du feu qui lui brûlait le sang. C’était un visage déplaisant, dur comme
fer, sans pitié, plein de cet air qui lui avait valu le nom de _Napao
Wetikoo_. Ses yeux dardaient et il poussa un gros soupir en éteignant la
lampe. Il se mit à rire de nouveau, tandis que, dans l’obscurité, il
gagnait la porte. C’était comme si déjà Nepeese lui appartenait. Il
l’aurait, dût-il lui en coûter _la vie de Pierre_. Et _pourquoi pas?_
C’était si simple, en somme. Un coup de fusil dans une ligne de pièges
isolée, un simple coup de couteau... et qui saurait? Qui devinerait où
Pierre était parti? Et tout serait de la faute de Pierre! car la
dernière fois qu’il avait vu Pierre, il lui avait fait une proposition
acceptable. Il _épouserait_ Nepeese. Oui, même cela. Il l’avait dit à
Pierre aussi. Il avait également dit à Pierre que lorsqu’il serait
devenu son beau-père, il lui payerait double prix pour ses fourrures. Et
Pierre l’avait regardé fixement. Il avait regardé avec cet air singulier
d’étonnement dans sa figure d’un homme à qui on vient d’asséner un coup
de gourdin. Donc, s’il n’obtenait pas facilement Nepeese, tout
arriverait de la faute de Pierre. Demain, il repartirait pour le domaine
du métis et, après-demain, Pierre lui donnerait sa réponse. Bush Mac
Taggart riait encore en se couchant. Et cela fit frissonner Marie. En
lui-même, Mac Taggart se disait que la réponse de Pierre signifierait
dans la suite, pour Pierre, vie ou mort.
Jusqu’au lendemain du jour suivant, Pierre ne souffla mot à Nepeese de
ce qui s’était passé entre lui et le facteur du lac Bain. Puis, il le
lui dit:
--C’est une brute, un démon, fit-il, quand il eut fini. Je préférerais
te savoir là, avec elle, morte. Et il désigna le haut sapin sous lequel
était couchée la princesse, sa mère.
Nepeese n’avait pas remué les lèvres. Mais ses yeux s’étaient agrandis
et assombris et il y eut un afflux de sang à ses joues que Pierre
n’avait jamais vu auparavant. Elle se leva, quand il eut terminé et elle
semblait être plus grande que lui. Jamais elle n’avait eu l’air à ce
point d’une femme et les yeux de Pierre s’obscurcirent infiniment de
crainte et de malaise, en l’observant, tandis qu’elle regardait vers le
nord-ouest dans la direction du lac Bain. Elle était merveilleuse, ce
brin de fille-femme qu’il adorait même par-dessus son Dieu. Sa beauté le
troublait. Il avait entendu le tremblement de la voix de Mac Taggart. Il
avait surpris l’avide convoitise et l’appétit de l’animal dans la
physionomie de Mac Taggart. Et cela l’avait d’abord épouvanté. Mais
maintenant, il n’avait plus peur. Il était inquiet, mais ses poings
étaient serrés. Dans son cœur il y avait un feu qui couvait. Enfin,
Nepeese se retourna, et vint se rasseoir par terre près de lui, à ses
pieds. Pierre posa une de ses mains rudes sur ses cheveux. Il aimait
sentir la tiède caresse des tresses de soie entre ses doigts.
--Il vient demain, ma chérie, fit-il les yeux fixés sur la splendeur
pourpre du couchant. Que devrai-je lui dire?
Les lèvres de Branche-de-Saule étaient rouges. Ses yeux brillaient. Mais
elle ne leva pas les regards vers son père.
--Rien, Notawe... sauf qu’il faut lui dire que c’est à moi seule qu’il
doit venir demander ce qu’il veut.
Pierre se pencha et vit qu’elle souriait. Le soleil se coucha. Le cœur
de Pierre sombra avec lui comme du plomb coulé.
