui retombaient par-dessus les

épaules autour du cou.

--Ka Sakahet! cria-t-il passionnément, Pierre a dit que vous me

réserviez votre réponse. Mais je n’ai plus besoin de réponse,

maintenant. Vous êtes à moi! A moi!

Elle poussa un cri. Ce fut un cri bégayé, brisé. Les bras du facteur

étaient autour d’elle comme des étaux de fer, meurtrissant son corps

frêle, l’étouffant, dérobant presque le monde à sa vue. Elle ne pouvait

plus ni se défendre, ni crier. Elle sentit la brûlure passionnée de ses

lèvres sur son visage, entendit sa voix, puis elle reprit une minute sa

liberté et l’air pénétra dans ses poumons oppressés. Pierre appelait. Il

était arrivé à la bifurcation de la sente et il appelait

Branche-de-Saule par son nom.

La main brûlante de Mac Taggart lui bâillonna la bouche.

Elle l’entendit qui disait: «Ne répondez pas!»

Puissante, furieuse, une haine monta en elle et, farouchement, elle

frappa la main pour l’écarter. On ne sait quoi dans ses yeux admirables

tint Mac Taggart en respect. Toute son âme brillait en eux.

--Bête noire! fit-elle haletante, en se dégageant du dernier contact de

ses mains. «Bête! bête noire!» Sa voix tremblait et son visage était en

feu.

--Regardez. Je suis venue vous montrer mon étang et vous dire ce que

vous désirez savoir, et vous, vous m’avez martyrisée comme une brute,

comme un rocher immense! Regardez, là, en bas, c’est mon étang!

Elle n’avait pas combiné son plan de cette façon. Elle avait décidé

d’être souriante, railleuse même, en ce moment-là. Mais Bush Mac Taggart

avait anéanti les projets si bien imaginés. Et pourtant, tandis qu’elle

désignait l’étang, le facteur du lac Bain se pencha une minute

par-dessus le bord du ravin. Alors elle se mit à rire, à rire en même

temps qu’elle lui donnait dans le dos une brusque secousse.

--Et voilà ma réponse, monsieur le facteur du lac Bain, cria-t-elle d’un

ton railleur, tandis qu’il plongeait, tête première, dans l’étang

profond entre les murailles rocheuses.

CHAPITRE XIV

L’ATTRAIT DE LA FEMME

De l’orée de la clairière, Pierre vit ce qui se passait et poussa un

grand soupir. Il retourna parmi les balsamiers. Ce n’était pas le moment

de se montrer. En même temps que con cœur battait comme un marteau, son

visage rayonnait.

Accroupie sur les mains et les genoux, Branche-de-Saule regardait

par-dessus le bord du ravin, Bush Mac Taggart avait disparu. Il avait

coulé à fond, telle une masse de bois, et l’eau de l’étang s’était

refermée sur lui avec un lent clapotis qui ressemblait à un rire de

triomphe. Il réapparaissait bientôt, se démenant des bras et des jambes

pour se maintenir au-dessus de l’eau, tandis que la voix de

Branche-de-Saule lui arrivait avec des cris ironiques:

--Bête noire! bête noire! Brute! brute!

Elle lui lançait avec colère des bouts de bois et des mottes de terre,

et, en levant les yeux tandis qu’il reprenait pied, Mac Taggart

l’aperçut penchée si fort au-dessus de lui qu’elle semblait sur le point

de tomber. Ses longues tresses pendaient dans le ravin et brillaient au

soleil; ses yeux riaient et ses lèvres se moquaient. Il pouvait

entrevoir l’éclat de ses dents blanches.

--Brute! Brute!

Il se mit à nager, la regardant toujours. Il y avait, cent mètres plus

bas, le ruisseau au cours tranquille et un banc d’argile où il pourrait

remonter et, jusqu’à moitié de cette distance, elle le suivait en riant

et en le narguant et en lui jetant bâtons et cailloux. Il remarqua

qu’aucun des bâtons ni des pierres n’était assez pesant pour le blesser.

