Dans les forêts profondes du Nord, le castor ne travaille et ne joue pas

uniquement dans les ténèbres, mais utilise le jour encore plus que la

nuit et bien des gens de Dent-Brisée étaient éveillés, lorsque Bari se

mit à inspecter tristement les rives de l’étang. Les petits castors se

trouvaient encore avec leurs mamans dans les vastes maisons qui se

dressaient comme de grands dômes de bois et de boue au milieu du lac. Il

y avait trois de ces maisons. L’une d’elles avait au moins trente pieds

de diamètre. Bari eut quelque difficulté à suivre le côté de l’étang

qu’il avait pris. Lorsqu’il fut revenu parmi les saules et les aulnes et

les bouleaux des douzaines de petits canaux traversaient et

retraversaient sa route. Quelques-uns de ces canaux avaient un pied de

largeur, d’autres trois ou quatre pieds et tous étaient remplis d’eau.

Aucune contrée du monde n’avait jamais eu meilleur système de transport

fluvial que ce domaine des castors, au bas duquel ils apportaient leurs

matériaux de construction et leur ravitaillement dans le principal

réservoir: l’étang. Dans l’un des plus larges canaux, Bari surprit un

gros castor remorquant une coupe de bouleau de quatre pieds aussi

épaisse qu’une jambe d’homme: une demi-douzaine de déjeuners, de dîners

et de soupers en un seul chargement. Les quatre ou cinq écorces

inférieures du bouleau constituent ce qu’on pourrait nommer le pain et

le beurre et les pommes de terre d’un menu de castor, tandis que les

écorces bien plus estimées des saules et des jeunes aulnes tiennent lieu

de viande et de tarte. Bari flaira curieusement la coupe de bouleau

après que le vieux castor l’eut abandonnée dans sa fuite, puis il

continua d’avancer. Il ne cherchait pas à se cacher maintenant et au

moins une demi-douzaine de castors purent le voir complètement, avant

qu’il parvînt à l’endroit où l’étang se rétrécissait dans le bas, à la

largeur du ruisseau, presque à un demi-mille de la digue. Alors, il

revint sur ses pas en flânant. Toute la matinée, il circula autour de

l’étang, se montrant ouvertement.

* * * * *

Dans leurs énormes forteresses de boue et de bois, les castors tinrent

un conseil de guerre. Ils étaient évidemment étonnés. Il y avait quatre

ennemis qu’ils redoutaient par-dessus tous les autres: la loutre qui

détruisait leurs digues en hiver et leur apportait la mort à cause du

froid et en faisant baisser les eaux de telle sorte qu’ils ne pouvaient

plus aller à leurs approvisionnements; le lynx, qui les dévorait tous,

vieux aussi bien que jeunes; le renard et le loup, qui pouvaient se

tenir en embuscade pendant des heures afin de fondre sur les tout jeunes

comme Umisk et ses camarades de jeu. Si Bari avait été l’un quelconque

de ces quatre-là, l’astucieux Dent-Brisée et ses gens auraient su ce

qu’il fallait faire. Mais Bari n’était, bien sûr, pas une loutre, et

s’il était renard, loup ou lynx, ses actes étaient au moins bizarres

pour ne pas dire plus. Une demi-douzaine de fois, il avait eu l’occasion

de fondre sur sa proie, s’il cherchait une proie. Mais à aucun moment,

il n’avait manifesté le désir de leur faire du mal.

Il se peut que les castors discutèrent complètement le cas entre eux. Il

est possible qu’Umisk et ses camarades parlèrent à leurs parents de leur

aventure et de ce fait que Bari n’avait pas tenté un mouvement pour leur

faire mal, lorsqu’il aurait pu fort aisément les attraper. Il est aussi

plus que vraisemblable que les vieux castors qui avaient fui Bari ce

matin-là, firent le récit de cet incident, insistant de nouveau sur ce

fait que l’étranger, tout en leur faisant peur, n’avait montré aucune

disposition à les attaquer. Tout cela est fort possible, car si les

castors peuvent jouer un rôle important dans une histoire du continent

et peuvent accomplir des prodiges dans l’art des ingénieurs tels qu’il

ne faut rien moins de la dynamite pour les détruire, il est absolument

raisonnable de supposer qu’ils ont quelque moyen de se comprendre entre

eux.