Du lac Bain à la hutte de Pierre, le sentier distance, à moins d’un
demi-mille de l’étang des castors, d’une douzaine de milles l’endroit où
Pierre habitait. Ce fut là, dans une courbe du ruisseau où Wakayoo avait
attrapé du poisson pour Bari, que Bush Mac Taggart dressa son campement
pour la nuit. On ne pouvait faire en canot que vingt milles du voyage,
et, comme Mac Taggart accomplissait à pied la dernière étape, son
campement était peu d’affaires: quelques balsamiers coupés, une
couverture légère et un petit feu à allumer. Avant de préparer son
souper, le facteur sortit de son paquetage une quantité de collets en
fil de laiton et passa une demi-heure à les poser sur les pistes des
lapins. Cette méthode de s’assurer de la viande était bien moins pénible
que de porter un fusil par temps chaud et était infaillible. Une
demi-douzaine de lacets fournissait au moins trois lapins et l’on était
certain que l’un des trois était assez jeune et délicat pour la poêle à
frire. Après avoir placé ses lacets, Mac Taggart mit une casserole de
_bacon_ sur les charbons et fit bouillir son café.
De toutes les odeurs d’un campement, le parfum du _bacon_ est celui qui
pénètre le plus avant dans la forêt. Il n’est pas besoin de vent. Il
vole de ses propres ailes. Par nuit calme un renard le flaire à un mille
au loin et à deux fois cette distance si le vent le pousse en droite
ligne. Ce fut cette odeur de _bacon_ qui parvint à Bari, couché dans sa
cagna, au faîte de la digue des castors. Elle était portée par une brise
douce et régulière délicieusement fraîche après le chaud soleil de la
journée et, au bout d’un moment, Bari se redressa et flaira l’illusion
du lard. Depuis son aventure dans le cagnon et la mort de Wakayoo, il
n’avait pas fait particulièrement bonne chère. La prudence l’avait
retenu près de l’étang et il avait vécu presque exclusivement
d’écrevisses.
Cette odeur nouvelle qui lui arrivait avec le vent nocturne éveilla sa
faim. Mais cette odeur était décevante. Tantôt Bari la respirait, la
minute d’après, elle était évanouie. Il quitta la digue et se mit à
chercher de quel point de la forêt cela venait, jusqu’à ce qu’un moment
plus tard il l’eût perdue tout à fait. Mac Taggart avait fini de frire
son bacon et le mangeait.
Il faisait une nuit splendide. Peut-être Bari aurait-il passé toute
cette nuit à dormir dans son nid du faîte de la digue, si l’odeur de
bacon n’avait suscité en lui une faim nouvelle. Depuis son aventure dans
le cagnon, la forêt profonde l’effrayait, surtout la nuit. Mais cette
nuit-ci ressemblait à un jour pâle et doré.
Il n’y avait pas de lune. Mais les étoiles brillaient comme un million
de lampes lointaines, baignant le monde dans un océan de molle lumière
houleuse. Un léger murmure de vent bruissait agréablement aux cimes des
arbres. A part cela, il faisait très calme, car c’était _Puskowepesim_,
la nouvelle lune, et les loups ne chassaient pas, les hiboux étaient
sans voix, les renards glissaient furtivement dans le silence de l’ombre
et même les castors avaient enfin cessé leurs travaux. Les cornes des
élans, du daim et du caribou étaient de velours délicat et ils ne
remuaient qu’à peine et ne se battaient pas du tout. On était tard en
juillet, la mue de la Lune pour les Cree, la Lune du silence pour les
Chippewyan.
Au milieu de ce silence, Bari se mit en chasse. Il fit lever une famille
de cailles déjà grandes, mais elles lui échappèrent. Il poursuivit un
lapin qui fut plus agile que lui. Pendant une heure, il n’eut pas de
chance. Puis, il entendit un bruit qui fit bouillonner chaque goutte de
son sang. Il était tout près du campement de Mac Taggart et ce qu’il
avait entendu c’était un lapin pris dans un des collets de Mac Taggart.