Quand enfin ses pieds touchèrent le fond, elle était partie.

Vivement, Nepeese revint en courant par le sentier et presque jusque

dans les bras de Pierre. Elle était à bout de souffle et riait, tandis

qu’elle s’arrêtait une minute:

--Je lui ai donné réponse, Notawe! Il est dans l’étang.

Parmi les balsamiers, elle disparut comme un oiseau. Pierre n’essaya ni

de la retenir ni de la suivre.

--Tonnerre de Dieu! éclata-t-il de rire, et il coupa à travers bois pour

prendre un autre sentier.

Nepeese n’en pouvait plus quand elle arriva à la hutte. Bari, attaché à

un pied de table par une lisière d’enfant, l’entendit s’arrêter un

instant à la porte. Puis, elle entra et se dirigea droit vers lui.

Durant sa demi-heure d’absence, Bari avait à peine remué. Cette

demi-heure et les quelques minutes qui l’avaient précédée avaient fait

en lui des impressions extraordinaires. La Nature, l’hérédité et

l’instinct étaient à l’œuvre, détruisant et réédifiant, implantant en

lui une conscience nouvelle, un commencement de nouvel entendement. Une

violente et sauvage impulsion l’avait fait bondir sur Bush Mac Taggart,

lorsque le facteur avait mis la main sur la tête de Branche-de-Saule.

C’était irraisonné. C’était un retour en arrière du chien à ce jour d’il

y avait longtemps où Kazan, son père, avait tué une bête humaine sous la

tente, exactement pour un pareil motif. C’était le chien et et _la

femme_. Et ici encore il y avait _la femme_. Elle avait fait appel à la

grande passion secrète qui se trouvait en Bari, et qui lui venait de

Kazan. Entre toutes les choses au monde, il savait qu’il ne devait pas

blesser cette créature qui lui apparaissait sur le seuil de la porte. Il

tressaillit, tandis qu’elle s’agenouillait de nouveau près de lui, et,

du fond des âges, remonta jusqu’à lui la vague orageuse et glorieuse du

sang de Kazan, engloutissant le loup, submergeant la sauvagerie de sa

naissance, et la tête appuyée sur le plancher, il gémit doucement et

_agita la queue_.

Nepeese poussa un cri de joie.

--Bari! murmura-t-elle, lui prenant la tête entre ses mains, Bari!

Son attouchement le fit frissonner. Il provoquait à travers son corps de

brèves secousses, une vibration timide qu’elle pouvait sentir et qui

élargit la lumière de ses yeux. Doucement, sa main flatta la tête et

l’échine. Il semblait à Nepeese que Bari ne respirait plus. Sous la

caresse de sa main, les yeux s’étaient clos. Un instant après, elle lui

parla, et au son de sa voix, ses yeux se rouvrirent.

--Il va venir ici, la brute! Et il va nous tuer! disait-elle. Il voudra

te tuer parce que tu l’as mordu. Bari. Hop! Je voudrais que tu sois plus

grand et plus fort pour que tu puisses me débarrasser de sa tête.

Elle dénouait la _babiche_ du pied de la table et elle souriait. Elle

n’avait pas peur. C’était une terrible affaire; elle palpitait

d’allégresse à la pensée d’avoir battu la brute à sa manière. Elle

revoyait Mac Taggart dans l’étang, se débattant et se démenant de tous

côtés comme un immense poisson. Il était en train de remonter du ravin

maintenant et elle se mit à rire de nouveau, tandis qu’elle enlevait

Bari sous son bras.

--Oh! Oopi-Nao, mais tu es lourd, bégaya-t-elle. Et pourtant, il faut

que je t’emporte, parce que je vais me sauver.