Toujours est-il que, courageusement, le vieux Dent-Brisée prit sur lui

d’en finir avec l’indécision qui planait.

* * * * *

Il était très tôt dans l’après-midi que, pour la troisième ou quatrième

fois, Bari se promenait sur la digue. Cette digue avait bien deux cents

pieds de longueur, mais à aucun endroit, l’eau ne pouvait la franchir,

le trop plein trouvant à s’échapper par d’étroites écluses. Une semaine

ou deux plus tôt, Bari aurait pu passer sur la rive opposée de l’étang

par cette digue, mais maintenant, tout au bout, Dent-Brisée et ses

ingénieurs ajoutaient une nouvelle partie de digue et, afin d’accomplir

leur travail plus aisément, avaient bien inondé cinquante mètres du sol

bas où ils travaillaient. La digue principale fascinait Bari. Elle était

fortement imprégnée de l’odeur de castor. La crête en était élevée et

sèche et il y avait des douzaines de petites excavations mollement

creusées dans lesquelles les castors avaient pris leurs bains de soleil.

Dans l’une de ces excavations, Bari s’étendit, les yeux fixés sur

l’étang. Nulle ride n’agitait sa douceur veloutée. Aucun bruit ne

brisait la placidité ensommeillante de l’après-midi. Les castors

devaient être morts ou endormis après tout le remue-ménage qu’ils

avaient fait. Et cependant ils savaient que Bari se trouvait sur la

digue. A l’endroit où il était couché, le soleil tombait à flots tièdes

et il faisait si délicieux qu’au bout d’un moment il avait peine à

garder ses yeux ouverts pour surveiller l’étang. Et puis il s’endormit.

Comment Dent-Brisée devina-t-il justement cela, c’est un mystère. Cinq

minutes plus tard, il remonta tranquillement à la surface sans un

clapotis ni un bruit, à cinquante mètres de Bari. Pendant quelques

minutes, il remua à peine dans l’eau. Puis il nagea très lentement,

traversant l’étang, parallèlement à la digue. De l’autre côté, il

remonta sur la rive et, pendant une minute encore, demeura aussi

immobile qu’une pierre, les yeux sur cette partie de la digue où Bari

était étendu. Nul autre castor ne bougeait et il fut vite évident que

Dent-Brisée n’avait d’autre objet en vue que d’observer Bari de plus

près. Quand il rentra dans l’eau, il nagea tout le long de la digue. A

dix pas de Bari, il se mit à remonter. Il le fit avec beaucoup de

lenteur et de prudence. Enfin, il atteignit le sommet de la digue.

Quelques mètres plus loin, Bari était presque caché dans son retrait; il

n’y avait que le haut de son corps noir brillant qui apparaissait à

l’examen rigoureux de Dent-Brisée. Pour voir mieux, le vieux castor

étala derrière lui sa queue plate et s’assit sur son arrière-train, les

deux pattes de devant posées comme celles d’un écureuil sur sa poitrine.

Dans cette position, il avait bien trois pieds de haut. Il pesait

peut-être quarante livres et il ressemblait en quelque manière à l’un de

ces bons gros chiens, d’humeur commode, à l’air niais et à robuste

poitrine. Mais son cerveau fonctionnait avec une célérité surprenante.

Tout à coup, il donna dans la boue durcie de la digue un simple coup de

queue et Bari sursauta aussitôt. Il vit Dent-Brisée et le regarda

fixement. Dent-Brisée le fixa à son tour. Durant une bonne demi-minute,

ni l’un ni l’autre ne bougèrent d’un millième de pouce. Puis Bari se

dressa et agita la queue.