Il pénétra dans une petite clairière et là, à la lueur des étoiles, il
vit le lapin se livrer à la plus étrange pantomime. Cela l’amusa un
moment, et il s’arrêta. Wapoos, le lapin, avait passé sa tête fourrée
dans le lacet et son premier sursaut d’effroi avait déclenché le jeune
plant auquel le fil de cuivre était attaché, de sorte qu’il était
maintenant à demi-suspendu en l’air, ses pieds d’arrière seuls touchant
le sol. Et là, il dansait follement, tandis que le nœud autour de son
cou l’étranglait à mourir. Bari poussa une sorte de soupir. Il ne
pouvait rien comprendre au rôle que le fil et l’arbuste jouaient dans
cette pièce singulière. Tout ce qu’il pouvait discerner, c’était que
Wapoos gesticulait et dansait tout autour sur ses pattes de derrière de
la façon la plus ahurissante et la moins lapinesque. Il se peut qu’il
pensât qu’il s’agissait d’une manière d’amusement.
En cette circonstance, cependant, il ne se comporta point, à l’égard de
Wapoos, comme il l’avait fait pour Umisk. L’expérience et l’instinct
tout ensemble lui dirent que Wapoos ferait un fort bon repas, et après
quelques minutes d’hésitation, il s’élança sur sa proie.
Wapoos, à demi trépassé déjà, n’opposa presque pas de résistance et, à
la lueur des étoiles, Bari l’acheva et pendant une demi-heure ensuite,
il festoya.
* * * * *
Bush Mac Taggart n’avait entendu aucun bruit, car le lacet dans lequel
Wapoos s’était pris la tête était celui qui se trouvait le plus loin du
campement. A côté des tisons à demi consumés de son feu, Mac Taggart
était assis, adossé à un arbre, fumant sa pipe noire et rêvant avec
convoitise à Nepeese, tandis que Bari continuait son vagabondage
nocturne. Bari n’avait plus le moindre désir de chasser. Il était trop
repu. Mais il flairait çà et là les endroits baignés de clair de lune,
infiniment heureux de la quiétude répandue et de la splendeur dorée de
la nuit. Il suivait la trace d’un lapin, quand il arriva à un endroit où
deux troncs d’arbres tombés ne laissaient qu’un passage pas plus large
que son corps. Il s’y engagea, quelque chose se serra autour de son cou,
il y eut soudain un bruit sec, un coup de fouet, comme si le jeune plant
se détachait d’un ressort, et Bari fut soulevé du sol si brusquement
qu’il n’eut pas le temps de se demander ce qui arrivait. Le jappement de
sa gorge mourut en gargouillement et, l’instant d’après, il se livrait
aux mouvements de pantomime de Wapoos qui prenait sa revanche à
l’intérieur de son corps. Et vrai de vrai, Bari ne pouvait s’empêcher de
danser, tandis que le laiton se serrait de plus en plus étroitement
autour de son cou. Quand il mordait le laiton et abandonnait le poids de
son corps à terre, le jeune plant se penchait complaisamment, et puis,
rebondissant, le soulevait une minute complètement de terre.
Furieusement, il se débattait. Il est miraculeux que le fin laiton le
retint. Quelques instants encore, il serait brisé. Mais Mac Taggart
avait entendu Bari. Le facteur prit sa couverture et un gros bâton et se
précipita vers le collet. Ce n’était pas un lapin qui faisait ce bruit,
il le savait; peut-être un chat sauvage, un lynx, un renard, un jeune
loup.
«C’est un loup», pensa-t-il tout d’abord, dès qu’il vit Bari au bout du
lacet. Il laissa tomber la couverture et leva son gourdin. S’il y avait
eu des nuages au-dessus de sa tête ou si les étoiles avaient été moins
brillantes, Bari serait mort aussi sûrement que Wapoos. Au moment où il
levait son gourdin au-dessus de sa tête, Mac Taggart aperçut à temps
l’étoile blanche, le bout d’oreille blanc et la robe de jais de Bari.