Elle se précipita dehors. Pierre n’était pas revenu et elle s’élança

promptement parmi les balsamiers derrière la hutte, Bari pendu dans

l’anse de son bras, comme un sac empli jusqu’aux deux bouts et ficelé

par le milieu. Cela lui faisait cet effet du moins, s’il avait pu dire

sa pensée. Mais il n’avait pas encore de penchant à se tortiller afin de

reprendre sa liberté. Nepeese courut ainsi avec lui jusqu’à ce que son

bras lui fît mal. Alors elle s’arrêta, et déposa Bari à terre, à ses

pieds, tenant l’extrémité de la longe en peau de caribou qui était nouée

autour du cou du chien. Elle guettait tout écart qu’il pourrait faire

pour s’évader. Elle pensait qu’il aurait essayé de le faire et, pendant

quelques minutes, elle le surveilla étroitement, tandis que Bari, les

pieds à terre, une fois de plus, regardait autour de lui. Alors,

Branche-de-Saule lui parla doucement:

--Tu ne vas pas t’enfuir, Bari. Non. Tu vas rester avec moi et nous

tuerons cette brute d’homme, s’il ose encore me faire ce qu’il a voulu

faire là-bas. Hop!

Elle rejetta en arrière ses cheveux dénoués qui lui brouillaient son

visage enflammé et, durant une minute, elle oublia Bari, en resongeant à

la scène au bord du ravin. Il avait levé son regard droit vers elle,

quand ses yeux s’abaissèrent de nouveau sur lui. «Non tu ne vas pas

t’évader... Tu vas me suivre, murmura-t-elle. Viens!»

La courroie étranglait le cou de Bari, tandis qu’elle le pressait de la

suivre. C’était comme un autre collet à lapin et il arc-bouta ses pattes

de devant et montra un peu les crocs. Branche-de-Saule ne tira pas. Sans

crainte, elle posa de nouveau la main sur la tête de Bari. Du côté de la

hutte partit un cri et, à ce bruit, elle enleva une fois encore Bari

dans son bras.

--Bête noire! Bête noire! cria-t-elle par-dessus son épaule en se

moquant, mais pas assez haut pour être entendue à plus de quelques

mètres de là. Va-t’en au lac Bain, _Owases_, bête féroce!

Elle se mit à marcher vivement à travers la forêt qui devint plus

profonde et plus sombre et où il n’y avait plus de sentier frayé. Trois

fois, pendant la demi-heure suivante, elle s’arrêta pour mettre Bari à

terre et reposer son bras. Chaque fois, elle l’engageait d’une façon

pressante à la suivre. La deuxième et la troisième fois, Bari se

trémoussa et agita la queue, mais malgré ces démonstrations de

contentement à la tournure que prenaient les choses, il ne voulut pas

avancer. Quand la corde lui serrait le cou, il se butait; une fois, il

groula de nouveau, il mordit méchamment la courroie. Aussi, Nepeese

continua de le porter. Ils parvinrent enfin dans une clairière. Il y

avait une prairie minuscule, au cœur de la forêt, guère plus de trois ou

quatre fois grande comme la hutte. L’herbe sous les pieds était douce et

verte et parsemée de fleurs. Juste au milieu de cette oasis coulait une

riviérette que Branche-de-Saule franchit en tenant Bari sous son bras.

Au bord du ruisselet, il y avait un petit wigwam construit de sapins

frais coupés et de rameaux de balsamiers. Par la minuscule _mekewap_,

Branche-de-Saule passa la tête afin de voir si tout était demeuré ainsi

qu’elle l’avait laissé la veille. Puis, avec un long soupir de

soulagement, elle déposa par terre son fardeau à quatre pattes et

accrocha l’extrémité de la courroie à l’un des troncs de sapins coupés.

Bari s’enfonça sous le mur du wigwam, et, la tête dressée, les yeux

larges ouverts, observa attentivement ce qui allait ensuite se passer.