* * * * *

Ce fut suffisant. Se laissant tomber sur ses pieds d’avant, Dent-Brisée

marcha en se dandinant, tout à loisir, jusqu’à l’extrémité de la digue

et fit son plongeon. Il n’était plus défiant ni bien pressé maintenant.

Il agita l’eau fortement et nagea hardiment sous Bari, devant et

derrière. Quand il eut fait cela plusieurs fois, il coupa droit à

travers l’étang jusqu’à la plus grande des maisons et disparut. Cinq

minutes après l’exploit de Dent-Brisée, un mot d’ordre circulait

rapidement parmi la colonie. L’étranger, Bari, n’était pas un lynx. Ce

n’était pas un renard. Ce n’était pas un loup. De plus, il était tout

jeune et sans mauvais dessein. On pouvait se remettre à l’ouvrage. On

pouvait se remettre au jeu. Il n’y avait aucun danger. Telle fut la

décision de Dent-Brisée. Si quelqu’un avait traduit ces faits en langue

castor dans un mégaphone, la réponse n’aurait pas été plus prompte. Tout

aussitôt il sembla à Bari, qui était encore debout au bord de la digue,

que l’étang fourmillait de castors. Il n’en avait jamais tant vu en une

fois jusqu’alors. Ils surgissaient de partout et d’aucuns, émergeant à

moins d’une douzaine de pieds de lui, le regardaient tout tranquillement

avec curiosité.

Pendant cinq minutes peut-être, les castors parurent n’avoir rien de

mieux à faire. Alors, Dent-Brisée se mit debout contre le rivage et se

hissa dehors. D’autres le suivirent. Une demi-douzaine de travailleurs

disparurent dans les canaux. Autant d’autres s’en allèrent en se

dandinant parmi les aulnes et les saules. Attentivement, Bari cherchait

Umisk et ses compagnons. Il les aperçut enfin qui s’avançaient en

nageant, venant des plus petites maisons. Ils atterrirent dans leur cour

de récréation: le banc moelleux qui dominait la rive vaseuse. Bari agita

la queue si fort que son corps entier était secoué et il se précipita en

courant tout le long de la digue.

Lorsqu’il arriva sur le lambeau uni de la berge, Umisk s’y trouvait

seul, grignotant son souper sur un long saule fraîchement coupé. Les

autres petits castors étaient partis dans un buisson touffu de jeunes

aulnes.

Cette fois, Umisk ne s’enfuit pas. Il leva les yeux de la tige qu’il

rongeait. Bari s’accroupit, agitant la queue de la façon la plus amicale

et la plus engageante. Durant quelques secondes, Umisk l’observa. Il n’y

avait rien à craindre désormais. Quelle que pût être cette bizarre

créature, elle était jeune et sans mauvais dessein et paraissait, en

vérité, désirer de la compagnie. Il regarda Bari attentivement.

Puis, très calme, il se remit à son souper. Et Bari comprit qu’il aurait

bientôt des amis.