D’un geste rapide, il remplaça le gourdin par la couverture.
CHAPITRE XII
SOUMIS, MAIS NON CONQUIS
Une demi-heure plus tard, le feu de Mac Taggart flambait de nouveau. A
sa clarté, Bari était étendu, ligoté comme un _papoose_ indien, ficelé
en boule comme un ballon, au moyen d’une courroie de _babiche_, sa tête
seule dépassant par un trou que son ravisseur avait pratiqué à cet effet
dans la couverture. Il était bel et bien capturé, tellement bel et bien
capturé, qu’il pouvait à peine remuer un muscle de son corps étroitement
emprisonné dans la couverture. A quelques pas de lui, Mac Taggart
baignait dans un bassin d’eau une main qui saignait. Il y avait
également une rouge éraflure sur un côté du cou de taureau de Mac
Taggart.
--Ah! petit diable! grognait-il à Bari. Ah! petit diable!
Il se pencha soudain sur lui et donna sur la tête de Bari un méchant
coup de sa lourde main.
--Je devrais te faire sauter la cervelle et, nom de Dieu! je crois bien
que je le ferai!
Bari l’observait, tandis qu’il ramassait un bâton à son côté, un bout de
brandon. Pierre l’avait poursuivi, mais c’était la première fois qu’il
se trouvait assez près du monstre humain pour voir la flamme pourpre de
ses yeux. Ils ne ressemblaient pas aux yeux de la merveilleuse créature
qui avait failli l’attraper dans le réseau de ses cheveux et qui s’était
glissée à sa suite sous la roche. C’étaient des yeux de brute. Ils le
faisaient se ratatiner et s’efforcer de rentrer la tête dans la
couverture, alors que le bâton se levait. Au même instant, Bari montrait
les crocs. Ses dents blanches luisaient à la lueur du feu. Il avait les
oreilles basses. Il aurait désiré entrer les dents dans la gorge rouge
d’où il avait fait couler du sang.
Le bâton s’abattit. Il s’abattit encore et encore, et quand Mac Taggart
eut fini de frapper, Bari demeura étendu, à demi étourdi, ses yeux
presque clos par les coups et la gueule en sang.
--C’est le moyen qu’on prend pour chasser le diable d’un chien sauvage,
hurlait Mac Taggart. J’espère que tu ne vas plus recommencer de jouer à
mordre, hein! jeune imbécile? Mille dieux! mais il m’a presque atteint
l’os de la main.
Il recommença à laver la blessure. Les dents de Bari avaient pénétré
profondément et il y avait un regard inquiet dans les yeux du facteur.
On était en juillet, un mauvais mois pour les morsures. De son bissac,
il tira un petit flacon de whisky et maintenant versait sur la blessure
une goutte de l’âpre liqueur, maudissant Bari pendant que cela brûlait
sa chair. Sur lui étaient attentivement fixés les yeux demi-fermés de
Bari. Il comprit qu’il avait enfin rencontré le plus mortel de ses
ennemis. Et cependant, il n’avait point peur. Le gourdin que maniait Mac
Taggart n’avait pas tué son courage. Il avait tué sa peur. Il avait
éveillé en lui une haine telle qu’il n’en avait jamais connue de
pareille, pas même lorsqu’il luttait avec Oohoomisew, le vieux hibou
outlaw. La colère vengeresse du loup brûlait maintenant en lui avec le
sauvage courage du chien. Il ne broncha point, lorsque Mac Taggart
s’approcha de nouveau de lui. Il fit effort pour se soulever et bondir
sur le monstre humain. Dans cet effort, emmaillotée comme il l’était
dans la couverture, il roula en un tas impuissant et comique. Cette vue
provoqua la bonne humeur de Mac Taggart et il éclata de rire. Il se
rassit le dos contre l’arbre et bourra sa pipe.