Aucun mouvement de Branche-de-Saule ne lui échappait. Elle était

rayonnante et heureuse. Elle leva les bras vers l’immensité du ciel et

son rire, doux et sauvage comme un chant d’oiseau, fit courir un

frémissement dans le corps de Bari avec l’envie de sauter autour d’elle

parmi les fleurs. Un moment, Nepeese parut l’oublier. Son sang sauvage

circulait plus vite, dans sa joie d’avoir triomphé du facteur du lac

Bain. Elle le revoyait pataugeant dans l’étang; elle se le représentait

maintenant à la hutte, trempé et furieux, demandant à «mon père» où elle

était. Et «mon père», secouant les épaules, lui disait qu’il n’en savait

rien, que probablement elle s’était enfuie dans la forêt. Il n’entrait

pas dans sa tête qu’en se moquant ainsi de Bush Mac Taggart, elle avait

joué avec le feu. Elle ne pressentait pas le danger qui, en une minute,

si elle s’en fût rendu compte, aurait fait pâlir la rougeur étrange de

son visage et figé le sang dans ses veines. Elle ne soupçonnait pas que

Mac Taggart était devenu pour elle une menace plus terrible que tous les

loups des forêts. Car le facteur l’avait sentie trembler dans ses bras;

il avait senti la palpitation désordonnée de sa poitrine, la douceur

chaude de ses lèvres et de son visage, le frisson soyeux de sa

chevelure, et ils avaient porté le feu de ses désirs au paroxysme, comme

une fournaise. Nepeese savait qu’il était furieux. «Mon père» aussi

serait fâché, si elle lui racontait ce qui s’était passé au bord du

ravin. Mais elle ne lui en dirait rien. Il serait capable de tuer la

brute du lac Bain. Un facteur, c’était quelque chose! Mais Pierre, son

père, c’était bien davantage. Il y avait en elle, héritée de sa mère,

une confiance sans borne. Peut-être en cet instant, Pierre renvoyait-il

Mac Taggart au lac Bain, en lui disant que ses affaires l’y appelaient.

Mais elle ne retournerait pas à la cabane pour voir. Elle attendrait

ici. «Mon père» comprendrait, et il savait où la trouver, lorsque la

brute serait partie. Que ce serait donc amusant de lui lancer des

morceaux de bois quand il arriverait!

Peu après, elle retourna vers Bari. Elle lui apporta de l’eau et lui

donna une portion de poisson cru. Des heures, ils demeurèrent seuls et,

d’heure en heure, croissait en Bari le désir de suivre la jeune fille à

chaque fois qu’elle bougeait, de se couler près d’elle lorsqu’elle

s’asseyait, de sentir le contact de ses vêtements ou de sa main et

d’entendre sa voix. Mais il ne manifestait pas ce désir. Il était encore

un sauvageon des forêts, un barbare à quatre pattes, métissé de loup et

de chien et il restait coi. Avec Umisk, il aurait joué; avec Oohoomisew

il se serait battu. A Bush Mac Taggart, il aurait montré les crocs et

aurait mordu profondément à l’occasion. Mais avec cette jeune fille,

c’était autre chose. Il s’était mis à l’adorer. Si Branche-de-Saule

l’avait délié, il ne se serait pas enfui. Si elle l’avait quitté, il

l’aurait probablement suivie à distance. Ses yeux ne se détachaient plus

d’elle. Il la regardait installer un petit feu et cuire un morceau de

poisson. Il l’observait qui mangeait son dîner. Il était fort tard dans

l’après-midi, quand elle vint s’asseoir près de lui, avec son tablier

rempli de fleurs qu’elle entrelaça dans les longues tresses brillantes

de sa chevelure. Puis, pour jouer, elle se mit à frapper Bari du bout

d’une de ces tresses. Il se dérobait à ces coups légers et, avec un rire

assourdi comme si un oiseau roucoulait dans sa gorge, Nepeese attira la

tête de Bari dans sen tablier où se trouvait la brassée de fleurs. Elle

lui parlait. Sa main caressait sa tête. Alors, il se tint tranquille, si

près d’elle qu’il avait envie de passer sa langue rouge et chaude et de

lécher les cheveux. Il en respirait le parfum des fleurs et restait

couché comme inanimé. Ce fut un glorieux instant. Nepeese, le regardant

par en-dessous, ne pouvait savoir s’il respirait.