CHAPITRE X

AU SECOURS D’UMISK

Absolument comme, dans la vie de chaque individu, il y a un fait d’une

immense et souveraine importance, soit en bien soit en mal, ainsi dans

la vie de Bari, l’étang des castors eut une influence capitale sur sa

destinée. Où serait-il allé s’il ne l’avait découvert et que lui

serait-il arrivé? Voilà des conjectures qu’il est permis de faire. Mais

l’étang le retint. Il commença par remplacer le vieil arbre tombé et

chez les castors eux-mêmes, Bari rencontra une camaraderie qui compensa,

en un sens, la perte de Kazan et de Louve-Grise. Cette camaraderie, si

on peut l’appeler ainsi, alla tout juste jusque-là et pas plus avant. Au

fur et à mesure que les jours passaient les plus vieux castors

s’accoutumèrent mieux à voir Bari. Au bout d’une quinzaine, si Bari

était parti, il leur aurait manqué, mais pas de la même manière que les

castors auraient manqué à Bari. C’était de leur part affaire de

tolérance provenant d’un bon naturel. Chez Bari, c’était autre chose. Il

était encore _uskahis_ comme aurait dit Nepeese; il désirait encore être

câliné par sa mère; il était toujours guidé par cette tendresse de tout

petit dont il n’avait pas encore eu le temps de se défaire, et, lorsque

la nuit venait, pour communiquer complètement cette tendresse, il lui

prenait envie d’entrer dans la grande maison des castors avec Umisk et

ses petits camarades et d’y dormir.

Durant la quinzaine qui suivit la prouesse de Dent-Brisée sur la digue,

Bari prit ses repas à un mille en amont du ruisseau, où il avait des

écrevisses en abondance. Mais l’étang était sa demeure.

La nuit le retrouvait toujours là et il y passait une grande partie de

sa journée. Il dormait au bout de la digue ou sur la crête par les nuits

particulièrement claires et les castors l’acceptaient comme un hôte en

permanence. Ils travaillaient en sa présence, comme s’il n’avait pas

existé. Bari était fasciné par leur travail, qu’il ne se lassait jamais

d’observer. Il en était étonné et ahuri. Chaque jour, il les voyait

enfoncer dans l’eau du bois de charpente et des broussailles pour

construire la nouvelle digue. Il vit cette digue avancer rapidement

grâce à leurs efforts.

* * * * *

Un jour, il se coucha à moins de douze pieds d’un castor qui sciait à

ras de terre un arbre de six pouces de diamètre. Lorsque l’arbre tomba

et que le vieux castor s’en alla se garer, Bari s’éloigna également.

Puis il revint flairer la coupe, se demandant de quoi il s’agissait et

pourquoi l’oncle d’Umisk, ou son grand-père, ou sa tante, avait pris

toute cette peine.

Il ne pouvait toujours décider Umisk et les autres jeunes castors à

jouer avec lui et, au bout de la première semaine ou à peu près, il

renonça à ses tentatives. En fait, leur jeu l’étonnait presque autant

que les travaux de construction de digue des castors plus âgés. Umisk,

par exemple, était ravi de jouer dans la vase sur la rive de l’étang. Il

ressemblait à un tout petit garçon. Lorsque ses aînés immergeaient à la

grande digue des bois de construction de trois pouces à un pied de

diamètre, Umisk apportait de petits rondins et des baguettes pas plus

gros qu’un crayon dans sa cour de récréation et bâtissait à sa façon ce

qu’il estimait une digue. Il pouvait travailler durant une heure parfois

à sa digue-joujou aussi ingénieusement que son père et sa mère

travaillaient à la grande digue et Bari restait couché, étendu sur le

ventre, à quelques pas de là, à l’observer et à l’admirer grandement. Et

parmi la boue à demi desséchée, Umisk creusait également ses canaux en

miniature ni plus ni moins qu’un gamin aurait pu creuser des rivières et

des océans infestés de pirates dans le débordement de quelque source

écartée. Avec ses petites dents pointues, il coupait à ras de terre son

énorme bois de construction, des tiges de saule n’ayant jamais plus d’un

pouce de diamètre et lorsqu’une de ces tiges de quatre ou cinq pieds

s’abattait, il éprouvait sans nul doute une aussi vive satisfaction que

Dent-Brisée, lorsqu’il envoyait s’écraser au bord de l’étang un bouleau

de soixante-dix pieds. Bari ne pouvait comprendre le plaisir de tout

cela. Il apercevait bien quelque raison à ronger les bâtons, lui-même

aimait s’aiguiser les dents sur des bâtons; mais il s’étonnait de voir

Umisk enlever si laborieusement l’écorce des bâtons pour l’avaler.