Bari ne détacha pas les yeux de lui, pendant qu’il fumait. Il l’observa
lorsqu’il s’étendit sur la terre nue pour se coucher. Plus tard encore,
il écouta le ronflement odieux du monstre humain. A diverses reprises,
au cours de cette longue nuit, Bari tenta de se libérer. Il n’oublierait
jamais cette nuit-là. Ce fut terrible. Aux plis épais et chauds de la
couverture, son corps suffoquait au point que le sang s’arrêta presque
de couler dans ses veines. Cependant, il ne poussa pas un gémissement.
Lorsque le matin arriva, il avait la tête affaissée contre le sol. Il ne
put la soulever lorsque le facteur se pencha vers lui. Mac Taggart
remarqua ce fait avec satisfaction.
--J’espère que tu ne vas pas m’embêter en allant chez Pierre,
grogna-t-il.
Ils se mirent en route avant le lever du soleil, car si le sang de Bari
était presque arrêté en lui, celui de Mac Taggart circulait dans son
corps avec l’ardeur de la hâte et du désir. Il combina ses derniers
plans en traversant rapidement la forêt, Bari sous son bras. Il
dépêcherait Pierre immédiatement au Père Crottin, à la mission, à
soixante-dix milles à l’ouest. Il épouserait Nepeese. Oui, l’épouser.
Cela flatterait l’amour-propre de Pierre. Et il serait _seul_ avec
Nepeese, pendant que Pierre serait parti chez le missionnaire. Cette
pensée échauffait son sang comme un fort whisky. Il ne pensait pas dans
son cerveau surexcité et illogique à ce que Nepeese pourrait dire, à ce
qu’elle pourrait penser. Il ne se souciait pas de sa conscience. C’était
sa chair et son sang qu’il désirait, son corps exquis, sa beauté qui
affolaient son cœur de brute.
Son poing se serra et il se mit à rire méchamment, comme le traversait
un instant cette pensée que peut-être Pierre ne voudrait pas la laisser
partir. Pierre! Bah! ce ne serait pas la première fois qu’il tuerait un
homme! Ni la seconde! Tuer était chose aisée si on y allait carrément.
Personne pour voir! Personne pour entendre! Personne pour savoir! Tout
simplement une disparition, un départ de la hutte quelque jour et jamais
de retour. De nouveau il éclata de rire et marcha plus plus vite encore.
Il ne courait aucun risque; il n’y avait aucune chance que Nepeese lui
échappât. Lui, Bush Mac Taggart, était le roi de cette solitude, le
maître de ceux qui l’habitaient, l’arbitre de leurs destinées. Il était
le Pouvoir et la Loi. Et Nepeese reviendrait avec lui au lac Bain, même
s’il fallait creuser une tombe pour Pierre.
* * * * *
Le soleil était déjà haut quand Pierre, qui se trouvait devant sa cabane
avec Nepeese, désigna du doigt la montée du sentier à trois ou quatre
cents mètres de l’endroit où Bush Mac Taggart venait juste d’apparaître.
--Le voilà!
D’un visage qui avait vieilli depuis la nuit dernière, il regarda
Nepeese. Il revit la sombre flamme de ses yeux et la pourpre plus foncée
de ses lèvres entr’ouvertes, et son cœur de nouveau fut saisi de
crainte. Était-ce possible?
Elle se tourna vers lui, les yeux brillant, la voix tremblante:
--Rappelle-toi, Nootawe, qu’il faut me l’envoyer pour que je lui donne
réponse, s’écria-t-elle vivement. Et elle se précipita dans la hutte.
Le visage glacial et pâle, Pierre se trouva en face de Mac Taggart.