A ce moment, le jeu fut interrompu. On entendit se casser une branche

sèche. A travers la forêt, Pierre était revenu en tapinois comme un chat

et lorsqu’ils levèrent les yeux, il était debout au bord de la

clairière. Bari savait que ce n’était pas Bush Mac Taggart. Mais c’était

une bête humaine. Aussitôt, son corps se roidit sous la main de

Branche-de-Saule. Il se retira lentement et précautionneusement des

genoux de la jeune fille et, comme Pierre avançait, il grogna. L’instant

d’après, Nepeese s’était levée et se précipitait vers Pierre. L’air du

visage de son père l’alarmait.

--Qu’y a-t-il, mon père? s’écria-t-elle.

Pierre haussa les épaules.

--Rien, ma Nepeese, sauf que tu as éveillé un millier de démons au cœur

du facteur du lac Bain et que...

Il s’arrêta en voyant Bari et le lui désignant:

--La nuit dernière, quand Monsieur le facteur l’a pris dans un collet,

il a mordu la main de monsieur. La main de monsieur est enflée du double

et je vois que le sang noircit. C’est le _pechipoo_.

--_Pechipoo_! haleta Nepeese.

Elle regarda Pierre dans les yeux. Ils étaient sombres et pleins d’une

sinistre lueur: un éclair d’exaltation, pensa-t-elle.

--Oui, c’est le sang empoisonné. La flamme d’un regard astucieux jaillit

de ses yeux en même temps qu’il détournait la tête et faisait un signe

d’assentiment: «J’ai caché le médicament et lui ai dit qu’il ne fallait

pas perdre de temps pour retourner au lac Bain.» Et il a peur, ce démon!

Il attend. Avec cette main qui noircit il a peur de retourner seul et je

l’accompagne. Et, écoute, Nepeese. Nous partirons au coucher du soleil

et voici quelque chose que tu dois savoir avant que je ne m’en aille.

Bari les vit alors, rapprochés l’un de l’autre dans l’ombre tombée des

hauts sapins. Il entendit le murmure assourdi de leurs voix, surtout de

la voix de Pierre, et enfin il vit Nepeese lever ses deux bras autour du

cou de la bête humaine. Puis, Pierre s’enfonça de nouveau dans la forêt.

Il pensa que Branche-de-Saule ne tournerait plus après cela son visage

de son côté. Longtemps, elle demeura à regarder dans la direction que

Pierre avait prise. Et quand, un moment après, elle se retourna et

revint vers lui, elle ne ressemblait plus à la Nepeese qui avait tressé

des fleurs dans ses cheveux.

Le rire avait abandonné son visage et ses yeux. Elle s’agenouilla près

de lui et d’un geste fougueux, elle lui prit la tête dans les mains.

--C’est le _pechipoo_, Bari, murmura-t-elle. C’est toi, toi, qui as

empoisonné son sang et j’espère qu’il mourra. Car j’ai peur, j’ai bien

peur!

Elle frissonna.

Peut-être fut-ce en cet instant que le grand Esprit des choses insuffla

à Bari de comprendre, qu’il lui fut donné enfin de saisir que naissait

l’aube de son jour, que le lever et le coucher de son soleil

n’existeraient plus dans le ciel sinon pour cette jeune fille de qui la

main était posée sur sa tête. Il gémit doucement et, peu à peu, il se

traîna plus près d’elle jusqu’à ce que, de nouveau, sa tête reposât au

creux de ses genoux.

CHAPITRE XV

LA FILLE DE LA TEMPÊTE

Pendant longtemps, Nepeese ne bougea pas de l’endroit de la forêt où

elle était assise, son tablier plein de fleurs et les yeux de chien

adorant de Bari fixés sur elle.