Une autre méthode de jeu découragea davantage encore les avances de

Bari. A peu de distance de l’endroit où il avait aperçu Umisk pour la

première fois, il y avait un remblai en pente qui s’élevait à dix ou

douze pieds au-dessus de l’eau et ce remblai était utilisé par les

jeunes castors comme glissade. Il était devenu lisse et dur. Umisk

grimpait sur le remblai à l’endroit où il était moins raide. Au sommet

de la glissade, il étalait sa queue plate derrière lui, se donnait une

secousse, s’élançait en bas du tobogan et dévalait dans l’eau au milieu

d’un vaste éclaboussement. Parfois, il y avait de six à dix jeunes

castors mêlés à ce jeu et, de temps à autre, un des plus vieux s’amenait

en se dandinant au faîte de la glissoire et faisait un tour avec les

plus jeunes.

Une après-midi que le tobogan était spécialement humide et glissant par

suite d’un récent usage, Bari grimpa par le sentier des castors au

sommet du talus et se mit à l’examiner. Nulle part il n’avait senti

l’odeur de castor si fort que sur la glissoire. Il commença à flairer

et, sans prendre garde, s’avança trop. Tout à coup, ses pieds se

dérobèrent sous lui et, en poussant un petit jappement sauvage, il s’en

alla rouler au bas du tobogan. Pour la seconde fois de sa vie, il se

trouva à se débattre sous l’eau et quand une minute ou deux plus tard,

il se tira de la vase molle sur un terrain plus ferme de la rive, il

avait enfin une opinion très nette des amusements des castors. Il se

peut qu’Umisk l’eût vu. Il se peut que, de très bonne heure, l’histoire

de son aventure fût connue de tous les habitants de Castortown. Car,

lorsque Bari arriva près d’Umisk, qui mangeait son souper d’écorce

d’aulne, ce soir-là, Umisk maintint ses positions jusqu’au dernier pouce

et, pour la première fois, ils se flairèrent nez à nez. Du moins Bari

renifla sans discrétion et le courageux petit Umisk s’assit comme un

sphinx accroupi. C’était le cimentage final de leur amitié, du moins

quant à Bari. Il cabriola tout autour de l’autre d’une manière

extravagante pendant quelques minutes, disant à Umisk combien il

l’aimait et qu’ils seraient de grands camarades. Umisk ne parla pas. Il

ne fit pas un mouvement tant qu’il eut achevé son souper. Mais c’était

malgré tout un petit bonhomme qui avait l’air camarade et Bari était

plus heureux qu’il ne l’avait encore été depuis le jour qu’il avait

quitté le vieil arbre tombé.

* * * * *

Cette amitié, encore qu’elle parût évidemment n’exister que d’un côté,

fut tout de même une bonne fortune pour Umisk. Quand Bari était à

l’étang, il se tenait toujours aussi près que possible d’Umisk,

lorsqu’il le pouvait rencontrer. Un jour, il était couché dans une

touffe d’herbe, à moitié endormi, tandis qu’Umisk s’affairait dans un

taillis de pousses d’aulnes à quelques mètres plus loin. Il se fit un

bruit avertisseur de queue de castor qui éveilla complètement Bari, puis

un autre et encore un autre, pareils à des coups de pistolet. Il se leva

vivement. De toutes parts, les castors cherchaient refuge dans l’étang.