CHAPITRE XIII
MAC TAGGART OBTIENT SA RÉPONSE
De la fenêtre, son visage caché par les plis du rideau qu’elle avait
façonné, Branche-de-Saule vit ce qui se passait au dehors. Maintenant
elle ne souriait plus. Sa respiration était haletante et son corps
tendu, Bush Mac Taggart s’arrêta à moins d’une douzaine de pieds de la
fenêtre et donna une poignée de mains à Pierre, son père. Elle entendit
la voix rude de Mac Taggart, son salut bruyant, puis elle le vit qui
montrait à Pierre ce qu’il portait sous le bras. Elle l’entendit
nettement expliquer de quelle manière il avait pris son captif dans un
collet à lapins. Il déroula la couverture. Nepeese poussa un cri
d’étonnement. En un instant, elle fut dehors auprès des deux hommes.
Elle ne regarda pas Mac Taggart, elle ne posa point les yeux l’espace
d’un éclair sur sa figure rouge, enflammée de joie et de contentement.
--C’est Bari! s’écria-t-elle.
Elle prit le paquet des mains de Mac Taggart et, se tournant vers
Pierre:
--Dis-lui que Bari est à moi! fit-elle.
Elle se précipita dans la hutte. Mac Taggart la suivit du regard,
surpris et stupéfait. Puis il considéra Pierre. Un homme à demi aveugle
aurait pu voir que Pierre était aussi étonné que lui-même. Nepeese ne
lui avait point adressé la parole, à lui, le facteur du lac Bain. Elle
ne l’avait pas regardé. Elle lui avait enlevé le chien avec aussi peu
d’égards que s’il se fût agi d’un mannequin. La rougeur de son visage
augmenta tandis que ses yeux allaient de Pierre à la porte par laquelle
elle avait disparu et qu’elle avait refermée derrière elle.
Sur le sol de la cabane, Nepeese s’agenouilla et acheva de dérouler la
couverture. Elle n’avait pas peur de Bari. Ses yeux riaient. Ses lèvres
étaient entr’ouvertes. Elle avait oublié Mac Taggart. Alors tandis que
Bari roulait en tas flasque sur le plancher, elle vit ses yeux à demi
clos et le sang coagulé à ses babines, et le rayonnement de son visage
disparut aussi rapidement que le soleil caché par un nuage.
--Bari! appela-t-elle doucement. Bari! Bari!
Elle le souleva un peu dans ses deux mains. La tête de Bari s’affaissa.
Son corps était tellement engourdi qu’il n’avait plus la force de
bouger. Ses jambes ne sentaient plus. Il pouvait voir à peine. Mais il
entendit sa voix. C’était la même voix qui lui était parvenue le jour
qu’il avait ressenti la piqûre de la balle, la voix qu’il avait entendue
lorsqu’il s’était embarrassé dans ses cheveux, au cagnon, la voix qui
lui avait parlé sous la roche. Elle le fit tressaillir. Elle parut
agiter le sang apathique de ses veines. Il ouvrit plus grands les yeux
et revit les étoiles merveilleuses qui avaient brillé si doucement sur
lui, le jour de la mort de Wakayoo. Une des longues tresses de
Branche-de-Saule pendait par-dessus son épaule et il respira de nouveau
la douce odeur des cheveux, tandis que sa main le caressait et que sa
voix lui parlait. Puis, elle se leva brusquement et le quitta et il ne
bougea pas tandis qu’il l’attendait. Bientôt elle revenait avec un
bassin d’eau tiède et une serviette. Doucement, elle lava le sang de ses
yeux et de sa bouche. Et Bari ne fit encore aucun mouvement. Il
respirait à peine. Mais Nepeese vit de petits frissons qui agitaient son
corps, comme des secousses électriques, lorsque sa main le touchait.
--Il t’a frappé avec un gourdin, disait-elle, ses yeux noirs à moins
d’un pied de ceux de Bari. Il t’a frappé. Quelle brute!