C’était par le véritable attrait de sa douceur et de sa tendresse et de

sa confiance en lui qu’elle avait conquis Bari. Il l’adorait comme peut

faire un esclave. Il était prêt à tout moment à faire sa volonté.

Lorsqu’elle leva les yeux, des nuages noirs s’amassaient lentement sur

la clairière, au-dessus du faîte des sapins. L’obscurité tombait. Dans

le murmure du vent et l’immobilité de mort de la lumière qui allait

s’éteignant, il y avait la morne annonciation d’une tempête. Ce soir, il

n’y aurait pas de coucher de soleil. Il n’y aurait pas d’heure

crépusculaire pendant laquelle suivre les pistes; ni lune, ni étoiles,

et à moins que Pierre et le facteur du lac Bain ne fussent déjà en

route, ils ne partiraient pas devant les ténèbres caligineuses qui

envelopperaient bientôt la contrée. Nepeese tressaillit et se dressa

debout. Pour la première fois, Bari se leva et se tint auprès d’elle.

Au-dessus d’eux, une lueur d’éclair fendit les nuages, comme un couteau

de feu, suivie aussitôt d’un craquement terrifiant du tonnerre. Bari se

recula comme s’il avait reçu un coup. Il aurait voulu se précipiter à

l’abri du mur de broussailles du wigwam, mais il y avait quelque chose

autour de Branche-de-Saule qui lui donnait du courage quand il la

regardait. Le tonnerre retentit de nouveau. Mais il ne se recula pas

plus loin. Ses yeux étaient rivés à elle.

Elle restait droite et svelte parmi ces ténèbres accumulées déchirées

par les éclairs, sa belle tête rejetée en arrière, ses lèvres

entr’ouvertes et ses yeux brillant presque d’attente avide, une divinité

sculptée accueillant, en retenant son souffle, la ruée des puissances

d’en-haut. Peut-être était-ce parce qu’elle était née une nuit d’orage.

Plusieurs fois Pierre et la défunte princesse, sa mère, le lui avaient

dit. La nuit qu’elle était venue au monde, le fracas du tonnerre et le

flamboiement des éclairs avaient fait de ces heures un enfer.

Les ruisseaux avaient débordé et les troncs de milliers d’arbres de la

forêt avaient été déracinés par leur fureur, et les coups de ce déluge

sur le toit de la hutte avaient étouffé le bruit des douleurs

maternelles et ses premiers cris d’enfant. Cette nuit-là, il se peut que

l’Esprit de la Tempête se fût incarné en elle. Elle aimait la défier,

comme elle le faisait maintenant. Elle en oubliait tout, sauf la

splendide puissance de la Nature. Son âme à demi sauvage tressaillait au

fracas et au feu de l’orage et, souvent, elle levait ses bras nus et

riait de joie tandis que la pluie diluvienne crevait autour d’elle. Même

maintenant elle serait restée là debout dans la petite clairière, si un

gémissement de Bari ne l’avait rappelée. Tandis que les premières larges

gouttes tombaient avec le bruit assourdi de balles de plomb autour

d’eux, elle se réfugia avec Bari, dans l’abri de balsamiers.

Une fois, naguère, Bari avait subi une nuit d’orage terrible, la nuit

qu’il s’était caché sous une racine et avait vu la foudre écarteler un

arbre. Mais maintenant il avait une compagnie et la chaleur et la douce

pression de la main de Branche-de-Saule sur sa tête et son cou, le

remplissaient d’un courage extraordinaire. Il groulait doucement contre

le fracas du tonnerre. Il voulait se ruer et mordre les lueurs des

éclairs, parce qu’elle était là. Sous sa main, Nepeese sentit se roidir

son corps et, pendant une minute de calme relatif, elle entendit le

claquement rapide et nerveux des dents de Bari. Puis la pluie tomba. Ce

n’était pas comme les autres ondées que Bari connaissait. C’était un

déluge descendant, torrentiel, de l’obscurité des cieux.

Bari, chien-loup · 第 7 / 16 段