Juste à cet instant, Umisk sortit des aulnes et se hâta vers l’eau aussi

vite que pouvaient le porter ses courtes et grasses jambes. Il avait

presque atteint la vase, quand un rouge éclair passa devant les yeux de

Bari dans le soleil d’après-midi. Un instant après, Napakasew, le

renard, avait fixé ses crocs pointus dans la gorge d’Umisk. Bari

entendit le cri d’agonie de son petit ami; il entendit le _flap, flap,

flap_ forcené des queues et son sang bouillonna soudain d’un frisson de

colère et de rage. Aussi promptement que le renard lui-même, il s’élança

à la rescousse. Il était aussi gros et aussi lourd que le renard et,

lorsqu’il attaqua Napakasew, ce fut avec un grognement féroce, que

Pierre aurait pu entendre du bord extrême de l’étang, et ses dents

pénétrèrent comme des couteaux dans l’épaule de l’agresseur d’Umisk. Le

renard était de l’espèce des voleurs de grands chemins qui tuent par

derrière. Ce n’était pas un combattant quand il se trouvait croc à croc,

à moins qu’il ne fût acculé dans un coin, et l’assaut de Bari fut si

véhément et si brusque qu’il se mit à fuir avec presque autant de

vélocité qu’il en avait mis à fondre sur Umisk. Bari ne le poursuivit

pas. Il s’approcha d’Umisk qui était à demi affaissé dans la boue,

pleurnichant et reniflant de bizarre façon. Gentiment, Bari le flaira

et, après un moment ou deux, Umisk se dressa sur ses pieds palmés tandis

que vingt ou trente castors pour le moins s’agitaient dans l’eau, près

de la rive, d’une façon extraordinaire.

* * * * *

Après cela, Bari se sentit plus que jamais comme chez lui à l’étang des

castors.

CHAPITRE XI

PRIS!

Tandis que Bari s’établissait de plus en plus à demeure à l’étang des

castors et que Pierre et Nepeese, sur l’autre rive, imaginaient des

plans pour l’attirer à eux à cause de son étoile blanche et de la tache

blanche de son oreille qui leur rappelait un autre Bari qu’ils avaient

tous deux aimé, Bush Mac Taggart mettait au point une de ses petites

combinaisons, au poste du lac Bain, à environ cinquante milles nord-est.

Mac Taggart était facteur au lac Bain depuis sept ans. Sur les registres

de la Compagnie, là-bas, à Winnipeg, il était inscrit comme un homme

remarquablement habile. Les dépenses de son poste étaient au-dessous de

la moyenne et son relevé semi-annuel de fourrures tenait toujours une

des premières places. A la suite de son nom, mis en tête de liste dans

le bureau principal, figurait une annotation qui disait: «Obtient plus

avec un dollar qu’aucun autre homme au nord du Lac de Dieu.» Les Indiens

savaient pourquoi. Ils l’appelaient _Napao Wetikoo_, l’homme diabolique.

Ils disaient cela à voix basse: nom murmuré avec crainte dans la lueur

des feux de campement et prononcé discrètement là où le vent n’aurait pu

le porter aux oreilles de Bush Mac Taggart. Ils le redoutaient. Ils le

haïssaient. Ils mouraient, sous sa discipline, de famine et d’anémie et

plus durement Mac Taggart serrait les doigts sur sa règle de fer et plus

mollement, lui semblait-il, ils répondaient à son autorité. C’était une

âme mesquine, cachée sous la carcasse d’une brute qui prenait plaisir à

son pouvoir. Et ici, dans l’âpre solitude, aux quatre points cardinaux

son pouvoir n’avait pas de limites. La puissante Compagnie était

derrière lui. Elle l’avait fait roi d’un domaine où il n’y avait

quasiment pas de loi hormis la sienne. Et, en retour, il envoyait à la

Compagnie des ballots et des paquets de fourrures au delà de toute

prévision. Ce n’était pas à elle d’avoir des soupçons. On était là-bas à

cent milles et plus et les dollars comptaient pour quelque chose.

Gregson aurait pu parler. Gregson était le contrôleur de ce district qui

visitait Mac Taggart une fois par an. Il aurait pu raconter que les

Indiens nommaient Mac Taggart Napao Wetikoo, parce qu’il ne leur payait

leurs fourrures qu’à moitié prix; il aurait pu expliquer tout au long à

la Compagnie que Mag Taggart mettait la population des trappeurs à deux

doigts de la famine pendant les mois d’hiver, qu’il la maintenait à

genoux, empoignée à la gorge, mettant la vérité dans une bien douce et

bien jolie posture, et qu’il avait toujours une femme ou une jeune fille

indienne ou métisse vivant avec lui au poste. Mais Gregson s’amusait

trop pendant ses visites au lac Bain. Il pouvait toujours compter sur

quinze jours de plaisir grossier et, au surplus, les femmes à sa maison

avaient un riche trésor de fourrures qui leur arrivait de Mac Taggart

par voie détournée.