Elle s’arrêta. La porte s’ouvrait et la brute était debout, les
regardant, une grimace sur son visage empourpré. Aussitôt Bari prouva
qu’il était vivant. Il s’échappa des mains de Branche-de-Saule, et avec
un brusque grognement, se dressa devant Mac Taggart. Les poils de son
échine se hérissèrent comme une brosse, ses crocs brillèrent, menaçants,
et ses yeux flambèrent comme des charbons ardents.
--Il a le diable au corps! fit Mac Taggart. Il est sauvage et descend du
loup. Il faut prendre garde qu’il ne vous enlève une main, _Ka-Sakahet_!
C’était la première fois qu’il l’appelait de ce nom d’amour--en cree,
bien-aimée. Le cœur de Branche-de-Saule bondit. Elle baissa un instant
les yeux vers ses poings crispés, et Mac Taggart remarquant ce qu’il
prenait pour de la confusion, posa avec tendresse sa main sur ses
cheveux. Du seuil de la porte, Pierre avait entendu le mot et maintenant
il voyait cette caresse, et il leva la main comme pour repousser la
vision d’un sacrilège.
--Mon Dieu! soupira-t-il.
Aussitôt après, il poussa un cri soudain d’étonnement qui s’unit à un
hurlement de douleur de Mac Taggart. Comme un éclair, Bari s’était
élancé vers la porte, et il avait enfoncé les dents dans une des jambes
du facteur. Ses dents aiguës avaient mordu profondément avant que le
facteur pût s’en débarrasser d’un brutal coup de pied. Proférant un
juron, il tira son revolver de l’étui. Branche-de-Saule le devança. En
poussant un léger cri, elle se précipita sur Bari, qu’elle prit entre
ses bras. Tandis qu’elle défiait Mac Faggart, sa gorge délicate, nue
jusqu’à l’épaule, était à peine à quelques pouces des crocs découverts
de Bari. Ses yeux dardaient vers le facteur.
--Vous l’avez battu! cria-t-elle. Il vous hait, vous hait!
--Laisse-le aller, supplia Pierre, plein d’une frayeur mortelle. Mon
Dieu! laisse-le aller, te dis-je, ou il va te déchirer.
--Il vous hait, vous hait, vous hait! répétait toujours et toujours
Branche-de-Saule en pleine figure de Mac Taggart, ahuri. Et, tout à
coup, elle se tourna vers son père:
--Non, il ne me fera pas mal! s’écria-t-elle. Regarde, c’est Bari. Ne te
l’avais-je pas dit? C’est Bari. N’est-ce pas la preuve qu’il me défendra
_contre lui_?
--Contre moi? balbutia Mac Faggart dont le visage s’assombrit.
Pierre fit un pas en avant et posa une main sur le bras de Mac Taggart.
Il souriait:
--Laissons-les s’arranger entre eux, monsieur, dit-il. Ce sont deux
petits brandons enflammés et nous ne sommes guère en sécurité. Si elle
est mordue...
Il secoua les épaules. Un grand fardeau sembla enlevé d’eux subitement.
Sa voix était douce et persuasive. Et maintenant la colère avait quitté
le visage de Branche-de-Saule. Coquette, elle leva les yeux vers Mac
Taggart et le regarda bien en face à demi souriante, tandis qu’elle
s’adressait à son père:
--Je vous rejoindrai bientôt, mon père, toi et M. le facteur du lac
Bain!
Il y a, pour sûr, de petits démons dans ses yeux, pensa Mac Taggart, de
petits démons qui lui souriaient, tandis qu’elle parlait mettant son
cerveau en feu et faisant circuler furieusement son sang. Ces yeux,
pleins de sorcières dansantes! Comme il les dompterait! il jouerait avec
eux, bientôt désormais! Il suivit Pierre, son corps énorme palpitant du
prodige de cette possession: elle serait sienne! Dans son exaltation, il
ne sentait plus la douleur cuisante causée par les dents de Bari.
--Je vais vous montrer la nouvelle carriole que j’ai faite pour l’hiver,
monsieur, dit Pierre, tandis que la porte se refermait derrière eux.
* * * * *