Ce soir-là, Mac Taggart était assis sous le rayonnement d’une lampe à

huile dans son magasin. Il avait envoyé coucher son petit commis anglais

au visage de reinette et il était seul. Depuis six semaines, il ne

tenait plus en place. Il y avait juste six semaines que Pierre avait

amené Nepeese pour la première fois au lac Bain depuis que Mac Taggart y

était facteur. Il en était resté suffoqué. Depuis lors, il était

incapable de penser à rien d’autre qu’à elle. Deux fois, en l’espace de

ces six semaines, il était revenu à la cabane de Pierre. Demain il y

allait encore. Marie, la svelte jeune fille Cree qui était là-bas dans

sa hutte, il l’avait oubliée, absolument comme avant Marie une douzaine

d’autres avaient fui sa mémoire. C’était Nepeese maintenant qui

l’obsédait. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau que la fille de

Pierre.

Tout haut, il maudissait Pierre, tandis qu’il regardait la feuille de

papier sous sa main et sur laquelle pendent une heure et davantage il

avait extrait des notes de registres usés et poussiéreux de la

Compagnie. C’était Pierre qui lui barrait la route. Le père de Pierre,

d’après ces notes, avait été un Français pur sang. Par conséquent,

Pierre était un demi-Français et Nepeese un quart de Française, et bien

qu’elle fût si belle, il l’aurait juré, elle n’avait pas plus d’une

goutte ou deux de sang indien dans les veines. S’ils avaient été tout à

fait Indiens, Chippewyan, Cree, Ojibway, Dog Rib, n’importe quoi, il n’y

aurait pas eu à s’inquiéter le moins du monde. Il les aurait courbé sous

sa puissance et Nepeese serait venue à sa cabane comme Marie y était

venue six mois plus tôt. Mais il y avait là du Français maudit: Pierre

et Nepeese étaient différents des autres. Et pourtant...

Il grimaça un sourire et serra les poings plus fort. Après tout, son

pouvoir ne suffisait-il pas! Pierre oserait-il même aller contre ses

desseins? Si Pierre y mettait obstacle, il le ferait partir du pays, de

la région des trappeurs qui lui était échue comme un héritage de son

père et de son grand-père et même de plus haut encore. Il ferait de

Pierre un errant et un sans foyer, comme il avait rendu errants et sans

foyer des vingtaines d’autres qui avaient perdu ses bonnes grâces. Aucun

autre poste ne vendrait ou n’achèterait à Pierre, si la bête, la croix

noire, était apposée après son nom. C’était là sa puissance: une loi des

facteurs qui leur était transmise depuis des générations. C’était une

redoutable puissance pour le mal.

Il lui devait Marie, la souple jeune Cree aux yeux sombres qui le

haïssait et qui, malgré sa haine, «faisait son ménage». C’était le moyen

décent imaginé pour expliquer sa présence si jamais des explications

devenaient nécessaires: gouvernante!

Bush Mac Taggart regarda de nouveau les notes qu’il avait écrites sur la

feuille de papier. Le domaine des trappes de Pierre, son bien, selon la

commune loi de la solitude, était de très bon rapport. Pendant les sept

dernières années, Pierre avait reçu pour ses fourrures une moyenne d’un

millier de dollars par an, car Mac Taggart n’avait pas été capable de

tricher avec Pierre aussi complètement qu’il l’avait fait avec les

Indiens. Un millier de dollars par an! Pierre réfléchirait à deux fois

avant de tout envoyer promener. Mac Taggart se mit à sourire, tout en

froissant le papier dans sa main et se disposa à éteindre la lumière.

Bari, chien-loup · 第 5 / 16 段